Les Mysteres Du Peuple Tome I Histoire D Une Famille De Proleta

Chapter 20

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--Et la cause de cette colère, mes enfants?--demanda Mamm' Margarid en filant sa quenouille.

--Quatre officiers romains, sans autre escorte que quelques soldats, et aussi tranquillement insolents que s'ils étaient en un pays d'esclaves, sont venus, hier, commander aux magistrats de la ville d'envoyer des ordres à toutes les tribus voisines, afin qu'elles envoient à Vannes dix mille sacs de blé...

--Et puis, mon fils?--demanda Joel en riant et haussant les épaules.

--Cinq mille sacs d'avoine.

--Et puis?

--Cinq cents tonneaux d'hydromel.

--Naturellement,--dit le brenn en riant plus fort,--il faut boire... et puis?

--Mille boeufs.

--Et des plus gras, nécessairement... Ensuite?

--Cinq mille moutons.

--C'est juste, l'on se rassasie de manger toujours du boeuf. Est-ce tout, mes enfants?

--Ils demandent encore trois cents chevaux pour remonter la cavalerie romaine, et deux cents chariots de fourrage.

--Pourquoi non? Il faut bien les nourrir ces pauvres chevaux,--reprit Joel en continuant de railler.--Mais il doit y avoir encore quelque commande? Dès que l'on ordonne, pourquoi s'arrêter?

--Il faudra ensuite charroyer ces approvisionnements jusqu'en Poitou et en Touraine.

--Et quelle _grand-gueule_ doit avaler ces sacs de blé, ces moutons, ces boeufs et ces tonnes d'hydromel?

--Et surtout,--ajouta l'inconnu,--qui doit payer ces approvisionnements?

--Les payer!--reprit Albinik,--personne! c'est un impôt forcé.

--Ah! ah!--fit Joel.

--Et la grand-gueule qui doit avaler ces provisions, c'est l'armée romaine qui hiverne en Touraine et en Anjou[D].

Un grand frémissement de colère, mêlée de dédain railleur, souleva toute la famille du brenn.

--Eh bien, Joel,--reprit alors le voyageur,--trouves-tu encore qu'il y ait loin de la Touraine à la Bretagne? La distance ne me paraît point grande à moi, puisque les officiers de César viennent tranquillement et sans escorte approvisionner leur armée la bourse vide et le bâton haut.

Joel ne rit plus, baissa la tête avec confusion et resta muet (il l'avoue).

--Notre hôte dit vrai,--reprit Albinik.--Oui, ces Romains sont venus la bourse vide et le bâton haut; car un de leurs officiers a levé son cep de vigne sur le vieux Ronan, le plus ancien des magistrats de Vannes, qui, comme toi, père, riait très-fort des demandes des Romains.

--Et pourtant, mes enfants, que faire si ce n'est d'en rire de ces demandes? Nous imposer ces approvisionnements à nous autres, tribus voisines de Vannes? nous forcer de conduire ces réquisitions en Touraine et en Anjou avec nos boeufs et nos chevaux que les Romains garderont! et cela au moment de nos semailles et de nos labours d'automne! ruiner la récolte de l'an qui vient, en nous volant celle de l'an passé! c'est nous réduire à brouter l'herbe dont auraient vécu les bestiaux qu'ils nous volent!

--Oui,--dit Mikaël, l'armurier,--ils veulent nous prendre notre blé, nos troupeaux, et nous laisser l'herbe; mais, par le fer de lance que je forgeais encore ce matin!!! ce sont les Romains qui, sous nos coups, mordront l'herbe de nos champs!!!

--Vannes dès aujourd'hui prépare sa défense en cas d'attaque,--reprit le marin.--Des retranchements sont commencés aux environs du port... Tous nos matelots s'armeront, et si les galères romaines viennent nous attaquer par mer, jamais les corbeaux de mer n'auront vu sur nos grèves pareil régal de cadavres!

--En passant à travers les autres tribus,--reprit Mikaël,--nous avons cette nuit répandu la nouvelle et semé l'alarme... Les magistrats de Vannes ont aussi envoyé de tous côtés, pour ordonner que des feux allumés de colline en colline signalent dès cette nuit un grand danger d'un bout à l'autre de la Bretagne.

Mamm' Margarid, toujours filant sa quenouille, avait écouté les paroles de ses fils. Alors elle dit tranquillement:

--Et ces officiers romains? mes enfants, est-ce qu'on ne les a point renvoyés à leur armée... après les avoir rudement battus de verges?

