Les Mysteres Du Peuple Tome Iii Histoire D Une Famille De Prole
Chapter 21
--Les moments sont précieux; entre dans ce réduit, restes-y muet, immobile... et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout à l'heure... Je te cache là d'avance pour éloigner tout soupçon...
Les rideaux de la cellule se refermèrent sur moi, je restai dans l'obscurité pendant quelque temps, je n'entendis que le pas de Victoria sur le plancher, elle marchait avec agitation; j'étais dans cette cachette depuis une demi-heure, peut-être, lorsque la porte de la chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix dit ces mots:
--Salut à Victoria la Grande.
C'était la voix de Tétrik, toujours mielleuse et insinuante. L'entretien suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle me l'avait recommandé, je n'en ai pas oublié une parole, car dans la journée même je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je sentais toute la gravité de cette conversation, et parce que cette mesure m'était commandée par une circonstance que tu apprendras bientôt.
--Salut à Victoria la Grande,--avait dit l'ancien gouverneur de Gascogne.
--Salut à vous, Tétrik.
--La nuit vous a-t-elle, Victoria, porté conseil?
--Tétrik,--répondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui contrastait avec l'agitation où je venais de la voir plongée,--Tétrik, vous êtes poëte?
--À quel propos, je vous prie, cette question?
--Enfin... vous faites des vers?
--Il est vrai... je cherche parfois dans la culture des lettres quelque distraction aux soucis des affaires d'État... et surtout aux regrets éternels que m'a laissés la mort de notre glorieux et infortuné Victorin... auquel je survis contre mon attente... Je vous l'ai souvent répété, Victoria... en nous entretenant de ce jeune héros... que j'aimais aussi paternellement que s'il eût été mon enfant... J'avais deux fils, il ne m'en reste qu'un... je suis poëte, dites-vous? hélas!... je voudrais être l'un de ces génies qui donnent l'immortalité à ceux qu'ils chantent... Victorin vivrait dans la postérité comme il vit dans le coeur de ceux qui le regrettent! Mais à quoi bon me parler de mes vers... à propos de l'important sujet qui me ramène auprès de vous?
--Comme tous les poëtes... vous relisez plusieurs fois vos vers afin de les corriger?
--Sans doute... mais...
--Vous les oubliez, si cela se peut dire, à cette fin qu'en les lisant de nouveau vous soyez frappé davantage de ce qui pourrait blesser votre esprit et votre oreille.
--Certes, après avoir d'inspiration écrit quelque ode, il m'est parfois arrivé de laisser, ainsi que l'on dit, _dormir ces vers_ pendant plusieurs mois, puis les relisant j'étais choqué de choses qui m'avaient d'abord échappé. Mais encore une fois, Victoria, il n'est pas question de poésie...
--Il y a un grand avantage en effet à laisser ainsi dormir des idées et à les reprendre ensuite,--répondit ma soeur de lait avec un sang-froid dont j'étais de plus en plus étonné,--Oui, cette méthode est bonne; ce qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous avait pas d'abord blessé... nous blesse parfois, alors que l'inspiration s'est refroidie... si cette épreuve est utile pour un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas être plus utile encore lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la vie?...
--Victoria... je ne vous comprends pas.
--Hier, dans la journée, j'ai reçu de vous une lettre conçue en ces termes: «Ce soir, je serai à Trêves à l'insu de tous; je vous adjure au nom des plus grands intérêts de notre chère patrie, de me recevoir en secret, et de ne parler à personne, pas même à votre ami et frère Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre réponse à la porte du jardin de votre maison.»
--Et cette entrevue... vous me l'avez accordée, Victoria... Malheureusement pour moi, elle n'a pas été décisive, et au lieu de retourner à Mayence, sans que ma venue ait été connue dans cette ville, j'ai été forcé de rester aujourd'hui, puisque vous avez remis à ce matin la réponse et la résolution que j'attends de vous.
--Cette résolution, je ne saurais vous la faire connaître avant d'avoir soumis votre proposition à l'épreuve dont nous parlions tout à l'heure.
