Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet

Chapter 12

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--Veux-tu donc, comte, qu'ils soient jugés ici et non à Clermont?

--Non, non... ils seront jugés à Clermont; l'évêque Cautin, mon patron, tient à avoir sa part du jugement; oh! _par l'Aigle terrible!_ mon aïeul, qui écorchait vifs ses prisonniers, le Vagre, l'ermite renégat et les deux sorcières seront voués à de terribles supplices; mais ce n'est point d'eux qu'il s'agit ce soir... En vous parlant des prisonniers de l'ergastule, mes bons leudes, je voulais dire que nous avons là un de mes esclaves domestiques accusé de larcin par l'esclave cuisinier: celui-ci affirme le vol, l'autre le nie, qui des deux ment? Si, pour connaître la vérité, nous nous amusions, avant de nous aller coucher, à soumettre ces deux renardeaux à l'épreuve de l'eau froide et des fers ardents, selon notre loi des Franks-Saliens, loi qui régit aujourd'hui la Gaule, notre conquête?

--Tu as raison, comte... Après boire ce divertissement en vaut un autre.

--Noble seigneur, puisque tu parles de la loi salique, je te dirai que j'ai reçu, il y a quelques jours, un parchemin curieux, où est écrit son préambule en termes pleins de foi et d'orthodoxie.

--Alors, mon clerc, tu nous liras ceci au mâlh, avant le jugement, ce sera fort à propos; après quoi, selon l'usage, tu conjureras au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, l'eau et le feu de manifester la vérité par la volonté de Notre-Seigneur Dieu...

--Glorieux comte...

--Que me veux-tu, clerc?

--Vous vous rappelez... car vous-même m'avez instruit de votre pieuse promesse... vous vous rappelez votre voeu de faire bâtir une magnifique chapelle au lieu même où s'est accomplie la miraculeuse et céleste descente de notre bienheureux évêque Cautin?

--On bâtira la chapelle, clerc, on la bâtira... Il n'y a pas d'ailleurs beaucoup de temps de perdu... voilà un mois à peine que j'ai fait ce voeu... Vous êtes toujours très-hâtés, vous autres gens d'Église, lorsqu'il s'agit de mettre à exécution les voeux ou les donations; mon patron l'évêque m'a aussi plusieurs fois rappelé ma promesse de reconstruire sa villa épiscopale... puisqu'il affirme que le Seigneur Dieu lui a dit de sa divine et propre bouche, qu'il tenait fort à ce que les ravages de ces Vagres endiablés fussent réparés par moi, et que cela aiderait à mon salut...

--Douter des saintes paroles de notre bienheureux évêque serait un grand péché, noble comte; ce serait là une tentation du malin esprit... dangereuse pour votre âme.

--Clerc, ne parlons pas du diable... Je me souviens toujours de cette épouvantable bouche de l'enfer qui s'est ouverte presque à mes pieds chez l'évêque Cautin... non, ne parlons pas du diable... je tiendrai mes promesses: je réparerai la villa, je ferai bâtir la chapelle; seulement il me faut le temps de trouver l'argent nécessaire à ces grosses dépenses, car je ne veux point, moi, pour cela, dégarnir mes coffres... Laisse-moi donc le loisir de rançonner mes colons; puis voici bientôt le temps du grand marché aux esclaves qui se tient à Limoges, là se rendent des achetants juifs que l'on dit cousus d'or... Je m'embusquerai avec mes leudes en quelque bon endroit de passage vers la frontière du Limousin pour y attendre la venue de cette juiverie... et quand je devrais leur faire arracher les oreilles, les dents et les yeux, il faudra bien qu'ils m'ouvrent leur bourse et me fournissent ainsi de quoi bâtir la chapelle et réparer la villa épiscopale.

--L'on ne saurait, noble comte, user mieux de l'or de ces meurtriers de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'en employant leurs richesses à l'accomplissement des oeuvres pies.

--Et maintenant, clerc, allons soumettre ces deux esclaves à l'épreuve de l'eau et du feu...