--Non, ma mère, on les a mis en prison à Vannes, sauf deux de leurs soldats que les magistrats ont chargés de déclarer au général romain qu'on ne lui fournirait aucun approvisionnement, et que ses officiers seraient gardés en otage.

--Il valait mieux battre ces officiers de verges et les chasser honteusement de la ville,--reprit Mamm' Margarid.--On traite ainsi les voleurs, et ces Romains voulaient nous voler...

--Tu as raison, Margarid,--dit Joel,--ils venaient nous voler... nous affamer! nous enlever nos récoltes! nos troupeaux!--ajouta Joel avec grande colère.--Par la vengeance de Hésus! nous prendre notre bel attelage de six jeunes boeufs à poil de loup! nos quatre couples de taureaux noirs qui ont une si jolie étoile blanche au milieu du front!

--Nos belles génisses blanches à tête fauve!--dit Mamm' Margarid en haussant les épaules et toujours filant,--nos brebis dont la toison est si épaisse! Allons, des verges... mes fils, des verges à ces Romains!

--Et ces rudes chevaux de la race de ton fier étalon _Tom-Bras_, Joel,--reprit le voyageur,--ils vont pourtant charroyer tes récoltes, tes fourrages, jusqu'en Touraine, et servir ensuite à remonter la cavalerie romaine... Il est vrai que pour eux la fatigue ne sera point forte... car, maintenant, tu avoueras peut-être qu'il n'y a pas loin de la Touraine à la Bretagne.

--Tu peux railler, ami,--dit Joel,--tu as raison, j'avais tort. Oui, oui, tu disais vrai! Ah! si toutes les provinces de Gaule s'étaient confédérées à la première attaque des Romains! si, réunies, elles avaient fait seulement la moitié des efforts qu'elles ont tentés séparément... nous ne serions pas exposés aujourd'hui aux insolentes demandes et aux menaces de ces païens! Tu peux donc railler!

--Non, Joel, non, je ne veux plus railler,--reprit gravement l'inconnu.--Le danger est proche, le camp ennemi est à douze journées de marche; le refus des magistrats de Vannes, l'emprisonnement des officiers romains, c'est la guerre sous peu de jours... la guerre sans pitié, comme la font les Romains!!! Vaincus! c'est pour nous la mort sur le champ de bataille ou l'esclavage au loin!!! car les marchands d'esclaves, suivant les camps romains, sont avides à la curée. Tout ce qui survit, valides ou blessés, hommes, jeunes femmes, filles, enfants, sont vendus à la criée comme bétail, au profit du vainqueur, et expédiés par milliers en Italie ou dans la Gaule romaine du midi, puisqu'il y a maintenant une Gaule romaine! Là souvent les hommes robustes sont forcés de combattre les bêtes féroces dans les cirques pour le divertissement de leurs maîtres; les jeunes femmes, les filles, les enfants même..... oui, les enfants..... demandez à César, sont victimes de monstrueuses débauches! Voilà ce que c'est que la guerre avec les Romains, si l'on est vaincu,--s'écria l'étranger.--vous laisserez-vous donc vaincre? subirez-vous cette honte? leur livrerez-vous vos femmes, vos soeurs, vos filles, vos enfants, Gaulois de Bretagne?

Le voyageur eut à peine prononcé ces paroles, que la famille de Joel, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, tous jusqu'au nabot Rabouzigued, se dressèrent les yeux brillants, les joues enflammées, et s'écrièrent en tumulte et en agitant les bras:

--Guerre! guerre! guerre!

Le grand dogue de bataille de Joel, animé par ces cris, se leva debout, appuyant ses pattes de devant sur la poitrine de son maître, qui, caressant sa tête énorme, lui dit:

--Oui, vieux Deber-Trud, tu feras comme notre tribu la chasse aux Romains... La curée sera pour toi... ta gueule sera rouge de sang! Ouh... ouh!... Deber-Trud, aux Romains, aux Romains... ouh... ouh!...

À ces cris de guerre le dogue répondit par des hurlements furieux, en montrant des crocs aussi redoutables que ceux d'un lion. Les chiens de garde du dehors, ainsi que ceux renfermés dans les étables, entendant Deber-Trud, lui répondirent, et les hurlements de cette meute de bataille devinrent effroyables!

