Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet
Chapter 10
--Écoute-moi, Ronan... Comme toi, j'ai horreur de l'esclavage et de la conquête, car depuis l'invasion franque, la Gaule jadis puissante et féconde est couverte de ruines et de ronces: les propriétaires, les colons, les laboureurs, ont fui devant les barbares qui les réduisent à la servitude ou à une misère affreuse; grand nombre de ces malheureux, poussés à bout par le désespoir, courent comme toi la Vagrerie; de rares esclaves, mourants de faim, écrasés de travail, cultivent seuls, sous le fouet, les biens de l'Église et des seigneurs franks... Les cités, autrefois si riches, si florissantes par leur commerce, aujourd'hui ruinées, presque dépeuplées, mais au moins défendues par leurs murailles, offrent plus de sécurité à leurs habitants, et encore les guerres civiles incessantes des fils de Clovis, toujours acharnés à se dépouiller entre eux, livrent parfois ces villes à l'incendie, au pillage et au massacre... Pendant les trêves, à peine les habitants osent-ils sortir de leurs murs; les routes infestées de bandes errantes, rendent les communications, les approvisionnements impossibles... et trop souvent les horreurs de la famine ont décimé les grandes cités...
--Oui, voilà ce que la conquête a fait de la Gaule... Elle ne peut plus être libre... qu'elle disparaisse du monde, ensevelissant ses conquérants sous ses ruines!
--Mon frère, cette Gaule que tu ravages avec autant d'acharnement que ses conquérants, n'est-ce pas notre patrie bien-aimée, notre mère? Est-ce à nous, ses fils, de nous unir aux barbares pour l'accabler de maux et de misères...
--Préfères-tu donc tendre le dos à un joug infâme?
--Comme toi, je veux exterminer la barbarie des oppresseurs... comme toi, je veux mettre un terme au lâche hébêtement des opprimés; mais je veux tuer la barbarie par la civilisation; l'ignorance par l'enseignement; la misère par le travail; l'esclavage par notre héroïque sentiment de nationalité, hélas! presque éteint en nous aujourd'hui, mais si puissant chez nos pères, lorsque nos druides soulevaient les populations en armes contre les Romains.
--Nos derniers druides, traqués par les évêques, ont péri dans les supplices!
--Mais la foi druidique n'est pas morte... non, non... les formes des religions passent, mais leur divin principe reste éternel, parce qu'il est divin..... Crois-moi, ravivée, régénérée par la douce morale de Jésus, ce grand sage, ce génie sublime et tendre! la foi druidique revit dans de nobles coeurs, elle a conservé sa croyance immuable à l'immortalité des corps et des âmes, à leur perpétuelle renaissance dans l'immensité des mondes étoilés, afin que par ces épreuves, par ces vies successives, les méchants deviennent meilleurs, et les bons meilleurs encore... Oui, l'humanité, visible ou invisible, s'élevant de sphère en sphère dans son labeur éternel, dans son progrès continu, vers une perfection infinie comme celle du Créateur... Telle est notre foi, à nous druides chrétiens, qui pratiquons la doctrine évangélique dans tout ce qu'elle a de tendre, de miséricordieux, de libérateur...
À ces mots de Loysik, une voix s'éleva du milieu d'un fourré situé près du chêne, et s'écria:
--Relaps! sacrilége! adorateur de Mammon! ermite du diable! tu seras brûlé comme hérétique!...
C'était la voix de l'évêque Cautin... Ronan courait aux broussailles pour assommer l'homme de Dieu, malgré les instances de Loysik, lorsque du côté où les Vagres terminaient leur nuit d'orgie par des chants et par des danses, ces cris retentirent:
--Alerte! nous sommes surpris... alerte, voici les leudes du comte Neroweg!...
--Il est à leur tête!
--Alerte! les leudes du comte de Neroweg! Nos vedettes les ont aperçus de loin...
La petite Odille, réveillée par le tumulte, et entendant les paroles des Vagres, s'écria avec terreur, en se jetant au cou de Ronan:
--Le comte Neroweg! sauve-moi!
