Les Mystères du Louvre

Part 12

Chapter 123,833 wordsPublic domain

Le vieillard ne cessait pas, de son œil pénétrant, d'observer la visiteuse, mais il ne surprit dans son attitude aucune des marques d'émotion que cette fantasmagorie causait sur ses clients ordinaires. Ou c'était une femme supérieure, ou le motif de sa démarche était si sérieux qu'il dominait en elle toute autre idée.

Il lui fit signe de s'asseoir sur le siège le plus convenable, et prit place en même temps en face d'elle, près de la table où brûlait la lampe.

--Que souhaitez-vous de moi, madame? demanda-t-il en fixant toujours son œil perçant, qui allait chercher sa pensée sous le masque dont elle cachait ses traits.

--Maître, je veux connaître ma destinée et celle d'un être dont l'existence m'est plus chère que la mienne.

--C'est un horoscope, prononça lentement l'alchimiste.

Et, là-dessus, il alla écarter le coin de l'une des tentures qui retombaient sur les fenêtres, et par l'embrasure, il regarda le ciel.

Quelques rares étoiles y scintillaient, à des espaces fort lointains les uns des autres.

--La nuit est peu propice, murmura-t-il.

Cependant il s'arma d'une lunette, à l'aide de laquelle il parcourut longtemps avec soin l'espace supérieur.

La jeune femme le suivait anxieusement du regard, dans un silence respectueux.

--J'aperçois votre étoile, fit-il au bout d'un quart d'heure.

--Parlez, parlez, maître!

Et, si brave qu'elle se fût montrée jusqu'alors, gagnée par l'influence du lieu, par les aromes subtils qu'on y respirait, par l'attirail du nécroman, par son accent bref et convaincu surtout, elle sentit son cœur battre, et retint sa respiration pour ne rien perdre des mots hachés qui lui échappaient.

--Ce n'est pas un astre ordinaire... il jette des feux singuliers... on dirait des diamants pétris de sang, de larmes et d'or... Mais est-ce bien votre étoile?... Oui, je n'en peux douter; elle scintille au centre des signes du zodiaque qui présidèrent à votre naissance...

Il se tut un moment; son attention paraissait redoubler.

--Non, non! murmura-t-il avec force, ce n'est pas naturel... Il existe là une erreur de ma science ou un prodige impénétrable à mon esprit... Essayons si les calculs nous en donneront la solution...

Laissant retomber la tenture, il revint à sa table, déposa sa lunette auprès de lui, saisit une plume, et commença à couvrir une large feuille de papier de figures algébriques, de dessins bizarres et de pyramides de chiffres.

--A coup sûr, dit-il, en marquant d'une pause chaque membre de phrase, vous êtes appelée, madame, à de hautes destinées... Les existences communes n'ont pas de ces combinaisons merveilleuses... Que voulez-vous que je vous annonce?... Souveraine?... Un trône?... Oui, c'est bien un trône?...

Et comme il porta sur elle son regard inspiré, il la vit plus triste que quand elle était entrée, inclinant la tête et soupirant:

--Hélas!... ce trône, je ne l'ai pas souhaité!...

Elle pensait sans doute à la couronne d'impératrice que sa mère prétendait lui mettre au front, comme celle du martyre.

Les vues de l'empereur sur sa personne lui avaient été communiquées naguère une première fois; une répulsion instinctive les lui avait fait repousser; elle avait peur de ce conquérant sans miséricorde et sans foi, et sa conduite présente vis-à-vis de François Ier achevait de le lui rendre odieux.

Il lui fallait cependant souhaiter, dans le double intérêt qui occupait sa vie, le retour de son frère et le salut de son amant, que ce dessein réussît.

Habitué à pénétrer les ambitions humaines, Gaspard Cinchi vit bien, à la douloureuse indifférence de sa cliente, qu'elle était en effet d'une essence peu commune. Il lui promettait le diadème, et ce présage ne faisait qu'assombrir son front.

L'horoscope était vrai, peut-être, mais si cette jeune femme était réservée à un trône, ce n'était pas à celui d'Espagne et d'Occident, ainsi qu'elle devait le croire en cette circonstance.

--Vous suivez mes paroles, n'est-ce pas, madame? dit le nécroman; je lis dans votre avenir que vous serez reine.

