Part 15
--Une funeste époque, maître, interrompit Marguerite de Valois.
--Funeste pour la France, Altesse, et plus encore pour l'honneur de votre mère...
C'était donc en 1522; nos troupes, sous la conduite de messire Lautrec, luttaient avec de grands efforts contre celles de l'empereur, qui nous disputait le duché de Milan. La partie française de l'armée supportait héroïquement les misères, les privations; elle ne recevait ni solde, ni habillements, ni vivres, et cependant elle tenait bon. Mais dans les rangs se trouvaient dix mille Suisses, recrutés par le général en chef; non sans de grandes peines, et par l'appât de séduisantes promesses. Ceux-ci murmuraient et menaçaient.
Messire Lautrec ne pouvait que les payer de paroles; il attendait de France quatre cent mille ducats, que les lettres formelles du roi lui avaient annoncés. Mais cet argent n'arrivait pas, et l'insubordination gagnait dans les compagnies suisses, dont le concours nous était indispensable.
Notre armée était établie en face de Milan, dans le parc du vieux château de la Bicoque. Les impériaux désiraient la bataille, que, grâce à notre position, nous pouvions ajourner. C'était l'avis des chefs; mais les Suisses, exaspérés de servir sans être payés, demandèrent à grands cris leur solde ou le combat. Il fallut se résoudre à ce dernier parti, pour prévenir leur désertion. A peine leur a-t-on paru y consentir, que, sans attendre les précautions de la plus vulgaire stratégie, ils se précipitent contre les portes de Milan, se flattant que le succès va les leur ouvrir, et que le pillage va les indemniser de l'arriéré qui leur est dû.
Mais le canon les enlève par files et la mousqueterie les décime. De leurs piques ils mesurent en vain la hauteur des murailles: ils n'ont aucun moyen de les escalader. Découragés, démoralisés alors autant qu'ils étaient hardis tout à l'heure, ils abandonnent le champ de bataille. Vainement les généraux courent au-devant d'eux, leur barrent la route, tâchent de les ramener au combat, leur montrent le succès de la gendarmerie qui venait de forcer la chaussée, et qui, prenant les ennemis à dos, les mettaient en désordre. Ils n'écoutent rien, plient bagage avec un silence farouche, et prennent le chemin de Monza, pour regagner leur foyers.
Messire Lautrec essaya, sans plus de bonheur, de les retenir; il n'en obtint que cette réponse invariable, devenue un proverbe qui se perpétuera sans doute: «Pas d'argent, pas de Suisses.» Leur présence aurait soutenu nos compatriotes dans la péninsule; leur défection fut le signal obligé de leur retraite.
Je ne rappellerai pas la désolation du roi à cette nouvelle, Votre Altesse en fut témoin. Il avait juré de ne plus voir de sa vie messire Lautrec, et ne revint sur cette résolution que pressé par les instances de madame la comtesse de Châteaubriand, sa sœur. Consterné de la froideur de Sa Majesté, Lautrec insista pour connaître la cause d'une disgrâce qu'il savait imméritée. Une explication fut forcément amenée, et le roi apprit avec stupeur que les quatre cent mille ducats qu'il croyait avoir été envoyés au général ne lui étaient pas parvenus.
Il manda aussitôt le baron de Semblançay, son surintendant du trésor, l'homme du royaume en qui il avait le plus de confiance et qu'il se plaisait dans son affection à appeler _son père_. Ce qui fut dit dans cette explication est jusqu'ici demeuré impénétrable. Mais ce que chacun sait, c'est que Sa Majesté donna sur-le-champ des commissaires au baron de Semblançay.
Le chancelier Antoine Duprat[9] fut chargé de lui désigner des juges, devant lesquels il comparut sous l'accusation de péculat et de faux, et qui le condamnèrent à la peine du gibet... Je me tais sur les détails de cette exécution, Votre Altesse a pu les connaître. Le malheureux surintendant protesta de son innocence jusque sur l'échafaud, où il attendit longtemps sa grâce qui n'arriva pas.
[9] C'est à l'occasion de cette odieuse affaire, que l'évêque de Metz appelle, dans ses écrits, Duprat «le plus méchant des hommes».
