Part 17
--Bien, bien! Le fond de ces aimables subtilités, messire, est que je suis plus jolie que bonne.
--Au nom du ciel, madame, ne me prêtez pas des idées qui sont loin de moi!
--Eh! mon Dieu, je ne vous en veux pas!... Nous avons l'un contre l'autre des griefs, n'est-ce pas?
--Si Votre Altesse aborde ainsi les choses, elle daignera peut-être reconnaître qu'elle n'a pas montré toujours pour moi la bienveillance parfaite qu'elle manifeste pour tout le monde.
--Et si Votre Excellence veut rentrer en elle-même, là, bien sincèrement, au fond de sa conscience, elle s'apercevra peut-être qu'elle n'a pas toujours fait tout ce qui pouvait lui mériter ce sentiment de ma part...
Insensiblement, par ces feintes et ces passes, on arrivait à croiser le fer plus sérieusement. Le terrain devenait brûlant.
--Croyez-vous, messire, que si mon très honoré frère eût été ici, au lieu de subir la captivité à Madrid, bien des choses qui se sont accomplies dans ce palais depuis quelque temps auraient eu lieu?
--Je sais, madame, que votre influence sur l'esprit du roi, mon maître, est sans limites; mais je ne suis qu'un humble ministre, très responsable, et je ne me dirige pas comme je veux, mais comme je dois.
--Encore, messire, cette direction devrait-elle être conforme à la clémence bien connue, à la magnanimité de ce maître! Si rigoureusement closes que soient les cellules de la Grosse-Tour, il est arrivé à mon oreille un écho des gémissements de ceux qu'on y détient... Ces prisons ne sont-elles pas assez étroites et assez sûres, sans qu'on en aggrave le séjour par des tortures inutiles pour la garde des prisonniers?
Une intention satanique se dessina au coin des lèvres du chancelier.
--Permettez, Altesse, ces prisons sont sûres, mais pas assez pour que les captifs ne puissent recevoir, à l'occasion, de mystérieuses visites, qui déjouent la vigilance des gardiens, sinon leur fidélité.
--Rien ne prouve que cela soit, messire, et ce que je vous dis de la rigueur exercée contre quelques détenus est un fait notoire.
--Peut-être bien hier, Altesse, mais non à coup sûr aujourd'hui.
--Que voulez-vous dire?
--Ce que vous savez aussi bien sinon mieux que moi, c'est-à-dire que quelqu'un a eu assez d'empire sur madame la régente pour obtenir la suppression de ces mesures.
Duprat regardait la princesse comme s'il l'accusait d'être cette personne influente dont il parlait avec amertume; mais à sa surprise, il vit qu'elle ignorait absolument l'ordre donné le matin par la duchesse d'Angoulême, de supprimer les fers imposés à certains prisonniers de religion par la volonté du premier ministre.
L'ordre était conçu en ces termes qui n'admettaient pas de retard; il avait été apporté par un huissier de la régente, chargé d'en vérifier l'exécution immédiate et d'en venir faire son rapport à la mère du roi.
Le nouveau geôlier, bien que devant sa place au ministre, avait senti le côté critique de la situation; il avait obéi à la duchesse, qui était supérieure à son patron. Après quoi, pour se prémunir aussi contre la colère de ce patron redouté, il était accouru lui apporter le texte de l'ordre reçu et lui expliquer à quelle pression il avait cédé.
Dans l'impossibilité où il était de songer au véritable instigateur de cette démarche de la régente, le chancelier, frémissant de rage et méditant déjà quelque vindicte bien perfide, avait naturellement porté ses soupçons sur la princesse Marguerite.
En reconnaissant qu'elle ignorait même cette résolution de sa mère, il devint fort perplexe, et demeura un moment absorbé à la recherche de cette énigme.
La régente rompait-elle donc le pacte convenu? Oubliait-elle le talisman redoutable qu'il possédait, et grâce auquel elle l'avait dominé jusqu'alors?
Qui se fût douté, d'ailleurs, qu'une crainte superstitieuse avait rendu la duchesse d'Angoulême plus docile aux désirs d'un nécroman qu'aux prières de sa fille! Les prestiges opérés par le vieil alchimiste sous ses yeux exerçaient sur elle assez d'empire pour l'enhardir jusqu'à braver, pour la première fois sans doute, les menaces et les volontés d'Antoine Duprat.
