Les Mysteres Du Peuple Tome Iii Histoire D Une Famille De Prole
Chapter 2
--«J'ai parlé publiquement à tout le monde, j'ai toujours enseigné dans le temple et dans la synagogue où tous les Juifs s'assemblent; je n'ai rien dit en secret... pourquoi donc m'interrogez-vous? Interrogez ceux qui m'ont entendu, pour savoir ce que je leur ai dit... ceux-là savent ce que j'ai enseigné[7].»
[Note 6: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 62.]
[Note 7: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 20, 21.]
À peine eut-il parlé de la sorte que Geneviève vit un des huissiers, furieux de cette réponse si juste et si calme, lever la main sur Jésus et le frapper au visage, en s'écriant:
--Est-ce ainsi que tu parles au grand-prêtre[8].
À cet outrage infâme!... frapper un homme garrotté, Geneviève sentit son coeur bondir, ses larmes couler, tandis qu'au contraire de grands éclats de rire s'élevèrent parmi les soldats et les serviteurs du grand-prêtre.
Le fils de Marie resta toujours placide; seulement, il se retourna vers l'huissier et lui dit avec douceur:
--«Si j'ai mal parlé, faites-moi voir le mal que j'ai dit... mais si j'ai bien parlé... pourquoi me frappez-vous[9]?»
[Note 8: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 22.]
[Note 9: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 23.]
Ces paroles, cette mansuétude angélique ne désarmèrent pas les persécuteurs du jeune maître; des rires grossiers éclatèrent de nouveau dans la salle, et les insultes recommencèrent ainsi de toutes parts.
--Oh! le Nazaréen, l'homme de paix, l'ennemi de la guerre ne se dément pas, il est lâche et se laisse frapper au visage!
--Appelle donc à toi tes disciples. Qu'ils viennent te venger si tu n'en as pas le courage!
--Ses disciples!--reprit un des miliciens qui avaient arrêté Jésus,--ses disciples! ah! si vous les aviez vus! À l'aspect de nos lances et de nos flambeaux ils se sont sauvés, les misérables, comme une nichée de hiboux!
--Ils étaient très-contents d'échapper à la tyrannie du Nazaréen, qui les retenait auprès de lui par magie!
--La preuve qu'ils le haïssent et le méprisent, c'est que pas un d'eux, pas un seul n'a osé l'accompagner ici.
--Oh!--pensait Geneviève,--combien Jésus doit souffrir de cette lâche ingratitude de ses amis! elle doit lui être plus cruelle que les outrages dont il est l'objet.
Et tournant la tête du côté de la porte de la rue, elle vit au loin Pierre, toujours assis sur un banc, la figure cachée entre ses mains et n'ayant pas même le courage de venir assister et défendre son doux maître devant ce tribunal de sang.
Le tumulte soulevé par la violence de l'huissier étant un peu apaisé, l'un des émissaires reprit d'une voix éclatante:
--Je jure, enfin, que cet homme-ci a épouvantablement blasphémé en disant qu'il était le Christ, le fils de Dieu!
Alors Caïphe s'adressant à Jésus, reprit d'un ton plus menaçant encore:
--Vous ne répondez rien à ce que ces personnes disent de vous[10]?
Mais le jeune maître haussa légèrement les épaules et continua de garder le silence.
Ce silence irrita Caïphe, il se leva de son siége et s'écria, en montrant le poing au fils de Marie:
--De la part du Dieu vivant, je vous ordonne de nous dire si vous êtes le Christ, le fils de Dieu[11].
--«Vous l'avez dit... je le suis[12],»--répondit le jeune maître en souriant.
Geneviève avait entendu Jésus dire, qu'ainsi que tous les hommes, ses frères, il était fils de Dieu; de même aussi que les druides nous enseignent que tous les hommes sont fils d'un même Dieu. Quelle fut donc la surprise de l'esclave, lorsqu'elle vit le prince des prêtres, dès que Jésus lui eut répondu qu'il était fils de Dieu, se lever, déchirer sa robe avec toutes les marques de l'épouvante et de l'horreur, s'écriant en s'adressant aux membres du tribunal!
--Il a blasphémé... qu'avons-nous plus besoin de témoins? Vous venez vous-mêmes de l'entendre blasphémer, qu'en jugez-vous?
--Il a mérité la mort[13]!