--Quelle épreuve?
--Tétrik, j'ai laissé dormir... ou plutôt j'ai dormi avec vos offres, faites-les-moi de nouveau... peut-être alors ce qui m'avait blessée... ne me blessera plus... peut-être ce qui ne m'avait pas choquée, me choquera-t-il...
--Victoria, vous, si sérieuse? plaisanter en un pareil moment...
--Celle-là, qui avant d'avoir à pleurer son père et son époux, son fils et son petit-fils, souriait rarement... celle-là ne choisit pas le temps d'un deuil éternel pour plaisanter... Croyez-moi, Tétrik...
--Cependant...
--Je vous le répète, vos propositions d'hier m'ont paru si extraordinaires... elles ont soulevé dans mon esprit tant d'indécision, tant d'étranges pensées, qu'au lieu de me prononcer sous le coup de ma première impression... je veux tout oublier et vous entendre encore, comme si pour la première fois vous me parliez de ces choses.
--Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une décision toujours si prompte, si sûre, ne m'avaient pas habitué, je l'avoue, à ces tempéraments.
--C'est que jamais, dans ma vie, déjà longue, je n'ai eu à me décider sur des questions de cette gravité.
--De grâce, rappelez-vous qu'hier...
--Je ne veux rien me rappeler... Pour moi, notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... Il est minuit, Mora vient d'aller vous quérir à la porte du jardin; elle vous a introduit près de moi: vous parlez, je vous écoute...
--Victoria...
--Prenez garde... si vous me refusez, je vous répondrai peut-être selon ma première impression d'hier... et, vous le savez, Tétrik, lorsque je me prononce... c'est toujours d'une manière irrévocable...
--Votre première impression m'est donc défavorable?--s'écria-t-il avec un accent rempli d'anxiété.--Oh! ce serait un grand malheur!
--Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit réparable...
--Qu'il en soit ainsi que vous le désirez, Victoria... bien qu'une pareille singularité de votre part me confonde... Vous le voulez? soit... notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... je vous revois en ce moment pour la première fois après une assez longue absence, quoiqu'une fréquente correspondance ait toujours eu lieu entre nous, et je vous dis ceci: Il y a cinq ans, frappé au coeur par la mort de Victorin... mort à jamais funeste, qui emportait avec elle mes espérances pour le glorieux avenir de la Gaule!... j'étais mourant en Italie, à Rome, où mon fils m'avait accompagné... Ce voyage, selon les médecins, devait rétablir ma santé; ils se trompaient: mes maux empiraient... Dieu voulut qu'un prêtre chrétien me fût secrètement amené par un de mes amis récemment converti... la foi m'éclaira, et en m'éclairant, elle fit un miracle de plus, elle me sauva de la mort... Je revins à une vie pour ainsi dire nouvelle, avec une religion nouvelle... Mon fils abjura comme moi, mais en secret, les faux dieux que nous avions jusqu'alors adorés... À cette époque, je reçus une lettre de vous, Victoria; vous m'appreniez le meurtre de Marion: guidé par vous, et selon mes prévisions, il avait sagement gouverné la Gaule... Je restai anéanti à cette nouvelle, aussi désespérante qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intérêts les plus sacrés du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous, n'était capable, sinon moi, de remplacer Marion... Vous alliez plus loin: moi seul, dans l'ère nouvelle et pacifique qui s'ouvrait pour notre pays, je pouvais, en le gouvernant, combler sa prospérité; vous faisiez un véhément appel à ma vieille amitié pour vous, à mon dévouement à notre patrie... Je quittai Rome avec mon fils; un mois après j'étais auprès de vous, à Mayence; vous me promettiez votre tout-puissant appui auprès de l'armée, car vous étiez ce que vous êtes encore aujourd'hui, _la mère des camps_... Présenté par vous à l'armée, je fus acclamé par elle... Oui, grâce à vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie n'avais touché l'épée, je fus, chose unique jusqu'alors, acclamé chef unique de la Gaule, puisque vous déclariez fièrement de ce jour à l'empereur, que la Gaule désormais indépendante n'obéirait qu'à un seul chef gaulois librement élu... L'empereur, engagé dans sa désastreuse guerre d'Orient contre la reine Zénobie, votre héroïque émule, l'empereur céda... Seul, je gouvernai notre pays. Ruper, vieux général éprouvé dans les guerres du Rhin, fut chargé du commandement des troupes; l'armée, dans sa constante idolâtrie pour vous, voulut vous conserver au milieu d'elle... Moi, je m'occupai de développer en Gaule les bienfaits de la paix... Toujours secrètement fidèle à la foi chrétienne, je ne crus pas politique de la confesser publiquement; je vous ai donc caché à vous-même, Victoria, jusqu'à aujourd'hui, ma conversion à la religion dont le pape est à Rome. Depuis cinq ans la Gaule prospère au dedans, est respectée au dehors; j'ai établi le siége de mon gouvernement et du sénat à Bordeaux, tandis que vous restiez au milieu de l'armée qui couvre nos frontières, prête à repousser, soit de nouvelles invasions des Franks, soit les Romains, s'ils voulaient maintenant attenter à notre complète indépendance si chèrement reconquise... Vous le savez, Victoria, je me suis toujours inspiré de votre haute sagesse, soit en venant souvent vous visiter à Trèves, depuis que vous avez quitté Mayence, soit en correspondant journellement avec vous sur les affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et je suis fier de reconnaître cette vérité: votre main toute-puissante m'a seule élevé au pouvoir, seule elle m'y soutient... Oui, du fond de sa modeste maison de Trèves, la mère des camps est de fait impératrice de la Gaule... et moi, malgré le pouvoir dont je jouis, je suis, et je m'en honore, Victoria, je suis votre premier sujet... Ce rapide regard sur le passé était indispensable pour établir nettement la position présente... Ainsi que je vous l'ai dit hier, veuillez vous le rappeler...
--Je ne me souviens plus d'hier... Poursuivez, Tétrik...
--La déplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de Marion vous prouvent la funeste fragilité des pouvoirs électifs... Cette idée n'est pas, vous le savez, nouvelle chez moi... J'étais autrefois venu à Mayence afin de vous engager à faire acclamer l'enfant de Victorin l'héritier de son père... Dieu a voulu qu'un crime affreux ruinât ce projet auquel vous eussiez peut-être consenti plus tard... malgré votre aversion pour les royautés...
--Continuez...
--La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse armée vous est dévouée plus qu'elle ne l'a jamais été à aucun général, elle impose à nos ennemis; notre beau pays, pour atteindre à son plus haut point de prospérité, n'a plus besoin que d'une chose, la stabilité; en un mot, il lui faut une autorité qui ne soit plus livrée au caprice d'une élection intelligente aujourd'hui, stupide demain; et à ce propos je vous citerai tout à l'heure un sage et excellent exemple donné par les évêques chrétiens, élus d'abord, eux aussi, par l'universalité des fidèles; il nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus personnifié dans un homme toujours à la merci du soulèvement militaire de ceux qui l'ont élu, ou du poignard d'un assassin. L'institution monarchique, basée non sur un homme, mais sur un principe, existait en Gaule il y a des siècles; elle peut seule aujourd'hui donner à notre pays la force, la prospérité, qui lui manquent... La monarchie, vous disais-je hier, Victoria,--seule, vous pouvez la rétablir en Gaule:--je viens vous en offrir les moyens, guidé par mon fervent amour pour mon pays...
--C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de nouveau, Tétrik...
--Ainsi, vous exigez...
--Rien n'a été dit hier... parlez...
