Les Mysteres Du Peuple Tome I Histoire D Une Famille De Proleta

Chapter 3

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--Dis donc de _droit cosaque_!... Merci du cadeau!

--Les chefs se nommaient des =ducs=, des =comtes=; la graine s'en est également perpétuée chez nous, d'où vient encore que nous avons eu pendant si longtemps l'agrément de posséder une noblesse d'origine franque, qui nous traitait en race conquise.

--Qu'est-ce que tu m'apprends-là!--dit le bonhomme avec ébahissement.--Donc, si je te comprends bien, mon garçon, ces bandits francs, ces cosaques, rois et chefs, une fois maîtres de la Gaule, se sont partagé les terres que les Gaulois avaient en partie reconquises sur les Romains?

--Oui, grand-père; les rois et seigneurs francs ont volé les propriétés des Gaulois, et se sont partagé terres et gens comme on se partage un domaine et son bétail.

--Et nos pères ainsi dépouillés de leurs biens par ces cosaques?

--Nos pères ont été de nouveau réduits à l'esclavage comme sous les Romains, et forcés de cultiver pour les rois et les seigneurs francs la terre qui leur avait appartenu, à eux Gaulois, depuis que la Gaule était la Gaule.

--De sorte, mon garçon, que les rois et seigneurs francs, après avoir volé à nos pères leur propriété, vivaient de leurs sueurs...

--Oui, grand-père; ils les vendaient, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, au marché. S'ils regimbaient au travail, ils les fouaillaient comme on fouaille un animal rétif, ou bien les tuaient par colère ou cruauté, de même que l'on peut tuer son chien ou son cheval; car nos pères et nos mères appartenaient aux rois et aux seigneurs francs ni plus ni moins que le troupeau appartient à son maître; le tout au nom du Franc conquérant du Gaulois[8]. Ceci a duré jusqu'à la révolution que vous avez vue, grand-père; et vous vous rappelez la différence énorme qu'il y avait encore à cette époque entre un noble et un roturier, entre un seigneur et un manant.

[Note 8: C'est surtout pour nos frères du peuple et de la bourgeoisie que nous écrivons cette histoire sous une forme que nous tâchons de rendre amusante. Nous les _supplions_ donc de lire ces notes, qui sont, pour ainsi dire, la _clef de ces récits_ et qui prouvent que sous la forme romanesque se trouve la réalité historique _la plus absolue_.

Voici quelques extraits des historiens anciens et modernes qui établissent, quoique à différents points de vue, qu'il y a toujours eu parmi nous _deux races_: =les conquérants= et =les conquis=.

Une chronique de 1119, citée dans l'excellent ouvrage d'Augustin Thierry (_Hist. des Temps mérovingiens_, v. I, p. 47), s'exprime ainsi en parlant de la Gaule:

«De là vient qu'aujourd'hui cette nation appelle _Francs_ dans sa langue ceux qui jouissent d'une pleine liberté; et quant à ceux qui, parmi elle, vivent dans la condition de tributaires, il est clair _qu'ils ne sont pas_ =Francs= _par droit d'origine_, mais que ce sont =des fils de Gaulois assujettis= _aux Francs par droit_ =de conquête=.»

Maître Charles Loyseau (_Traité des charges de la Noblesse_, 1701, p. 24), dit à son tour:

«Pour le regard de nos =François=, _lorsqu'ils conquestèrent_ =les Gaules=, _c'est chose certaine qu'ils se_ =firent seigneurs= _des_ =biens= _et des_ =personnes= _d'icelles; j'entends seigneurs_ =parfaits=, _tant en la seigneurie_ =publique= _qu'en la seigneurie_ =privée=. Quant aux personnes, ils firent les Gaulois serfs.»

Plus tard, le _comte de Boulainvilliers_, un des plus fiers champions de l'aristocratie et de la royauté française, écrivait (_Histoire de l'ancien gouvernement de France_, p. 21 à 57, citée par A. Thierry):

«_Les Français conquérants des Gaules_ y établirent leur gouvernement tout à fait à part de la _nation subjuguée_. =Les Gaulois devinrent sujets=, les =Français= furent =maîtres= et =seigneurs=. Depuis la conquête, _les Français_ originaires ont été =les véritables nobles= _et les seuls capables de l'être_, et jouissaient à raison de cette noblesse d'avantages réels, qui étaient l'exemption de toutes charges pécuniaires, l'_exercice de la justice_ =sur les Gaulois=, etc., etc.»

