Les Mysteres Du Peuple Tome I Histoire D Une Famille De Proleta
Chapter 17
Lorsque l'étranger entra dans cette salle, un grand feu de bois de hêtre, avivé par des bruyères et des ajoncs marins, brûlait dans l'âtre, et par son éclat rendait presque inutile la clarté d'une belle lampe de cuivre étamé, soutenue par trois chaînes de même métal, brillantes comme de l'argent. Cette lampe était un présent de Mikaël, l'armurier.
Deux moutons entiers, traversés d'une longue broche de fer, rôtissaient devant le foyer, tandis que des saumons et autres poissons de mer cuisaient dans un grand bassin de cuivre avec de l'eau, du vinaigre, du sel et du _cumin_[53].
[Note 53: Sorte de poivre rouge. Pour la description des repas gaulois, voir Améd. Thierry, _Hist. des Gaulois_, t. II, p. 50. Strabon, liv. VII. Posidonius.]
Aux cloisons, on voyait clouées des têtes de loup, de sanglier, de cerf, et deux têtes de boeuf sauvage, appelé _urok_[54], qui commençait à devenir très-rare dans le pays. On voyait encore des armes de chasse, telles que flèches, arcs, frondes... et des armes de guerre, telles que le _sparr_[55], le _matag_[56], des haches, des sabres de cuivre, des boucliers de bois, recouverts de la peau si dure des veaux marins, et des lances à fer large, tranchant et recourbé, ornées d'une clochette d'airain, afin d'annoncer de loin à l'ennemi l'arrivée du guerrier gaulois, parce que celui-ci dédaigne les embuscades et aime à se battre face à face, à ciel ouvert. On voyait encore suspendus çà et là des filets de pêche et des harpons pour harponner le saumon dans les bas fonds, lorsque la marée se retire.
[Note 54: _Ure_ ou taureau sauvage, animal fort, grand et très-méchant. «Les Gaulois le chassaient souvent, la jeunesse surtout; on faisait border d'argent les cornes des _ures_ tués à la chasse pour orner la table dans les festins d'apparat.» (César, _Comm._ liv. VI.)]
[Note 55: Épieu gaulois.]
[Note 56: Couteau de jet.]
À droite de la porte d'entrée, il y avait une sorte d'autel, composé d'une pierre de granit gris, surmonté et ombragé par de grands rameaux de chêne fraîchement coupés. Sur la pierre était posé un petit bassin de cuivre, où trempaient sept branches de _gui_[57], et sur la muraille on lisait cette inscription:
L'ABONDANCE ET LE CIEL SONT POUR LE JUSTE QUI EST PUR.
CELUI-LÀ EST PUR ET SAINT QUI FAIT DES OEUVRES CÉLESTES ET PURES[58].
[Note 57: Voir à l'article _Druidisme_ (_Encyclopédie nouvelle_) la manière de préparer le gui de chêne, plante symbolique de la religion druidique.]
[Note 58: Une des sentences druidiques les plus répandues dans la Gaule.]
Lorsque Joel entra dans la maison, il s'approcha du bassin de cuivre où trempaient les sept branches de gui, et sur chacune il posa ses lèvres avec respect. Son hôte l'imita, et tous deux s'avancèrent vers le foyer.
Là se tenait, filant sa quenouille, _Mamm' Margarid_[59], femme de Joel. Elle était de très-grande taille et portait une courte tunique de laine brune, sans manches, par-dessus sa longue robe de couleur grise à manches étroites; tunique et robe attachées autour de sa ceinture par le cordon de son tablier. Une coiffe blanche, coupée carrément, laissait voir ses cheveux gris séparés sur son front. Elle portait, ainsi que plusieurs femmes de ses parentes, un collier de corail, des bracelets travaillés à jour, enrichis de grenat, et autres bijoux d'or et d'argent fabriqués à _Autun_[60].
[Note 59: _Mamm' Margarid_, pour:--mère Marguerite,--terme de respectueuse déférence.]
[Note 60: «Les bijoux d'Autun étaient fort bien travaillés et enrichis de coraux, dont il existait plusieurs bancs aux îles d'Hyères,» dit Posidonius, liv. VI.
«Il y avait en Gaule, outre les mines d'or, d'argent, de fer, d'étain et de cuivre, des mines de grenat, nommées _escabourcles_, et les moindres escabourcles gauloises se vendaient 40 pièces d'or du temps d'Alexandre le Grand.» (Théophraste, _Traité des Pierreries_, p. 393.)