[Note 10: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 62.]
[Note 11: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 63.]
[Note 12: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 64.]
[Note 13: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 65, 66.]
Telle fut la réponse de tous les juges de ce tribunal d'iniquité... Mais les voix du docteur Baruch et du banquier Jonas dominaient toutes les voix, ils criaient en frappant du poing le marbre du tribunal:
--À mort le Nazaréen! il a mérité la mort!
--Oui, oui!--répétèrent les miliciens et les serviteurs du grand-prêtre--il a mérité la mort! À mort le maudit!
--Conduisez à l'instant le criminel devant le seigneur Ponce-Pilate, gouverneur de Judée, pour l'empereur Tibère,--dit Caïphe aux soldats,--lui seul peut ordonner le supplice du condamné.
À ces mots du prince des prêtres, on entraîna le fils de Marie hors de la maison de Caïphe pour le conduire devant Pilate.
Geneviève, confondue parmi les serviteurs, suivit les soldats. En passant sous la voûte de la porte, elle vit Pierre, ce lâche disciple du jeune maître (le moins lâche de tous, cependant, pensait-elle, puisque seul, du moins, il l'avait suivi jusque-là), elle vit Pierre détourner les yeux, lorsque Jésus, cherchant le regard de son disciple, passa devant lui emmené par les soldats... Une des servantes de la maison reconnaissant Pierre, lui dit:
--Vous étiez aussi avec Jésus le Galiléen[14]?
Et Pierre, rougissant et baissant les yeux, répondit:
--Je ne sais ce que vous dites[15].
Un autre serviteur, entendant la réponse de Pierre, reprit en le désignant aux autres assistants:
--Je vous dis, moi, que celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth[16].
--Je jure!--s'écria Pierre,--je jure que je ne connais pas Jésus de Nazareth[17].
Le coeur de Geneviève se soulevait d'indignation et de dégoût; ce
[Note 14: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 69.]
[Note 15: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 70.]
[Note 16: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 71.]
[Note 17: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 72.]
Pierre, par lâche faiblesse ou par peur de partager le sort de son maître, le reniant deux fois et se parjurant pour cette indignité, était à ses yeux le dernier des hommes; plus que jamais elle plaignait le fils de Marie d'avoir été trahi, livré, abandonné, renié par ceux-là qu'il aimait tant. Elle s'expliquait ainsi la tristesse navrante qu'elle avait remarquée sur ses traits. Une grande âme comme la sienne ne devait pas redouter la mort, mais se désespérer de l'ingratitude de ceux qu'il croyait ses amis les plus chers.
L'esclave quitta la maison du prince des prêtres où était resté Pierre, le renégat, et rejoignit bientôt les soldats qui emmenaient Jésus. Le jour commençait à poindre; plusieurs mendiants et vagabonds qui avaient dormi sur des bancs placés de chaque côté de la porte des maisons, s'éveillèrent au bruit des pas des soldats qui emmenaient le jeune maître. Un moment Geneviève espéra que ces pauvres gens, qui le suivaient en tous lieux, l'appelaient leur ami, et sur le malheur desquels ils s'apitoyait si tendrement, allaient avertir leurs compagnons afin de les rassembler pour délivrer Jésus; aussi dit-elle à l'un de ces hommes:
--Ne savez-vous pas que ces soldats emmènent le jeune maître de Nazareth, l'ami des pauvres et des affligés? On veut le faire mourir, courez le défendre... délivrez-le! soulevez le peuple! ces soldats fuiront devant lui.
Mais cet homme répondit d'un air craintif:
--Les miliciens de Jérusalem fuiraient peut-être; mais les soldats de Ponce-Pilate sont aguerris, ils ont de bonnes lances, d'épaisses cuirasses, des épées bien tranchantes... que pouvons-nous tenter?
--Mais l'on se soulève en masse, on s'arme de pierres, de bâtons!--s'écria Geneviève,--et du moins vous mourrez pour venger celui qui a consacré sa vie à votre cause!
Le mendiant secoua la tête, et répondit pendant qu'un de ses compagnons se rapprochait de lui:
--Si misérable que soit la vie, on y tient... et c'est vouloir courir à la mort que d'aller frotter nos haillons aux cuirasses des soldats romains.
