Part 22
--La chambre ardente, répliqua-t-il, est instituée pour décréter la peine du bûcher, elle ne faillira pas à sa tâche, le zèle connu de ses membres en est un sûr garant. Mais le bûcher tout d'un coup, en une seule fois, c'est bientôt fait pour un crime commis avec préméditation, récidive et scandale. Décapiter ou pendre le condamné, puis le brûler quand il n'est plus en état de ressentir le tourment du feu, c'était digne des anciens temps, des âges barbares...
Je soumets à la sagesse du conseil un procédé nouveau.
Chacun redoubla d'intérêt.
--Nous possédons, dans l'arsenal de nos lois, un supplice qu'on nomme l'estrapade. Il consiste à attacher le coupable sous les épaules, à le hisser à une potence par une poulie, et à le laisser retomber sur la terre un nombre limité de fois, ou jusqu'à ce que mort s'en suive.
Eh bien, vénérés seigneurs, appliquons l'estrapade en même temps que le feu. Une potence sera dressée à côté du bûcher, on y attachera le condamné suivant la pratique habituelle, puis, quand la flamme sera suffisamment ardente, au moyen de la corde et de la poulie, on le laissera retomber non sur la terre, mais sur le foyer, autant de fois qu'il sera nécessaire, jusqu'à ce qu'il ait rendu à Satanas son âme maudite.
Nous prions le lecteur, si quelque doute lui venait à l'esprit sur l'exactitude de ce monstrueux exposé, de se reporter à l'histoire, qui malheureusement entre dans bien d'autres détails (SAUVAL, DULAURE, etc.)
Démocharés et ses assesseurs regardèrent frère Roma avec envie et admiration. Antoine Duprat se leva de son siège et alla lui serrer les mains.
Le nouveau supplice fut adopté à l'unanimité.
Puis, le chancelier, s'excusant sur l'abondance de ses travaux, qui lui causaient une lassitude inaccoutumée, déclara la séance terminée.
Il se sentait, en effet, en proie à une pesanteur de tête. Une somnolence qu'il s'efforçait vainement de combattre répandait la torpeur dans ses membres.
Ayant rendu leur salut aux inquisiteurs, il fit un ou deux pas vacillants à travers la chambre, se retrouva près de son fauteuil, voulut gagner son lit, trébucha, avança le bras pour se retenir, et fut très heureux de s'affaisser sur son siège et non sur la natte.
Cependant il lutta encore un moment contre ce sommeil étrange; mais tous ses mouvements se bornèrent à une crispation de ses doigts, à soulever sa tête, qui retomba alourdie contre le dossier, et à retenir ouvertes ses paupières, qui papillotaient et finirent par se clore sous une pression trop pesante.
Il était plongé dans cette léthargie depuis une dizaine de minutes, lorsque le panneau de l'issue dérobée glissa avec discrétion dans sa rainure.
Une étincelle jaillit, éclaira la chambre et Triboulet alluma un candélabre sur un guéridon; la lumière vint frapper en plein visage le ministre endormi, insensible à toute impression extérieure.
Un rire diabolique envahit les traits du bouffon, et se termina par un éclat strident; on eût juré un chacal qui glapit.
Son œil rond comme celui d'un oiseau de proie, rayonnait dans son orbite, attaché sur son maître; il jouissait de l'impuissance où gisait ce tyran si redouté de tous, et dont en ce moment il tenait la volonté, l'existence à sa merci.
L'expression de son triomphe était terrible.
Enfin!... murmura-t-il; enfin l'heure est venue!
S'approchant alors de lui, et le couvrant toujours de son rire sardonique, il se mit à écarter le haut de sa robe d'hermine, fit sauter les boutons du justaucorps qu'il portait par-dessous, et le fouilla.
Alors, ce ne fut plus un glapissement de bête fauve, mais un cri d'aigle victorieux qu'il fit entendre.
Ses longs doigts osseux venaient de se saisir d'un objet passé avec soin au cou d'Antoine Duprat, un cordon portant une petite clef.
Il l'enleva avec prestesse, et, s'adressant à son patron, comme si véritablement il le tenait enchaîné et que celui-ci l'entendit:
--C'est la clef de ton cœur, mon maître; tu m'as choisi pour ton jongleur, je gagne mon argent; ce tour-ci en vaut bien un autre!