Plus tard encore, Sieyès, dans sa fameuse brochure: _Qu'est-ce que le Tiers-État?_ qui sonna le premier coup de tocsin contre la royauté de 89, disait:

«Si les les aristocrates entreprennent, au prix même de cette liberté dont ils se montrent indignes, de retenir le peuple dans l'oppression, le tiers-état osera demander à quel titre; si on lui répond _à titre de conquête_, il faut en convenir ce sera remonter un peu haut; mais le tiers-état ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Pourquoi ne renverrait-il pas _dans les forêts de la Germanie_ toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'_être issues de la race des conquérants_, et d'avoir succédé à leurs droits de conquête? La nation épurée alors pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que =des descendants des Gaules=.»

Enfin, M. Guizot, sous la dernière année de la restauration, écrivait ces éloquentes paroles:

«La révolution de 89 a été une guerre, la vraie guerre, telle que le monde la connaît, entre peuples étrangers. Depuis plus de treize cents ans, _la France contenait deux peuples_: un peuple =vainqueur= et un peuple =vaincu=. Depuis plus de treize cents ans _le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur_. =Notre histoire est l'histoire de cette lutte.= De nos jours une bataille décisive a été livrée; elle s'appelait la révolution. =Francs= et _Gaulois_, =seigneurs= et _paysans_, =nobles= et _roturiers_, tous, bien longtemps avant cette révolution, s'appelaient également Français, avaient également la France pour patrie. Treize siècles se sont employés parmi nous à fondre dans une même nation la race _conquérante_ et _la race conquise_, les vainqueurs et les vaincus; _mais la division primitive a traversé le cours des siècles et a résisté à leur action; la lutte a continué dans tous les âges, sous toutes les formes, avec toutes les armes_; et lorsqu'on 1789, les députés de la France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille querelle. Le jour de la vider était enfin venu.» (=Guizot=, _Du Gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministère actuel_, 1829.)

Ce véhément appel aux souvenirs révolutionnaires avait pour but de prouver que, malgré la révolution de 89, la monarchie légitime de 1815 voulait, en 1829, renouveler l'oppression des conquérants sur les conquis, des _Francs_ sur les _Gaulois_; car M. Guizot terminait en ces termes, en s'adressant aux _contre-révolutionnaires_:

«_On sait d'où vous venez... c'en est assez pour savoir où vous allez..._» Or, aujourd'hui 5 août 1849, jour où nous écrivons ces lignes, le parti prêtre et légitimiste espère encore nous traiter en peuple conquis en nous inféodant de nouveau au dernier rejeton de cette royauté de race franque, prétendue de droit divin. C'est curieux après les notes que nous venons de citer.--=Nous laisserons-nous faire?=]

--Parbleu... la différence du maître à l'esclave.

--Ou, si vous l'aimez mieux, du _Franc_ au _Gaulois_, grand-père.

--Mais, c'est-à-dire,--s'écria le vieillard,--que je ne suis plus du tout, mais du tout, fier d'être Français... Mais, nom d'un petit bonhomme, comment se fait-il que nos pères les Gaulois se sont ainsi laissé martyriser par une poignée de Francs, non..... de cosaques, pendant des siècles?

--Ah! grand-père! ces Francs possédaient la terre qu'ils avaient volée; donc, ils possédaient la richesse. L'armée, très-nombreuse, se composait de leurs bandes impitoyables; puis, à demi épuisés par leur longue lutte contre les Romains, nos pères eurent bientôt à subir une terrible influence: celle des prêtres...

--Il ne leur manquait plus que cela pour les achever!

--À leur honte éternelle, la plupart des évêques gaulois ont, dès la conquête, renié leur pays et fait cause commune avec les rois et les seigneurs francs, qu'ils ont bientôt dominés par la ruse et la flatterie, et dont ils ont tiré le plus de terre et le plus d'argent possible. Aussi, de même que les conquérants, grand nombre de ces saints prêtres, ayant des serfs qu'ils vendaient et exploitaient, vivaient dans la plus horrible débauche, dégradaient, tyrannisaient, abrutissaient à plaisir les populations gauloises, leur prêchant la résignation, le respect, l'obéissance envers les Francs, menaçant du diable et de ses cornes les malheureux qui auraient voulu se révolter pour l'indépendance de la patrie contre ces seigneurs et ces rois étrangers qui ne devaient leur pouvoir et leurs richesses qu'à la violence, au vol et au meurtre[9].