--Bon présage, ami Joel,--dit le voyageur,--tes dogues hurlent à la mort de l'ennemi.

--Oui, oui, mort à l'ennemi!--s'écria le _brenn_.--Grâce aux dieux... dans notre Gaule bretonne, au jour du péril... le chien de garde devient chien de guerre! le cheval de trait, cheval de guerre! le taureau de labour, taureau de guerre! le chariot de moisson, chariot de guerre! le laboureur, homme de guerre! et jusqu'à notre terre paisible et féconde, devenant terre de guerre, dévore l'étranger! À chaque pas il trouve un tombeau dans nos marais sans fonds, dans nos grèves mouvantes, dans les abîmes de nos roches, et ses vaisseaux disparaissent dans les gouffres de nos baies plus terribles dans leur calme que la tempête dans sa fureur!

--Joel,--dit alors Julyan, qui s'était éloigné du corps de son ami,--j'ai promis à Armel d'aller le rejoindre ailleurs... Cette mort serait pour moi un plaisir... Mourir en combattant les Romains est un devoir... Que faire?

--Demain tu le demanderas à l'un des druides de Karnak; il te le dira, Julyan....

--Et notre soeur Hêna?--dit à sa mère Albinik, le marin,--depuis tantôt un an je ne l'ai point vue... elle est toujours, j'en suis certain, la perle de l'île de Sên? Ma femme Méroë m'a chargé de ses tendresses pour elle.

--Ceux qui prononcent le nom de ta soeur semblent prononcer celui d'une divinité,--répondit Mamm' Margarid.--Tu la verras demain.

Et la femme de Joel, déposant sa quenouille, se leva; c'était pour la famille le signal d'aller prendre du repos.

Mamm' Margarid dit alors:

--Retirons-nous, mes enfants, la soirée est avancée; demain au point du jour il faudra nous occuper des provisions de guerre à emporter et à cacher ici.

Et s'adressant au voyageur:

--Que les dieux vous donnent bon repos et doux sommeil, ami hôte!

Et elle ajouta en soupirant:

--Je croyais demain célébrer plus heureusement le jour de la naissance de ma fille Hêna.

CHAPITRE V.

Joel, le brenn de la tribu de Karnak, fidèle à sa promesse, conduit son hôte à l'île de _Sên_.--Julyan consulte les druides de Karnak pour savoir s'il doit aller retrouver Armel ou combattre les Romains.--Comment, chez les Gaulois, en moins d'une demi-journée, des ordres étaient transmis à quarante et cinquante lieues de distance.--=Hêna=, _la vierge de l'île de Sên_, vient dans la maison paternelle.--Ce qu'elle apprend à sa famille au sujet de _trois sacrifices humains_, auxquels doivent assister toutes les tribus voisines, et qui auront lieu le soir aux pierres de la forêt de Karnak, dès le lever de la lune.--Hêna, ainsi que tous ceux de sa famille et de la tribu de Joel, se rend à la forêt de Karnak aussitôt la lune levée.--Sacrifices humains.--Appel aux armes contre les Romains.

Le lendemain de ce jour, Joel, dès l'aube et selon sa promesse, mit sa barque à la mer, et accompagné de son fils Albinik, le marin, conduisit l'inconnu à l'îlot de Kellor, n'osant aborder le sol sacré de l'île de Sên. L'hôte du _brenn_, ayant parlé bas à l'_ewagh_, qui toujours veille dans la maison de l'île, celui-ci parut frappé de respect, et dit que Taliesin, le plus ancien des druides, qui se trouvait alors à l'île de Sên, ainsi que sa femme _Auria_, attendait un voyageur depuis la veille.

L'étranger, avant de quitter Joel, lui dit:

--Ta famille et toi, n'oubliez pas vos résolutions d'hier. Aujourd'hui un appel aux armes retentira d'un bout à l'autre de la Gaule bretonne.

--Sois certain qu'à cet appel, moi, les miens et ceux de ma tribu, nous serons les premiers à répondre.

--Je te crois; il s'agit pour la Gaule d'être esclave ou de renaître dans sa force et dans sa gloire d'autrefois.

--Au moment de te quitter! ne saurai-je pas le nom de l'homme vaillant qui s'est assis à mon foyer? le nom du sage qui parle avec tant de raison et aime si fort son pays?

--Joel, je me nommerai _soldat_ tant que la Gaule ne sera pas libre; et si nous nous rencontrons encore, je me nommerai _ton ami_, car je le suis.