--Et puis,--reprit l'autre vagabond,--si Jésus de Nazareth est un messie, comme tant d'autres l'ont été avant lui, et comme tant d'autres le seront après lui... c'est un malheur si on le tue... mais l'on ne manque jamais de messies dans Israël...
--Et si on le met à mort!--s'écria Geneviève,--c'est parce qu'il vous a aimés... c'est parce qu'il a plaint vos malheurs... c'est parce qu'il a fait honte aux riches de leur hypocrisie et de leur dureté de coeur envers ceux qui souffrent!
--C'est vrai; il nous prédit sans cesse le royaume de Dieu sur la terre,--répondit le vagabond en se recouchant sur son banc ainsi que son camarade, afin de se réchauffer aux rayons du soleil levant;--cependant ces beaux jours qu'il nous promet n'arrivent pas... et nous sommes aussi gueux aujourd'hui que nous l'étions hier.
--Eh! qui vous dit que ces beaux jours, promis par lui, n'arriveront pas demain?--reprit Geneviève?...--ne faut-il pas à la moisson le temps de germer, de grandir, de mûrir?... Pauvres aveugles impatients que vous êtes!... Songez donc que laisser mourir celui que vous appeliez votre ami, avant qu'il ait fécondé les bons germes qu'il a semés dans tant de coeurs, c'est fouler aux pieds, c'est anéantir en herbe une moisson peut-être magnifique...
Les deux vagabonds gardèrent le silence en secouant la tête, et Geneviève s'éloigna d'eux, se disant avec un redoublement de douleur profonde:
--Ne rencontrerai-je donc partout qu'ingratitude, oubli, lâcheté, trahison! Oh! ce n'est pas le corps de Jésus qui sera crucifié, ce sera son coeur...
L'esclave se hâta de rejoindre les soldats, qui se rapprochaient de plus en plus du palais de Ponce-Pilate. Au moment où elle doublait le pas, elle remarqua une sorte de tumulte parmi les miliciens de Jérusalem qui s'arrêtèrent brusquement. Elle monta sur un banc de pierre, et vit Banaïas seul, à l'entrée d'une arcade assez étroite que les soldats devaient traverser pour se rendre chez le gouverneur, leur barrant audacieusement le passage, en faisant tournoyer autour de lui son long bâton, terminé par une masse de fer.
--Ah! celui-là, du moins, n'abandonne pas celui qu'il appelait son ami!--pensa Geneviève.
--Par les épaules de Samson!--criait Banaïas de sa voix retentissante,--si vous ne mettez pas sur l'heure notre ami en liberté, miliciens de Belzébuth! je vous bats aussi dru que le fléau bat le blé sur l'aire de la grange!... Ah si j'avais eu le temps de rassembler une bande de compagnons aussi résolus que moi à défendre notre ami de Nazareth, c'est un ordre que je vous adresserais au lieu d'une simple prière, et cette simple prière, je la répète: Laissez libre notre ami, ou sinon, par la mâchoire dont se servit Samson, je vous assomme tous comme il a assommé les Philistins!
--Entendez-vous ce scélérat? Il appelle cette audacieuse menace une prière!--s'écria l'officier commandant les miliciens, qui se tenait prudemment au milieu de sa troupe;--percez ce misérable de vos lances... Frappez-le de vos épées s'il ne vous livre passage!
Les miliciens de Jérusalem n'étaient pas une troupe très-vaillante, car ils avaient hésité avant d'oser arrêter Jésus qui s'avançait vers eux, seul et désarmé; aussi, malgré les ordres de leur chef, ils restèrent un moment indécis devant l'attitude menaçante de Banaïas. En vain Jésus, dont Geneviève entendait la voix douce et ferme, tâchait d'apaiser son défenseur et le suppliait de se retirer. Banaïas reprit d'un ton plus menaçant encore, répondant ainsi aux supplications du jeune maître:
--Ne t'occupe pas de moi, notre ami: tu es un homme de paix et de concorde; moi, je suis un homme de violence et de bataille. Lorsqu'il faut protéger un faible! laisse-moi faire... J'arrêterai ici ces mauvais soldats, jusqu'à ce que le bruit du tumulte ait averti et fait accourir mes compagnons; et alors, par les cinq cents concubines de Salomon qui dansaient devant lui, tu verras la danse de ces miliciens du diable, au son de nos bâtons ferrés battant la mesure sur leurs casques et sur leurs cuirasses!