Puis, comme ce n'était pas assez d'un tel forfait, ou plutôt comme les coupables craignaient la vigilance et la probité du général des finances, messire Jean Poncher, ami et serviteur du surintendant, vous avez vu messire Jean Poncher poursuivi à son tour. On le croyait sur la voie de la vérité, il prenait le parti du surintendant, on le condamna comme lui, et on l'attacha au même gibet.
Ici le vieillard fit une pose. Chacun de ses auditeurs connaissait, en effet, ces événements; mais l'accent dont il les racontait excitait leur attention, car il présageait une conclusion importante.
Pour nous, nous n'appuierons pas davantage sur ce simple exposé, nécessaire à l'intelligence de notre récit. Nous nous bornerons à rappeler que, malgré l'ignorance où le public était encore du nœud de cette intrigue, chacun tenait pour constante l'innocence de Semblançay et de Jean Poncher, ainsi que le prouve ce huitain, que lui consacra Clément Marot, le poète de Marguerite de Valois:
Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait A Montfaucon Semblançay l'âme rendre, A votre avis, lequel des deux tenait Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,
Maillard semblait l'homme que mort va prendre, Et Semblançay fut si ferme vieillard, Que l'on cuidait pour vrai qu'il menât pendre A Montfaucon le lieutenant Maillard.
Les Parisiens, qui s'étaient portés en foule sur le passage du cortège, ne pouvaient croire que l'exécution eût lieu. Ils se rappelaient la grâce accordée naguère, sur l'échafaud, au comte de Saint-Vallier, et s'attendaient à saluer aussi celle du surintendant. Celui-ci marchait comme un héros des temps antiques; on vit peu de condamnés montrer cette dignité et cette présence d'esprit. Mais sa mort importait à deux trop grands personnages, pour que sa grâce fût possible.
Lors donc qu'après cette longue attente au pied de l'échelle l'exécuteur lui annonça qu'il ne devait plus compter sur son pardon, et qu'il fallait mourir, il accueillit cet arrêt sans trembler; seulement, une amertume profonde se peignit sur son visage.
«Je reconnais enfin, dit-il, la différence qu'il y a entre servir Dieu et servir les rois. Si j'avais autant travaillé pour mon salut que pour le bien de l'État, je ne me verrais pas réduit à l'affreuse extrémité où me voici... J'ai mérité la mort, car j'ai plus servi aux hommes qu'à Dieu[10]!»
[10] Jean Bouchet, _Annales d'Aquitaine_, IVe partie.
--Il me reste, reprit Jean de Pavanes, à vous instruire de ce que j'ai découvert aujourd'hui, par la confidence un peu forcée de madame la duchesse d'Angoulême.
La voix publique avait raison en s'élevant contre la procédure dirigée par le grand chancelier Antoine Duprat, en s'intéressant hautement à l'accusé, en attendant comme lui un acte de clémence royale qui, hélas! n'est pas venu, car deux personnes obsédaient le roi pour empêcher qu'il ne cédât à sa générosité instinctive.
Ces personnes, les nommerai-je? c'étaient celles qui avaient fait décréter le surintendant d'accusation, l'avaient noirci aux yeux de Sa Majesté, avaient intercepté toutes ses lettres, ses suppliques, et surtout ses explications. Ces grands coupables, madame la régente et le chancelier, en un mot, connaissaient cependant bien l'innocence du baron de Semblançay, car les quatre cent mille ducats qu'on lui reprochait d'avoir dérobés, c'étaient eux qui les avaient reçus...
--Que dites-vous, maître? s'écria Marguerite de Valois, effrayée de cette affirmation, qui éclatait comme un trait de lumière dans une des plus ténébreuses intrigues du règne de son frère.
--La vérité, Altesse, car ce que je vous rapporte, je le tiens de la bouche même de madame la duchesse...
--Ainsi, le surintendant Semblançay?...
--Le surintendant est mort victime d'une infernale machination; c'est là le pacte qui unit madame la régente au chancelier. Écoutez, d'ailleurs, ses détails qui lèveront tous vos doutes.