--Victoria, vous disposez de l'armée... moi, je gouverne le pays; vous m'avez fait ce que je suis... j'ai plaisir à vous le répéter... vous êtes au vrai l'impératrice de la Gaule, et moi, votre premier sujet... Unissons-nous dans un but commun pour assurer à jamais l'avenir de notre glorieuse patrie, unissons, non pas nos corps, je suis vieux... vous êtes belle et jeune encore, Victoria... mais unissons nos âmes devant un prêtre de la religion nouvelle, dont le pape est à Rome... Embrassez le christianisme, devenez mon épouse devant Dieu... et proclamez-nous, vous, impératrice, moi, empereur des Gaules... L'armée n'aura qu'une voix pour vous élever au trône... vous régnerez seule et sans partage... Quant à moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition, et, malgré mon vain titre d'empereur, je continuerai d'être votre premier sujet... Seulement, il sera, je crois, très-politique d'adopter mon fils comme successeur au trône; il est en âge d'être marié; nous choisirons pour lui une alliance souveraine... j'ai déjà mes vues... et la monarchie des Gaules est à jamais fondée... Voilà, Victoria, ce que je vous proposais hier... voilà ce que je vous propose aujourd'hui... Je vous ai, selon votre désir, exposé de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez ce plan, fruit de longues années de méditation, d'expérience... et la Gaule marche à la tête des nations du monde...
Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de son parent... Elle reprit, toujours calme:
--J'ai été sagement inspirée en voulant vous entendre une seconde fois, Tétrik... Et d'abord, dites-moi, vous avez abjuré pour la religion nouvelle l'antique foi de nos pères? la Gaule, presque tout entière, est cependant restée fidèle à la foi druidique.
--Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrète, d'accord en cela avec le pape de Rome; mais si, acceptant mon offre, vous abjuriez aussi votre idolâtrie lors de notre mariage, je confesserais très-haut ma nouvelle croyance; et, selon la profonde prévision des évêques, votre conversion, à vous, Victoria, l'idole de notre peuple, entraînerait la conversion des trois quarts du pays; le reste suivra bientôt, car j'ai la promesse des évêques qu'ils vous glorifieront comme une sainte au milieu des pompes splendides de la nouvelle Église; et, croyez-moi, Victoria, un pouvoir consacré au nom de Dieu par les prélats gaulois et par le pape qui siége à Rome, aura sur les peuples une autorité presque divine...
--Dites-moi, Tétrik, vous avez abjuré la croyance de nos pères pour la foi nouvelle, pour l'Évangile prêché par ce jeune homme de Nazareth, crucifié à Jérusalem il y a plus de deux siècles... À cette foi nouvelle, vous croyez sans doute?
--L'aurais-je embrassée sans cela?
--Cet Évangile, je l'ai lu... une aïeule de Scanvoch a assisté aux derniers jours de Jésus, l'ami des esclaves et des affligés... Or, dans les tendres et divines paroles du jeune maître de Nazareth, je n'ai trouvé que des exhortations au renoncement des richesses, à l'humilité, à l'égalité parmi les hommes... et voici que, fervent et nouveau converti, vous rêvez la royauté...
--Un mot, Victoria...
--Écoutez encore, Tétrik... Le jeune homme de Nazareth, si doux, si aimant pour les souffrants, les coupables et les opprimés, parfois éclatait pourtant en de terribles menaces contre les riches, les puissants, les heureux du monde... et surtout, et toujours... il tonnait contre _les princes des prêtres_, qu'il traitait d'infâmes hypocrites. Or, voici que vous, fervent et nouveau converti, vous voulez mettre cette royauté, que vous rêvez, sous la consécration des évêques dont le chef siége à Rome... et je m'inquiète en songeant que le premier de ces _princes des prêtres_ a été ce disciple de Jésus, ce PIERRE, qui, par une indigne lâcheté, a renié trois fois son doux maître la nuit de sa mort!
--Victoria, rien de plus facile à vous expliquer que ma conduite.
--Écoutez encore, Tétrik... Le jeune homme de Nazareth disait à ses disciples: «Enfermez-vous pour prier seul et en secret, sous l'oeil de Dieu; fuyez, dans vos dévotions, le regard des hommes.» Et voici que vous, fervent et nouveau converti, vous me parlez de rendre notre abjuration et nos prières publiques pompeuses, solennelles... puisque les évêques doivent glorifier ma conversion à la face de l'univers... Vraiment, ma faible intelligence, encore fermée à la lumière de la foi nouvelle, ne peut, je vous l'avoue, Tétrik, comprendre ces contradictions étranges.