--Vous laisserez-vous insulter plus longtemps par un seul homme, gens sans courage?--s'écria l'officier à ses miliciens...--Oh! si je n'avais l'ordre de ne pas quitter le Nazaréen plus que son ombre, je vous donnerais l'exemple, et ma grande épée aurait déjà coupé la gorge de ce bandit!
--Par le nombril d'Abraham! c'est moi qui vais aller te percer le ventre, à toi qui parles si bien, et t'arracher notre ami!--s'écria Banaïas...--Je suis seul... mais un faucon vaut mieux que cent merles.
Et Banaïas se précipita sur les miliciens, en faisant tournoyer avec furie son bâton ferré, malgré les prières de Jésus.
D'abord surpris et ébranlés par tant d'audace, quelques soldats du premier rang de l'escorte lâchèrent pied; mais bientôt, honteux de ne pas résister à un seul homme, ils se rallièrent, attaquèrent à leur tour Banaïas, qui, accablé par le nombre, malgré son courage héroïque, tomba mort percé de coups. Geneviève vit alors les soldats dans leur rage jeter au fond d'un puits, voisin de l'arcade, le corps ensanglanté du seul défenseur du fils de Marie. Après cet exploit, l'officier, brandissant sa longue épée, se mit à la tête de sa troupe, et ils arrivèrent devant la maison du seigneur Ponce-Pilate, où Geneviève avait accompagné sa maîtresse Aurélie plusieurs jours auparavant.
Le soleil était déjà haut. Attirés par le bruit de la lutte de Banaïas contre les soldats, beaucoup d'habitants de Jérusalem, sortant de leurs maisons, avaient suivi les miliciens. La maison du gouverneur romain se trouvait dans l'un des plus riches quartiers de la ville; les personnes qui, par curiosité, accompagnèrent, Jésus loin de le prendre en pitié, l'accablaient d'injures et de huées.
--Enfin,--criaient les uns,--le voilà donc pris ce Nazaréen qui portait le trouble et l'inquiétude dans notre ville!
--Ce séditieux qui ameutait les gueux contre les riches!
--Cet impie qui blasphémait notre sainte religion!
--Cet audacieux qui portait le trouble dans nos familles en glorifiant les fils prodigues et débauchés,--dit un des deux émissaires qui avait suivi la troupe!
--Cet infâme qui voulait pervertir nos épouses,--dit l'autre émissaire,--en glorifiant l'adultère, puisqu'il a arraché une de ces indignes pécheresses au supplice qu'elle méritait!
--Grâce au Seigneur,--ajouta un vendeur d'argent,--si ce Nazaréen est mis à mort, ce qui sera justice, nous pourrons aller rouvrir nos comptoirs sous la colonnade du Temple, dont ce profanateur et sa bande de vagabonds nous avaient chassés, et où nous n'osions retourner.
--Combien nous étions fous de craindre son entourage de mendiants!--ajoutait un autre;--voyez si l'un d'eux a seulement osé se révolter pour défendre ce Nazaréen par le nom duquel ils juraient sans cesse... Lui qu'ils appelaient leur ami!
--Qu'on en finisse donc avec cet abominable séditieux! Qu'on le crucifie, et qu'il n'en soit plus question!
--Oui... oui, mort au Nazaréen!--criait la foule, parmi laquelle se trouvait Geneviève; et ce rassemblement, allant toujours grossissant, répétait, avec une fureur croissante, ces cris funestes:
--Mort au Nazaréen!
--Hélas!--se disait l'esclave,--est-il un sort plus affreux que celui de ce jeune homme, abandonné des pauvres qu'il chérissait, haï des riches auxquels il prêchait le renoncement et la charité! combien doit être profonde l'amertume de son coeur!
Les miliciens, suivis de la foule, étaient arrivés en face de la maison de Ponce-Pilate; plusieurs princes des prêtres, docteurs de la loi, sénateurs et autres pharisiens, parmi lesquels se trouvaient Caïphe, le docteur Baruch et le banquier Jonas, avaient rejoint la troupe et marchaient à sa tête. L'un de ces pharisiens ayant crié:
--Seigneurs, entrons chez Ponce-Pilate, afin qu'il condamne tout de suite le Nazaréen à mort!