--Ne crains rien, pauvre enfant! c'est lui qui doit craindre.
Puis, s'adressant à Loysik, Ronan ajouta:
--Mon frère, le destin nous envoie un descendant de cette race de Neroweg, que notre aïeul Scanvoch a combattu, il y a deux siècles, sur les bords du Rhin... Je veux tuer ce barbare, sa descendance ne sera pas funeste à la nôtre...
--Tue-moi aussi,--murmura Odille en se jetant aux genoux du Vagre et en joignant les mains;--j'aime mieux mourir que de retomber aux mains du comte...
Ronan, touché du désespoir de l'enfant et ne pouvant prévoir l'issue du combat, resta un moment pensif; puis, avisant, assez élevée au-dessus de sa tête, une grosse branche de chêne, il s'élança d'un bond, la saisit à son extrémité; puis, retombant sur le sol, il la ramena, la tenant d'une main ferme, et la faisant plier.
--Loysik,--dit-il à l'ermite,--asseois Odille sur cette branche; en se redressant elle enlèvera cette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la feuillée et s'y blottir jusqu'à la fin du combat... Je vais rassembler les Vagres... Bon courage, petite Odille... je reviendrai...
Et il courut vers ses compagnons, pendant que l'esclave, placée sur la branche par Loysik, disparaissait au milieu de l'épaisse feuillée en tendant ses bras vers Ronan.
L'aube naissante éclairait la forêt, la cime des arbres se rougissait des premiers feux du jour. Les Vagres, qui venaient d'annoncer l'approche du comte Neroweg et de ses leudes, avaient pris, à travers le fourré, un sentier impraticable aux chevaux des Franks, et beaucoup plus court que le chemin que ceux-ci devaient suivre pour arriver à la clairière. La plupart des Vagres, las de boire, de chanter et de danser, s'étaient endormis sur l'herbe peu de temps avant le lever du soleil; réveillés en sursaut, ils coururent aux armes: les esclaves, les colons, les femmes, les propriétaires ruinés, qui s'étaient joints à la Vagrerie, commencèrent, en apprenant l'arrivée des leudes, les uns à trembler, les autres à fuir au plus profond de la forêt, tandis que bon nombre, gardant au contraire une brave contenance, se munissaient en hâte, et faute de mieux, de gros bâtons noueux arrachés aux arbres... Les Vagres comptaient parmi eux une douzaine d'excellents archers, les autres étaient armés de haches, de masses d'armes, de piques, d'épées, ou de faux emmanchées à revers. Aux premiers cris d'alarme, les hardis compagnons s'étaient réunis autour de Ronan et de l'ermite... Fallait-il combattre les leudes? fallait-il fuir devant eux? Peu voulaient fuir, beaucoup voulaient combattre... et la belle évêchesse, au bras de son Vagre, criait plus haut que tous les autres:--Bataille! bataille!--espérant peut-être trouver ainsi la mort, après cette nuit d'amour et de liberté, qui semblait lui peser comme un remords.
Deux autres vedettes accoururent: cachés dans les taillis, ils avaient pu compter, à peu près, le nombre des leudes du comte; ils n'étaient guère qu'une vingtaine à cheval, bien équipés, mais une centaine de gens de pied, armés de piques et de bâtons, les accompagnaient; les uns étaient Franks, les autres appartenaient à la cité de Clermont, requise, au nom du roi, par le comte Neroweg, d'envoyer des hommes à la poursuite des Vagres; plusieurs esclaves de l'évêque Cautin qui, par peur de l'enfer, n'avaient pas voulu courir la Vagrerie après l'incendie de la villa épiscopale, augmentaient la troupe de Neroweg. La troupe de Ronan, y compris les nouvelles recrues décidées à combattre, s'élevait à quatre-vingts hommes au plus.
Dans cette épineuse occurrence, on tint conseil en Vagrerie... Que décida-t-on? plus tard on le saura.