Puis, palpant cette clef, talisman inappréciable, et se repaissant de ce contact:
--Pauvre grand dignitaire, te voilà à la merci d'un bouffon! Pauvre ambitieux insensé... c'est moi qui suis le sage de nous deux!... Allons, à l'œuvre!
Le flambeau d'une main, la clef de l'autre, il se dirigea vers le coffret de fer où le chancelier serrait ses richesses de tout genre.
La clef fit son office; les deux compartiments s'ouvrirent ensemble. Dans l'un s'entassaient des piles d'or, dans l'autre se montraient seulement quelques papiers.
Triboulet regarda à peine le premier.
--Voilà qui ferait de jolis grelots à mon bonnet et à mademoiselle du Carillon!... se contenta-t-il de dire avec ironie.
Mais ses prunelles se rallumèrent en considérant les feuillets disposés sous enveloppes dans le second.
--Foi de gentilhomme! jura-t-il avec un rire assez sérieux, on me prendrait pour un larron larronnant; je suis pourtant un bien modeste filou, puisque de tout ceci, je n'en veux qu'à ces chiffons.
Il examinait successivement le titre de chaque dossier et les remettait en place avec soin, jusqu'à ce qu'il rencontrât celui qu'il cherchait.
C'était le plus mince, il ne contenait que trois fragments de papier sur lesquels couraient quatre à cinq lignes d'une écriture rapide, avec une signature de la même main.
--Vive Dieu! exclama-t-il en les agitant avec joie, je les tiens donc!... Ah!... rira bien qui verra la fin de tout ceci!...
Mais, reprit-il en dirigeant son regard sardonique sur le chancelier, puisque je suis un honnête voleur, il faut faire les choses au complet et rendre à chacun son compte, autrement la comédie serait défectueuse.
Il vint à la table, y tailla à même les papiers blancs trois morceaux pareils à ceux qu'il tenait, les plaça dans le dossier, remit celui-ci à son ordre, et referma le coffre-fort.
--A chacun son bien! fit-il toujours riant et moqueur.
Sur quoi il cacha dans la poche de son pourpoint les précieux papiers, replaça fidèlement la petite clef au coup de son patron, rattacha ses vêtements, éteignit sa lumière, et se glissa comme il était venu par la porte secrète.
XXVII
LES DEUX MESSAGES.
L'attitude des grands d'Espagne à son égard, compliquée de leur empressement autour de Marguerite de Valois, avait mortellement blessé le duc de Bourbon. Un sentiment pareil, dans une âme vindicative, pouvait amener de graves conséquences.
Il avait sacrifié à sa rancune contre la duchesse d'Angoulême, son honneur de prince du sang français, son pays, la vie de ses concitoyens. Il n'était pas à espérer qu'il ménagerait rien pour envelopper dans un échec commun la princesse et ses admirateurs.
Il se sentait fort parce que tous ces seigneurs réunis n'exerçaient pas sur l'esprit de l'empereur l'influence que ses services, son habileté et le besoin qu'on avait encore de ses talents, lui assuraient.
Quant à l'Inquisition, il s'en savait aussi peu aimé, et n'ignorait pas les bonnes relations existant entre elle et le roi de France, mais il avait déjà réussi à diviser Charles-Quint et le Saint-Père, et, en fait d'intrigues, il se sentait aussi adroit que les révérends fils de Saint-Dominique.
Il commença à déployer toutes ses ressources, s'efforçant de présenter Marguerite comme une rusée comédienne qui ne cherchait qu'à se créer des amis à la cour d'Espagne et à endormir la prudence du monarque, dans un but aisé à entrevoir, et dont il alla jusqu'à donner de prétendues preuves, celui d'opérer l'évasion de François Ier.
Charles dressa l'oreille, mais une considération le retenait, il était résolu de se remarier, et l'union avec une princesse de France lui souriait, par la haute considération dont jouissait cette famille et ce royaume.
Bourbon avait en poche un argument tout prêt. C'était le portrait de la princesse Élisabeth, fille d'Emmanuel, roi de Portugal.
--Sire, lui dit-il, ceci est ma réponse. Tandis que mes ennemis et vos flatteurs ne songeaient qu'à vous trahir, je m'occupais des intérêts de votre auguste personne et de votre gloire. Je suis chargé de vous offrir la main de l'infante dont voici les merveilleux attraits, et l'union intime avec son père...