[Note 9: Les _druides_ (ministres de l'antique et sublime religion gauloise) ont, au contraire, avec un héroïsme admirable, lutté pendant des siècles contre les Romains, contre les Francs et contre le clergé catholique, pour reconquérir l'indépendance et la nationalité de la Gaule, soulevant les populations contre l'étranger et expiant leur patriotisme dans les tortures, tandis que le haut clergé catholique, allié des rois et seigneurs francs qu'il captait par la ruse et par des flatteries infâmes, regorgeait de richesses.

Ainsi =Grégoire=, _évêque de Tours_, le seul historien des rois de la première race, dit de _Clovis_, ce premier roi de _droit divin_:

«Ayant encore fait périr plusieurs autres rois, et même ses plus proches parents, Clovis étendit son pouvoir sur toutes les Gaules. Cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu'il leur parla ainsi des parents qu'il avait fait lui-même périr.--Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des voyageurs et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversité, me prêter leur appui!--Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort,--ajoute l'évêque de Tours;--mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir =s'il lui restait encore quelqu'un à tuer=.» (Grégoire de Tours, _Histoire des Francs_, l. II, ch =XLII=.)

Croit-on que le prêtre chrétien, le serviteur du christ, l'évêque gaulois, flétrisse cette épouvantable hypocrisie du roi franc conquérant, souillé de vols, de meurtres, d'incestes, de fratricides, comme tous ceux de cette première race? On va le voir:

«.....Chaque jour Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main et étendait son royaume, parce qu'il =marchait avec un coeur pur devant lui=, et faisait =ce qui était agréable aux yeux de Dieu=.» (Grégoire de Tours, _Histoire des Francs_, l. II, ch. =xl=.)

Quant aux débauches et aux crimes d'un grand nombre d'évêques gaulois, nous citerons au hasard, car la mine est féconde:

«Cependant =Tautin=, devenu évêque, se conduisait de manière à mériter l'exécration générale.» (Grégoire de Tours, _Histoire des Francs_, l. IV, ch. =XII=.)

«... Ceux de Langres demandèrent un évêque; on leur donna =Pappol=, autrefois archidiacre d'Autun. Au rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquités.» (Grégoire de Tours, l. V.)

«... =Salone= et =Sagiltaire=, évêques d'Embrun et de Gap, une fois maîtres de l'épiscopat, commencèrent à se signaler avec une fureur insensée par des usurpations, des meurtres, des adultères et d'autres excès.» (Grégoire de Tours, _Histoire des Francs_, l. V, ch =xxi=.)

Certes, l'évêque de Tours ne pouvait être soupçonné de partialité envers ses confrères de l'épiscopat.]

--Ah ça, mais, nom d'un petit bonhomme, est-ce que, malgré ces diables d'évêques, notre bonne vieille petite mère _l'insurrection_ n'est pas venue de temps à autre montrer le bout de son nez? Est-ce que nos pères se sont laissé tondre sans regimber, depuis l'époque de la conquête jusqu'à ces beaux jours de la révolution, où nous avons commencé à faire rendre gorge à ces seigneurs, à ces rois francs et à leur allié le clergé, qui, par habitude, avait continué de fièrement s'arrondir?

--Il n'est pas probable que tout se soit passé sans nombreuses révoltes des serfs contre les rois, les seigneurs et les prêtres. Mais, grand-père, je vous ai dit le peu que je savais... et ce peu là, je l'ai appris tout en travaillant à la menuiserie du magasin de monsieur Lebrenn, le marchand de toile d'en face...

--Comment donc cela, mon garçon?

--Pendant que j'étais à l'ouvrage, monsieur Lebrenn, qui est le meilleur homme du monde, causait avec moi..... me parlait de l'histoire de nos pères, que j'ignorais comme vous l'ignoriez. Une fois ma curiosité éveillée... et elle était vive...

--Je le crois bien...