Cette princesse altière, vindicative et perfide, dont les serments ne pesaient rien, et qui changeait même de religion au gré du vent politique, n'avait eu l'esprit en repos que quand la parole donnée à son sorcier avait été remplie.
La princesse Marguerite, faisant un moment abstraction du contentement intérieur que lui causait sans le vouloir le chancelier, en lui apprenant l'amélioration du sort du chevalier de Pavanes, se souvint des motifs qui lui avaient fait souhaiter cet entretien.
Elle y revint d'une façon beaucoup plus directe que cette simple observation ne paraissait l'indiquer:
--Qu'avez-vous donc, messire? Une mesure aussi peu importante est-elle capable de préoccuper à ce point un homme d'État tel que vous?
--Cette mesure est plus grave que Votre Altesse ne veut bien le croire. Quand j'ai prescrit les sévérités qu'elle supprime, c'est que je les jugeais nécessaires, et je m'étonne que madame la régente, qui a d'habitude quelque condescendance pour mes décisions, n'ait pas daigné me consulter dans le cas présent.
--Eh quoi! messire, la régente du royaume, investie de toutes les prérogatives souveraines, ne saurait-elle, de son propre mouvement, exercer la plus belle de toutes, celle de faire grâce?
--Le souverain, madame, n'a pas moralement le droit d'amnistie, quand des intérêts plus élevés que ceux de la politique, les intérêts de la religion, sont en jeu.
--Vous oubliez toujours en me parlant, que vous vous adressez à une novatrice, peu convaincue de ces grandes idées absolutistes et purement métaphysiques.
Marguerite de Valois prononça ces mots avec une bonhomie qui causa à son interlocuteur un déplaisir singulier.
--A Dieu ne plaise, fit-il aigrement, que je songe à mettre Votre Altesse en cause; nous parlions de madame la duchesse d'Angoulême.
--Et je prenais sa défense, puisqu'elle s'est montrée pour mes protégés plus indulgente que Votre Excellence... Je lui en sais d'autant plus gré qu'elle a fait cela sans que j'eusse besoin de l'en prier, et sans même m'en instruire, comme un acte spontané de sa clémence. Vous trouverez bon, n'est-il pas vrai, messire, que je lui adresse mes remerciements et mes félicitations.
Et la princesse feignit de se lever de son siège, pour aller de suite remplir ce dessein.
Duprat, le front plissé, les sourcils croisés, fit un geste pour l'engager à rester, ce qu'elle exécuta d'autant plus volontiers qu'elle n'avait pas envie de rompre ainsi la conversation.
--Que Votre Altesse ne se hâte pas, dit-il: car à ses compliments succéderaient peut-être bientôt des reproches...
--Je cesse de comprendre, messire.
--Je veux dire que l'indulgence de madame la régente cédera probablement aux remontrances qu'elle ne manquera pas de recevoir.
--Et qui donc oserait adresser à la mère du roi François Ier de telles observations, messire?
--Moi, Altesse!... répondit Antoine Duprat en soutenant de son mieux le regard superbe avec lequel la princesse le toisait.
--Vous, messire?...
--Moi, le plus humble, mais le plus dévoué serviteur de notre très honoré sire. Moi, dont le zèle est accoutumé à ne pas reculer devant les obstacles... Et quand j'aurai parlé comme je dois le faire à madame la duchesse, je suis sûr qu'elle rétablira les choses suivant mes désirs.
--Permettez-moi d'en douter; ma mère s'appelle Louise de Savoie, c'est un grand nom, dont elle comprend les obligations; dans notre famille, monsieur, on est accoutumé au commandement, mais on ne sait pas obéir.
--J'ose vous répéter, madame, que Votre Altesse se trompe, et que madame la régente reviendra sur sa décision aussitôt que je le lui demanderai.
--Il me semble, sur mon âme, entendre un sujet en pleine révolte.
--Je suis un sujet fidèle, au contraire, madame, et c'est pour cela que ma parole est écoutée...