La sagacité diplomatique de Charles-Quint saisit avidement des ouvertures aussi inespérées, et bien supérieures à ce qu'il rêvait.
--Quoi! s'écria-t-il, vous avez conçu et amené à ce point un tel projet!...
--Rien n'est impossible, sire, à qui se dévoue à Votre Majesté. J'ai voulu que mes services pour elles me vengeassent des misérables persécutions des envieux.
Sire, la princesse Marguerite est veuve, son avoir n'est pas proportionné à son rang, elle est la sœur d'un roi, votre prisonnier, que vous tenez à votre merci. Que Votre Majesté compare: l'infante Élisabeth est à la fleur de l'âge et n'a connu aucun homme; sa dot est immense, et avec sa dot elle apporte des droits éventuels à la couronne de Portugal...
Charles sourit silencieusement, et regarda son favori avec cette finesse qui le caractérisait.
--En vérité, dit-il, vous soupçonnez la princesse Marguerite de méditer quelque plan pour m'enlever mon prisonnier?
--Les indications que j'ai eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté, les colloques mystérieux qu'entretient le prisonnier avec les agents du saint office, ne sont-ils pas des preuves?...
--Par saint Jacques de Compostelle! cette rusée Française ne sait pas à qui elle s'attaque!... Mon cher duc, il m'est venu une idée aussi...
--Elle ne saurait qu'être bonne.
--Que diriez-vous si, prenant nos ennemis à leur piège, au lieu d'un prisonnier, je me trouvais en avoir deux?
--Je crois comprendre, sire. Mais la princesse Marguerite, dont la prévoyance aurait pu éveiller les soupçons d'un prince moins magnanime que Votre Majesté, la princesse n'est entrée en Espagne que sur un sauf-conduit...
--Que nous avons eu soin de restreindre à un délai fort court.
--Qui est expiré!... exclama le duc, saisissant déjà avec une infâme satisfaction l'idée de la captivité de la duchesse d'Alençon.
--Qui expire dans quelques jours, reprit l'empereur.
--Ah! fit le duc avec regret, dans quelques jours seulement?...
--Mais, insinua Charles de son accent le plus perfide, comme nous sommes un ennemi généreux, nous nous garderons que rien rappelle ce terme à la princesse qui daigne nous visiter. Nous voulons, au contraire, que les fêtes, les distractions se multiplient autour d'elle, l'enivrent et ne lui laissent pas le loisir de respirer.
--Je recommence à comprendre.
--Sur Dieu! la chose est claire; nous tenons à lui laisser un grand souvenir de l'hospitalité castillane; après cela, ce ne sera pas notre faute si elle oublie que tous les armistices ont une fin, et que cette échéance venue, les princes de France doivent se tenir sur leur territoire, sous peine de demeurer plus qu'ils ne souhaiteraient sur celui d'autrui... Ne vous inquiétez donc de rien, cher duc; si mes gentilshommes fêtent la princesse Marguerite, c'est pour me complaire.
--Oh! Votre Majesté est l'intelligence la plus profonde!... Mais ne daignera-t-elle rien me répondre touchant cette affaire de Portugal?...
--Par Dieu! vous êtes d'une hâte!... vous voudriez tout faire en un jour!...
--Les négociations restent pendantes, l'infante est un parti fort envié...
--Laissez-moi son portrait, et si vous êtes mis en demeure de donner une réponse, dites que je l'ai trouvé charmant...
Charles-Quint ne croyait pas plus que le duc de Bourbon au projet de fuite de François Ier. Mais, dirigés, l'un par sa rancune vivace, l'autre par sa politique égoïste, ils saisissaient volontiers ce prétexte pour ajouter la captivité de la sœur à celle du frère, et obtenir une double rançon.
L'alliance portugaise offrait à l'empereur un attrait plus puissant que celle de la France, et dès lors il rentrait, vis-à-vis de cette dernière, dans l'attitude la plus hostile. On sait que toute la vie de ce prince s'écoula dans ces alternatives sans pudeur ni générosité.
Suivant le dessein arrêté entre le duc et lui, Marguerite se vit l'objet d'une recrudescence d'hommages et de plaisirs.