Le prêtre Caïphe répondit d'un air pieux:
--Mes seigneurs, nous ne pouvons entrer dans la maison d'un païen; cette souillure nous empêcherait de manger la pâque aujourd'hui[18].
[Note 18: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 28.]
--Non,--ajouta le docteur Baruch,--nous ne pouvons commettre cette impiété abominable.
--Les entendez-vous?--dit à la foule l'un des émissaires avec un accent d'admiration,--les entendez-vous les saints hommes? quel respect ils professent pour les commandements de notre religion!... Ah! ceux-là ne sont pas comme cet impie Nazaréen, qui raille et blasphème les choses les plus sacrées, en osant déclarer qu'il ne faut pas observer le sabbat.
--Oh! les infâmes hypocrites!--se dit Geneviève;--combien Jésus les connaissait, comme il avait raison de les démasquer! Les voilà qui craignent de souiller leurs sandales en entrant dans la maison d'un païen, et ils ne craignent pas de souiller leur âme en demandant à ce païen de verser le sang d'un juste, leur compatriote! Ah! pauvre jeune maître de Nazareth! ils vont te faire payer de ta vie le courage que tu as montré en attaquant ces méchants fourbes.
L'officier des miliciens étant entré dans le palais de Ponce-Pilate, tandis que l'escorte demeurait au dehors gardant le prisonnier, Geneviève monta derrière un chariot attelé de boeufs arrêté par la foule, et tâcha d'apercevoir encore le jeune homme de Nazareth.
Elle le vit debout au milieu des soldais, les mains liées derrière le dos, la tête nue, ses longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, le regard toujours calme et doux, un sourire de résignation sur les lèvres. Il contemplait cette foule tumultueuse, menaçante, avec une sorte de commisération douloureuse, comme s'il eût plaint ces hommes de leur aveuglement et de leur iniquité. De tous côtés on lui adressait des injures; les miliciens eux-mêmes le traitaient avec tant de brutalité, que le manteau bleu qu'il portait sur sa tunique blanche était déjà presque déchiré en lambeaux. Jésus à tant d'outrages et de mauvais traitements opposait une inaltérable placidité; seulement, de temps à autre il levait tristement les yeux au ciel; mais sur son pâle et beau visage, Geneviève ne vit pas se trahir la moindre impatience, la moindre colère.
Soudain on entendit ces mots circuler dans la foule:
--Ah! voici le seigneur Ponce-Pilate!
--Il va enfin prononcer la sentence de mort de ce Nazaréen maudit.
--Heureusement d'ici au Golgotha, où l'on supplicie les criminels, il n'y a pas loin; nous pourrons aller le voir crucifier.
En effet, Geneviève vit bientôt paraître le seigneur Ponce-Pilate à la porte de sa maison[19]; il venait sans doute d'être arraché au sommeil, car il s'enveloppait d'une longue robe du matin; sa chevelure et sa barbe étaient en désordre; ses yeux, rougis, gonflés, semblaient éblouis des rayons du soleil levant, il put à peine dissimuler plusieurs bâillements, et semblait vivement contrarié d'avoir été réveillé de si bon matin, lui qui peut-être avait, selon son habitude, prolongé son souper jusqu'à l'aube. Aussi, s'adressant au docteur Baruch avec un ton de brusquerie et de mauvaise humeur, ainsi que quelqu'un très-impatient d'abréger une corvée qui lui pèse, il lui dit:
«--Quel est le crime dont vous accusez ce jeune homme[20]?»
Le docteur Baruch paraissant, de son côté, blessé de la brusquerie et de la mauvaise humeur de Ponce-Pilate, lui répondit avec aigreur:
«--Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas amené[21].»
[Note 19: «Pilate les vint donc trouver dehors.» (_Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 29.)]
[Note 20: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 30.]
[Note 21: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]
Le seigneur Ponce-Pilate, choqué à son tour de l'aigreur du docteur Baruch, reprit impatiemment et en étouffant un nouveau bâillement:
«--Eh bien! puisque vous dites qu'il a péché contre la loi, prenez-le et jugez-le selon votre loi[22].»
[Note 22: _Évangile saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]
Et le gouverneur tourna le dos au docteur Baruch en haussant les épaules, et rentra dans sa maison.
Un moment Geneviève crut le jeune homme de Nazareth sauvé, car la réponse de Ponce-Pilate souleva de nombreux murmures dans la foule.
