Les Mystères du Louvre

Part 32

Chapter 323,726 wordsPublic domain

Un roi est toujours un roi, s'appelât-il _Louis le Chaste_, comme celui dont il s'agissait, et les paroles du chevalier, si bien enveloppées qu'elles fussent, mordaient le cœur du jeune artiste comme un dard enfiellé.

--C'est convenu, lui dit le négociateur; vous comprenez qu'il ne s'agit que d'une manœuvre très innocente, et je vais dire à la duchesse que nous pouvons compter sur vous.

--Je ferai de mon mieux, répondit Philippe.

Le chevalier sentit qu'il ne fallait pas trop aviver cette plaie secrète, et que, pour un premier assaut, c'était assez. Il aborda adroitement un autre thème, destiné à établir un grand vide entre les affections indéfinies ou mal définies du jeune artiste et de la demoiselle d'honneur.

--Maintenant, mon enfant, dit-il à Henriette, il faut que je vous gronde... Je dois vous le faire observer, il est imprudent de vous montrer ici lorsque M. Philippe s'y trouve, après les derniers événements... Si votre père venait à le savoir, ou à vous surprendre...

--Mon père, monsieur, répondit-elle, non sans éloquence, quels reproches aurait-il à m'adresser? Je crois bien agir en réparant ses injustices.

--Oh! ces petites filles, ces enfants terribles!... murmura de Jars, ramené malgré lui à son humeur franche et cordiale.--C'est fort bien, mes enfants, reprit-il, et un ami tel que moi ne voit pas de mal dans ces entretiens; mais le monde est méchant, la cour surtout! On y voit du mal aux choses les plus innocentes... Croyez-moi, l'amour, c'est fort joli, mais ne laissez pas surprendre le secret du vôtre...

--L'amour! répétèrent ensemble les deux jeunes gens.

La fille du maître peintre, rouge comme une fleur de grenadier, se détourna, prête à pleurer.

Et Philippe, tout confus aussi, balbutia:

--Y pensez-vous, monsieur le chevalier? l'amour!

--La peste soit! fit de Jars avec son rire charmant, de quel nom nommez-vous donc ces jolis tête-à-tête?... Vous ai-je donc accusés d'un crime, que vous me regardiez de cet air de courroux? L'amour, mes enfants, c'est le bonheur; ce que je vous en dis, c'est pour que le vôtre se prolonge le plus possible...

--Mais, dit Henriette avec une coquetterie naïve et un embarras délicieux, je vous assure, monsieur, que vous vous trompez; M. Philippe ne m'aime pas!...

--Par la morbleu! il aurait grand tort!... exclama de Jars, et je suis sûr du contraire!

Puis, comme elle se disposait à s'éloigner:

--Sans rancune, mademoiselle Henriette.

Il lui tendit sa franche et loyale main, où elle posa le bout de ses doigts.

Philippe lui prit le bras et la conduisit à petits pas, sans oser lui adresser la parole, jusqu'à la porte.

--Vous reviendrez, n'est-ce pas? lui dit-il avec émotion au moment de la laisser aller.

--Oui, fit-elle tout bas; mais ce n'est point de l'amour, au moins, n'allez pas le croire!...

Sur ce mot, elle s'échappa, pour que ses yeux ne donnassent pas un démenti à ses lèvres.

Philippe revint tout songeur à son chevalet, où M. de Jars l'attendait tranquillement.

--Vous ne m'en voulez pas non plus, lui dit celui-ci, de vous avoir éclairé sur vos propres sentiments. C'est cette adorable enfant que vous aimez; je vous l'atteste, et c'est un bonheur pour vous; car l'amour des grandes dames, voyez-vous, c'est souvent un malheur, c'est toujours un danger.

Mais le jeune homme se taisait, en proie à deux courants qui se disputaient son âme. Il n'osait croire à l'amour de Louise, et il regardait celui d'Henriette comme un rêve.

Tout son être débordait de bonheur, et cependant il éprouvait au cœur des serrements, comme si, pour conserver une partie de lui-même, il se voyait forcé d'en abandonner une autre.

Il n'eut pas le loisir de formuler une réponse.

Une apparition, toujours néfaste, succéda à celle de la jeune fille. Le père Joseph se montra sur le seuil que celle-ci venait de quitter.

Il parut d'abord surpris de voir le chevalier dans la galerie; mais, en homme qui n'a pas l'habitude de s'étonner, il approcha.