--Certes, j'entends bien, mon père; vous me parlez de ma fortune comme si c'était cela qui m'amène...

--De quoi souhaitez-vous donc que je vous entretienne?...

--Hélas! de peu de chose, de mon cœur...

Il y avait presque un sanglot dans ces quelques paroles.

Le vieillard en tressaillit; un visage bien affligé se dérobait donc sous ce masque noir!

Il recommença diverses supputations, les renouvela, les vérifia, et leurs résultats étaient sans doute étranges, comme les conjonctures de l'étoile de cette femme, car, à chaque combinaison, il lui échappait des interjections pleines de surprise.

--Pauvre femme! fit-il avec pitié; c'est bizarre, voici trois fois que je renouvelle mes calculs, ils sont exacts; car, de quelque façon que je procède, j'aboutis au même résultat.

Eh bien, ce résultat me montre dans votre destinée une ligne qui se croise avec la mienne, de même que j'ai distinctement vu au ciel une jonction entre nos deux étoiles... Je cherche vainement quel est cet arcane du Grand-Être... De grâce! venez vous-même en aide à ma science en défaut ou insuffisante.

--Que souhaitez-vous?

--Vous croyez, n'est-ce pas, comme tout esprit sensé, à une autre vie, à la perpetuité de l'essence qui vous anime?

--Qui n'y croit pas? répondit-elle en écoutant avidement, car ce début ressemblait aux propres discours que lui avait tenus Jacobus de Pavanes dans leur dernière entrevue.

Évidemment, une femme du grand monde, comme vous paraissez être, comme votre horoscope dit que vous êtes, a peu le loisir de s'occuper de ces matières abstraites; mais puisque vous avez eu la hardiesse de pénétrer dans l'antre de la science, laissez-moi vous interroger en son nom.

Beaucoup de faux prophètes et de faux savants prétendent chercher l'avenir dans les rêves. Les rêves tiennent à une seconde vie, c'est vrai; mais ce n'est pas à une vie future, c'est à une vie passée. Ne vous rappelez-vous point en avoir fait quelquefois qui semblaient vous reporter à une autre période d'une existence dont vous ne retrouviez plus la trace étant éveillée, et que cependant, tant que durait la torpeur de votre esprit et de vos sens, vous auriez juré avoir traversée déjà?

De grâce, écoutez-moi, madame, si abstraites que ces idées vous semblent. Le rêve n'est pas, je vous le répète, une anticipation sur l'avenir. Il nous représente deux périodes de notre existence: la période actuelle, quand il nous retrace les incidents récents qui nous ont vivement impressionnés; la période antérieure, quand il nous offre l'image d'épisodes, de sensations que nous reconnaissons, que nous tenons pour aussi vraies que les premières tant qu'il dure, et qui nous étonnent parfois encore quand il est dissipé. Car nous jurerions, en rentrant en nous-mêmes, que nous les avons réellement éprouvées à une époque, dans des conditions qui nous échappent.

--C'est vrai, j'ai ressenti cela; il y a des instants où nous nous souvenons de choses qui ne nous sont jamais arrivées, répondit la jeune femme, attirée au plus haut point par ces distinctions. Je comprends votre théorie, c'est celle qui admet la migration, la transmission des âmes...

--Vous avez dit le mot! s'écria le vieillard, au comble de la surprise; mais l'avez-vous trouvé de vous-même, ou quelqu'un vous l'a-t-il enseigné?

--Je répondrai plus tard à votre question, mon père. Poursuivons d'abord le sujet qui nous occupe.

--C'est que, reprit-il, ce rapprochement de nos deux étoiles dans une conjoncture néfaste s'expliquerait peut-être par un rapprochement de nos esprits dans une existence antérieure; sinon, il me faut répondre à la demande que vous me faites de votre horoscope, que nos destinées se coudoient, et qu'elles sont funestes toutes deux...

Ici, le vieillard laissa tomber sa tête sur sa poitrine et exhala un long soupir.

La dame au masque le considéra un moment avec une tristesse aussi profonde que la sienne même; mais pour ne pas le laisser s'y absorber davantage:

--Mon père, dit-elle, vous souffrez?