Seulement, les ingénieux diplomates ignoraient que sous son visage affable et riant, elle portait un cœur cruellement ulcéré, et que l'enjouement n'était qu'au bord de ses lèvres.
Plus que ses ennemis, elle supputait les heures, les minutes, et celles-ci apportaient une aggravation à sa peine, à son anxiété, car il n'arrivait aucun courrier de France à son adresse.
Que faisait le vieux Michel?... Triboulet était-il coupable de nouvelles trahisons?... ou bien, plutôt, les nouvelles étaient-elles si fâcheuses qu'ils n'osassent les lui transmettre?...
Pour le roi, il se retranchait avec l'opiniâtreté des gens faibles dans son invariable argument:
--Apporte-moi les preuves, et, foi de gentilhomme! je signe l'acte de grâce.
Et le temps s'envolait, et le terrain devenait brûlant, et déjà des avis non suspects lui faisaient soupçonner la duplicité de l'empereur et ses méchants desseins.
Avoir accompli une telle entreprise, traversé deux royaumes, affronté tant d'obstacles, rendu la vie et la santé à son frère, et repartir sans cette faveur que lui seul pouvait accorder! Retomber vaincue au milieu de cette cour livrée à la merci d'un intriguant infâme, quelle perspective!
Trois jours encore, et le terme du sauf-conduit expirait, c'était à peine le laps suffisant, en faisant la plus grande diligence, pour gagner la frontière.
La princesse prétexta une indisposition et s'enferma chez elle, s'en remettant à mademoiselle de Tournon de disposer tout pour le départ devenu urgent.
Le roi voyait ces préparatifs et cette tristesse de sa sœur avec chagrin; mais il sentait l'œil de l'Inquisition sur lui, et se flattait qu'en raison de tant de sacrifices, l'appui de ces cautauleux alliés lui viendrait puissamment en aide, pour conclure ce traité sans cesse ajourné par l'empereur.
Au milieu de ces perplexités, et comme Marguerite se disposait à adresser ses adieux à son frère, le bruit d'un cheval entrant à bride abattue dans la cour de son hôtel la fit tressaillir et pâlir.
--Va! va!... dit-elle à Hélène de Tournon, n'osant y aller elle-même, vois ce que c'est!...
Hélène était déjà à la fenêtre:
--Un courrier!... repartit-elle, un courrier de France!...
--De France?... répéta Marguerite éperdue.
Et elle voulut regarder aussi, mais ses jambes se dérobèrent sous elle; elle fut forcée de se rasseoir.
--Ne vous dérangez pas, lui dit Hélène, il descend de cheval,.. Oh! ni l'homme ni la bête n'en peuvent mais!... Des varlets les reçoivent; on amène le messager... Entendez-vous ses pas?... Il monte... il approche...
Certes elle entendait car chacun de ses pas retentissait dans son cœur.
Enfin la portière s'entr'ouvrit, et l'huissier, au courant de l'impatience de sa maîtresse, introduisit sur-le-champ un homme haletant de fatigue, et dont les vêtements disparaissaient sous une couche de poussière épaisse d'un pouce.
Il tira de son pourpoint, un paquet où la princesse reconnut son cachet, confié à son intendant.
Le messager ne s'était arrêté depuis Paris que pour changer quatre fois ses chevaux, crevés sous lui.
--Prenez, madame, dit-il, c'est la bonne nouvelle!
C'était le mot d'ordre qu'il devait prononcer, et ce soin rempli, il fut obligé de demander à se reposer et à se rafraîchir. Mademoiselle de Tournon le confia à l'huissier, qui était à ses ordres.
La princesse n'avait pas encore brisé le sceau, à peine avait-elle pu répéter avec cet homme:
--La bonne nouvelle!...
Un éblouissement, un vertige l'avait prise.
--Regarde, dit-elle à sa compagne, je n'ai pas la force.
Mademoiselle de Tournon rompit l'enveloppe:
--Madame! s'écria-t-elle, madame, ce sont les ordres et les quittances écrits et signés par madame la duchesse!
--Les preuves!... ce sont les preuves!... Oh! merci, merci, mon Dieu!...
Et la princesse, saisissant les feuillets dérobés par Triboulet au coffre d'Antoine Duprat, tomba à genoux devant une image du Christ.