Lui disant ces mots, l'inconnu monta dans la barque, qui de l'îlot de Kellor le devait conduire à l'île de Sên. Avant que la barque se fût éloignée, sous la conduite de l'ewagh, Joel demanda à ce dernier s'il pouvait attendre sa fille Hêna, qui devait venir à sa maison ce jour-là. L'ewagh lui apprit que sa fille ne se rendrait chez lui que vers la fin de la journée.

Le _brenn_, chagrin de ne point emmener Hêna, s'en retourna dans sa barque seul avec Albinik.

Julyan, vers le milieu du jour, alla consulter les druides de la forêt de Karnak pour leur demander s'il devait préférer à la mort prochaine et volontaire, qui était pour lui un plaisir... puisqu'il allait rejoindre Armel... la mort qu'il irait chercher en combattant les Romains. Les druides lui répondirent qu'ayant juré à Armel sa foi de saldune de mourir avec lui, il devait être fidèle à sa promesse, et que les ewaghs iraient chercher le corps d'Armel avec les cérémonies d'usage pour le transporter sur le bûcher, où Julyan trouverait sa place dès le lever de la lune. Julyan, joyeux de pouvoir sitôt retrouver son ami, se disposait à quitter Karnak, lorsqu'il vit arriver chez les druides l'étranger qui avait été l'hôte de Joel, et qui revenait de l'île de Sên en compagnie de Taliesin. Celui-ci dit quelques mots aux autres druides, et ils entourèrent le voyageur avec autant d'empressement que de respect, les plus jeunes l'accueillaient comme un frère, les plus vieux comme un fils.

Le voyageur, reconnaissant alors Julyan, lui dit:

--Tu retournes chez le _brenn_ de ta tribu, attends un peu: je te donnerai un écrit pour lui.

Julyan obéit au désir de l'inconnu, qui se retira accompagné de Taliesin et des autres druides. Peu de temps après il revint, et remit un petit rouleau de peau tannée au jeune garçon, en lui disant:

--Voici pour Joel... Ce soir, Julyan, au lever de la lune... nous nous verrons encore... Hésus aime ceux qui, comme toi, sont vaillants et fidèles à l'amitié.

Julyan, revenu à la maison du brenn, apprit qu'il était aux champs pour rentrer des blés conservés en meule; il alla le trouver, et lui remit l'écrit de l'étranger; cet écrit renfermait ces mots:

«Ami Joel, au nom de la Gaule en danger, voici ce que les druides de Karnak attendent de toi: Commande à tous ceux de ta famille qui travaillent aux champs de crier à ceux de ta tribu qui travailleraient non loin d'eux:--=au gui l'an neuf[F]!=... _Que ce soir, hommes, femmes, enfants, tous se rendent à la forêt de Karnak au lever de la lune._--Que ceux de ta tribu qui auront entendu ces paroles les crient à leur tour à ceux des autres tribus, aussi occupés aux travaux de la terre. De sorte que ce cri ainsi répété de proche en proche, de l'un à l'autre, de village en village, de cité à cité, de Vannes à Auray, avertisse toutes les tribus de se trouver ce soir à la forêt de Karnak[G].»

Joel fit ainsi qu'il lui avait été demandé par l'étranger au nom des druides de Karnak. Le cri d'appel se répéta de proche en proche, et toutes les tribus, des plus voisines aux plus éloignées, furent prévenues de se trouver le soir au lever de la lune à la forêt de Karnak.

Pendant qu'une partie des hommes de la famille du brenn rentraient en hâte les récoltes de blés restées en meule, pour en enfouir une partie au fond des cavités que d'autres laboureurs creusaient dans des terrains secs, les femmes, les jeunes filles et jusqu'aux enfants, dirigés par Margarid, mettaient en hâte des salaisons dans des paniers, de la farine dans des sacs, de l'hydromel et du vin dans des outres; d'autres rangeaient dans des coffres des vêtements, du linge et des baumes pour les blessures; d'autres ajustaient de grandes et fortes toiles destinées à recouvrir les chars; car, dans les guerres redoutables, toutes les tribus du pays menacé par l'ennemi, au lieu de l'attendre, allaient souvent à sa rencontre. On abandonnait les maisons; les boeufs de labour étaient attelés aux chariots de bataille contenant les femmes, les enfants, les habillements et les provisions; les chevaux, montés par les hommes mûrs de la tribu, formaient la cavalerie; les jeunes gens, plus alertes, escortaient à pied et en armes. Les grains étaient enfouis; les troupeaux délaissés allaient paître les champs sans gardiens et par instinct rentraient le soir aux étables abandonnées; presque toujours les loups et les ours dévoraient une partie de ce bétail. Les champs restaient sans culture: de grandes disettes s'ensuivaient. Mais souvent aussi les combattants s'en allant de la sorte à la défense du pays, encouragés par la présence de leurs femmes et de leurs enfants, qui n'avaient à attendre de l'ennemi que la honte, l'esclavage ou la mort, les combattants repoussaient l'étranger au delà des frontières, et revenaient réparer les désastres de leurs champs.