--Voilà bien les Romains,--disaient les uns;--ils ne cherchent qu'à entretenir l'agitation dans notre pauvre pays pour le dominer plus sûrement.
--Ce Ponce-Pilate semble évidemment protéger ce maudit Nazaréen!...
--Moi, je suis certain que ce Nazaréen est un secret affidé des Romains,--ajouta l'un des émissaires,--ils se servent de ce misérable séditieux pour de ténébreux projets.
--Il n'y a pas à en douter,--reprit l'autre émissaire,--le Nazaréen est vendu aux Romains.
À ce dernier outrage, qui sembla pénible à Jésus, Geneviève le vit lever de nouveau les yeux au ciel d'un air navré, tandis que la foule répétait:
--Oui, oui, c'est un traître!...
--C'est un agent des Romains!...
--À mort le traître! à mort!...
Le docteur Baruch n'avait pas voulu lâcher sa proie; lui et plusieurs princes des prêtres, voyant Ponce-Pilate rentrer dans sa maison, coururent après lui, et l'ayant supplié de revenir, ils le ramenèrent dehors aux grands applaudissements de la foule.
Le seigneur Ponce-Pilate semblait continuer presque malgré lui cet interrogatoire; il dit avec impatience au docteur Baruch en désignant Jésus du geste:
«--De quoi accusez-vous cet homme?»
Le docteur de la loi répondit à haute voix:
«--Cet homme soulève le peuple par la doctrine qu'il enseigne dans toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu'ici[23].»
À cette accusation, Geneviève entendit l'un des émissaires dire à demi-voix à son compagnon:
--Le docteur Baruch est un fin renard; par cette accusation de sédition, il va forcer le gouverneur à condamner le Nazaréen.
Ponce-Pilate ayant fait signe à Jésus de s'approcher, ils échangèrent entre eux quelques paroles; à chaque réponse du jeune maître de Nazareth, toujours calme et digne, Ponce-Pilate semblait de plus en plus convaincu de son innocence; il reprit à haute voix, s'adressant aux princes des prêtres et aux docteurs de la loi:
«--Vous m'avez présenté cet homme comme poussant le peuple à la révolte; néanmoins, l'ayant interrogé en votre présence, je ne le trouve coupable d'aucun des crimes dont vous l'accusez. Je ne le juge pas digne de la mort... je m'en vais donc le renvoyer après l'avoir fait châtier[24].»
[Note 23: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 6.]
[Note 24: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 16, 17.]
Et Ponce-Pilate, étouffant un dernier bâillement, fit signe à un de ses serviteurs qui partit en courant.
La foule, non satisfaite de l'arrêt de Ponce-Pilate, murmura d'abord, puis se plaignit tout haut.
--Ce n'est pas pour faire châtier le Nazaréen qu'on l'a conduit ici,--disaient les uns,--mais pour le faire condamner à mort...
--Après son châtiment, il recommencera ses séditions et à soulever le peuple...
--Ce n'est pas le châtiment de Jésus que nous voulons, c'est sa mort!...
--Oui, oui!--crièrent plusieurs voix,--la mort! la mort!...
Ponce-Pilate ne répondit à ces murmures, à ces cris, qu'en haussant les épaules et en rentrant chez lui.
--Si le gouverneur est convaincu de l'innocence du jeune maître,--se disait Geneviève,--pourquoi le fait-il châtier?... C'est à la fois lâche et cruel... Il espère peut-être calmer, par cette concession, la rage des ennemis de Jésus... Hélas! il s'est trompé; il ne les apaisera que par la mort de ce juste!...
À peine Ponce-Pilate eut-il donné l'ordre de châtier le fils de Marie, que les miliciens s'en emparèrent, lui arrachèrent les derniers lambeaux de son manteau, le dépouillèrent de sa tunique de toile et de sa tunique de laine, qu'ils rabattirent sur sa ceinture de cuir, et mirent ainsi à nu le haut de son corps; puis ils le garrottèrent à l'une des colonnes qui ornaient la porte d'entrée de la maison du gouverneur romain.
Jésus n'opposa aucune résistance, ne proféra pas une plainte, tourna vers la foule son céleste visage, et la contempla tristement sans paraître entendre les injures et les huées qui redoublèrent.