Depuis une demi-heure, l'arrivée du comte et de ses leudes a été annoncée par les vedettes; les Vagres ont disparu; au milieu des clairières où ils ont festoyé durant la nuit, il ne reste que les débris du festin, des outres vides, des vases d'or et d'argent semés sur l'herbe foulée; près de là sont les chariots emmenés de la villa épiscopale, et plus loin les carcasses des boeufs près d'un brasier fumant encore... Profond est le silence de la forêt... Bientôt un esclave de la villa, l'un des pieux guides des leudes, sort du fourré dont la clairière est entourée; il s'avance d'un pas défiant, prêtant l'oreille et regardant autour de lui, comme s'il redoutait quelque embûche; mais à la vue des débris du festin, il fait un mouvement de surprise et se retourne vivement; il allait sans doute appeler la troupe qu'il précédait de loin, lorsqu'à l'aspect des vases d'or et d'argent, dispersés sur l'herbe, ce bon catholique réfléchit, court au butin, se saisit d'un calice d'or qu'il cache sous ses haillons; puis il appelle les leudes à grands cris en disant:
--Par ici! par ici!...
On entend d'abord au loin, et se rapprochant de plus en plus, un grand bruit dans les bois, les branches des taillis se brisent sous le poitrail et sous le sabot des chevaux; des voix s'appellent et se répondent; enfin sort du fourré le comte Neroweg à cheval, et à la tête de plusieurs de ses leudes; les autres, moins impétueux, ainsi que les gens de pied le suivent de loin, à travers le taillis, et vont bientôt le rejoindre. Aux cris de l'esclave, Neroweg avait cru tomber sur la troupe des Vagres; mais il ne vit personne dans la clairière, sinon notre bon catholique qui accourait criant:
--Seigneur comte! les Vagres impies qui ont saccagé la villa de notre saint évêque, se sont enfuis dans la forêt.
Neroweg leva sa longue épée sur la tête de l'esclave, l'abattit sanglant aux pieds de son cheval.
--Chien!--s'écria-t-il,--tu m'as trompé... tu t'entendais avec les Vagres!...
L'esclave tomba mourant, et le vase d'or qu'il avait dérobé s'échappa de dessous ses haillons.
--À moi le vase d'or,--s'écria le comte, et montrant le calice du bout de son épée à un de ses hommes, qui le suivait à pied, ajouta:--Karl, mets cela dans ton sac...
Ces pillards avaient toujours sur leurs talons quelques porteurs de grands sacs, où ils enfouissaient le butin; mais au moment où Karl s'apprêtait à obéir au comte, celui-ci aperçut plus loin, étincelants dans l'herbe aux rayons du soleil levant, les autres vases d'or et d'argent, emportés de la villa épiscopale. Neroweg, faisant faire alors un grand bond à son cheval, s'écria:
--À moi ces trésors... remplis ton sac, Karl... appelle Rigomer, qu'il remplisse aussi le sien... À moi tous!...
--Non pas à toi seul... mais à nous!--s'écrièrent les leudes qui le suivaient;--à nous aussi ces richesses... Ne sommes-nous pas tes égaux?...
--Égaux à la bataille... nous sommes égaux au partage du butin; n'oublie pas ceci, Neroweg...
--Souviens-toi qu'au pillage de Soissons, le grand roi Clovis lui-même... n'osa pas disputer un vase d'or à l'un de ses guerriers.
--À nous donc ces trésors comme à toi... et faisons à l'instant le partage...
Le comte n'osa pas résister aux réclamations des leudes, car ces guerriers, tout en reconnaissant un chef, traitaient toujours avec lui de pair à pair. Aussi plusieurs de ces pillards descendirent de cheval, convoitant des yeux les calices, les boîtes à Évangiles, les patènes, les coupes, les plats, les bassins et autres orfévreries d'or et d'argent... Déjà, se précipitant, se heurtant, ils allongeaient les mains vers ces richesses, lorsqu'une voix retentissante, qui semblait venir du ciel, s'écria:
--Arrêtez, sacrilèges! Dieu vous entend... Dieu vous voit!... Si vous osez porter une main impie sur les biens de l'Église, vous êtes damnés...