Le tribunal est assemblé: le comte, sur son siége, préside ce _mâhl_, sept leudes l'assistent... Les esclaves porte-flambeau se tiennent debout derrière les juges; le tribunal est vivement éclairé, le fond de la salle, où se pressent les autres leudes et guerriers du burg, reste dans une demi-obscurité, où se projettent çà et là de rouges lueurs sortant d'un grand réchaud, que le forgeron des écuries attise et souffle; dans ce brasier sont rougissants les neuf socs de charrue; en face du fourneau, se trouve enfoncée, au niveau du sol, la cuve immense et remplie d'eau; au pied du tribunal, l'esclave accusé de larcin est garrotté; il est tout jeune et regarde les juges avec effroi; l'accusateur, homme d'un âge mûr, contemple le tribunal avec une confiante assurance. Autour de chacun de ces deux hommes sont, selon l'usage, six autres esclaves _conjurateurs_, choisis par l'accusateur et l'accusé, pour affirmer par serment ce qu'ils croient la vérité[H].

--Jugeons! jugeons!--dit le comte avec un hoquet.--Toi, mon majordome, redis à cet esclave de quoi le cuisinier l'accuse.

--Justin, esclave cuisinier de notre seigneur le comte, était seul dans la cuisine; sur la table se trouvait une petite écuelle d'argent, servant à l'usage de dame Godégisèle, noble épouse de notre maître. Pierre, cet autre esclave, est entré dans la cuisine y apportant du bois; aussitôt après son départ, Justin s'est aperçu que l'écuelle avait disparu; il est venu me dénoncer, à moi, majordome, le larcin dont il accuse Pierre; à quoi je lui ai dit qu'il aurait, lui Justin, une oreille coupée si l'écuelle ne se retrouvait point; à quoi il m'a répondu qu'il jurait par le salut de son âme avoir dit vrai, et que le larron était cet esclave-ci.

--Et je le répète encore, seigneur comte, si l'écuelle a été dérobée, elle n'a pu l'être que par Pierre que voici... Je le jure sur mon paradis! je suis innocent; mes conjurateurs sont prêts à le jurer comme moi sur leur salut.

--Oui, oui...--reprirent en choeur les six esclaves,--nous jurons que Justin est innocent du larcin... nous le jurons sur notre salut...

--Tu entends, chien?--dit Neroweg en se retournant vers Pierre.--Qu'as-tu à répondre? qu'est devenue cette écuelle? Je la connais bien, je l'avais rapportée du pillage de la ville d'Issoire, lorsque nous avons conquis l'Auvergne... Répondras-tu, chien?

--Seigneur, je n'ai pas volé l'écuelle, je ne l'ai pas même vue sur la table... mes conjurateurs sont prêts aie jurer comme moi sur leur salut...

--Oui, oui...--reprirent en choeur les conjurateurs de l'accusé,--Pierre est innocent; nous le jurons sur notre salut...

--Mon cher frère en Christ,--dit le clerc à l'accusé,--songez-y, c'est un gros péché que le vol, et c'est, un autre gros péché que le mensonge... Prenez garde, le Tout-Puissant vous voit et vous entend...

--Mon bon père, j'ai grand'peur du Tout-Puissant, je suis ses commandements que tu nous enseignes, je souffre mes misères avec résignation, j'obéis à mon maître, le seigneur comte, avec la soumission que tu ordonnes pour gagner le paradis; mais, je te le jure, je n'ai pas volé l'écuelle... La preuve, bon père, c'est qu'on a fouillé mes haillons, et l'on a rien trouvé sur moi.

--Ni sur moi!--reprit Justin,--ni sur moi non plus l'on n'a rien trouvé.

--Mais, renardeaux que vous êtes! les larrons habiles savent dissimuler leur larcin!

--Seigneur comte, croyez-moi, je vous le jure par les peines éternelles, je n'ai pas volé l'écuelle...

--Et moi, Justin, je soutiens que Pierre doit être l'auteur du vol... puisque je suis innocent...

--Justin affirme, Pierre nie, moi, Neroweg, j'ordonne que pour savoir le vrai ils soient soumis, l'un à l'épreuve de l'eau froide, l'autre à l'épreuve des fers brûlants...

--Seigneur comte!

--Que veux-tu, clerc?

--Tu ordonnes que l'accusateur et l'accusé soient tous deux soumis à l'épreuve?

--Oui...

--Mais si le jugement du Tout-Puissant prouve que l'accusé est coupable, l'accusateur ne sera-t-il pas ainsi déclaré innocent? Alors à quoi bon les soumettre tous deux à l'épreuve?