Il suspendit une seconde le cours de sa phrase; puis, tout à coup, aussi insinuant qu'il venait de se montrer rogue:
--Une seule personne, dit-il, avait la puissance d'obtenir la grâce de ces prisonniers, l'adoucissement de leur sort, la garantie de leur existence... cette personne n'a pas voulu le comprendre...
--Messire, dit la princesse en l'écrasant de son maintien, il m'était avis que Votre Excellence ne reviendrait jamais sur ce chapitre!... Encore une fois, parlons de ma mère; est-ce vous qui oseriez lui donner des ordres?...
Comme le reptile sur lequel on marche, Duprat, blessé jusqu'au fond de son orgueil vindicatif, se redressa avec une rage désespérée:
--Madame la régente fera ce que je lui dirai de faire.
--Vous avez donc sur elle une autorité bien absolue? Vous vous croyez donc bien sûr de l'influence par laquelle vous la dominez?... Vous ne supposez donc pas que quelque circonstance puisse détruire ce lien?... Si c'est un secret, prenez garde,--la sagesse dit qu'il n'y a d'inviolables que ceux qui ne sont connus que de soi... Si c'est un crime,--Marguerite de Valois, en accentuant ces mots, s'était redressée de toute sa hauteur, imposante et magnifique comme l'incarnation de la justice céleste,--si c'est un crime, la sagesse dit encore que nul ne reste impuni.
--Votre Altesse, balbutia le chancelier, a des formes de discours impétueuses...
--Dites que j'aborde avec courage les objets les plus redoutés; dites que je plonge un regard au fond des abîmes... N'est-ce pas là qu'il faut aller chercher la vérité?... Les fantômes s'évanouissent devant celui qui a la vaillance de les poursuivre. Il en est de même de certains secrets, de certains pactes...
--Ne parliez-vous pas de votre sincérité, tout à l'heure, messire? Eh bien, je serais capable, sachez-le, de vous donner, à l'occasion, une preuve de la mienne,--s'il arrivait, ce qui ne doit pas arriver, messire, une recrudescence de persécution contre les captifs de la Grosse-Tour; moi, la sœur du roi, j'irais trouver le roi,--si loin qu'il fût!--et je lui dirais une seule parole, je prononcerais devant lui un seul nom, qui lui dessillerait les yeux et lui ferait connaître ce dévouement dont vous vous targuez.
Cette parole, ce nom, c'est tout un drame, c'est la page rouge de son règne,--elle a été tracée par vous, messire, avec du sang innocent:--souvenez-vous de SEMBLANÇAY!!!
A ce nom de la plus signalée de ses victimes, une teinte livide envahit les traits d'Antoine Duprat.
L'ombre du surintendant se montrant à lui, ne l'eût pas plongé dans une stupeur plus cruelle que ce reproche d'homicide, éclatant à son oreille par cette voix indignée.
Mais ce ne fut qu'un éclair. Satan, foudroyé, ne tarda pas à relever son front marqué du sceau infernal, et il le releva plus redoutable et plus audacieux qu'avant sa chute.
Il éclata en un rire nerveux et rauque, tel que doit être celui des damnés; la princesse elle-même en ressentit un vague effroi:
--Vous m'avez dit le nom de la victime, exclama-t-il; eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi, celui du délateur?... Prononcez plutôt une autre parole, celle que j'ai sollicitée à vos genoux, et le nom de Rainier Gentil remplacera sur la liste d'écrou des fosses du Louvre celui de Jacobus de Pavanes...
--Infâme!... s'écria la princesse; vous osez espionner et insulter la sœur de votre roi!...
Le lecteur a tout compris, sans nul doute: le monstre suspendu à la fenêtre de l'oratoire de la princesse avait reconnu dans un des deux hommes masqués admis en sa présence le traître Rainier Gentil, et avait tout dénoncé à Duprat.
Ce Rainier Gentil était Italien de naissance; il était conseiller aux enquêtes, et secrétaire du baron de Semblançay; c'était lui qui, vendant son maître, avait soustrait dans son chartrier les pièces faisant foi de son innocence, pour les donner à Antoine Duprat.