--Je ne vous cherchais pas, monsieur, lui dit-il d'un ton glacial; cependant, puisque je vous trouve, je m'acquitte dès à présent d'une commission dont je suis chargé pour vous.

--S'il vous plaisait d'ajourner indéfiniment cet entretien, mon père, fit le chevalier, fidèle à sa bonne humeur, je ne m'en offusquerais point. Vous abordez les choses d'un air qui n'a rien d'engageant.

--C'est que je n'ai rien de plaisant à vous dire, monsieur. Le roi s'est souvenu que vous étiez commandant de Lagny-le-Sec...

--Sa Majesté est bien bonne d'avoir pensé à moi.

--Il désire que les places d'armes soient bien gardées, et il vous invite à vous tenir entre les murs de la vôtre jusqu'à nouvel avis.

--Fort bien, mon père; c'est un ordre d'exil. Me sera-t-il permis, avant de partir, d'aller présenter mes hommages à monseigneur de Richelieu?

--Son Éminence ne reçoit personne... excepté son peintre, que je viens chercher de sa part et qu'elle veut voir de suite.

XIII

LA DÉNONCIATION.

Le cardinal était enfoncé dans son fauteuil, sa barrette rabattue sur son front, les sourcils rapprochés, les lèvres pâles.

Sa main froissait deux papiers, l'un épais, qui avait d'abord formé un rouleau tel que celui d'une estampe; l'autre d'aspect sordide, sali de trois lignes d'une écriture grossièrement contrefaite.

Il sortait de dessous ses paupières des éclairs pareils à ceux qui sillonnent un ciel d'orage.

Le tonnerre grondait sourdement dans ce cerveau altier. De Jars ne s'y était pas mépris: la cour était à la tempête.

Il n'y avait au monde qu'un seul homme capable de se présenter à lui en un pareil moment--le roi ne l'eût pas osé: c'était le père Joseph.

Il entra avec son assurance mêlée d'astuce, suivi de Philippe, calme comme à son ordinaire, et persuadé sans doute qu'il s'agissait d'une séance de peinture.

--Monseigneur, dit le franciscain en se penchant vers le grand fauteuil, voici votre jeune peintre.

Et il se retira à deux pas, épiant ce qui allait avoir lieu.

--Approchez, monsieur, fit sèchement le cardinal.

L'artiste s'avança et se plaça devant lui, respectueux mais tranquille.

Richelieu porta sur lui toute l'énergie de sa prunelle étincelante sans qu'il se troublât, et sa vue provoquant de nouveau la sensation qu'elle avait produite dès le premier jour sur le ministre, une expression douloureuse se mêla au courroux qui se lisait sur son visage.

Cependant ce sentiment fut le plus fort.

--Vous êtes un fier ingrat, monsieur, lui dit-il.

--Moi, monseigneur?...

--Je croyais que c'était le vice des hommes faits, mais vous, vous commencez de bonne heure; je vous en adresse mon compliment...

--Que Votre Éminence me pardonne; j'ignore comment j'ai pu mériter ce reproche.

--Vous ignorez!... insista le cardinal, s'animant en présence du sang-froid et de l'attitude ferme de l'artiste.

--Sur mon âme!

--Avez-vous eu à vous plaindre de moi?

--Monseigneur!...

--Je me sentais porté à vous aimer, moi! Vous avez une figure trompeuse qui m'abusait; et puis vous ressemblez à quelqu'un... qui n'eût jamais fait ce que je vous reproche!

--De grâce, veuillez me dire...

--Répondez-moi d'abord. Ne vous ai-je pas accueilli avec bonté dès le premier jour? Lorsque j'ai étendu sur vous ma protection, n'étiez-vous pas dans un de ces moments critiques qui brisent une existence, et surtout une existence d'artiste?

--Tout cela est vrai; mais je n'ai pas cessé de vous en être reconnaissant.

--Laissez-moi parler. Lorsque je vous offris de vous nommer mon maître peintre, de vous attacher à ma maison, à ma personne, pourquoi refusâtes-vous?

--J'eus l'honneur d'en expliquer les raisons à Votre Éminence.

--Les raisons?... les prétextes, monsieur! Les vrais motifs, je les sais aujourd'hui. Vous étiez parmi mes ennemis, et vous y vouliez rester.