--Clerc... et si l'accusateur et l'accusé se sont entendus pour voler mon écuelle? et si pour détourner nos soupçons ils s'accusent mutuellement?... ne vois-tu pas que l'épreuve dira si tous deux sont innocents ou coupables, ou bien s'il y a un coupable et un innocent?

--Oui, oui,--crièrent les leudes, se réjouissant d'avance à la pensée de ce spectacle,--la double épreuve...

--Je ne redoute pas l'épreuve, moi, je la demande!--dit Justin d'une voix ferme.--Dieu rendra témoignage de mon innocence...

--Moi aussi, je suis certain de mon innocence,--dit Pierre en tremblant,--pourtant l'épreuve m'épouvante...

--Ton compagnon, mon cher fils, te donne l'exemple d'une pieuse confiance dans la justice divine, sachant que l'Éternel ne fait condamner que des coupables...

--Hélas! bon père, si l'épreuve tourne contre moi?

--Mon fils, c'est que tu auras volé l'écuelle.

--Non, non... sur le salut de mon âme, je ne l'ai pas volée.

--Alors, mon fils, ne redoute rien du jugement de Dieu: sa justice est infaillible...

--Ah! mon bon père, quelle terrible et injuste loi!

--Ne parle pas ainsi, mon cher fils; cette loi est sainte, c'est la loi salique, loi des Franks saliens, nos nobles conquérants; elle est placée sous l'invocation de Notre-Seigneur-Jésus-Christ... Pour t'en convaincre, écoute le préambule de cette loi au nom de laquelle on va vous soumettre à l'épreuve, accusateur et accusé; tu reconnaîtras qu'une pareille loi doit inspirer un pieux respect lorsqu'elle est précédée d'une profession de foi si orthodoxe... Écoute bien, mon cher fils: «L'illustre nation des Franks, fondée par Dieu, forte dans la guerre, profonde au conseil, d'une noble stature, d'une blancheur et d'une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, s'est récemment convertie à la foi catholique qu'elle pratique pure de toute hérésie; elle a cherché et a dicté la loi salique par l'organe des plus anciens de la nation qui la gouvernaient alors: le _gast_ de _Wiso_, le _gast_ de _Bodo_, le _gast_ de _Salo_, le _gast_ de _Wido_, habitant les lieux appelés _Salo-Heim_, _Bodo-Heim_, _Wido-Heim_, se réunirent pendant trois _mâhls_, discutèrent avec soin et adoptèrent cette loi-ci.

Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur empire! qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il protége l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jésus-Christ. Amen[I].»--Or, je te le répète, mon cher fils, une loi dont le préambule s'exprime si pieusement, ne peut être taxée d'iniquité... Bénis-la donc, au contraire, puisqu'elle t'accorde la grâce insigne de voir ton innocence manifestée par la toute-puissance de l'Éternel.

--Clerc, assez de paroles!--reprit le comte.--L'accusé va subir l'épreuve de l'eau froide... L'on va, selon l'usage, attacher sa main droite à son pied gauche et le jeter dans cette grande cuve la tête la première... S'il surnage, le jugement de Dieu le condamnera, il sera reconnu coupable, et demain il subira la peine due à son larcin; s'il reste au fond, le jugement de Dieu l'absoudra[J].

À un signe de Neroweg, plusieurs de ses hommes se jetèrent sur l'esclave gaulois, et, malgré sa résistance, ses prières, ils lièrent sa main droite à son pied gauche.

--Hélas!--disait-il en gémissant,--quelle terrible loi, pourtant, mon bon père!... Quel sort est le mien! Si je reste au fond de la cuve, je suis noyé, quoique innocent! si je surnage, je suis condamné au supplice des larrons!

--Le jugement de l'Éternel, mon cher fils, ne saurait jamais s'égarer.

Déjà les Franks, élevant l'esclave entre leurs bras, se préparaient à le lancer dans la cuve, lorsque le clerc s'écria:

--Un moment! et la consécration de l'eau!

Puis allant vers l'esclave, qui ne cessait de gémir, il approcha de ses lèvres une croix d'argent qu'il portait au cou, et lui dit:

--Baise cette croix, mon cher fils.