--Je faisais mille questions à monsieur Lebrenn, tout en rabottant et en ajustant; il me répondait avec une bonté vraiment paternelle. C'est ainsi que j'ai appris le peu que je vous ai dit. Mais...--ajouta Georges avec un soupir qu'il put à peine étouffer,--mes travaux de menuiserie finis... les leçons d'histoire ont été interrompues. Aussi, je vous ai dit tout ce que je savais, grand-père.

--Ah! le marchand de toile d'en face est si savant que ça?

--Il est aussi savant que bon patriote; c'est un _vieux Gaulois_, comme il s'appelle lui-même. Et quelquefois,--ajouta Georges sans pouvoir s'empêcher de rougir légèrement,--je l'ai entendu dire à sa fille, en l'embrassant avec fierté pour quelque réponse qu'elle lui avait faite: Oh! toi... tu es bien une vraie Gauloise!

À ce moment, le père Morin et Georges entendirent frapper à la porte de la première chambre.

--Entrez,--dit Georges.

On entra dans la pièce qui précédait celle où était couché le vieillard.

--Qui est là?--demanda Georges.

--Moi... monsieur Lebrenn,--répondit une voix.

--Tiens!... ce digne marchand de toile... dont nous parlions... Ce _vieux Gaulois_!--dit à demi-voix le bonhomme.--Va donc vite, mon enfant, et ferme la porte.

Georges, aussi troublé que surpris de cette visite inattendue, quitta la chambre de son grand-père, et se trouva bientôt en face de M. Lebrenn.

CHAPITRE III.

Comment M. Marik Lebrenn, le marchand de toile, devina ce que Georges Duchêne, le menuisier, ne voulait pas dire, et ce qui s'ensuivit.

M. Lebrenn avait cinquante ans environ, quoiqu'il parût plus jeune. Sa grande stature, la nerveuse musculature de son cou, de ses bras et de ses épaules, le port fier et décidé de sa tête, son visage large et fortement accentué, ses yeux bleus de mer au regard ferme et perçant, son épaisse et rude chevelure châtain clair, quelque peu grisonnante et plantée un peu bas sur un front qui semblait avoir la dureté du marbre, offraient le type caractéristique de la race bretonne, où le sang et le langage gaulois se sont surtout perpétués presque sans mélange jusqu'à nos jours. Sur les lèvres vermeilles et charnues de M. Lebrenn régnait tantôt un sourire rempli de bonhomie, tantôt empreint d'une malice narquoise et _salée_, comme disent nos vieux livres en parlant des plaisanteries de haut goût, du vieil esprit gaulois, toujours si enclin à _gaber_ (narguer). Nous achèverons le portrait du marchand en l'habillant d'un large paletot bleu et d'un pantalon gris.

Georges Duchêne, étonné, presque interdit de cette visite imprévue, attendait en silence les premières paroles de M. Lebrenn. Celui-ci lui dit:

--Monsieur Georges, il y a six mois, vous avez été chargé, par votre patron, de différents travaux à exécuter dans ma boutique; j'ai été fort satisfait de votre intelligence et de votre habileté.

--Vous me l'avez prouvé, monsieur, par votre bienveillance.

--Elle devait vous être acquise; je vous voyais laborieux. Désireux de vous instruire, je savais de plus... comme tous nos voisins, votre digne conduite envers votre vieux grand-père, qui habite cette maison depuis quinze ans...

--Monsieur,--dit Georges embarrassé de ces louanges,--ma conduite...

--Est toute simple, n'est-ce pas? Soit. Vos travaux dans ma boutique ont duré trois mois... Très-satisfait de nos relations, je vous ai dit, et cela de tout coeur: Monsieur Georges, nous sommes voisins... venez donc me voir, soit le dimanche, soit d'autres jours, après votre travail... vous me ferez plaisir... bien plaisir...

--En effet, monsieur, vous m'avez dit cela.

--Et cependant, monsieur Georges, vous n'avez jamais remis les pieds chez moi.

--Je vous en prie, monsieur, n'attribuez ma réserve ni à l'ingratitude ni à l'oubli.

--À quoi l'attribuer alors?

--Monsieur...

--Tenez, monsieur Georges, soyez franc... vous aimez ma fille...