--Oh! oui, je souffre bien, madame!... fit-il en relevant peu à peu sa tête blanchie; et moi qui compose des charmes pour le bonheur des autres, j'aurais bien besoin de trouver la mandragore qui mettrait fin à mes tourments.

Leurs planètes avaient-elles en effet quelque coïncidence mystérieuse? On eût pu le supposer, à voir l'attraction qui amenait sur ce vieillard la sollicitude de cette jeune femme, et en songeant qu'ils se rencontraient cependant pour la première fois.

--Quoique je ne possède pas encore la couronne que vous m'annoncez, dit-elle, il m'est arrivé de rendre quelques services à des malheureux, de prévenir des injustices, de faire réparer de grands torts. Si ma protection pouvait vous servir, je vous l'accorderais avec bonheur... Ayez confiance, maître, ouvrez-moi votre cœur.

Les infortunés ont si grand besoin de consolation, qu'ils accueillent souvent à la légère l'espoir qu'on fait luire devant eux, bien que la déception soit parfois le fruit de leur facilité. Gaspard Cinchi avait trop la connaissance du cœur et de la perfidie des hommes pour se livrer ainsi; mais, aux manières de sa visiteuse, il devinait une personne puissante; à son accent, au peu de mots qu'elle avait prononcés, il reconnaissait une nature généreuse.

--Mon histoire est douloureuse, dit-il. Ma vie s'est écoulée dans l'étude. Elle eût dû se terminer depuis longtemps, car le ciel ne l'a prolongée au delà du terme ordinaire que pour entourer ma vieillesse d'épreuves cruelles... Je n'ai pas toujours trafiqué de ma science. C'est seulement depuis que je me suis installé en ce logis que j'ai compris la nécessité d'en tirer profit; car avec de l'or, on opère bien des choses, et il me faut beaucoup d'or pour réussir dans celle à laquelle tient le reste de mon existence.

A l'âge où la nature est inclémente, un miracle d'en haut m'avait accordé un fils... le modèle de toutes les vertus, de tous les talents... Je l'aimais comme Israël aimait Benjamin.

Il me rendait cette affection, mais elle ne suffisait pas à ses vingt ans, et bientôt surgit en lui une de ces passions violentes, envahissantes, exclusives, qui entraînent et affolent leurs victimes. Il aimait, le malheureux enfant, il aimait une grande dame!...

Oh! non pas, je dois le croire, une femme telle que vous, qui vous montrez humaine et bonne; mais quelqu'une de ces demoiselles de haut blason, qui jouent avec ces passions sincères comme les chattes avec leurs proie, pour les meurtrir d'un coup de leurs griffes couvertes de velours, quand elles en ont assez!

A travers les trous de son masque, les prunelles de la jeune femme lançaient des éclairs, ses narines se dilataient avec force, des frémissements glissaient sur ses lèvres.

--Votre fils, demanda-t-elle toute tremblante, vous confia-t-il le nom de cette dame?

--Jamais... Quelque femme d'un grand nom et d'un misérable cœur, sans doute... Je vous en fais juge: adonné aux idées de la réforme, à la suite d'un prélat illustre, il s'est vu saisir, entraîner dans une des prisons de Paris, au Châtelet, à la Bastille ou au Louvre, je n'ai pu savoir dans laquelle, et cette femme, qui est influente et considérée,--c'est tout ce qu'il m'en a dit,--cette femme l'y laisse gémir sous la menace d'un arrêt plus affreux peut-être!...

N'est-ce pas, madame, cette femme n'a pas d'entrailles?...

Son interlocutrice s'était levée à ces derniers mots, et elle étendait le bras vers le vieillard par un geste solennel.

Trois coups appliqués à la porte extérieure, mais que l'on distingua parfaitement malgré la distance, arrêtèrent la parole sur ses lèvres.

--On frappe! dit le nécroman, et c'est quelqu'un qui connaît le signal. Que faire?...

--Allez voir, maître; et si c'est pour une consultation, donnez-la: j'attendrai autant qu'il sera nécessaire... car il faut que je vous parle encore!... Mais où me retirer? A aucun prix, je ne saurais me laisser voir ici...

--Là, dit-il en montrant un des pans de la tapisserie; mettez-vous là.

C'était un recoin obscur, espèce de cabinet sans meubles. A tout hasard, la jeune femme s'y blottit.