Le jeune garçon baisa pieusement le symbole de la mort de l'ami des affligés, pendant que le clerc lui disait, selon la formule adoptée par l'Église:

«--O toi qui vas subir le jugement de l'eau froide, je t'adjure, par notre seigneur Jésus-Christ, par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, par la Trinité inséparable, par tous les anges, archanges, principautés, puissances, dominations, vertus, trônes, chérubins et séraphins, si tu es coupable, que la présente eau te rejette sans qu'aucun maléfice puisse l'en empêcher, et toi, seigneur Jésus-Christ, montre-nous de ta majesté un signe tel, que si cet homme a commis le crime, il soit repoussé par cette eau, à la louange et à la gloire de ton saint nom, pour que tous reconnaissent que tu es le vrai Dieu!... Et toi, eau! eau créée par le Père tout-puissant pour les besoins de l'homme, je t'adjure, au nom de l'indivisible Trinité qui a permis au peuple d'Israël de te traverser à pied sec, je t'adjure, eau, de ne pas recevoir ce corps s'il s'est allégé du fardeau des bonnes oeuvres... Je te donne ces ordres, eau, confiant dans la seule vertu de Dieu, au nom duquel tu me dois obéissance... Amen[K].»

La consécration terminée par le clerc, les Franks élevèrent au-dessus de leur tête l'esclave gaulois, qui se débattait en criant, et le lancèrent de toute leur force au milieu de la cuve, à la grande risée de l'assistance.

--Hi! hi! hi!... Jamais loutre, sautant du creux d'un saule à la poursuite d'une carpe, n'a fait un plus beau plongeon!--disait le bon seigneur comte en se tenant les côtes tant il riait; l'assistance, riant aussi à coeur joie, se pressait autour de la cuve, les uns et les autres disant:

--Il surnagera!

--Il ne surnagera pas!

--Comme il bat l'eau!

--Et ces glou... glou... glou!...

--On dirait une bouteille qui s'emplit.

--Ah! le voici qui reparaît!

--Non, il replonge!

Cependant l'esclave surnagea et parvint à rester un moment sur l'eau, la figure crispée, livide, les cheveux ruisselants, les yeux hagards et renversés, comme un homme qui, d'un effort désespéré, échappe à la noyade; il agita au-dessus de l'eau la seule main qu'il eût de libre, en criant:

--À moi!... au secours!... je me noie!...

Cet innocent oubliait, dans son effroi, que cette vie qu'il demandait était réservée au cruel châtiment du larcin, dont il restait désormais convaincu de par le _jugement de Dieu_... Ce grand scélérat fut retiré demi-mort de la cuve; les Franks s'égayaient de plus en plus de ses contorsions et de l'expression de sa figure bleuâtre et encore épouvantée... Il tomba, gémissant, sur le sol.

--Mon fils, mon fils, je vous l'avais dit,--reprit le prêtre d'une voix menaçante,--c'est un grand péché que le larcin! c'est un grand péché que le mensonge! et voici que vous les avez commis tous deux, ces péchés, puisque le jugement sacré du seigneur Dieu, dans son infaillible et divine vérité, vous déclare coupable.

--Va, misérable voleur!--lui dit un de ses conjurateurs avec dédain et courroux, craignant sans doute d'être, lui et ses compagnons, châtiés comme les complices de Pierre.--Tu nous avais juré de ton innocence, nous t'avons cru et tu nous as trompés, le jugement de Dieu nous le prouve!... Va, infâme! je te méprise! je te hais!... Nous verrons avec joie ton supplice!...

--Je suis innocent! je suis innocent!...

--Et le jugement de Dieu, blasphémateur!--s'écria Justin.--Tu veux nous persuader que Dieu a menti!...

--Hélas! je n'ai pourtant pas volé l'écuelle!

--Tais-toi, impie!... L'épreuve que je vais subir à mon tour, avec une confiance aveugle dans la justice du Seigneur, moi, Justin, va une fois de plus témoigner de ton crime!

--Bien, bien, mon cher fils! Retirez-vous de ce misérable menteur, larron et blasphémateur!... Votre innocence sera vitement reconnue, votre piété aura sa récompense.

--Oh! je le sais, mon bon père! aussi l'épreuve me semble lente à venir.