C'est à lui que font allusion ces vers où Clément Marot, dans l'élégie consacrée par ce poète à la mort de Semblançay, fait dire à cette grande victime:
En son giron jadis me nourrissait Douce fortune, et tant me chérissait... Mais cependant sa main gauche très orde Secrètement me filait une corde Qu'un de mes serfs, pour sauver sa jeunesse, A mis au col de ma blanche vieillesse.
--Mon roi, répliqua le chancelier, brisant tout faux respect,--mon roi connaît mon ardeur à le servir...
--Traître! il connaîtra votre forfait!... Vous lui avez arraché l'arrêt de mort de l'homme qu'il appelait son père!... Tremblez, il saura tout!...
Duprat fit entendre un rire strident, pareil au sifflement d'une vipère, et grimaçant une entière assurance:
--Le roi François Ier est un prince éclairé, dont on ne surprend pas aisément la religion. Il ne se rend que sur de bons motifs.
--Celui-ci n'est pas assez terrible, peut-être!...
--Le roi n'a pas condamné le surintendant sans l'entendre. Lorsque le baron de Semblançay a osé accuser la mère du roi, pour se justifier du grief de péculat, le roi lui a demandé des preuves...
--Des preuves!... répéta Marguerite avec délire.
--Le roi, poursuivit Duprat, demandera aussi des preuves à sa sœur. Mais sa sœur ne pourra les lui fournir, et les eût-elle, elle hésiterait peut-être; car ces preuves, elles ne condamnent pas seulement son ennemi le premier ministre, mais sa propre mère...
--Ah! oui, n'est-ce pas, vous vous êtes dit:--La princesse Marguerite connaît la vérité sur le procès du surintendant, elle sait que j'y ai pris la plus grosse part, mais qu'importe! elle ne pourra faire entendre à son royal frère que des accusations sans consistance, et puis elle ne voudra pas livrer sa mère pour le plaisir de perdre un ministre, et de sauver son amant.
N'est-ce pas, je lis à livre ouvert dans votre pensée, monseigneur. C'est bien cela!... Vous vous êtes tenu ce langage!...
Eh bien, j'en suis fâchée pour votre pénétration, vous vous trompez!... Pour délivrer le monde d'un monstre tel que vous, pour sauver le chevalier de Pavanes, qu'elle aime de toute sa tendresse de femme, de toute l'horreur que vous méritez, de toute la haine que vous portez à ce noble captif,--pour accomplir cela, la princesse Marguerite ne reculera devant rien!...
On eût dit une lionne courroucée, dont le chasseur téméraire a frappé le compagnon dans la saison des amours.
Elle agitait son épaisse chevelure comme une plantureuse crinière, ses yeux dardaient des regards de feu, et ses blanches mains s'agitaient en des mouvements à la fois gracieux et menaçants.
Antoine Duprat affecta de rentrer dans le calme, à mesure que son interlocutrice se montrait plus exaltée.
--Votre Altesse y réfléchira, dit-il, elle ne tentera pas une fausse démarche. Le roi ne prendra pas parti contre son premier ministre et sa mère, s'il ne lui est valablement démontré qu'ils ne sont pas victimes d'une calomnie...
Allons, Altesse, vous voyez que je suis le plus fort, le plus habile, et que mes serviteurs rendraient des points aux vôtres dans ce genre d'escarmouches...
Cette hypocrite placidité acheva d'éperonner sa colère.
--Sur mon âme, dit-elle, en lui lançant ses arguments en traits acérés par le sarcasme, à vous entendre, messire, on croirait que les honnêtes gens sont condamnés à servir de jouet aux autres, et que la cause juste inspire moins bien ses soutiens que la mauvaise!... Vous vous abusez, je vous jure! Quand on sait à quels adversaires on s'attaque, on se prémunit en conséquence. Pensez-vous donc que je n'aie pas songé à ces subterfuges, à ces subtilités sur lesquelles vous vous êtes fié?...
«Parce que ces témoignages écrits sont détenus par vous, me croyez-vous donc désarmée? Me jugez-vous donc si imprudente que j'eusse été vous faire connaître mes découvertes et mes desseins, pour le plaisir de vous braver et de vous dire mes projets?...