--Madame, reprit mademoiselle de Tournon, les minutes sont brûlantes... Chez le roi, courons chez le roi!
Et la saisissant par le bras, elle la força à se relever et l'entraîna, folle éperdue, mourante de joie, de saisissement, auprès de François Ier.
--Justice, sire! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut: c'est justice que je veux, vous me l'avez jurée au nom de votre foi de gentilhomme.
--Qu'apportez-vous donc, ma sœur?
--Ce que vous avez exigé: les preuves!... Voyez, reconnaissez-vous cette écriture?...
--Oui, répondit-il en frémissant et en levant au ciel un regard désolé; je la reconnais, c'est celle de ma mère...
--Eh bien, lisez aussi ce qu'elle a ordonné, et vous ne douterez plus de ma foi, et vous comprendrez pour quelles fins votre déloyal ministre avait confisqué et retenu ces papiers.
François Ier était d'une pâleur effrayante: sa mère si coupable, son ministre favori si infâme!
Il se souvint cependant, au milieu de sa stupeur, qu'il était roi.
--Je n'ai qu'une parole, ma sœur, dit-il; en échange de ces papiers, prenez celui-ci.
Et ayant signé la grâce expresse du chevalier de Pavanes, il alla brûler les lettres de la régente au brasero placé au fond de sa chambre.
--J'ai tenu mon serment, dit-il avec tristesse, êtes-vous contente?
--Recevez mes adieux, sire; je pars, je vais porter moi-même cet acte de grâce...
--Allez, soyez heureuse; moi, je reste seul avec mes chagrins!...
Il retomba près de sa table dans un épuisement profond.
Marguerite fit un pas pour se rapprocher de lui; elle se penchait pour l'embrasser une dernière fois: un bruit précipité dans la galerie l'arrêta.
--Sire, madame, fit un huissier tout troublé, c'est un messager de France.
--Un messager?... répétèrent le frère et la sœur.
--Quelque malheur encore, murmura le roi à demi-voix.
--Qu'ils entre, ordonna la princesse.
Un homme se présenta, si pâle, si défait, que ni le roi ni elle ne le reconnurent d'abord, quoique ce fût leur serviteur le plus fidèle.
Cependant Marguerite, égarée, l'œil halluciné, s'avança jusqu'à le toucher, et, reculant avec un grand cri vers le roi, qui la reçut dans ses bras:
--Ah! Michel Gerbier!... toi ici?... il est donc mort?...
--Quoi! demanda le roi, le chevalier de Pavanes dont je viens de signer la grâce?...
--Trop tard, sire!,..
Marguerite n'entendit pas, elle était évanouie.
Le dévoué Michel n'avait voulu confier à personne cette mission terrible. Il s'était mis en route, pour informer lui-même sa maîtresse de ce dénouement fatal. Il savait qu'elle voudrait connaître toutes les circonstances, et qu'elle n'aurait pas trop d'amis autour d'elle pour la consoler. Et puis, le chevalier mort, que restait-il à faire au Louvre?
Le conciliabule tenu chez le chancelier avait porté ses fruits; le tribunal de la foi avait condamné Jacobus de Pavanes, et la chambre ardente, spécifiant la peine, avait ordonné que le supplice aurait lieu, par l'estrapade et le bûcher réunis, sur la place de Grève.
Mais un autre raffinement, appliqué fort communément depuis aux condamnés déclarés, comme Jacobus, _mal sentants de la foi_, lui fit couper la langue avant de le sortir de prison. On craignait que par ses discours il n'influençât la foule[11].
[11] _Histoire ecclésiastique_ de Théodore de Bèze, t. 1er, p. 6.
Jacobus de Pavanes fut le premier luthérien qui subit en France la peine capitale. Nous eussions voulu atténuer l'horreur du dénouement, mais l'histoire oblige.
La nuit qui précéda son supplice, deux hommes, munis d'un laisser-passer signé du chancelier, c'est-à-dire d'un blanc seing dérobé sur sa table par Triboulet, étaient descendus près de lui.
Il connaissait déjà son sort, que frère Roma n'avait eu garde de lui cacher, et se tenait en prières, récitant à haute voix la traduction qu'il avait faite des psaumes.
--C'est vous, ami? dit-il en présentant sa main chargée de fers au vieillard; merci! Je n'espérais plus voir un visage bienveillant avant de mourir.