Vers le déclin du soleil, Joel sachant que sa fille devait se rendre à sa maison, y retourna avec les siens, afin d'aider aussi aux préparatifs du voyage de guerre. Hêna, la vierge de l'île de Sên, vint à la tombée du jour, selon qu'elle l'avait promis.

Lorsque son père, sa mère et tous ceux de la famille, virent entrer Hêna, il leur sembla que jamais... non, jamais elle n'avait été belle... et son père (qui écrit ceci), ne s'était non plus jamais senti si fier de son enfant. La longue tunique noire qu'elle portait était serrée à sa taille par une ceinture d'airain, où pendaient d'un côté une petite faucille d'or, de l'autre un croissant, figuré ainsi que la lune en son décours. Hêna avait voulu se parer pour ce jour où l'on devait fêter sa naissance. Un collier, des bracelets d'or, travaillés à jour et garnis de grenat ornaient ses bras et son cou plus blancs que la neige; lorsqu'elle ôta son manteau à capuchon, l'on vit qu'elle portait, comme dans les cérémonies religieuses, une couronne de feuilles de chêne vert sur ses cheveux blonds, tressés en nattes autour de son front chaste et doux. Le bleu de la mer, lorsqu'elle est calme sous un beau ciel, n'était pas plus pur que le bleu des yeux d'Hêna.

Le _brenn_ tendit ses bras à sa fille. Elle y courut joyeuse, et lui offrit son front, ainsi qu'à sa mère Margarid; les enfants de la famille chérissaient Hêna, ils se disputaient à qui baiserait ses belles mains, que cherchaient à l'envi toutes ces petites bouches innocentes.

Il n'est pas jusqu'au vieux Deber-Trud qui ne gambadât de son mieux pour fêter la venue de sa jeune maîtresse.

Albinik, le marin, fut celui à qui Hêna offrit son front après son père et sa mère; elle n'avait pas vu son frère depuis longtemps. Guilhern et Mikaël eurent ensuite leur tour, ainsi que la fourmillante nichée d'enfants qu'Hêna enserra tous à la fois de ses deux bras en se baissant à leur niveau pour les embrasser. Elle fit ensuite tendre accueil de soeur à Hénory, femme de son frère Guilhern, regrettant que Méroë, l'épouse d'Albinik, ne fût point là. Ses autres parentes et parents ne furent point oubliés: tous, jusqu'à Rabouzigued, dont chacun se moquait, eurent d'elle une parole d'amitié.

Alors, toute heureuse de se trouver parmi les siens, dans la maison où elle était née, il y avait dix-huit ans de cela, Hêna voulut s'asseoir aux pieds de sa mère, sur le même escabeau où elle s'asseyait toujours étant enfant. Lorsqu'elle vit sa fille ainsi à ses pieds, Mamm' Margarid lui montra le désordre qui régnait dans la salle par suite des préparatifs de départ pour la guerre, et dit tristement:

--Nous devions fêter avec joie et tranquillité ce jour où tu nous es née... chère fille! et voici que tu trouves confusion et alarmes dans notre maison bientôt déserte... car la guerre menace...

--Ma mère dit vrai,--reprit Hêna en soupirant.--La colère de Hésus est grande...

--Toi, chère fille! qui es une sainte,--reprit Joel,--une sainte de l'île de Sên, dis? que faire pour apaiser la colère du tout-puissant?