Le surintendant avait réuni la somme et se disposait à l'envoyer à messire Lautrec, lorsque le chancelier, remplissant le rôle de tentateur, fit luire aux yeux de madame la régente, dont on connaît malheureusement le faible pour les grosses sommes, la possibilité d'arrêter celle-ci au passage. En caressant l'amour de sa complice pour l'argent, messire Antoine Duprat servait leurs rancunes communes contre madame de Châteaubriand et le général son frère, en privant celui-ci d'un subside indispensable.
Madame la duchesse d'Angoulême se rendit en conséquence auprès du baron de Semblançay, et là, par prières, par menaces surtout, au nom de son royal fils, elle lui extorqua la somme.
Lorsque le roi, à la suite de ses explications avec le général Lautrec, fit comparaître le surintendant, celui-ci déclara sans hésiter ce qu'il avait cru devoir faire, connaissant l'autorité laissée par le roi à sa mère. Sa Majesté alla trouver madame la duchesse, lui reprochant avec amertume la perte de son duché de Milan, et l'accablant de reproches pour une félonie sans exemple de la part d'une mère d'un roi.
Mais alors la duchesse nia le fait sans vergogne, et accusa le surintendant de calomnie.
On appela celui-ci une seconde fois; confondu d'abord par la hardiesse et la duplicité de la mère de son souverain, il finit par retrouver sa présence d'esprit, et offrit d'apporter les preuves de son innocence, c'est-à-dire les ordres et les quittances écrits et signés de la main même de madame la duchesse d'Angoulême.
L'embarras du monarque devenait extrême entre les affirmations de son ministre et les dénégations de sa mère. Ce fut celle-ci qui trancha la question. «Eh bien! s'écria-t-elle, rien n'est plus aisé que de vous assurer qui dit vrai ou qui a menti. Puisque messire le surintendant prétend posséder ces pièces, qu'il les montre.»
Rien qu'à la manière dont elle prononça ces mots, le baron de Semblançay se sentit enlacé dans un piège. Cependant, comme il avait classé ces pièces importantes dans son chartrier, il courut les chercher... Hélas! elles avaient disparu, un misérable était venu en aide au chancelier et à la duchesse, et les avait soustraites.
Le monde s'écroulait autour de l'infortuné surintendant. De cette heure, il ne conserva plus d'espoir. Il tendit la tête au coup qui devait l'abattre sur l'échafaud de Montfaucon, après une procédure sans bonne foi, où les juges avaient promis sa mort avant de monter sur leurs sièges.
Voilà, Altesse, ce que vous avez voulu savoir: telle est l'alliance basée sur le sang innocent qui relie le chancelier à madame la duchesse régente. Les armes qui font la puissance de messire Duprat, ce sont ces ordres et ces quittances, qu'il détient par devers lui, et qu'il n'aurait qu'à envoyer au roi pour amener une rupture éclatante entre le fils et la mère, et faire supprimer à celle-ci les hautes prérogatives dont elle est investie. Le roi est trop bon gentilhomme, trop amoureux de sa gloire, pour laisser son pouvoir entre les mains qui ont fait couler le sang du juste, et amené le plus cruel revers de nos armées.
Quand au fourbe qui a tissé les fils de cette intrigue, il a manœuvré de telle sorte que rien ne peut établir sa complicité, et qu'il semble n'avoir figuré au procès que comme un magistrat investi, sans l'avoir cherchée, de la confiance de son maître et du soin d'assurer la vindicte des rois.
Le vieillard s'arrêta laissant ses trois auditeurs méditer quelque temps en silence ses révélations.
Mademoiselle de Tournon, non plus que Michel Gerbier, n'osaient exprimer leurs sentiments; ce fut la princesse qui prit la première la parole:
--Certes, dit-elle, c'est là une trame infernale et bien conduite. Il m'est cruel d'avoir à reconnaître tant de duplicité chez ma propre mère. Mais le ciel, en nous permettant de descendre dans cet abîme de noirceurs, nous a livré un secret dont il nous laissera sans doute tirer avantage. Maître, vous n'avez encore rempli que la moitié de votre œuvre; pour que nous soyons maîtres du chancelier, comme il est maître de la régente, il faut que vous sachiez le nom du misérable qui vola les quittances dans le chartrier du surintendant; il y a plus, il faut que vous m'ameniez cet homme et que je m'assure de lui.