--Si Votre Éminence entend parler de Madame Mère, je ne lui ai pas caché que Sa Majesté fut ma première protectrice; je tiens à demeurer près d'elle par gratitude et par dévouement.

--Nous connaissons ces grands mots, j'en suis assailli à la journée. Mais cette gratitude, ce dévouement à la reine-mère vous obligeaient-ils à travailler contre moi?

--Contre vous, monseigneur?

--Oh! vous êtes aussi fort sur la dissimulation que sur le reste, nous savons cela. Malheureusement, vous ne me trompez plus... Connaissez-vous ceci...?

Il déroula l'un des papiers, et le lui mit sous les yeux.

C'était une caricature sanglante, qui courait tout Paris, sous le manteau, avec un formidable succès[13].

[13] _Chronique sur les Cours de France_: Crespy-le-Prince.

Elle représentait le cardinal et Satan se donnant la main, et se disant réciproquement: _Nihil sine te_ (rien sans toi).

Une heure auparavant, Richelieu, entrant chez la reine Anne d'Autriche pour lui faire sa cour, avait vu toutes les dames se détourner pour rire à sa vue, et son regard avait surpris aux mains de la princesse un exemplaire de l'odieuse planche.

Pour un homme d'État tel que lui, le ridicule était la plus amère comme la plus redoutable des hostilités.

Ses espions lui avaient déjà transmis des indices sur l'existence de cette estampe, mais sans parvenir à se la procurer. En la voyant chez la reine, et en reconnaissant l'effet qu'elle produisait, il était rentré chez lui dans une colère qui avait fait trembler tout son entourage.

C'est alors qu'il avait reçu, par un envoyeur mystérieux, l'exemplaire qu'il présentait à Philippe de Champaigne.

Celui-ci le prit, y jeta un coup d'œil, et le lui rendit avec un signe de dédain.

--Que vous semble de ceci? demanda le cardinal en l'interrogeant plus encore du regard que de la voix.

--Une œuvre misérable, indigne de l'attention d'un homme comme vous.

--Ah! fit ironiquement Richelieu, vous trouvez? Et l'auteur de cette œuvre, quel est votre avis sur son compte?

--Quelque mécontent ou quelque pauvre artiste qu'on aura gagé.

--Vous êtes indulgent pour vos confrères.

--Pardon, monseigneur, je suis artiste. Ne prostituant point mon crayon à de semblables objets, je ne reconnais pas leurs auteurs pour mes confrères.

La noble droiture de ces paroles ne désarma pas le cardinal.

--A merveille! Alors vous m'aiderez dans le choix de la peine qu'ils méritent?

--Il n'en est qu'une: le mépris.

--Peste! vous croyez donc les misérables qui commettent de tels attentats contre la majesté du pouvoir susceptibles de sentir le poids d'un châtiment purement moral? Qui m'attaque attaque la royauté, monsieur; et la royauté est chose sacrée, car elle est ici-bas la représentation du pouvoir divin.

Nous avons des lois et des supplices contre les sacrilèges. J'entends que l'auteur de cette planche infâme, qui me vilipende comme représentant du roi et comme représentant de l'Église, subisse la peine réservée aux sacrilèges.

Cet arrêt ne vous paraît-il pas équitable?

--Veuillez me permettre de m'abstenir, monseigneur. Je suis peintre et non membre du Saint-Office. Et puis, l'auteur, ce me semble, ne s'est pas fait connaître; ce dessin ne porte pas de signature.

--Enfin! je vous attendais là! s'écria Richelieu. Oui, n'est-ce pas, l'infâme s'est retranché sous l'abri commode de l'anonyme. A une œuvre diffamatoire et calomnieuse, à un pamphlet, point de signature! Le venin est lancé et le reptile jouit dans son repaire inconnu du mal qu'il cause. Mais tous les autres ne sont pas inaccessibles. La vérité est plus malaisée à cacher que les méchants ne le supposent...

Je connais le coupable!

En prononçant ce mot comme une sentence, le cardinal se leva, et parut dominer l'artiste de sa haute taille et de son air imposant.

Celui-ci, cependant, ne répondit rien; seulement, une marque de commisération pour le malheureux caricaturiste se montra sur sa physionomie.

Richelieu y lut un autre sens, et ajouta vivement.

--Vous le connaissez donc aussi?

--Moi, monseigneur?... Je vous jure...

--Pas de vains serments. Lisez!