À cette voix, d'en haut, le comte Neroweg pâlit, trembla de tous ses membres, et tomba à genoux... Plusieurs leudes l'imitèrent, frappés de terreur.
--Tous à genoux, païens!--reprit la voix de plus en plus menaçante,--tous à genoux, maudits!...
Les derniers leudes qui restaient encore debout s'agenouillèrent éperdus, ainsi que tous les gens de pied qui avaient rejoint les cavaliers; cette foule effarée courba le front, se frappa la poitrine en murmurant:
--Miracle! miracle! c'est la voix du Seigneur Dieu!...
--Maintenant, grands pécheurs!--reprit la voix d'en haut d'un ton plus terrible encore,--maintenant que vous vous êtes courbés, frappés de terreur sous l'oeil du Seigneur, venez au secours de votre...
La voix n'acheva pas... les rameaux d'un grand chêne, auprès duquel étaient agenouillés Neroweg et ses leudes, se brisèrent çà et là sous le poids d'un gros corps dégringolant de branche en branche, et dont la chute, ainsi amortie, fut si peu dangereuse, que ce gros corps, arrivant à terre presque sur ses pieds, faillit écraser le comte. Ce nouvel incident, ajoutant à la terreur de Neroweg et à celle de la foule, tous se jetèrent la face contre terre en murmurant:
--Seigneur! Seigneur! ayez pitié de nous dans votre colère!...
Qui était tombé du faîte de l'arbre?... l'évêque Cautin... la voix d'en haut, c'était la sienne... Avant l'arrivée des Franks, Ronan, le piquant de la pointe de son épée, l'avait forcé à grimper devant lui comme un gros loir dans le branchage du chêne, où il l'avait accompagné, le laissant même parler au nom du Seigneur, tant qu'il s'était borné à épouvanter Neroweg et ses leudes; mais lorsque le saint homme voulut les appeler à son aide, le Vagre le saisit à la gorge... ce brusque mouvement fit choir Cautin de branche en branche presque sur le dos du comte; mais l'homme de Dieu était un rusé compère, et quoiqu'un instant étourdi de sa chute, il voulut profiter de la terreur des Franks et de la foule, toujours agenouillés la face contre terre, il se raffermit sur ses jambes, puis il s'écria en gonflant ses joues et en frottant ses larges reins endoloris par sa chute:
--Malheureux! implorez votre saint évêque, qui redescend du ciel... sur l'aile des archanges du Seigneur!...
--Miracle!--dit la foule, et chacun de baiser la terre en se frappant la poitrine avec un redoublement de terreur.--Miracle!... miracle!...
--Saint évêque Cautin, qui descendez du ciel... protégez-nous!
--Est-ce ta voix, patron?--murmura Neroweg toujours la face contre terre, sans oser encore lever les yeux,--est-ce ta voix, saint évêque, ou est-ce un piége de Satan?
--C'est moi-même... moi, ton évêque... en douter serait un sacrilége!
--D'où viens-tu, bon patron?
--Ne te l'ai-je pas dit?... je descends du ciel... Le Seigneur, après le sac de la villa épiscopale, me voyant emmené par les Vagres, à jamais damnés! a envoyé à mon secours des anges exterminateurs, revêtus d'armures d'hyacinthe, et armés d'épées flamboyantes; ils m'ont arraché des mains des Philistins, m'ont pris sur leurs ailes d'azur et d'argent, et m'ont emporté vers le ciel, où, moi, serviteur indigne du Roi des rois, j'ai eu la délectation, la jubilation de contempler la face resplendissante de l'Éternel au milieu des chants des séraphins et des parfums du paradis...
--Miracle!--répéta la foule tout d'une voix.--Miracle!...
--Notre saint évêque a vu le Seigneur en face.
--Saint Cautin,--reprit Neroweg,--tu me protégeras, bon patron, mon cher père en Dieu!