«Quand une fois on est entré dans la voie de Judas, il n'y a pas de raison pour qu'on s'y arrête. Cet homme a vendu son bon maître au chancelier, cet homme me vendra certainement le chancelier. Il ne s'agit que d'y mettre le prix.
«Les quittances signées de ma mère ne peuvent perdre que ma mère; mais ce serviteur déloyal, agent du chancelier, peut perdre le chancelier.
«Allez donc, maître: s'il faut de l'or, Michel Gerbier vous donnera tout celui de mon épargne; si ce n'est assez, je mets tous mes joyaux à votre discrétion; cherchez, fouillez, payez, mais, sur votre salut, ne revenez ici que pour m'amener cet homme!...»
--Notre sire Dieu m'inspirera, et je reviendrai bientôt, je l'espère!
--Soyez-vous exaucé! Songez que je vous attends!...
--Oui, madame, je songerai que mon fils souffre!...
XVIII
L'ENVOUTEMENT.
Malgré sa promesse, la semaine touchait à sa fin, le vieux Jean de Pavanes n'avait pas reparu.
Marguerite l'attendait dans une morne anxiété, car chacun de ces jours qui s'écoulait en vain aggravait la situation misérable du prisonnier de la Grosse-Tour, et avivait le ressentiment de Duprat.
Ses gens, rendus incorruptibles à force d'argent et de menaces, gardaient les prisons du Louvre avec l'âpre férocité de véritables Cerbères. Les tentatives faites auprès d'eux pour procurer quelque allégement à la position rigoureuse du chevalier de Pavanes avaient amené un résultat contraire et rendu ses chaînes plus pesantes.
Après l'avoir privé de sa liberté, on ne se contentait plus de le tenir sous la menace d'un arrêt qui ne pouvait être que terrible, on s'en prenait à sa conscience.
Par un raffinement digne de l'infâme chancelier Duprat, chaque jour, un moine, ce même frère Roma, si ingénieux dans l'invention des supplices, descendait dans sa cellule, et abusant de l'état où le réduisaient ses fers, s'installait en face de lui, lui lisait un chapitre de l'Évangile, et le texte de l'arrêt rendu sur l'ordre de Duprat par la Sorbonne contre les doctrines de Luther.
Un sermon plein de menaces et de tempêtes suivait ces lectures, et la séance se terminait par la mise en demeure, signifiée au captif, d'abjurer les doctrines de la réforme.
On voit que, si Antoine Duprat n'était pas encore venu à bout de créer officiellement l'inquisition, il n'en appliquait pas moins avec assez de talent les principes et les pratiques.
A ces persécutions, à ces attaques contre sa foi, l'héroïque jeune homme opposait un silence impassible. Tant que durait la lecture ou le sermon, il fermait les yeux et semblait ne rien entendre.
Puis, lorsque dom Roma le sommait d'abjurer, se soulevant sur son banc de bois, le front haut, le regard illuminé, il entonnait d'une voix sonore et vibrante, la traduction en vers qu'il avait faite du cantique des Machabées et de l'histoire de Daniel, jeté dans la fosse aux bêtes féroces.
Son chant retentissant s'en allait, répercuté par l'écho, jusqu'au fond de chaque cellule, et les autres prisonniers, animés par ce souffle plein de foi, s'associaient à lui, s'unissant en chœur, et transformant ces lieux de malédiction en un temple consacré à la louange du ciel.
Et le moine s'en retournait, plus haineux, plus fanatique qu'il n'était venu.
Alors aussi, en récompense de sa misère et de son courage, le ciel venait à l'aide du captif. Souvent, la nuit, entre les deux rondes des geôliers, la porte de pierre tournait sur son pivot, et l'ange de l'amour, le séraphin de l'espoir, effaçait d'un baiser le souvenir des persécutions passées, allégeait d'un mot le poids des chaînes, et versait dans cette âme raffermie le baume de sa tendresse.
Sublimité de l'amour! Marguerite désolée, navrée, trouvait moyen de porter la joie et la consolation à son amant persécuté!