--Rien de plus simple cependant.
--À mon tour, je vous écoute.
--L'Évangile du _Seigneur_...
--De quel Seigneur parlez-vous, Tétrik?
--De _notre Seigneur Jésus-Christ_, le fils de Dieu, ou plutôt Dieu lui-même en personne.
--Que les temps sont changés!... Durant sa vie, le jeune homme de Nazareth ne s'appelait pas SEIGNEUR... loin de là, il disait: «Le maître n'est pas plus que le disciple... l'esclave est autant que son seigneur...» Il se disait fils de Dieu, de même que notre foi druidique nous apprend que nous sommes tous fils d'un même Dieu...
--Les temps sont changés... vous avez raison, Victoria... Pris en un sens absolu, l'Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ ne serait, vous l'avouerez, qu'une machine d'éternelle rébellion du pauvre contre le riche, du serviteur contre son maître, du peuple contre ses chefs, la négation enfin de toute autorité; tandis que les religions, au contraire, n'ont d'autre but que de rendre l'autorité plus puissante, plus redoutable...
--Je sais cela... Nos druides, au temps de leur barbarie primitive, et avant de devenir les plus sublimes des hommes, se sont aussi rendus redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils les frappaient de terreur et les écrasaient sous leur pouvoir; mais le jeune homme de Nazareth a flétri ces fourberies atroces, en disant avec indignation aux princes des prêtres: «Vous voulez faire porter aux hommes des fardeaux écrasants, que vous ne touchez pas, vous, prêtres, du bout du doigt...»
--Encore une fois, Victoria, là n'est point du tout le bon côté de l'Évangile de notre Seigneur.
--Si pourtant il est Dieu, tout ce qu'il a dit et prêché doit être divin... Tenez, Tétrik, vous parlez à peu près de même façon que ces pharisiens d'autrefois, qui ont fait crucifier le jeune homme de Nazareth...
--Ce sont là des susceptibilités... les esprits élevés comme le vôtre, Victoria, comprendront ceci: les critiques amères, les attaques violentes de notre Seigneur contre les riches, les puissants et les prêtres de son temps; ses prédications en faveur de la communauté des biens, sa miséricorde exagérée pour les femmes de mauvaise vie, les débauchés, les prodigues, les vagabonds, enfin sa prédilection pour la lie de la populace dont il s'entourait, ne sont point des moyens de gouvernement et d'autorité... Savez-vous ce qu'il y a de vraiment utile ou plutôt de divin dans la doctrine de notre Seigneur? cela se résume en peu de mots que voici: «Bien heureux les pauvres d'esprit!... Bien heureux ceux qui souffrent!...» Pénétrez les peuples de ces deux maximes: «_L'ignorance est sainte... la douleur est sainte..._» La conséquence va de soi-même: plus les peuples seront ignorants et malheureux en ce monde, plus ils croiront devoir être heureux dans l'adversité... Qu'arrivera-t-il de ces croyances qui font la force et la beauté de la religion catholique? C'est que les nations nous seront plus aveuglément soumises qu'elles ne l'ont jamais été... Nous n'aurons plus besoin de soldats pour les contenir: hébêtés par l'ignorance, énervés par la misère, ignorance et misère qu'ils béniront loin de la maudire, les peuples ne seront plus qu'un troupeau docile dont nous autres rois seront les pasteurs...
--Nous autres rois, Tétrik... déjà?