--Ce chien étant déclaré coupable par le jugement de Notre-Seigneur tout-puissant, subira la peine de son larcin: il aura l'oreille gauche coupée. Maintenant, passons à l'épreuve des fers ardents; car si le premier témoignage prouve la laronnerie de cet esclave, cela ne prouve pas que l'autre soit innocent... Tous deux, je le répète, peuvent s'être entendus pour voler mon écuelle.

--Oh! mon noble seigneur, je ne redoute rien,--s'écria Justin le cuisinier, la figure rayonnante d'une céleste confiance.--Je bénis Dieu de m'avoir réservé cette occasion de montrer une foi profonde dans notre sainte religion catholique, et de triompher une seconde fois des accusations des méchants... Mais, fidèle à tes commandements, ô Seigneur, je triompherai avec humilité.

Pendant que ce bon croyant attendait impatiemment le nouveau triomphe de son innocence, le clerc, selon l'usage, alla consacrer et conjurer les fers au milieu du brasier, de même qu'il avait conjuré l'eau dans la cuve. À ces fers ardents, il ordonna, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de respecter la plante des pieds de l'esclave s'il était innocent, et de la lui brûler jusqu'aux os s'il était coupable.

La conjuration terminée, les forgerons des écuries retirèrent, à l'aide de fortes tenailles, les socs de charrue de la fournaise, les rangèrent tous les neuf à plat sur le sol, à deux ou trois pouces de distances les uns des autres; on eût dit un énorme gril, d'une forme étrange, rougi au feu.

--Dépêchons,--dit le comte,--que les socs ne refroidissent pas.

--Quelle danse ce renardeau va danser sur ces fers ardents, s'il s'est entendu avec l'autre pour voler l'écuelle!

--Quel miracle pourtant va s'accomplir si le cuisinier est vraiment innocent!--dit un autre leude avec une curiosité inquiète.

--Marcher sur des socs rougis au feu sans se brûler les pieds!... il n'y a que le dieu des chrétiens pour pouvoir de pareilles choses. C'est un grand dieu que le nôtre!...

--Un incomparable dieu! Rigomer!

--Un incommensurable dieu, mes chers frères,--dit le clerc,--et de si étonnants miracles ne sont qu'un jeu pour lui!...

Si grande était la curiosité des Franks, que leur cruelle envie de voir danser l'esclave sur des fers rougis au feu était certainement combattue par le désir d'assister à un surprenant miracle. À peine le dernier des socs fut-il déposé sur le sol, que Neroweg, de crainte de les voir refroidir, dit précipitamment à Justin:

--Vite... vite... marche là-dessus!...

--Va, mon cher fils, et ne crains rien!...

--Oh! je ne redoute rien, mon bon père,--répondit le cuisinier d'une voix inspirée;--puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il s'écria plein de ferveur:--Seigneur Dieu! tu lis dans les coeurs, tu as déjà témoigné de mon innocence... donne en faveur de ton pauvre serviteur une nouvelle preuve de ta justice infaillible... Ordonne à ces fers ardents d'être aussi doux à mes pieds que si je foulais un tapis de verdure et de fleurs.

--Dépêche... dépêche... Assez de paroles... les fers refroidissent...

--Qu'importe, seigneur comte!... ces fers ne sauraient jamais être brûlants pour moi...

Et le Gaulois, le front rayonnant de sérénité, le regard levé vers le ciel, s'avança d'un pas ferme vers les coutres de charrue. Pendant le court espace de temps qui s'écoula jusqu'au moment où l'accusé s'exposa au jugement de Dieu, le comte, son clerc et l'assistance, dominés par l'imperturbable confiance de l'esclave, s'entre-regardèrent, et Neroweg dit à demi-voix aux leudes de son tribunal:

--Il faut que le cuisinier soit vraiment innocent du larcin.

--Va, mon fils en Dieu...--cria le clerc au moment où Justin levait le pied pour le poser sur le premier des coutres,--la justice de l'Éternel est infaillible... Tu l'as dit, c'est un tapis de verdure et de fleurs que tu vas fouler.

À peine eut-il posé le pied sur le fer ardent, que notre fervent catholique poussa un cri terrible; la douleur fut si atroce que, trébuchant, il tomba en avant sur les genoux et sur les mains. Roulant ainsi au milieu des fers ardents, il se fit de nouvelles et profondes brûlures; puis, pour échapper à cette torture, il s'élança d'un bond désespéré, en rugissant de souffrance, et alla tomber à dix pas de là, auprès de son compagnon garrotté.