Pour elle, le reste du temps n'était que souffrance. Elle se sentait circonvenue par les persécutions de ses ennemis; un espionnage incessant, revêtant toutes les formes, recourant à tous les subterfuges, entourait ses pas. Quoi qu'elle entreprît, où qu'elle allât, elle reconnaissait la trace ou l'œil de Duprat et du bouffon.
L'odieux despote gagnait chaque jour en importance; il empiétait effrontément sur les attributions de la régente, et cette altière et vindicative princesse affectait de ne pas voir ces usurpations.
Sa conscience avait suivi le chemin de son autorité; elle se montrait raffermie dans la religion romaine, tout écrit novateur avait disparu de chez elle; elle témoignait une déférence extrême pour le grand-pénitencier Loys Chantereau, pour Robert de Lenoncourt, son chapelain, et pour messire Cagny, premier aumônier du roi, tous séides de Duprat et de la Sorbonne.
De telles accointances ne présageaient rien de bon pour les réformistes.
Marguerite, qui le comprenait et qui avait renoncé à toute tentative sur l'esprit de sa mère, redoublait de pressentiments funestes. Que faire? Comment heurter de front le ministre omnipotent? La sœur du roi était au-dessus de ses atteintes, sans doute; mais l'amante de Jacobus de Pavanes pouvait-elle ne pas trembler pour les jours de son ami devant l'homme qui avait fait assassiner juridiquement Semblançay et tant d'autres!
Ainsi donc, une chaîne sanglante rivait la régente au chancelier; mais il eût fallu peu connaître le caractère altier, implacable de cette princesse, pour ne pas comprendre que, sous les concessions qu'elle faisait une à une, son redoutable complice couvait une sourde vengeance.
Pour se récupérer de l'influence de la comtesse de Châteaubriand et de Lautrec sur l'esprit du roi, la régente n'avait pas hésité un instant à sacrifier notre armée et notre territoire italien. Opiniâtre en ses desseins, elle nourrissait habilement celui de faire détrôner la comtesse dans les faveurs royales par cette petite d'Heilly, sa créature et sa fille d'adoption.
Elle avait immolé notre gloire séculaire à sa haine contre le connétable de Bourbon, en réduisant par ses injustices et ses vexations ce vaillant homme à offrir son épée à l'ennemi de la France. Patrie, honneur, dignité, conscience, elle ne tenait compte de rien quand il s'agissait d'assouvir son ambition ou de satisfaire ses passions perverses.
Était-il présumable qu'elle épargnât longtemps l'homme qui lui faisait maintenant obstacle?
A travers ses palinodies de religion, une chose n'avait pas changé chez elle: c'étaient ses idées superstitieuses, son faible pour les œuvres de cabale. La science réelle de son nouveau docteur et l'adresse qu'il avait déployée dans ces dernières circonstances, lui avaient assuré la confiance qu'elle avait retirée au trop consciencieux Corneille Agrippa, l'un des hommes les plus éclairés de son temps.
Ce jour-là, elle avait mandé l'alchimiste pour connaître l'état de son opération capitale; car il lui avait, à leur dernière entrevue, promis de frapper un grand coup.
C'était à l'entrée de la nuit.
On l'introduisit discrètement dans son oratoire où elle ne se faisait aucun scrupule de se livrer également à ses dévotions et à ses projets homicides.
Une lampe éclairait les lambris tapissés de cuirs frappés, au reflet mat, comme il convenait ici.
Le grand Christ, que nous connaissons, étendait toujours ses bras au-dessus d'un prie-Dieu d'ébène, aux moelleux coussins de velours.
Un livre d'Heures reposait entre deux cierges éteints.
De grands rideaux de damas lampassé retombaient devant la double ogive de la croisée, pour intercepter toute communication avec le dehors.
Jean de Pavanes était couvert d'un manteau, sous lequel il portait un objet précieux et fragile, à en juger par les précautions de sa marche.
Était-il consciencieux lui-même dans ses pratiques cabalistiques; avait-il la foi qu'il prétendait imposer aux autres? C'est une question applicable aussi bien à tous ses confrères du moyen-âge, nous n'hésitons pas à la résoudre dans le sens affirmatif.