Cette fois, ce fut le second papier qu'il lui tendit.

Une vive rougeur alluma le front élevé de Philippe en parcourant ces lignes; puis il les rejeta avec dégoût sur la table voisine.

--Que répondez-vous, monsieur? demanda le cardinal.

--Rien, monseigneur.

--Rien? quand cette lettre vous dénonce comme l'auteur de cette planche infâme!

--Que puis-je objecter à cela, monseigneur? Cette lettre est plus infâme encore que le dessin, et comme lui elle est anonyme.

--Alors, vous saurez me prouver votre innocence.

--Mon innocence parle d'elle-même, monseigneur, et l'on ne prouve point ce que l'on n'a point fait.

--J'admire votre orgueil, lorsque tout vous accuse.

--Moi?

--Vous-même! le refus d'entrer dans ma maison; la ressemblance de cette image, car c'est en faisant mon portrait que vous traciez ma caricature... et, plus encore, vos affinités avec mes ennemis, votre présence aux conciliabules de la reine-mère! Ah! je suis bien informé, n'est-ce pas, et vous ne comptez plus m'imposer votre superbe assurance!...

--Nous parlions d'ingratitude tout à l'heure; certes, c'est une qualité que vous professez à ravir, et je n'ai pas à m'étonner que vous l'appliquiez à mon égard, après avoir vu comment vous agissiez vis-à-vis de votre maître de peinture!

--Mon maître Duchesne?

--Au moment où vous le rendiez la fable de la cour ne cherchiez-vous pas à séduire sa fille?

--Henriette?... Ah! silence, au nom du ciel! Monseigneur, c'est l'ange le plus pur...

--Vous l'avez affolée cependant; le père Joseph me l'a dit...

Et se tournant vers le franciscain, peu satisfait d'intervenir dans ce débat:

--Voyons, parle, ordonna-t-il; en imposé-je?

Le capucin pouvait bien dire tout ce qui lui plairait, Philippe n'entendait plus.

Il restait atteint de stupeur, à cette idée que tout le monde paraissait connaître une passion dont lui seul n'avait pas eu conscience jusqu'à ce jour, et qu'il ne s'avouait pas encore franchement.

Que faire?... Son âme flottait dans un émoi sans égal. Son admiration pour Louise, les doux propos échangés avec elle, était-ce de l'amour? Il avait dû le croire... Mais son amitié pour Henriette, son bonheur à se rapprocher d'elle, qu'était-ce donc?

Choisir entre elles deux, c'était en renier une! Louise si tendre... Henriette si dévouée!...

Son combat intérieur se reflétait sur son visage, et ses deux observateurs ne voulaient y voir que la confusion d'un coupable écrasé par l'évidence.

--Que penseriez-vous, monsieur, reprit Richelieu, si l'on vous envoyait rejoindre à la Bastille l'un de vos protecteurs, M. de Châteauneuf?

--Monseigneur, répondit-il en retrouvant sa fermeté, il est impossible qu'un homme tel que vous sacrifie à ce point à un ressentiment personnel, qu'il immole un innocent sur un indice honteux comme celui-ci.

Comme il se trouvait près de la table, il prit dédaigneusement la dénonciation du bout des doigts, puis désignant le franciscain:

--Je penserais, si cela arrivait, qu'une influence injuste vous a indisposé contre moi.

--N'accusez pas le père Joseph, monsieur! Dès le premier moment, convaincu comme moi de votre crime, il a pris parti pour vous, et si je l'eusse écouté, au lieu de vous réserver à cet entretien et à un châtiment sévère, je me fusse contenté de vous expédier au loin, sans vous revoir.

Philippe reconnut à ce trait la pensée opiniâtre qui tendait à l'éloigner de la France, et surtout de Paris.

Comme il tenait toujours l'écrit anonyme, on le vit tout à coup pâlir, s'agiter, balbutier des syllabes incohérentes.

--Qu'est-ce encore? demanda Richelieu; que voyez-vous dans ce papier?

--La preuve de mon innocence, que je regardais comme impossible, monseigneur!

--Quelle est cette preuve? fit ironiquement le cardinal.

Le père Joseph se rembrunit et perdit un peu de son impassibilité factice.

--Cet écrit ne porte pas de nom, monseigneur; mais pour un œil exercé, chaque mot présente comme une signature celui de son auteur...