--Mon père et ma mère m'honorent trop en m'appelant sainte,--répondit la jeune vierge.--Comme les druides, moi et mes compagnes, nous méditons la nuit, sous l'ombrage des chênes sacrés, à l'heure où la lune se lève. Nous cherchons les préceptes les plus simples et les plus divins pour les répandre parmi nos semblables[H]; nous adorons le Tout-Puissant dans ses oeuvres, depuis le grand chêne qui lui est consacré jusqu'aux humbles mousses qui croissent sur les roches noires de notre île... depuis les astres dont nous étudions la marche éternelle[I] jusqu'à l'insecte qui vit et meurt en un jour... depuis la mer sans bornes... jusqu'au filet d'eau pure qui coule sous l'herbe. Nous cherchons la guérison des maux qui font souffrir; et nous glorifions ceux de nos pères et de nos mères qui ont illustré la Gaule. Par la connaissance des augures et l'étude du passé, nous tâchons de prévoir l'avenir, afin d'éclairer de moins clairvoyants que nous. Comme les druides, enfin, nous instruisons l'enfance, nous lui inspirons un ardent amour pour notre commune et chère patrie... aujourd'hui si menacée par le courroux de Hésus!... parce que les Gaulois ont trop longtemps oublié _qu'ils sont tous fils d'un même Dieu_ et qu'un frère doit ressentir la blessure faite à son frère!

--L'étranger qui a été notre hôte et que ce matin j'ai conduit à l'île de Sên,--reprit le _brenn_,--nous a parlé comme toi, chère fille...

--Ma mère et mon père peuvent écouter comme saintes les paroles du _chef des cent vallées_. Hésus et l'amour de la Gaule l'inspirent.

--Lui! chef de cent vallées? Il est donc bien puissant?--reprit Joel.--Il a refusé de me dire son nom! Le sais-tu, chère fille? Sais-tu quelle est sa province?

--Il était impatiemment attendu hier soir à l'île de Sên par le vénérable Taliesin. Quant au nom de ce voyageur, tout ce qu'il m'est permis de dire à mon père et à ma mère, c'est que le jour où notre pays sera asservi, _le chef des cent vallées_ aura vu couler la dernière goutte de son généreux sang! Puisse le courroux de Hésus nous épargner ce terrible jour!...

--Hélas! ma fille... si Hésus est irrité... par quels moyens l'apaiser?

--En suivant sa loi, car il a dit:--Tous les hommes sont fils d'un même Dieu...--et aussi en offrant à Hésus des sacrifices humains... Puissent ceux de cette nuit calmer sa colère!...

--Les sacrifices de cette nuit!--demanda le _brenn_.--Lesquels?

--Mon père et ma mère ne savent-ils pas que cette nuit, à l'heure où la lune se lèvera, il y aura trois sacrifices humains aux pierres de la forêt de Karnak?

--Nous savons,--reprit Joel,--que toutes les tribus sont appelées pour se rendre ce soir à la forêt de Karnak; mais quels sont ces sacrifices qui doivent être agréables à Hésus, fille chérie?

--D'abord celui de _Daoülas_, le meurtrier; il a tué _Hoüarné_ sans combat pendant son sommeil... Les druides l'ont condamné à mourir ce soir[J]. Le sang d'un lâche meurtrier est une expiation agréable à Hésus.

--Et le second sacrifice?

--Notre parent Julyan veut aller, par amitié jurée, rejoindre Armel, qu'il a loyalement tué par _outre-vaillance_... Ce soir, glorifié par le chant des bardes, il ira, selon son voeu, retrouver Armel dans les mondes inconnus. Le sang qu'un brave offre volontairement à Hésus... lui est agréable.

--Et le troisième sacrifice, fille chérie?--dit Mamm' Margarid,--le troisième sacrifice, quel est-il?

Hêna ne répondit pas... Elle appuya sa tête blonde et charmante sur les genoux de Margarid, rêva pendant quelques instants, baisa les mains de sa mère, et lui dit avec un doux sourire de remémorance:

--Combien de fois la petite Hêna, quand elle était enfant, s'est ainsi endormie, le soir, sur vos genoux ma mère, pendant que vous filiez votre quenouille, et que vous tous, qui êtes ici, moins Armel, étiez réunis autour du foyer, parlant des mâles vertus de nos mères et de nos pères du temps passé!

--Il est vrai, fille chérie,--répondit Margarid en passant sa main sur les blonds cheveux de sa fille, comme pour les caresser,--il est vrai; et ici, chacun t'aimait tant, à cause de ton bon coeur et de ta grâce enfantine, que lorsqu'on te voyait endormie sur mes genoux, on parlait tout bas, de peur de t'éveiller.