Le jeune homme tressaillit, pâlit, rougit tour à tour, et après une hésitation de quelques instants, il répondit à M. Lebrenn d'une voix émue:

--C'est vrai, monsieur... j'aime mademoiselle votre fille.

--De sorte que, vos travaux achevés, vous n'êtes pas revenu chez nous de peur de vous laisser entraîner davantage à votre amour?

--Oui, monsieur...

--De cet amour vous n'avez jamais parlé à ma fille?

--Jamais, monsieur...

--Je le savais. Mais pourquoi avoir manqué de confiance envers moi, monsieur Georges?

--Monsieur,--répondit le jeune homme avec embarras,--je... n'ai... pas osé...

--Pourquoi? parce que je suis ce qu'on appelle _un bourgeois_?... un homme riche comparativement à vous, qui vivez au jour le jour de votre travail?

--Oui, monsieur...

Après un moment de silence, le marchand reprit:

--Permettez-moi, monsieur Georges, de vous adresser une question; vous y répondrez si vous le jugez convenable.

--Je vous écoute, monsieur.

--Il y a environ quinze mois, quelque temps après votre retour de l'armée, vous avez dû vous marier?

--Oui, monsieur.

--Avec une jeune ouvrière fleuriste, orpheline, nommée Joséphine Éloi?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous m'apprendre pourquoi ce mariage n'a pas eu lieu? Le jeune homme rougit; une expression douloureuse contracta ses traits; il hésitait à répondre.

M. Lebrenn l'examinait attentivement; aussi, inquiet et surpris du silence de Georges, il ne put s'empêcher de s'écrier avec amertume et sévérité:

--Ainsi, la séduction, puis l'abandon et l'oubli... Votre trouble... ne le dit que trop!

--Vous vous méprenez, monsieur,--reprit vivement Georges,--mon trouble, mon émotion, sont causés par de cruels souvenirs... Voilà ce qui s'est passé; je ne mens jamais...

--Je le sais, monsieur Georges.

--Joséphine demeurait dans la même maison que mon patron. C'est ainsi que je l'ai connue. Elle était fort jolie, et, quoique sans instruction, remplie d'esprit naturel. Je la savais habituée au travail et à la pauvreté; je la croyais sage. La vie de garçon me pesait. Je pensais aussi à mon grand-père: une femme m'eût aidé à le mieux soigner. Je proposai à Joséphine de nous unir; elle parut enchantée, fixa elle-même le jour de notre mariage... Et ceux-là ont menti, monsieur, qui vous ont parlé de séduction et d'abandon!

--Je vous crois,--dit M. Lebrenn en tendant cordialement la main au jeune homme.--Je suis heureux de vous croire; mais comment votre mariage a-t-il manqué?

--Huit jours avant l'époque de notre union, Joséphine a disparu, m'écrivant que tout était rompu. J'ai su, depuis, que, cédant aux mauvais conseils d'une amie déjà perdue, elle l'avait imitée... Ayant toujours vécu dans la misère, enduré de dures privations, malgré son travail de douze à quinze heures par jour... Joséphine a reculé devant l'existence que je lui offrais, existence aussi laborieuse, aussi pauvre que la sienne.

--Et comme tant d'autres,--reprit M. Lebrenn,--elle aura succombé à la tentation d'une vie moins pénible! Ah! la misère... la misère!

--Je n'ai jamais revu Joséphine, monsieur..... Elle est à cette heure, m'a-t-on dit, une des coryphées des bals publics... elle a quitté son nom pour je ne sais quel surnom motivé sur son habitude d'improviser à propos de tout les plus folles chansons... Enfin, elle est à jamais perdue. Cependant elle avait d'excellentes qualités de coeur... Vous comprenez maintenant, monsieur, la cause de ma triste émotion de tout à l'heure, lorsque vous m'avez parlé de Joséphine.

--Cette émotion prouve en faveur de votre coeur, monsieur Georges... On vous avait calomnié... Je m'en doutais. Maintenant, j'en suis certain. Ne parlons plus de cela. Voici ce qui s'est passé chez moi il y a trois jours: J'étais, le soir, chez ma femme avec ma fille. Depuis quelque temps elle semblait pensive; soudain elle nous dit, en prenant ma main et celle de sa mère: «J'ai quelque chose à vous confier à tous deux. J'ai longtemps différé, parce que j'ai longtemps réfléchi, afin de ne pas parler légèrement... J'aime monsieur Georges Duchêne.»