--Oui, si tu te prosternes toujours devant les évêques du Seigneur, et si tu enrichis son Église... Il l'a dit... il te le répète par ma voix!...
--Je te ferai bâtir une chapelle en ce lieu, s'il le faut, saint évêque, pour glorifier ce grand miracle...
--Ce n'est point assez, m'a dit le Seigneur, qui dans sa toute-puissance et omnipotence devinait ta pensée... Non, ce n'est point assez... Voici ses paroles sacrées, écoute-les bien, comte:
--Je t'écoute, patron... je t'écoute...
«--Neroweg et ses leudes,--m'a dit le Seigneur,--ont fui lâchement de la villa épiscopale lorsqu'elle a été attaquée par les Vagres...»
--J'ai cru que c'étaient des diables sortant de l'enfer qui est sous ta salle de festin, saint patron...
--C'étaient en effet des diables; mais ils avaient pris figure de Vagres... ce qu'ils ne font que trop souvent... Donc le Seigneur m'a dit ceci de sa propre bouche:
«--Je veux que le comte Neroweg fasse abandon du quart de ses biens à l'évêque de Clermont; qu'il fasse rebâtir et orner richement la villa épiscopale, qu'il a si lâchement laissé mettre à feu et à sac par des diables, sous figure de Vagres... fantômes, que moi, le Seigneur Dieu, j'avais envoyés de mon enfer, au comte Neroweg, pour éprouver s'il aurait le courage de défendre son père en Christ, l'évêque Cautin... Je veux de plus que le comte Neroweg poursuive les Vagres à outrance, qu'il les fasse périr dans les supplices, surtout leur chef, et un ermite relaps, renégat, idolâtre, qui accompagne ces damnés... Je veux enfin que le comte fasse brûler à petit feu une Moabite, une sorcière, une infernale diablesse, qui fut autrefois liée par le mariage à mon chaste et bon serviteur l'évêque Cautin, qui, depuis que je l'ai fait, par ma grâce, monter à l'épiscopat, est une véritable rose de pudicité, un véritable tigre de renoncement aux abominations de la chair... Que le comte Neroweg accomplisse mesdites volontés, à ce prix seulement, je lui remettrai ses péchés, et un jour je lui ouvrirai les portes de mon éternel paradis... _Amen_...» Là-dessus, les séraphins ont brûlé des parfums d'une odeur céleste, et joué un air de luth des plus délectables... après quoi le Seigneur a ordonné à ses archanges de me rapporter doucement sur leurs ailes vers la terre... ce qu'ils viennent d'accomplir... Voyez plutôt là-haut, tout là-haut, mais il faut vous hâter... voyez tout là-haut... les derniers archanges s'envoler vers le trône d'or de l'Éternel en déployant leurs belles ailes d'azur et d'argent!...
Neroweg et quelques-uns de ses leudes, alléchés par le récit de cette vision, se relevèrent, béants, sur leurs genoux, et levèrent les yeux au ciel pour jouir du miraculeux spectacle promis par l'évêque; mais au lieu des archanges aux ailes d'azur et d'argent, ils virent, par hasard, deux Vagres chevelus et barbus, leurs arcs entre les dents, rampant comme des couleuvres le long d'une grosse branche d'arbre, afin de gagner un endroit d'où ils pourraient, en bons archers, viser sûrement Neroweg et sa troupe...
--Trahison!--s'écria le comte en se dressant de toute sa hauteur, et montrant la cime des arbres à ses leudes.--Trahison! les Vagres sont là-haut cachés dans les arbres!...
--Miracle! double miracle!--s'écria l'évêque inspiré.--Les anges exterminateurs avaient enlevé dans les airs ces démons sous figures de Vagres, afin de les précipiter de plus haut au fin fond des enfers, leur demeure éternelle... Mais voici que ces démons, en tombant du haut en bas, se seront raccrochés à ces branches... Miracle! double miracle!... Allons, mes chers fils, exterminez les Philistins!