Il n'acheva pas, un sentiment inexplicable le retint, et rejetant avec un mélange de dédain et d'amertume le billet parmi les autres papiers où il l'avait pris, il se contenta de murmurer:

--C'est vraiment misérable!

Le père Joseph s'avança vivement, et s'interposant entre les deux interlocuteurs:

--Je vais l'emmener, dit-il, en montrant Philippe.

Cet empressement peu habituel lui valut, de la part de Richelieu, un de ces longs coups d'œil sous lesquels la dissimulation fondait presque inévitablement comme la neige au feu.

--Vous êtes trop pressé, dit-il en se levant; ne voyez-vous pas que, malgré la longueur de cet interrogatoire, nous arrivons à peine au point capital?

Et se tournant vers l'artiste:

--Il me faut ce nom! ordonna-t-il.

--Sur ma foi de chrétien, j'éprouve, rien qu'à y penser, un invincible dégoût...

--Ce nom, vous dis-je! Ne comprenez-vous pas que vous ne pouvez le taire à présent?...

--Soit donc, monseigneur! Exercé comme je le suis à l'étude des lignes et des aspects, je vous le déclare, celui qui a tracé cette dénonciation est maître Duchesne.

--Voilà une parole grave, monsieur, fit froidement Richelieu.

--Une accusation insensée, ou plutôt une hallucination d'accusé... interrompit encore le franciscain.

--Ainsi, reprit le premier, vous attribuez cette lettre au peintre de Madame Mère.

--Dieu m'est témoin, monseigneur, que cette déclaration me navre l'âme; il m'en coûte plus que je ne saurais l'exprimer de m'en prendre à un tel homme d'une action si noire... mais la vérité avant tout... Maître Duchesne nourrit contre moi, vous ne l'ignorez pas, une rancune profonde...

--Toute cette affaire se complique, monsieur, interrompit le cardinal. Heureusement la justice et la loi ont des moyens d'arriver à la lumière et à la vérité.

--Je ne demande pas autre chose.

Le cardinal revint à son confident:

--Mon père, dit-il, vous allez consigner monsieur dans une des petites pièces des salles basses.

Philippe suivit sans objection le capucin, qui le conduisit dans cette partie à moitié souterraine du Louvre que nous connaissons, et l'enferma dans une cellule voisine de celle où déjà il tenait confiné Labadie.

--Commencez-vous à comprendre, lui dit-il en le quittant, que vous eussiez mieux fait de suivre mes avis, et que ce Louvre est plein de périls pour un jeune homme étranger au monde et sans expérience.

Philippe se contenta de lui répondre:

--Il se peut que vos intentions et vos conseils fussent sages, mais je garde la paix de ma conscience, et je ne vois de pénible, dans ce qui m'arrive, que le chagrin qu'en pourront éprouver mes amis.

Après sa sortie, le cardinal demeura assez longtemps en proie à un combat intérieur, provoqué par la sympathie spontanée que lui avait inspirée le jeune peintre et par la crainte qu'il éprouvait, peut-être pour la première fois, de persécuter en lui un innocent.

Mais revenant, par une conséquence obligée, à l'incident qui dominait pour l'heure toutes les considérations, il fit entendre le cri sec et perçant de son sifflet, auquel Desnoyers accourut.

--Qui est là-dedans? lui demanda-t-il en désignant l'antichambre.

--Messieurs de Bois-Robert, Beautru et M. le lieutenant-civil.

--Laffémas? Qu'il entre!

Desnoyers introduisit ce personnage, dont le nom et le caractère ne sauraient être ignorés de nos lecteurs.

Instrument servile des exigences sanglantes de Richelieu, il n'y eut pas d'exemple qu'il lui marchandât jamais la tête d'un prévenu.

L'échafaud et la torture étaient son élément.

--Que m'annoncez-vous, monsieur de Laffémas? lui demanda son patron dès qu'il se montra.

--Que voilà, monseigneur, une superbe journée pour pendre!

Il montrait le soleil qui resplendissait à travers la fenêtre.

Ce lazzi, qui lui était familier,--Bois-Robert le constate dans ses écrits,--annonçait chez lui un excès de belle humeur[14].

[14] Des Peisses, modifiant pour ce misérable la définition de l'avocat par Caton, écrivit au bas de son portrait: _Vir bonus strangulandi peritus_.