Voir pour les costumes gaulois, _Hist. du Costume en France_, par Quicherat.]
Autour de _Mamm' Margarid_ se jouaient les enfants de son fils Guilhern et de plusieurs de ses parents, tandis que les jeunes mères s'occupaient des préparatifs du repas du soir.
--Margarid,--dit Joel à sa femme,--je t'amène un hôte.
--Qu'il soit le bien venu,--répondit la femme tout en filant sa quenouille.--Les dieux nous envoient un hôte, notre foyer est le sien. La veille du jour de la naissance de ma fille nous aura été favorable.
--Que vos enfants, s'ils voyagent, soient accueillis comme je le suis par vous,--dit l'étranger avec respect.
--Et tu ne sais pas quel hôte les dieux nous envoient, Margarid?--reprit Joel.--Un hôte tel qu'on le demanderait au bon _Ogmi_ pour les longues soirées d'automne et d'hiver, un hôte qui a vu dans ses voyages tant de choses curieuses, surprenantes! que nous n'aurions pas de trop de cent soirées pour écouter ses merveilleux récits.
À peine Joel eut-il prononcé ces paroles, que tous, depuis Mamm' Margarid et les jeunes mères, jusqu'aux jeunes filles et aux petits enfants, tous regardèrent l'étranger avec une curieuse avidité, dans l'attente des merveilleux récits qu'il devait faire.
--Allons-nous bientôt souper, Margarid?--dit Joel.--Notre hôte a peut-être aussi faim que moi? et j'ai grand faim.
--Nos parents finissent de remplir les râteliers des bestiaux,--répondit Margarid;--ils vont revenir tout à l'heure. Si notre hôte y consent, nous les attendrons pour le repas.
--Je remercie la femme de Joel et j'attendrai,--dit l'inconnu.
--Et en attendant,--reprit Joel,--tu vas nous raconter...
Mais le voyageur, l'interrompant, lui dit en souriant:
--Ami, de même qu'une seule coupe sert pour tous, de même un seul récit sert pour tous... Plus tard la coupe circulera de lèvres en lèvres, et le récit d'oreilles en oreilles..... Mais, dis-moi, quelle est cette ceinture d'airain que je vois là, pendue à la muraille?
--Vous autres, dans votre pays, n'avez-vous pas aussi la _ceinture d'agilité_?
--Explique-toi, Joel.
--Chez nous, à chaque nouvelle lune, les jeunes gens de chaque tribu viennent chez le chef essayer cette ceinture, afin de montrer que leur taille ne s'est pas épaissie par l'intempérance, et qu'ils se sont conservés agiles et lestes[61]. Ceux qui ne peuvent agrafer la ceinture sont hués, montrés au doigt et payent l'amende. De la sorte, chacun prend garde à son ventre, de peur d'avoir l'air d'une outre sur deux quilles.
[Note 61: «Avoir une bonne tenue militaire, se conserver longtemps dispos et agile, était un point d'honneur pour les Gaulois, et un devoir envers le pays. À des intervalles réglés, les jeunes gens allaient se mesurer la taille à une ceinture déposée chez le chef de la tribu. Ceux qui dépassaient la corpulence officielle étaient sévèrement réprimandés comme oisifs et intempérants et punis d'une amende.» (Améd. Thierry, _Hist. Gaul_., vol. II, p. 44.)]
--Cette coutume est bonne. Je regrette qu'elle soit tombée en oubli dans ma province. Mais à quoi sert, dis-moi, ce grand vieux coffre? Le bois en est précieux et il paraît très-ancien?
--Très-ancien? C'est le coffre de triomphe de ma famille,--dit Joel en ouvrant le coffre, où l'étranger vit plusieurs crânes blanchis. L'un d'eux, scié par moitié, était monté sur un pied d'airain en forme de coupe.
--Sans doute, ce sont les têtes d'ennemis tués par vos pères, ami Joel? Chez nous, ces sortes de charniers de famille sont depuis longtemps abandonnés.
--Chez nous aussi. Je conserve ces têtes par respect pour mes aïeux; car, depuis plus de deux cents ans, on ne mutile plus ainsi les prisonniers de guerre. Cette coutume remontait au temps des rois[62] que _Ritha-Gaür_ a rasés, comme tu dis, pour se faire une blouse avec leur barbe. C'était le beau temps de la barbarie que ces royautés. J'ai entendu dire à mon aïeul _Kirio_ que, même du vivant de son père _Tirias_, les hommes qui avaient été à la guerre revenaient dans leur tribu avec les têtes de leurs ennemis plantées au bout de leurs lances, ou accrochées par leur chevelure au poitrail de leurs chevaux; on les clouait ensuite aux portes des maisons en manière de trophées comme vous voyez clouées ici aux murailles ces têtes d'animaux des bois[63].