--Et vous en voyez deux, repartit Gerbier, en amenant le bouffon, qui se tenait timidement près de la porte.
Une contraction de mépris involontaire passa sur le visage du condamné.
--Oui, une âme repentie et sincère, insista le vieillard.
--Qui sollicite son pardon... ajouta Triboulet, agenouillé devant lui.
--A l'heure où j'arrive, prononça gravement le chevalier, les haines et les ressentiments s'effacent; Dieu m'attend. Maître, je meurs sans rancune contre vous.
--Et il a mérité cette parole, reprit Gerbier; car ce qui pouvait être fait pour vous sauver, je l'atteste, il l'a tenté; hélas, trop tard!
--Non, murmura sourdement Triboulet, je n'ai pas tout fait; au lieu d'élixir, c'est du poison que je devais verser dans la coupe du monstre!... Dieu m'est témoin que j'ai hésité, et ce sera mon remords éternel d'avoir causé la mort de bien des innocents, peut-être, pour ménager la vie d'un scélérat!
--Ne vous repentez point, dit Jacobus, la vie des hommes n'appartient qu'à la Providence; malheur à Caïn!
--Ce poison, balbutia Triboulet, je l'ai apporté, je l'ai sur moi... Messire, on a dû vous notifier votre peine... Elle dépasse les forces d'un martyr... C'est une offre désespérée que celle-ci; mais si vous souhaitiez d'échapper à ces tigres... au moyen de ce flacon, demain, au lieu de leur victime, ils ne trouveraient qu'un cadavre...
--Maudits sont ceux qui disposent de la vie d'autrui, mais également maudit celui qui dispose de la sienne... Fût-ce l'enfer, j'attendrai mon heure!...
«Mais c'est trop parler de moi... Maître, d'_elle_, n'avez-vous rien à me dire?
--Oh! sans doute, car elle serait près de vous, comme nous y sommes, si l'espoir de vous sauver ne la retenait au loin, à Madrid, où elle est allée chercher votre grâce.
--Elle a fait cela!... Chère et révérée dame!...
Le condamné, si calme et si ferme jusqu'alors, laissa couler de grosses larmes, puis, cet épanchement passé:
--Vous la reverrez, vous, mes derniers consolateurs, chargez-vous donc de lui transmettre mes paroles suprêmes.
--Je les lui porterai moi-même, mot pour mot, dit Gerbier.
--Eh bien, elle saura comprendre ceci: Qu'elle se rappelle les enseignements de mon père... La vie des âmes n'est pas un vain mot; et je meurs tranquille, soutenu par la foi qu'il arrivera un jour, fût-ce dans un ou plusieurs siècles, je le lui ai dit moi-même, où nos esprits se rencontreront avec plus de bonheur. S'il nous est accordé alors, par l'intuition des sympathies, de nous rappeler cette phase de notre existence passée, qu'il en reste un gage matériel.
Maître, j'ai là, passé sous mon pourpoint, un talisman confectionné par mon père, le savant alchimiste. Prenez-le, je vous prie, et remettez-le à madame Marguerite...
Le vieillard obéit. C'était un bijou de métal précieux, où deux cœurs étaient figurés enlacés dans une formule astrologique.
--Comptez sur moi, messire; cette commission sera remplie. Est-ce tout?
--Ajoutez, en lui remettant cela, que je suis mort content de savoir qu'elle m'aimait toujours, et que je serai pleuré par ses yeux.
Michel Gerbier l'avait alors serré dans ses bras, tandis que Triboulet baisait ses mains chargées de fers; puis il avait fallu s'arracher à cette étreinte, s'éloigner et laisser, pour ne plus le revoir, le martyr en compagnie du Dieu qui le soutenait.
Michel avait prévu juste, sa maîtresse, dont son récit excitait le désespoir, voulut connaître jusqu'au moindre mot, jusqu'au plus petit détail.
Elle pressa convulsivement pendant plusieurs minutes le talisman sur ses lèvres, comme si c'était encore son cher chevalier qu'elle embrassât. Puis, l'ayant à son tour posé sur son sein, elle sembla revêtir avec lui son courage, et se dressant devant son frère:
--Sire, lui dit-elle, je vous quitte, ne comptez plus me revoir dans votre Louvre.
François Ier ne répondit rien d'abord.