«Allons, messire, vous êtes trop bon diplomate pour supposer tant d'inconséquence à une femme de la cour, à une femme amoureuse!...
«Il est plus d'un moyen de convaincre le roi. Vous êtes maître des témoins muets du forfait qui crée une alliance odieuse entre la régente et vous; mais s'il existe un témoin vivant, un troisième complice...
«Si, garanti par moi, ce complice repentant, et moins coupable que les autres, d'ailleurs, confesse et déclare au roi la trame à laquelle il prit part, le roi hésitera-t-il encore?...»
Le chancelier poussa de nouveau son rire d'aspic.
--Malheureusement pour tant d'habileté, dit-il, ce complice, ce témoin ne fera pas cette confession.
--Et qui l'en empêchera?... Cet homme est à moi!
--Cet homme n'est à personne, madame, il appartient à la loi.
--Que prétendez-vous dire?
--Je veux dire qu'un homme a été arrêté, il y a quelques jours, comme il sortait furtivement, à l'abri de la nuit, du palais du Louvre...
--Vous avez osé!... s'écria la princesse, pâle d'indignation.
Duprat poursuivit imperturbablement en aiguisant à son tour chaque syllabe:
--Cet homme était recherché pour crime de concussion dans des fonctions publiques... A l'heure que voici, on le juge devant le tribunal qui a condamné le surintendant Semblançay à mort, pour un motif absolument pareil... Il est vraisemblable que les magistrats qui ont si bien compris leur devoir une première fois, n'y failliront pas aujourd'hui.
--Savez-vous que c'est véritablement infâme, de rendre la justice, qui est religion et chose sacrée, complice de tant d'abominations?...
--Et alors, reprit le chancelier avec son calme sardonique, Votre Altesse comprend le surplus: ce délateur mort, plus d'indiscrétions possibles, plus de témoin importun.
--Ah! c'en est trop! je devancerai vos coups, je préviendrai cet arrêt d'iniquité... Ou plutôt, je m'égare, il est impossible que le parlement laisse deux fois surprendre sa conscience; il refusera le service odieux qu'on ose réclamer de lui...
--Écoutez, interrompit Duprat.
Il alla à la fenêtre donnant sur le quai et l'ouvrit.
Un crieur public s'était arrêté en face, et sa voix monta jusqu'à la princesse:
«Arrêt du parlement, qui condamne maître Rainier Gentil, conseiller aux enquêtes, à être pendu au gibet de Montfaucon, pour crime avéré de péculat dans des fonctions publiques, et ordonne que l'exécution aura lieu dans les vingt-quatre heures, à la diligence de M. le procureur au Châtelet.»
Marguerite de Valois se soutint au dossier d'un fauteuil: ses jambes fléchissaient sous elle.
--A présent, madame, demanda le chancelier, conviendrez-vous que je l'emporte?... Eh bien, fit-il en se rapprochant avec une ardeur involontaire, et en modérant les inflexions de sa voix, il ne tient qu'à vous que tout ceci soit un rêve, que le conseiller Gentil vive, et que le captif des fosses du Louvre soit mis en liberté.
A cette nouvelle et outrageante proposition, toutes ses forces lui revinrent, et de son geste impérieux montrant la porte à ce tentateur exécré:
--Sortez! lui dit-elle.
XXI
LE PHILTRE DE L'ALCHIMISTE.
En des temps comme ceux-là, dans un pays gouverné par des mains telles que celles de Louise de Savoie et d'Antoine Duprat, la justice n'a pas un bandeau, mais un voile pour se cacher la face; ce n'est pas une balance, c'est une hache qu'elle tient.
Le conseiller Gentil, cet Italien infâme qui avait secondé le crime de la régente et du chancelier, méritait la mort, à coup sûr, et c'était un acte providentiel qu'il la reçût de l'homme auquel il avait sacrifié son loyal maître. Mais son arrêt, tel qu'il fut rendu, n'était pas moins inique, car il reposait sur des griefs imaginaires, et non sur son forfait trop réel.
Duprat n'avait garde, en effet, de mettre l'accusation sue ce terrain; il lui importait à tout prix d'étouffer le mystère de l'affaire de Semblançay.