[Note 62: Avant de former une grande république fédérative, la Gaule avait été constituée en royauté. «Mais (dit Jean Raynaud, article _Druidisme_), le _principe républicain_ était si fortement implanté dans le génie de la Gaule, que celui de la royauté ne put jamais en triompher et ne prit place dans la nation que _par l'étranger_.»]
[Note 63: «Les têtes des chefs ennemis fameux par leur courage étaient placées dans de grands coffres; c'était le livre où le jeune Gaulois étudiait les exploits de ses aïeux, et chaque génération s'efforçait d'y ajouter une nouvelle page, etc., etc.» (Tite-Live, l. I.)
Mais ces usages de barbarie étaient depuis très-longtemps abandonnés à l'époque où se passent les faits de ce récit.]
--Chez nous, dans les anciens temps, ami Joel, on gardait aussi ces trophées, mais conservés dans l'huile de cèdre, lorsqu'il s'agissait des têtes des chefs ennemis.
--Par _Hésus_! de l'huile de cèdre... quelle magnificence!--dit Joel en riant;--c'est la coutume des matrones: à beau poisson, bonne sauce!
--Ces reliques étaient chez nous, comme chez vous, le livre où le jeune Gaulois apprenait les exploits de ses aïeux; souvent les familles du vaincu offraient de racheter ces dépouilles; mais se dessaisir à prix d'argent d'une tête ainsi conquise par soi-même ou par ses pères, était un crime d'avarice et d'impiété[64] sans exemple... Je dis comme vous, ces coutumes barbares sont passées avec les royautés, comme aussi le temps ou nos ancêtres se teignaient le corps et le visage de couleurs bleue et écarlate, et se lavaient les cheveux et la barbe avec de l'eau de chaux, afin de les rendre d'un rouge de cuivre[65].
[Note 64: _Idem_, voir Tite-Live.]
[Note 65: Ces usages étaient communs aux anciens Gaulois et aux Germains. Voir Tacite et César, _De Bell. Gall._]
--Sans injurier leur mémoire, ami hôte, nos aïeux devaient être ainsi peu plaisants à considérer, et devaient ressembler à ces effrayants dragons rouges et bleus qui ornent la proue des vaisseaux de ces terribles pirates du Nord dont mon fils Albinik, le marin, et sa gentille femme Meroe nous ont conté de si curieuses histoires. Mais voici nos hommes de retour des bergeries; nous n'attendrons pas longtemps maintenant le souper, car Margarid fait débrocher les moutons; tu en mangeras, ami, et tu verras quel bon goût donnent à leur chair les prairies salées qu'ils paissent le long de la mer.
Tous les hommes de la famille de Joel qui entrèrent dans la salle portaient, comme lui, la _saie_[66] de grosse étoffe sans manches, laissant passer celles de la tunique ou chemise de toile blanche; leurs _braies_[67] tombaient jusqu'au-dessus de la cheville, et ils étaient chaussés de _solés_[68]. Quelques-uns de ces laboureurs, arrivant des champs, avaient sur l'épaule une casaque de peau de brebis qu'ils retirèrent. Tous avaient des bonnets de laine, les cheveux longs et coupés en rond, la barbe touffue. Les deux derniers qui entrèrent se tenaient par le bras: ils étaient très-beaux et très-robustes.
[Note 66: _Saie_, blouse avec ou sans manches.]
[Note 67: _Pantalons._]
[Note 68: Sabots ou galoches.]
--Ami Joel,--dit l'étranger,--quels sont ces deux jeunes gens? les statues du dieu _Mars_ des païens ne sont pas plus accomplies, n'ont pas un aspect plus valeureux...
--Ce sont deux de mes parents, deux cousins, _Julyan_ et _Armel_; ils se chérissent comme frères... Dernièrement un taureau furieux s'est précipité sur Armel: Julyan, au péril de sa vie, a sauvé Armel... Grâce à Hésus, nous ne sommes pas en temps de guerre; mais s'il fallait prendre les armes, Julyan et Armel se sont juré d'être _saldunes_[69]... Ah! voici le souper prêt... Viens; à toi la place d'honneur.