XIII

LE PHILTRE ET LE POISON.

Cette fois c'était un homme, ainsi que la jeune femme cachée sous la tenture s'en convainquit promptement par le murmure confus de voix qui arrivait jusqu'à elle, au fond du laboratoire, à travers la sonorité des deux premières pièces vides. Il parlait très haut, et insistait pour pénétrer jusqu'au cœur de la place, quoique maître Gaspard Cinchi s'efforçât de le retenir dans la salle précédente.

La dame au masque ne distinguait pas ses paroles, mais quelques inflexions de son accent la frappèrent particulièrement. Elle était certaine de les connaître, sans se rappeler au juste à qui elles appartenaient.

L'alchimiste, pressé d'en finir avec ce nouveau client, se décida à l'introduire dans le laboratoire.

--Entrez donc, lui dit-il; mais, en vérité, je ne peux vous accorder qu'un court entretien.

--Foi de gentilhomme! exclama son visiteur, il y a donc encombrement dans les forges de Satanas!

A ce juron, qui n'appartenait qu'au roi François Ier, la jeune femme avait redoublé d'attention, et son œil avait trouvé dans la tapisserie un vide par lequel elle pouvait tout observer.

Le nouveau venu était un nain tout contrefait, enveloppé dans un manteau gris traînant sur ses talons. Un feutre noir, sur lequel se dressait à pic une grande plume, noire aussi, retombait jusque sur son visage.

Mais il rejeta négligemment sur une escabelle feutre et manteau, et s'accroupissant à la façon orientale entre les bras du plus grand des fauteuils de cuir:

--Maître, dit-il, vous êtes pressé, je ne suis pas en humeur de paroles vaines. Je serai bref et logique.

Ce disant, il jeta sur la table une bourse de soie brodée aux fleurs de lys et gonflée d'or.

La jeune femme suivait cette scène avec une émotion indicible, le gnome qui venait de prendre possession du fauteuil du sorcier, et qui semblait ici dans son empire naturel, c'était le bouffon de la cour, le sarcastique, le joyeux Triboulet!

Certes, il ne justifiait guère en ce moment son renom de gaieté inépuisable.

Ses cheveux roux et rudes pendaient en mèches inégales autour de son gros cou apoplectique; les éraillures de ses yeux suintaient le sang; ses épaisses lèvres crispées grimaçaient des contours impossibles; des traces de rouge et de fard mal essuyés zébraient sa face blêmie.

Il n'était plus ni comique ni grotesque, il était hideux.

Le nécroman le considérait avec sa vigilance habituelle, et, frappé du désespoir empreint sur ses traits abattus, il n'attendit pas qu'il l'interrogeât:

--Vous êtes malheureux? lui dit-il.

--Taisez-vous! répondit-il, ranimé par ce mot. Je ne vous demande pas cela... Ce qui passe en moi, nul ne doit le savoir! je voudrais me le cacher à moi-même. Ce ne sont pas vos consolations ni vos horoscopes que je viens chercher...

--Que souhaitez-vous donc?

--L'aide de votre science la plus positive, l'alchimie.

Cependant, Gaspard Cinchi avait rencontré juste du premier mot.

Triboulet était malheureux; il était descendu dans l'antre infernal du nécroman, parce que l'enfer était déjà en lui et l'attirait.

Ce qu'il avait voulu faire comprendre à la princesse Marguerite était-il vrai? Y avait-il réellement un cœur dans cette machine à quolibets et à tours de force? Oui, mais un cœur semblable au reste de cette créature manquée,--incomplet.

Il était,--sarcasme du sort! qui lui arrachait des rires fauves trempés de larmes de feu,--il était amoureux de la plus divine créature que le monde eût encore admirée.

Et quand il descendait en lui-même, il se prenait d'une telle exécration pour sa laideur repoussante, pour son avilissement odieux, qu'il se faisait horreur et qu'il eût voulu se souffleter de sa propre main.

Cependant il l'aimait follement, éperdument, sans que la raison ni la conscience de son indignité, de la distance qui le séparait d'elle, réussît à le détourner d'une adoration voisine du fétichisme.