--Vive l'infaillible jugement du Seigneur!--s'écrièrent les leudes, frappés d'admiration.--Vive le Christ!

--Je le disais bien,--ajouta le comte,--ces deux larrons se sont entendus pour voler mon écuelle... Demain ils auront tous deux l'oreille coupée et seront mis à la torture jusqu'à ce qu'ils aient avoué où ils ont caché leur larcin...

--Tais-toi, comte!...--s'écria Justin en rugissant de douleur et de rage.--Les larrons, les pillards, c'est toi et tes hommes... J'aurais volé l'écuelle, que je n'aurais fait que voler un voleur... mais je ne l'ai pas volée... aussi vrai que je renie ce dieu menteur qui me condamne.

--Malheureux!... blasphémer!... renier Dieu!... Moi, son serviteur, je t'ordonne en son nom de...

--Tais-toi, prêtre... tu ne me tromperas plus... Ta religion n'est que mensonge et fourberie, puisque ton dieu témoigne contre les innocents... Oh! que je souffre!... que je souffre!...

--Ces souffrances sont les peines anticipées de l'enfer, où tu brûleras éternellement, larron sacrilége!... Dieu prouve ton crime, et tu as l'audace de te révolter contre son jugement!...

--Tais-toi, clerc... Non, ton dieu n'existe pas, ou s'il existe, il est méchant et menteur, comme les imposteurs qui se disent ses prêtres!...

--Scélérat!... tu veux donc attirer sur cette maison le courroux du ciel! Ah! seigneur comte... je tremble des malheurs qui nous menacent si cet audacieux impie continue ses blasphèmes.

Neroweg n'avait pas attendu l'observation de son clerc pour s'épouvanter des sacriléges paroles de l'esclave gaulois, et pâle, tremblant, il frémissait à cette pensée qu'appelé par les effrayants blasphèmes du condamné, le diable pouvait soudain paraître pour emporter ce scélérat, et, par occasion, l'emporter peut-être aussi, lui, Neroweg, pour payement de quelque restant de compte infernal non réglé avec le bienheureux évêque Cautin; aussi le comte s'écria-t-il, frappé d'une idée subite:

--Forgeron, tes tenailles sont encore dans le brasier et toutes rouges?...

--Oui, seigneur comte.

--Ce maudit ne blasphèmera plus et ne risquera pas ainsi d'attirer le diable dans mon burg... Qu'on saisisse ce sacrilége et qu'on lui coupe la langue avec le tranchant des tenailles... Dis, clerc, crois-tu le Seigneur suffisamment apaisé par ce châtiment?... Crois-tu que le diable, n'entendant plus ces effrayants blasphèmes, n'aura plus occasion de venir ici?

--Je crois, seigneur comte, qu'il n'y a pas de supplice assez terrible pour ce maudit!... Nier Dieu et traiter ses ministres d'imposteurs!...

--Veux-tu, clerc, que je le fasse écarteler pour conjurer plus sûrement la présence du démon dans mon burg?...

--Le châtiment que tu lui infliges suffit... Ce damné sera ainsi puni par là où il aura péché... Sa langue scélérate a blasphémé; elle ne blasphémera plus...

--Mais crois-tu ce châtiment suffisant?... Dis toute la vérité, clerc... Cet esclave est mon meilleur cuisinier, mais je n'hésiterais à le faire écarteler si tu regardes cela comme nécessaire à cause du démon?...

--Non, te dis-je, noble comte, ce châtiment suffira... Nous ne voulons point d'ailleurs la mort du pécheur... En lui retranchant sa langue blasphématrice, les tenailles, du même coup, feront la plaie et la cicatriseront par la brûlure.

--Si tu crois le châtiment suffisant, clerc, je le préfère, car cet esclave est excellent; mais un cuisinier n'a pas besoin de sa langue pour cuisiner.

L'esclave gaulois eut donc la langue tranchée avec les tenailles rougies au feu; après quoi, le comte, assez rassuré sur la diabolique apparition qu'il redoutait toujours, voulut néanmoins s'étourdir complétement sur ses appréhensions en vidant plusieurs coupes. Il rentra donc dans la salle du festin avec ses leudes, avant d'aller retrouver sa femme dans son gynécée, pour y passer la nuit.