--Il y a toujours des mécontents, monsieur le lieutenant-civil; la cour est un foyer de conspirations; les femmes s'en mêlent, et par hasard elles sont discrètes... Le temps est beau, mais vous n'avez personne à pendre, quoi que vous en disiez.

--Peut-être bien, Éminence.

--Par la mordieu! parlez alors.

--Vous avez embastillé M. de Châteauneuf, consigné M. de Jars; vous tenez en surveillance la duchesse et l'entourage de Madame Mère; M. de Bassompierre est en disgrâce, et cependant l'audace des ennemis de l'État est encore telle qu'ils lancent contre vous des pamphlets et des caricatures. C'est tout simple: Votre Éminence faiblit depuis quelque temps; la chambre ardente chôme. C'est à peine si le Parlement a, pour s'entretenir la main, quelques affaires de pillerie et de fausse monnaie.

«Ah! si Votre Éminence voulait, nous aurions bientôt le mot de tous ces conspirateurs!»

--Il y a du bon dans ce que vous dites là. Nous y reviendrons. Parlons d'abord de cette odieuse estampe...

--Au fait, je venais précisément annoncer à Votre Éminence que j'ai amené avec moi, et laissé en bas, sous bonne escorte de soldats du guet, un certain marchand d'images qui a, le premier, fait circuler celle-ci.

--Vive-Dieu! mon cher lieutenant, ce faquin va nous désigner l'insolent dessinateur et ceux qui l'ont mis en œuvre!

--Eh! eh! monseigneur, la chose va moins vite que Votre Éminence. Cependant je compte bien délier la langue de ce maraud!

--A la bonne heure! Usez de tous les moyens: l'argent, les promesses...

--Votre Éminence est trop bonne, ricana le chacal avec un air hypocrite; c'est là ce qui fait le mal. Promettre?... à quoi bon? Menacer, plutôt.

--Agissez à votre guise, pour peu que vous agissiez promptement.

--Du moment que Votre Éminence s'exprime ainsi, je réponds du succès. J'avouerai même que, plein de confiance en sa sagesse, j'avais déjà pris quelques petites dispositions, d'accord avec le père Joseph.

--Ah! très bien!

--Un de mes hommes a dû mettre en état la salle de la galerie souterraine du Louvre où sont déposés certains ustensiles...

--La salle de la torture?

--Votre Éminence l'a dit, nous allons procéder tout à l'heure à une question anodine, qui déliera la langue de ce pleutre... Ah! si Votre Éminence n'était pas si faible, si clémente, je sais bien quelqu'un dont nous tirerions de beaux renseignements, rien qu'avec un ou deux coins...

--Et celui-là, vous l'appelez?...

--Oh! inutile de le nommer, car Votre Éminence refuserait.

--Qu'en savez-vous? Je veux en finir avec mes ennemis de toute espèce et de tout sexe. Si donc vous connaissez un homme capable de me livrer leurs plans, indiquez-le-moi, et je vous l'abandonne.

--Pas celui-ci, vous dis-je, monseigneur, répéta le pourvoyeur du bourreau, en attisant l'impatience du maître.

--Celui-là comme les autres!

--En vérité, insinua Laffémas, vous me confieriez, pour causer avec lui un quart d'heure, dans cette précieuse salle dont nous parlons, ce beau chevalier de Jars...

--Hein! fit le cardinal, emporté par la surprise... de Jars?

--Je le disais bien, Votre Éminence refuse.

--Je l'ai déjà exilé...

--Un enfantillage; au lieu de conspirer à Paris, il conspirera à Lagny.

--Je ne dis pas. Mais écoutez donc: le chevalier n'est pas un libraire, un marchand d'estampes, un premier venu. S'il n'était même que commandant de Lagny, mon Dieu, l'on pourrait voir. Par malencontre, il est, en outre, de l'ordre de Malte, abbé de Saint-Satur. Lui faire subir la question, sans un motif bien déterminé, c'est nous exposer à des ennuis avec son ordre et les hauts bénéficiaires ses collègues...

--L'intérêt du roi, monseigneur, l'intérêt du roi! Le chevalier, j'en suis sûr, a la clef de tout ce qui se prépare contre votre personne et votre puissance... Au besoin, pour prévenir les criailleries, le Parlement ne nous refuserait pas un ordre d'interrogatoire... Ce chevalier est d'une impertinence... Je suis sûr que notre excellent père Joseph verrait avec satisfaction qu'on rabattît sa morgue et son persiflage...