Oh! ses dédains, son indifférence méprisante, comme ils lui déchiraient l'âme à lui qui n'eût demandé d'autre joie que de se faire broyer sous les roues de son équipage, écraser sous les pas de sa haquenée, pour être seulement l'objet d'un regard ou d'une plainte de sa part!

Et quand le chancelier était venu le choisir pour confident de sa passion, réclamer ses services, lui donner de l'or pour l'aider à se faire aimer de cette femme, quel supplice, quelle rage, quelle démence!

Mais elle n'aimait pas le chancelier plus que le fou; il était impossible qu'elle l'aimât jamais, et c'était une âpre consolation dans ses misères de voir son patron souffrir de son mal, d'attiser insidieusement le brasier de ses tortures.

Il n'était donc pas seul dédaigné, pas seul repoussé, méprisé! C'est une des joies de Belzébuth de sentir des compagnons de supplice.

Oui, mais quel paroxysme de jalousie, en découvrant au fond des fosses du Louvre le vainqueur de cet esprit superbe, l'amant aimé de cette beauté sans égale!

Une démence furieuse s'était emparée de lui; son imagination, exaltée, familière à l'idée du mal, avait forgé, brasier volcanique, un projet dont il commençait en ce moment l'exécution.

--Expliquez-vous, reprit Gaspard Cinchi; que souhaitez-vous de l'alchimie?

--Deux choses: un philtre et un poison.

Les traits du vieillard ne bougèrent pas. Il était accoutumé sans doute à ces sortes de requêtes qui composaient le meilleur revenu de sa profession.

Cependant, le bouffon officiel, pour prévenir un refus, ajouta avec vélocité en montrant la bourse:

--Ceci ne suffit-il pas pour ces deux objets?

Gaspard Cinchi abaissa froidement les yeux sur le sachet, le prit par la main et sembla le peser.

Craignant toujours une hésitation:

--Ajoutez ceci! dit Triboulet.

Et il fit rouler près de la bourse deux bagues ornées de gros diamants, qu'il arracha de ses doigts.

--Vous êtes un homme sage et discret? lui dit avec son calme irritant et énigmatique le vieillard.

--Non, je suis un fou et un bavard... mais je sais payer, et je veux être servi... Est-ce assez, enfin.

De sa poigne nerveuse il brisa une chaîne d'or, présent du roi son maître, cachée sous son pourpoint, et la lança à côté du reste.

--J'entends fort bien, murmura Gaspard: vous voulez posséder les deux talismans qui rapprochent l'homme du génie du bien et de celui du mal: le philtre qui fait aimer et le poison qui tue.

--Eh bien, oui... le philtre qui endort la méfiance, qui ôte la force de résister, qui engourdit les sens et qui nous livre sans résistance la femme qui nous eût repoussés et meurtris éveillée... Cette femme, je l'aime; assiste-moi, suppôt de l'enfer, il faut qu'elle m'appartienne!...

--Quant au poison?...

--Ne me prenez pas pour un assassin ni pour un misérable voleur, vieillard!...

Je suis un homme offensé qui se venge!

--Il y a pour cela le duel, objecta Gaspard.

--Le duel!... ah! ah! ah! exclama le bouffon avec un éclat strident qui fit vibrer les fioles sur leurs étagères, qui donc se battrait avec moi?...

--C'est juste, répondit gravement l'alchimiste.

Un éclair de joie traversa la sombre physionomie de Triboulet.

--Enfin! vous me comprenez et vous consentez?

--Venez demain, à l'heure où vous êtes venu ce soir, les deux choses seront prêtes.

--Le philtre?

--Le philtre qui endort.

--Et le poison?

--Le poison qui foudroie.

--Demain soir, à la même heure, maître, je vous apporterai une seconde bourse et des bijoux plus précieux que ceux-ci.

En même temps il était sauté en bas de son fauteuil, avait repris son manteau et son feutre et se dirigeait vers la sortie.

L'alchimiste le reconduisit jusqu'à la porte de l'impasse et ne revint qu'après l'avoir solidement fermée.

En rentrant dans son laboratoire, il trouva la jeune femme debout près de la table, dans une attitude imposante et solennelle.

--Maître, lui dit-elle, tu ne tiendras pas la parole que tu as donnée à cet homme.

--Pourquoi cela, madame? demanda Gaspard, secrètement ému de la vibration de sa voix.