L'alchimie et l'astrologie faisaient alors partie inséparable de la médecine, de même que les métaux formaient la base de la médication. Il est vraisemblable que les découvertes très réelles que les physiciens retiraient des amalgames de leurs creusets, leur inspiraient créance dans les effets de leurs pratiques métaphysiques, et que, dans le désordre plein de mysticisme où flottaient encore les idées, à travers ce monde surnaturel dont la théologie faisait articles de religion, ces savants, étonnés eux-mêmes de leurs trouvailles, étaient les premiers trompés par leurs œuvres.
Cela ne pouvait les empêcher d'user de ruse pour consolider la confiance qu'on mettait en eux. De même que les docteurs en religion se servaient sans scrupule de ce qu'ils appelaient des ruses pieuses, pour accréditer de faux miracles, destinés à faire croire à ceux qu'ils tenaient pour vrais, de même, les docteurs en alchimie ne méprisaient pas des auxiliaires, comme les indications qui avaient mis le vieux de Pavanes sur la voie des intrigues de la régente et du chancelier.
--Vous apportez l'œuvre!... s'écria la mère de François Ier, en s'élançant avec joie au-devant du vieillard.
Et sans lui laisser le temps de répondre, elle écarta son manteau.
--L'objet est là, madame; nous allons procéder aux premières incantations.
Il déposa sur une table un coffret de bois de chêne, dont les faces et le couvercle portaient, sculptées, diverses figures fantastiques.
Puis il alluma gravement les cierges du prie-Dieu, colla sur chacun d'eux un nombre impair de petites médailles de plomb, et ouvrit le livre d'Heures à l'office des morts.
La duchesse suivait avec avidité tous ses mouvements; elle se sentait gagnée par sa gravité et son air solennel.
Ces préliminaires achevés, il revint au coffret, dont il tira une figurine de cire, suffisamment modelée pour qu'on reconnût un homme vêtu d'une simarre, le mortier en tête, et ayant une intention de ressemblance avec le chancelier.
--Enfin! murmura la régente, nous le tenons!...
Il y avait du rauquement du tigre dans le ton guttural dont elle prononça ces mots.
--J'ai eu soin, dit l'alchimiste, de placer le linge imbibé de son sang à la place du cœur, afin que l'image fût entièrement assimilée à l'original. Cependant, une formalité serait nécessaire, vous ne l'ignorez pas, Altesse. Quoique ce sang soit celui d'un homme baptisé, il est d'usage que les simulacres reçoivent eux-mêmes le baptême et avec lui les noms de la personne qu'ils représentent. De très honnêtes ecclésiastiques ne refusent pas leurs services, en ces circonstances.
Votre Altesse, craignant que les noms qu'il s'agit de donner à cette image n'éveillent l'attention et ne provoquent la traîtrise, n'a pas voulu que je recoure à cette mesure; que résout-elle présentement?
--Ne savez-vous pas, maître, que le baptême est valable, venant de toute personne qui l'a reçu elle-même?
--Que prétend Votre Altesse?
--Voici de l'eau bénite, dit-elle en montrant la coupe suspendue au-dessous du crucifix; voici une image sainte; ceci est un oratoire consacré comme une chapelle; nous sommes chrétiens l'un et l'autre. Prenez cette eau, et baptisez la figurine, je vais répondre pour elle.
L'alchimiste lui-même sentit comme un frisson de remords lui traverser les reins à cette proposition sacrilège.
--Hésiteriez-vous?... demanda l'implacable duchesse; croyez-vous que ce ne soit pas œuvre pieuse et méritoire de perdre cet homme?...
--Œuvre sainte et juste!... Oui, sur mon âme!... C'est écraser le serpent, renvoyer Satanas à la géhenne!...
Exalté alors par sa haine et par l'horreur de cette cérémonie démoniaque, il détacha la coupe, et la tenant suspendue sur la statuette:
--Toi qui as du sang humain dans le cœur, qui es-tu? prononça-t-il.
--Antoine Duprat, ministre, chancelier de France, répondit la régente, les lèvres agitées par la haine, en laissant passer ces titres.