[Note 69: Chez les Gaulois, ceux qui s'appelaient _saldunes_ se juraient de toujours partager le même sort, soit qu'ils s'attachassent à un chef, soit qu'ils combattissent ensemble. Heureux et riches, ils partageaient; malheureux et pauvres, ils partageaient leurs revers: l'un d'eux périssait-il de mort violente, l'autre se tuait. (Voir César, _De Bell. Gall._, liv. III, et Tacite, vol. II, p. 13.)]
Joel et l'inconnu s'approchèrent de la table; elle était ronde, peu élevée au-dessus du sol, recouvert de paille fraîche; tout autour de la table il y avait des siéges rembourrés de foin odorant. Les deux moutons rôtis, dépecés par quartiers, étaient servis dans de grands plats de bois de hêtre, blancs comme de l'ivoire; il y avait aussi de grosses pièces de porc salé et un jambon de sanglier fumé: le poisson restait dans le grand bassin de cuivre où il avait cuit.
À la place où s'asseyait Joel, chef de la famille, on voyait une immense coupe de cuivre étamé, que deux hommes très-altérés n'auraient pu tarir. Ce fut devant cette coupe, marquant la place d'honneur, que l'étranger s'assit, ayant à sa droite Joel, à sa gauche Mamm' Margarid.
Les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les enfants, se placèrent ensuite autour de la table; les hommes faits et les jeunes gens se tinrent derrière sur un second rang, d'où ils se levaient parfois pour remplir tour à tour l'office de serviteurs, allant de temps à autre, lorsqu'elle s'était vidée en passant de main en main, à commencer par l'étranger, remplir la grande coupe à un tonneau d'hydromel placé dans un des coins de la salle; chacun, muni d'un morceau de pain d'orge et de blé, prenait ou recevait une tranche de viande rôtie ou de salaison, qu'il mordait à belles dents, ou qu'il dépeçait avec son couteau.
Le vieux dogue de guerre, _Deber-Trud_, jouissant du privilége de son âge et de ses longs services, était couché aux pieds de Joel, qui n'oubliait pas ce fidèle serviteur.
Vers la fin du repas, Joel ayant tranché le jambon de sanglier, en détacha le pied, et, selon une ancienne coutume, il dit à son jeune parent Armel, en lui donnant ce pied:
--À toi, Armel, le morceau du plus brave[70]! à toi, le vainqueur dans la lutte d'hier soir!...
[Note 70: «Il était d'usage autrefois (dit _Posidonius_) que le pied ou la cuisse des animaux appartînt au plus brave d'entre les convives, ou du moins à celui qui se prétendait tel. Si quelqu'un osait le lui disputer, il s'ensuivait un duel à outrance.» (L. V, c. =iii=.)]
Au moment où Armel, très-fier d'être reconnu pour le plus brave en présence de l'étranger, avançait la main pour prendre le pied de sanglier que lui présentait Joel, un tout petit homme de la famille, que l'on appelait _Rabouzigued_[71], à cause de sa petite taille, dit:
[Note 71: _Rabouzigued_, nabot, petit homme. (_Dictionnaire de Rostrennen._)]
--Armel a été hier vainqueur à la lutte parce que Julyan n'a pas lutté contre lui: deux taureaux d'égale force s'évitent, se craignent et ne se combattent pas.
Julyan et Armel, humiliés de s'entendre dire devant un étranger qu'ils ne luttaient pas l'un contre l'autre parce qu'ils se redoutaient, devinrent très-rouges.
Julyan, dont les yeux brillaient déjà, s'écria:
--Si je n'ai pas lutté contre Armel, c'est qu'un autre s'est présenté à ma place; mais Julyan ne craint pas plus Armel qu'Armel ne craint Julyan; et si tu avais une coudée de plus, Rabouzigued, je te montrerais sur l'heure qu'à commencer par toi, je ne crains personne... pas même mon bon frère Armel...
--Bon frère Julyan!--reprit Armel, dont les yeux commencèrent aussi à briller,--nous devons prouver à l'étranger que nous n'avons pas peur l'un de l'autre.
--C'est dit, Armel... luttons au sabre et au bouclier.
--C'est dit, Julyan[72]...
[Note 72: «Après le repas, les Gaulois aimaient à prendre les armes et à se provoquer mutuellement à des duels simulés; d'abord ce n'est qu'un jeu, ils attaquent et se défendent du bout des mains; mais leur arrive-t-il de se blesser, la colère les gagne, ils se battent alors pour tout de bon; si l'on ne s'empressait de les séparer, l'un d'eux resterait sur la place.» (_Posidonius_, cité par Améd. Thierry, _Hist. des Gaul._, t. II, p. 59.)]