--Je dis cela en supposant que vous adoptiez mes projets. Or, avouez-le, la foi nouvelle, ainsi envisagée, n'est-elle pas un puissant moyen de gouvernement? cela est si vrai, que plusieurs empereurs romains, éclairés sur leurs propres intérêts par les évêques intelligents, les ont comblés de richesses, ont élevé de superbes églises, et se sont faits chrétiens, foulant ainsi aux pieds un paganisme aussi absurde que dangereux pour les puissants et pour les heureux de ce monde; car enfin, en divinisant le vin par Bacchus, la volupté par Vénus, la richesse par Mercure, ce paganisme invitait religieusement tous les hommes à jouir de ce qui ne sera jamais que le privilége du petit nombre... Or, pour jouir de ces délices, il fallait de l'argent, et quand l'impôt vous le prenait, cet argent, des révoltes sans nombre éclataient, et le gouvernement des hommes devenait d'une difficulté extrême... Lorsqu'au contraire, je vous le répète, Victoria, un peuple se persuade que plus il est malheureux et ignorant, plus il sera heureux dans l'éternité, il devient d'une commodité extrême à gouverner.
--Il est facile, en effet, de combler les voeux d'un peuple qui n'a d'autre désir que l'ignorance et la misère...
--Eh! certainement! à chaque impôt, à chaque misère nouvelle, ce bienheureux peuple se dit: «Tant mieux... Allez, riches et puissants du monde, allez, jouissez... allez, écrasez-moi... vous ne me rendrez jamais à mon gré assez malheureux ici-bas...»
--Je l'avoue, Tétrik, la doctrine du jeune homme de Nazareth, ainsi transformée, peut devenir un redoutable moyen de gouvernement.
--Oui, mais les prêtres et les évêques de la foi nouvelle peuvent seuls, peu à peu par leurs prédications, habilement détourner ce dangereux courant d'idées d'égalité parmi les hommes, de haine contre les puissants, de revendication contre les riches, de communauté de biens, de tolérance pour les coupables, courant funeste, qui prend sa source dans certains passages de l'Évangile.
--Et c'est pourtant au nom de ces idées généreuses que sont morts et que meurent tant de martyrs!...
--Hélas! oui... Jésus, notre Seigneur, est toujours pour eux l'ouvrier charpentier de Nazareth, mis à mort pour avoir défendu les pauvres, les esclaves, les opprimés, les coupables, contre les heureux du jour, promettant leurs biens à la populace, en lui disant _qu'un jour les derniers seraient les premiers_... Aussi ces martyrs confessent-ils avec un indomptable héroïsme la doctrine de Jésus, selon eux l'ami des pauvres, l'ennemi des puissants.
--Et croyez-vous, Tétrik, que des prédications qui, laissant de côté ces divins préceptes de l'Évangile: la fraternité, l'égalité parmi les hommes, le pardon des fautes, la revendication contre les riches, la communauté des biens, le droit sacré de l'opprimé contre l'oppresseur, ne prêcheront au peuple que l'ignorance, le malheur et la désespérance ici-bas, exciteront chez lui le même héroïque enthousiasme?... dites? la confiance de la multitude ne se retirera-t-elle pas de ces prêtres, qui dénaturent ainsi les divins principes du jeune homme de Nazareth?...
--Victoria, cette crainte est vaine... le peuple a vu plusieurs prêtres et prélats partager son martyre; l'habitude est prise de les vénérer, de les écouter... ce ne sera donc plus pour les évêques qu'une question de temps et d'habileté... et ils ont, voyez-vous, une patience redoutable et une profonde habileté; fiez-vous donc à eux; ils sauront transformer, ainsi qu'il le faut, ce fâcheux esprit de revendication et d'égalité, qui a fait les premiers martyrs... Tenez, Victoria, une comparaison vous rendra ma pensée: Un chariot chemine du côté droit d'une large route, le conducteur du chariot veut traverser cette route pour gagner le côté opposé, sans que les voyageurs, qui voient en lui un guide sûr, s'aperçoivent de cette déviation; va-t-il sottement passer soudain de droite à gauche?... non... il s'y prend de loin et de biais, de sorte que peu à peu, par une ligne insensiblement oblique, il arrive à son but.
--Vous supposez des voyageurs aveugles... ou bien vous supposez que la nuit est venue.