--Parce que la femme qu'il veut perdre, c'est moi! le rival qu'il veut empoisonner... c'est ton fils!...

XIV

A TRAVERS LA NUIT.

Le centenaire passa lentement ses longs doigts osseux sur son front, l'œil fixe, le sein haletant.

Il n'en croyait ni ses sens ni sa raison.

--Mon fils!... répétait-il, épelant ces deux syllabes comme s'il les entendait pour la première fois; mon fils!...

La jeune femme le regardait, attendrie par cette grande surprise, résultat d'une si grande tendresse.

Elle avait trop de délicatesse innée pour élever de nouveau la voix; elle sentait que le coup avait été si violent qu'il avait ébranlé ce cerveau de bronze; elle attendait que la réaction s'opérât, que les idées reprissent leur cours régulier.

Le vieillard s'avança jusqu'à elle, et, saisissant avec respect le bord de son manteau, pour s'assurer à la fois que ce n'était pas une vaine apparition et qu'elle ne tentait pas de lui échapper.

--Madame, madame, balbutia-t-il, n'avez-vous pas dit: Mon fils?...

Elle lui répondit par un signe de tête.

--Non, non... fit-il tout frissonnant, parlez! que j'entende ce mot de votre bouche.

--Vous avez parfaitement entendu, maître; je vous ai dit que l'homme qui sort d'ici médite un double forfait;--le poison qu'il réclame, il le destine à votre fils.

L'alchimiste tressaillit de nouveau, et frappé enfin de la pensée qui aurait dû lui venir la première, s'il eût moins obéi à l'élan de sa raison qu'à celui de la froide sagesse:

--D'où savez-vous que Gaspard Cinchi a un fils?

La jeune femme sourit doucement:

--Puisque je sais cela, ne voyez-vous pas aussi que je connais votre vrai nom, messire Jean de Pavanes?

--Mon nom! Oui, vous savez mon nom... Qui vous l'a révélé? par le ciel, dites!...

--Votre science et vos discours, mon père.

--Ah! attendez, de grâce, ne précipitez rien... Je suis si vieux, vos paroles sont si solennelles... Ma pauvre tête s'égare... Madame, soyez bonne, indulgente... Madame, en me parlant de lui, de mon enfant, est-ce que vous ne m'avez pas dit encore... Oh! je n'ose en croire mon souvenir. Vous m'avez dit qu'il avait une protectrice, une amie?...

--Je vous ai dit que je l'aime, mon père.

Elle répéta cet aveu avec gravité, avec conviction, comme une chose naturelle dont il n'y a pas à se cacher.

--Oh! merci! merci! Vous êtes une noble femme, vous! Ah! du moins, vous ne rougissez pas d'obéir à votre cœur, et ce n'est pas la bonne fortune qui vous attire... Merci, merci.

Et, dans son émotion, il couvrait de ses baisers ces belles mains royales où les lèvres de son fils avaient déjà déposé les leurs.

--Ah! il y a longtemps que je vous cherche et vous fais chercher, maître; car je vous avais déjà en estime et en honneur à cause de lui.

--Oui, il vous a parlé de son vieux père, n'est-ce pas? A votre tour, parlez-moi de lui.

--Il pense à vous, il vous pleure; il vous aime, à ce point que j'ai parfois été prise de jalousie contre vous.

--Mon enfant!... mon Jacobus!... Ah! laissez-moi pleurer...

Il tomba sur un siège, tout rayonnant et tout en larmes.

--Vous avez raison de le chérir, car c'est le plus grand cœur et le plus beau gentilhomme de France.

--N'est-ce pas, madame!... Oh! je le vois bien, vous l'aimez comme moi... Oui, c'est cela, je comprends à présent cette rencontre de nos étoiles... Les cieux sont un livre sublime, voyez-vous, pour ceux qui savent y lire; mais vous, madame, vous êtes donc l'ange de la consolation?

Elle secoua sa tête soudain attristée au souvenir de cet horoscope:

--Je suis l'ange des tombeaux, maître.

--Je ne demande pas à voir vos traits, reprit le vieux Jean de Pavanes; mais ces hautes destinées que je découvrais dans votre planète... La science aurait-elle à la fois révélé une vérité et indiqué un mensonge?