À peine l'évêque achevait-il ces mots, en se glissant sous l'un des chariots, qu'une volée de flèches, tirée du haut des arbres par les Vagres, cribla la troupe de Neroweg... Se voyant découverts, les hardis garçons n'hésitèrent plus à combattre; les traits furent lancés si juste par ces fins archers, que chaque flèche trouva son carquois dans la blessure qu'elle fit à l'ennemi.
--À toi, Neroweg,--dit du haut d'un arbre la voix de Ronan, le meilleur archer de la Vagrerie,--un descendant de Scanvoch t'envoie ceci à toi, descendant de l'_Aigle terrible_...
Malheureusement pour l'adresse de Ronan sa flèche s'émoussa sur le casque de fer du comte, les Vagres jusqu'alors cachés dans les fourrés en sortirent en poussant de grands cris, attaquèrent intrépidement les troupes de Neroweg, une furieuse mêlée s'engagea.
Et qui fut vainqueur dans ce combat? les Vagres ou les Franks?
Malédiction! presque tous les Vagres, après une lutte acharnée, ont été exterminés, quelques-uns échappés au massacre, d'autres trop gravement blessés pour fuir, restèrent prisonniers de Neroweg... Ronan le Vagre fut de ceux-là.
Et Loysik? et la petite Odille! et l'évêchesse?
Aussi prisonniers... oui, tous ont été conduits au burg du comte frank, tandis que Saint-Cautin, triomphant et remportant ses vases d'or et d'argent, regagnait Clermont, suivi d'une foule pieuse criant partout sur son passage:
--Gloire à notre saint évêque! gloire au bienheureux Cautin... il a vu l'Éternel face à face!
CHAPITRE III.
Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, où sont retenus prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'évêchesse et Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son château, vers le milieu du sixième siècle (558).--Le festin.--Le _mâhl_.--L'épreuve des fers brûlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godégisèle, cinquième épouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de Wisigarde, quatrième femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou _truste_ royale.--Leudes campagnards et _antrustions_ de cour.--Le _Lion de Poitiers_.--_Imnachair et Spactachair._--Irrévérence de ces jeunes seigneurs à l'endroit du bienheureux évêque Cautin, qui confond ces incrédules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destinés à périr le lendemain avec la belle évêchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la présence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte.
Le burg du comte Neroweg, situé au milieu de l'emplacement d'un ancien camp romain fortifié, est bâti sur le plateau d'une colline qui domine une immense forêt; entre cette forêt et le burg s'étendent de vastes prairies, arrosées par une large rivière; au delà de la forêt, les hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'étagent à l'horizon. L'habitation seigneuriale, destinée au comte et à ses leudes, est construite à la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres, soigneusement équarries et reliées entre elles, reposent sur de larges assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries épaisses d'un pied, des pilastres maçonnés, appuyés sur le soubassement, montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chêne et de planchettes d'un pied carré superposées les unes aux autres; toiture aussi légère qu'impénétrable à la pluie. Ce bâtiment, formant un carré long orné d'un large portique de bois, s'appuie, de chaque côté, sur d'autres constructions également en charpente, recouvertes de chaume et destinées aux cuisines, aux celliers, à la buanderie, à la filanderie, aux ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou corroyeurs; là sont aussi les chenils, les écuries, les perchoirs pour les faucons, la porcherie, les étables, le pressoir, la brasserie et d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les bestiaux. Dans le bâtiment seigneurial se trouvait le _gynécée_ (appartement des femmes), réservé à Godégisèle, cinquième épouse du comte (la seconde et la troisième vivaient encore). Elle passait là tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu des esclaves femelles de la maison, occupées à divers travaux d'aiguille et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal du burg, attenait à ce gynécée, sorte de lupanar dont le comte se réservait seul l'entrée. Là, sous les yeux de sa femme, il choisissait, après boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs caprices, toujours obéis, sous peine de coups de bâton, s'accouplaient avec les femmes esclaves du dehors.