Et les deux amis se tendirent et se serrèrent la main; car ces jeunes gens n'avaient aucune haine l'un contre l'autre, s'aimaient toujours autant, et n'allaient combattre que par _outre-vaillance_.
Joel n'était point sans contentement de voir les siens se comporter valeureusement devant son hôte; et la famille pensait comme lui.
À l'annonce de ce combat, tous, jusqu'aux petits enfants, aux jeunes femmes et aux jeunes filles, furent très-joyeux, et battirent des mains en souriant et se regardant, très-fiers de la bonne idée que l'inconnu allait avoir du courage de leur famille. Mamm' Margarid dit alors aux jeunes gens:
--La lutte cessera quand j'abaisserai ma quenouille.
--Ces enfants te font fête de leur mieux, ami hôte,--dit Joel à l'étranger;--tu leur feras fête à ton tour en leur racontant, comme à nous, les choses merveilleuses que tu as vues dans tes voyages.
--Il faut bien que je paye de mon mieux ton hospitalité, ami,--répondit l'étranger.--Ces récits, je les ferai.
--Alors, dépêchons-nous, frère Julyan,--dit Armel;--j'ai grande envie d'entendre le voyageur. Je ne me lasserais jamais d'entendre raconter, mais les conteurs sont rares du côté de Karnak.
--Tu vois, ami,--dit Joel,--avec quelle impatience on attend tes récits; mais avant de les commencer, et pour te donner des forces, tout à l'heure tu boiras au vainqueur de la lutte avec de bon vieux vin des Gaules...--Et s'adressant à son fils:--Guilhern, va chercher ce petit baril de vin blanc du coteau de _Béziers_[73], que ton frère Albinik nous a rapporté dans son dernier voyage, et remplis la coupe en l'honneur du voyageur.
[Note 73: «Les vins blancs des coteaux de Béziers (_Bilteræ_) sont très-recherchés, ainsi que les vins doux de la Durance, obtenus en tordant la grappe sur le cep.» (Pline, liv. XXXIV, ch. 17.)]
Lorsque cela fut fait, Joel dit à Julyan et à Armel:
--Allons, enfants, aux sabres! aux sabres!...
CHAPITRE III.
Combat de Julyan et d'Armel.--Mamm' Margarid abaisse trop tard sa quenouille.--Agonie d'Armel.--Étranges commissions dont on charge le mourant.--Le _remplaçant_.--La dette _payée outre-tombe_ par Rabouzigued.--Armel meurt désolé de n'avoir pas entendu les récits du voyageur.--Julyan promet à Armel d'aller les lui raconter _ailleurs_.--L'étranger commence ses récits.--Histoire d'_Albrège_, la Gauloise des bords du Rhin.--Margarid raconte à son tour l'histoire de son aïeule _Siomara_ et d'un officier romain aussi débauché qu'avaricieux.--L'étranger fait de sévères reproches à Joel sur son amour pour les contes, et lui dit que le moment est venu de prendre la lance et l'épée.
La nombreuse famille de Joel, rangée en demi-cercle à l'extrémité de la grande salle, attendait la lutte avec impatience, tandis que Mamm' Margarid, ayant l'étranger à sa droite, Joel à sa gauche, et, deux des plus petits enfants sur ses genoux, levant sa quenouille, donna le signal du combat, de même qu'en l'abaissant elle devait donner le signal de le cesser.
Julyan et Armel se mirent nus jusqu'à la ceinture; ne gardant que leurs _braies_, ils se serrèrent de nouveau la main, se passèrent au bras gauche un bouclier de bois, recouvert de peau de veau marin, s'armèrent d'un lourd sabre de cuivre[74], et fondirent l'un sur l'autre avec impétuosité, de plus en plus animés par la présence de l'étranger, aux yeux duquel ils étaient jaloux de faire valoir leur adresse et leur courage. L'hôte de Joel semblait plus content qu'aucun autre de cette annonce de combat, et sa figure paraissait à tous encore plus mâle et plus fière.
[Note 74: Pendant longtemps, et même lors de l'invasion romaine, les Gaulois ne se servaient que de sabres de cuivre très-affilés.]