--Grand Dieu! monsieur,--s'écria Georges les mains jointes et en proie à un saisissement inexprimable,--il serait possible! mademoiselle votre fille!...

--Ma fille nous a dit cela, reprit tranquillement M. Lebrenn. «Je te sais gré de ta franchise, mon enfant, lui ai-je répondu; mais comment cet amour t'est-il venu?--D'abord, mon père, en apprenant la conduite de monsieur Georges envers son grand-père; puis en vous entendant louer souvent le caractère, les habitudes laborieuses, l'intelligence de monsieur Georges, ses efforts pour s'instruire. Enfin il m'a plu par ses manières douces et polies, par sa franchise, par sa conversation que j'entendais lorsqu'il causait avec vous. Jamais je ne lui ai dit un mot qui ait pu lui faire soupçonner mon amour. Lui, de son côté, n'est jamais sorti à mon égard d'une parfaite réserve; mais je serais heureuse s'il partageait le sentiment que j'ai pour lui, et si ce mariage vous convenait, mon père, ainsi qu'à ma mère. S'il en est autrement, je respecterai votre volonté, sachant que vous respecterez ma liberté. Si je n'épouse pas monsieur Georges, je resterai fille. Vous m'avez souvent dit, mon père, que j'avais du caractère; vous croirez donc à ma résolution. Si ce mariage ne se peut, vous ne me verrez ni maussade ni chagrine. Votre affection me consolera. Heureuse comme par le passé, je vieillirai auprès de vous, de ma mère et de mon frère. Voici la vérité; maintenant décidez, j'attendrai.»

Georges avait écouté M. Lebrenn avec une stupeur croissante. Il ne pouvait croire à ce qu'il entendait. Enfin, il s'écria d'une voix entrecoupée:

--Monsieur, est-ce un rêve?

--Non pas. Ma fille n'a jamais été plus éveillée, je vous jure. Je connais sa franchise, sa fermeté; ma femme et moi nous en sommes certains, si ce mariage n'a pas lieu, l'affection de Velléda pour nous ne changera pas, mais elle n'épousera personne... Or, comme il est naturel qu'une jeune et belle fille de dix-huit ans épouse quelqu'un, et, comme le choix qu'a fait Velléda est digne d'elle et de nous, ma femme et moi, après mûres réflexions, nous serions décidés à vous prendre pour gendre...

Il est impossible de rendre l'expression de surprise, d'ivresse, qui se peignit sur les traits de Georges à ces paroles du marchand; il restait muet et comme frappé de stupeur.

--Ah ça! monsieur Georges,--reprit M. Lebrenn en souriant,--qu'y a-t-il de si extraordinaire, de si incroyable dans ce que je vous dis là? Durant trois mois vous avez travaillé dans ma boutique; je savais déjà que pour assurer l'existence de votre grand-père vous vous étiez fait soldat. Votre grade de sous-officier et deux blessures prouvaient que vous aviez servi avec honneur. Pendant votre séjour chez moi, j'ai pu, et j'ai l'oeil assez pénétrant, apprécier tout ce que vous valiez comme coeur, intelligence et habileté dans votre état. Enchanté de nos relations, je vous ai engagé à revenir souvent me voir. Votre réserve, à ce sujet, est une nouvelle preuve de votre délicatesse. Par-dessus tout cela, ma fille vous aime, vous l'aimez. Vous avez vingt-sept ans, elle en a dix-huit. Elle est charmante, vous êtes beau garçon. Vous êtes pauvre, j'ai de l'aisance pour deux. Vous êtes ouvrier, mon père l'était. De quoi diable vous étonnez-vous si fort? Ne dirait-on pas d'un conte de fées?

Ces bienveillantes paroles ne mirent pas terme à la stupeur de Georges, qui se croyait réellement en plein conte de fées, ainsi que l'avait dit le marchand; aussi, les yeux humides, le coeur palpitant, le jeune homme ne put que balbutier:

--Ah! monsieur... pardonnez à mon trouble... mais j'éprouve un tel étourdissement de bonheur en vous entendant dire... que vous consentez à mon mariage...