Quelques années auparavant, nous l'avons dit plus haut, soupçonnant Jean Poncher, général des finances, seigneur de Chainfreau, secrétaire du roi, ancien argentier de Charles VIII et de Louis XII, d'être sur la voie de la vérité, il s'était hâté de se défaire de lui, sans s'inquiéter de son rang ni de ses titres, par un de ces mêmes arrêts d'un tribunal servile.
Jean Poncher, innocent et intègre, avait été pendu, sous prétexte de péculat, comme le surintendant Semblançay, et aujourd'hui, Rainier Gentil, seul coupable dans cette trame ténébreuse, et le seul qui pût relever la vérité, subissait la même peine.
C'était donc la troisième tête qui tombait pour assurer le repos des deux instigateurs, des deux seuls personnages qui eussent profité de la dilapidation des fonds de l'armée, la régente et le premier ministre.
Il eût fallu en immoler cent autres, cent autres eussent péri: quand on est entré dans cette voie, on ne s'arrête plus.
Rainier Gentil était d'ailleurs loin de jouir de la même estime que le baron de Semblançay et que Jean Poncher; son supplice ne souleva pas les mêmes réprobations que le leur. Son innocence fut peu discutée par l'opinion, qui s'étonna tout au plus, tant on l'avait accoutumée à ces formes judiciaires, de la promptitude et de la discrétion avec laquelle son procès avait été conduit.
Évidemment, tout s'était passé de façon qu'il ne pût ni se défendre ni tenter la révélation de ce qu'il savait touchant ses deux puissants complices. Le chancelier assistait à la séance, près du président, et dès que l'accusé essayait de prendre la parole, on lui imposait silence sous menaces de le mener à la salle de la question, et de le juger en son absence.
La cour, subissant d'ailleurs l'influence du chancelier, affecta de ne pas s'émouvoir de l'exécution; on s'en occupa un jour à peine au Louvre, comme d'un acte de bonne justice.
La régente, qui en profitait pour sa sécurité propre, en manifesta elle-même un contentement qui acheva d'imposer aux courtisans l'attitude qu'on attendait d'eux.
Il survint enfin une circonstance qui ne permit plus d'y songer, sous peine de se mettre en opposition flagrante avec le vent du pouvoir: la princesse Marguerite fit distribuer des invitations pour une petite fête intime.
Les plaisirs bruyants, tels que la danse et le jeu, devaient en être exclus, mais on y retrouverait les amusements moraux, les exercices intelligents et gracieux qui naguère signalaient ces réunions chez la dixième muse, ainsi que les poètes la qualifiaient.
Cette nouvelle causa d'abord une grande surprise. Depuis la mort de la reine Claudine, celle du duc d'Alençon et la captivité du roi, il ne s'était tenu au Louvre d'autres assemblées que les audiences glaciales et attristées de la régente.
Tout l'intérêt fut pour ce signe de renaissance, on se confondit pour y trouver mille prétextes plus ou moins plausibles, et, en fin de compte, les invités se préparèrent à s'y rendre, en tenant fort peu de cas des idées de la régente sur la modération nécessaire dans le costume.
Bref, il y avait si longtemps qu'on ne s'était trouvé en demeure de se parer, que les cavaliers et les dames déployèrent un luxe qui rappelait de loin les folies du camp du Drap-d'or.
La fête ainsi improvisée eut donc le sort heureux des plaisirs que l'on n'a pas prévus, et dont pour cela on profite bien mieux que de ceux dont on escompte d'avance les jouissances.
L'appartement de la princesse, situé, comme on sait, dans l'aile méridionale du palais, avait vue également sur la rivière et sur la cour, et sur les jardins intérieurs.
A l'exception de l'oratoire donnant de ce dernier côté et relégué dans la partie la plus retirée du logement, toutes les fenêtres se montrèrent éclairées à la fois; si bien que de l'autre côté de la Seine, les habitants du faubourg Saint-Germain durent se demander avec surprise d'où venait ce réveil, et quelle fête non prévue par le calendrier se célébrait là-bas.
Il y eut musique vocale et instrumentale, lecture de poésies, exercice devenu fort rare depuis la persécution des lettrés.