Julyan et Armel étaient aux prises: leurs yeux ne brillaient pas de haine, mais d'une fière _outre-vaillance_; ils n'échangeaient pas de paroles de colère, mais d'amicale joyeuseté, tout en se portant des coups terribles, et parfois mortels, s'ils n'eussent été évités avec adresse. À chaque estocade brillamment portée ou dextrement parée, au moyen du bouclier, hommes, femmes et enfants battaient des mains, et, selon les chances du combat, criaient, tantôt:
--Hèr!... hèr[75]!... Julyan!...
--Hèr!... hèr!... Armel!...
[Note 75: Hèr! hèr! cri d'encouragement des Gaulois, analogue à l'_évohë_ des Romains et des Grecs. (Sidoine-Appolinaire, liv. VI.)]
De sorte que ces cris, la vue des combattants, le bruit du choc des armes, rappelant même au vieux grand dogue de guerre ses ardeurs de bataille, _Deber-Trud_, le mangeur d'hommes, poussait des hurlements féroces en regardant son maître, qui de sa main le calmait en le caressant.
Déjà la sueur ruisselait sur les corps jeunes, beaux et robustes de Julyan et Armel, égaux en courage, en vigueur, en prestesse; ils ne s'étaient pas encore atteints.
--Dépêchons, frère Julyan!--dit Armel en s'élançant sur son compagnon avec une nouvelle impétuosité.--Dépêchons pour entendre les beaux récits du voyageur...
--La charrue ne peut pas aller plus vite que le laboureur, frère Armel,--répondit Julyan.
Et en disant cela, il saisit son sabre à deux mains, se dressa de toute sa hauteur, et asséna un si furieux coup à son adversaire, que, bien que celui-ci, se jetant en arrière, eût tenté de parer avec son bouclier, le bouclier vola en éclats, et le sabre atteignit Armel à la tempe; de sorte qu'après s'être un instant balancé sur ses pieds, il tomba tout de son long sur le dos, tandis que tous ceux qui étaient là, admirant ce beau coup, battaient des mains en criant:
--Hèr!... hèr!... Julyan!...
Et Rabouzigued criait plus fort que les autres:
--Hèr!... hèr!...
Mamm' Margarid, après avoir abaissé sa quenouille pour annoncer la fin du combat, alla donner ses soins au blessé, tandis que Joel dit à l'inconnu en lui tendant la grande coupe:
--Ami hôte, tu vas boire ce vieux vin au triomphe de Julyan...
--Je bois au triomphe de Julyan et aussi à la vaillante défaite d'Armel!--répondit l'étranger;--car le courage du vaincu égale le courage du vainqueur... J'ai vu bien des combats! mais jamais déployer plus de bravoure et d'adresse!... Gloire à ta famille, Joel!... gloire à ta tribu!...
--Autrefois,--dit Joel,--ces combats du festin avaient lieu chez nous presque chaque jour... maintenant ils sont rares, et se remplacent par la lutte; mais le combat au sabre sent mieux son vieux Gaulois.
Mamm' Margarid, après avoir examiné le blessé, secoua deux fois la tête, pendant que Julyan soutenait son ami adossé à la muraille; une des jeunes femmes se hâta d'apporter un coffret rempli de linge, de baume, et contenant un petit vase rempli d'eau de gui[76]. Le sang coulait à flots de la blessure d'Armel; ce sang, étanché par Mamm' Margarid, laissa voir la figure pâle et les yeux demi-clos du vaincu.
[Note 76: En Gaule, le gui était considéré, en sa qualité de plante sacrée, comme un spécifique universel. (Ammien Marcellin, liv. V.)]
--Frère Armel,--lui disait Julyan de bonne amitié en se tenant à genoux près de lui,--frère Armel, ne faiblis pas pour si peu..... chacun son heure et son jour... Aujourd'hui tu es blessé, demain je le serai... Nous nous sommes battus en braves... L'étranger se souviendra des jeunes garçons de Karnak, et de la famille de Joel, _le brenn_ de la tribu.
Armel, le visage baissé sur sa poitrine, le front couvert d'une sueur déjà glacée, ne paraissait pas entendre la voix de son ami. Mamm' Margarid secoua de nouveau la tête, se fit apporter sur une petite pierre des charbons allumés, y jeta de l'écorce de gui pulvérisée: une forte vapeur s'éleva des charbons, et Mamm' Margarid la fit aspirer à Armel. Au bout de quelques instants il ouvrit les yeux, regarda autour de lui comme s'il sortait d'un rêve... et dit enfin d'une voix faible: