Les mystères de Paris, Tome V

Chapter 3

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--Vous m'entendrez... vous dis-je!... Vous souvenez-vous du dernier jour... où je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez plus cacher les suites de notre secrète union, que, comme vous, je croyais indissoluble... Je connaissais le caractère inflexible de mon père... je savais quel mariage politique il projetait pour moi... Bravant son indignation, je lui déclarai que vous étiez ma femme devant Dieu et devant les hommes... que dans peu de temps vous mettriez au monde un enfant, fruit de notre amour... La colère de mon père fut terrible... il ne voulait pas croire à mon mariage... tant d'audace lui semblait impossible... il me menaça de son courroux si je me permettais de lui parler encore d'une semblable folie... Alors je vous aimais comme un insensé... dupe de vos séductions... je croyais que votre coeur d'airain avait battu pour moi... Je répondis à mon père que jamais je n'aurais d'autre femme que vous... À ces mots, son emportement n'eut plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'écria que notre mariage était nul; que, pour vous punir de votre audace, il vous ferait attacher au pilori de la ville... Cédant à une folle passion... à la violence de mon caractère... j'osai défendre à mon père, à mon souverain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer. Exaspéré par cette insulte, mon père leva la main sur moi; la rage m'aveugla... je tirai mon épée... je me précipitai sur lui... Sans Murph qui survint et détourna le coup... j'étais parricide de fait... comme je l'ai été d'intention!... Entendez-vous... parricide! Et pour vous défendre... vous!...

--Hélas! j'ignorais ce malheur!

--En vain j'avais cru jusqu'ici expier mon crime... le coup qui me frappe aujourd'hui est ma punition.

--Mais moi, n'ai-je pas aussi bien souffert de la dureté de votre père, qui a rompu notre mariage? Pourquoi m'accuser de ne pas vous avoir aimé... lorsque...

--Pourquoi?... s'écria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur elle un regard de mépris écrasant. Sachez-le donc, et ne vous étonnez plus de l'horreur que vous m'inspirez. Après cette scène funeste dans laquelle j'avais menacé mon père, je rendis mon épée. Je fus mis au secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage avait été conclu, fut arrêté; il prouva que cette union était nulle, que le ministre qui l'avait bénie était un ministre supposé, et que vous, votre frère et moi, nous avions été trompés. Pour désarmer la colère de mon père à son égard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres à votre frère, interceptée lors d'un voyage que fit Seyton.

--Ciel!... il serait possible?

--Vous expliquez-vous mes mépris maintenant?

--Oh! assez... assez.

--Dans cette lettre, vous dévoiliez vos projets ambitieux avec un cynisme révoltant. Vous me traitiez avec un dédain glacial; vous me sacrifiiez à votre orgueil infernal; je n'étais que l'instrument de la fortune souveraine qu'on vous avait prédite... vous trouviez enfin que mon père vivait bien longtemps.

--Malheureuse que je suis! À cette heure je comprends tout.

--Et pour vous défendre j'avais menacé la vie de mon père. Lorsque le lendemain, sans m'adresser un seul reproche, il me montra cette lettre... cette lettre qui à chaque ligne révélait la noirceur de votre âme, je ne pus que tomber à genoux et demander grâce. Depuis ce jour j'ai été poursuivi par un remords inexorable. Bientôt, je quittai l'Allemagne pour de longs voyages; alors commença l'expiation que je me suis imposée... Elle ne finira qu'avec ma vie... Récompenser le bien, poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies de l'humanité pour tâcher d'arracher quelques âmes à la perdition, telle est la tâche que je me suis donnée.

--Elle est noble et sainte, elle est digne de vous.

--Si je vous parle de ce voeu, reprit Rodolphe avec autant de dédain que d'amertume, de ce voeu que j'ai accompli selon mon pouvoir partout où je me suis trouvé, ce n'est pas pour être loué par vous. Écoutez-moi donc. Dernièrement j'arrive en France; mon séjour dans ce pays ne devait pas être perdu pour l'expiation. Tout en voulant secourir d'honnêtes infortunes, je voulus aussi connaître ces classes que la misère écrase, abrutit et déprave, sachant qu'un secours donné à propos, que quelques généreuses paroles, suffisent souvent à sauver un malheureux de l'abîme. Afin de juger par moi-même, je pris l'extérieur et le langage des gens que je désirais observer. Ce fut lors d'une de ces explorations... que... pour la première fois... je... je... rencontrai... Puis, comme s'il eût reculé devant cette révélation terrible, Rodolphe ajouta après un moment d'hésitation:--Non... non; je n'en ai pas le courage.

--Qu'avez-vous donc à m'apprendre encore, mon Dieu?

--Vous ne le saurez que trop tôt... mais, reprit-il avec une sanglante ironie, vous portez au passé un si vif intérêt que je dois vous parler des événements qui ont précédé mon retour en France. Après de longs voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'obéir aux volontés de mon père; j'épousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous aviez été chassée du grand-duché. Apprenant plus tard que vous étiez mariée au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance: vous ne me répondîtes pas; malgré toutes mes informations je ne pus jamais savoir où vous aviez envoyé cette malheureuse enfant, au sort de laquelle mon père avait libéralement pourvu. Il y a dix ans seulement, une lettre de vous m'apprit que notre fille était morte. Hélas! plût à Dieu qu'elle fût morte, alors... j'aurais ignoré l'incurable douleur qui va désormais désespérer ma vie.

--Maintenant, dit Sarah d'une voix faible, je ne m'étonne plus de l'aversion que je vous ai inspirée depuis que vous avez lu cette lettre... Je le sens, je ne survivrai pas à ce dernier coup. Eh bien! oui... l'orgueil et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence passionnée je cachais un coeur glacé, j'affectais le dévouement, la franchise; je n'étais que dissimulation et égoïsme. Ne sachant pas combien vous avez le droit de me mépriser, de me haïr, mes folles espérances étaient revenues plus ardentes que jamais. Depuis qu'un double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris une nouvelle créance à cette prédiction qui me promettait une couronne, et lorsque le hasard m'a fait retrouver ma fille, il m'a semblé voir dans cette fortune inespérée une volonté providentielle!... Oui, j'allai jusqu'à croire que votre aversion pour moi céderait à votre amour pour votre enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre le rang qui lui était dû...

--Eh bien! que votre exécrable ambition soit donc satisfaite et punie! Oui, malgré l'horreur que vous m'inspirez; oui, par attachement, que dis-je? par respect pour les affreux malheurs de mon enfant, j'aurais... quoique décidé à vivre ensuite séparé de vous... j'aurais, par un mariage qui eût légitimé la naissance de notre fille, rendu sa position aussi éclatante, aussi haute qu'elle avait été misérable!

--Je ne m'étais donc pas trompée!... Malheur!... Malheur!... il est trop tard!...

--Oh! je le sais! ce n'est pas la mort de votre fille que vous pleurez, c'est la perte de ce rang que vous avez poursuivi avec une inflexible opiniâtreté!... Eh bien! que ces regrets infâmes soient votre dernier châtiment!...

--Le dernier... car je n'y survivrai pas...

--Mais avant de mourir vous saurez... quelle a été l'existence de votre fille depuis que vous l'avez abandonnée.

--Pauvre enfant! bien misérable, peut-être...

--Vous souvenez-vous, reprit Rodolphe avec un calme effrayant, vous souvenez-vous de cette nuit où vous et votre frère vous m'avez suivi dans un repaire de la Cité?

--Je m'en souviens; mais pourquoi cette question?... votre regard me glace.

--En venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces rues ignobles, de... malheureuses créatures... qui... mais non... non... Je n'ose pas, dit Rodolphe en cachant son visage dans ses mains, je n'ose pas... mes paroles m'épouvantent.

--Moi aussi, elles m'épouvantent... qu'est-ce donc encore, mon Dieu?

--Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur lui-même un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de leur sexe?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqué une jeune fille de seize ans, belle... Oh! belle... comme on peint les anges?... une pauvre enfant qui, au milieu de la dégradation où on l'avait plongée depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si virginale et si pure, que les voleurs et les assassins qui la tutoyaient... madame... l'avaient surnommée Fleur-de-Marie... L'avez-vous remarquée, cette jeune fille... dites? dites, tendre mère?

--Non... je ne l'ai pas remarquée, dit Sarah presque machinalement, se sentant oppressée par une vague terreur.

--Vraiment? s'écria Rodolphe avec un éclat sardonique. C'est étrange... je l'ai remarquée, moi... Voici à quelle occasion... écoutez bien. Lors d'une de ces explorations dont je vous ai parlé tout à l'heure et qui avait alors un double but[3], je me trouvais dans la Cité: non loin du repaire où vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces malheureuses créatures; je la défendis contre la brutalité de cet homme... Vous ne devinez pas qui était cette créature... Dites, mère sainte et prévoyante, dites... vous ne devinez pas?

--Non... je ne... devine pas... Oh! laissez-moi... laissez-moi.

--Cette malheureuse était Fleur-de-Marie...

--Ô mon Dieu!...

--Et vous ne devinez pas... qui était Fleur-de-Marie... mère irréprochable?

--Tuez-moi... oh! tuez-moi...

--C'était la Goualeuse... c'était votre fille..., s'écria Rodolphe avec une explosion déchirante... Oui, cette infortunée que j'ai arrachée des mains d'un ancien forçat, c'était mon enfant, à moi... à moi... Rodolphe de Gerolstein! oh! il y avait dans cette rencontre avec mon enfant, que je sauvais sans la connaître, quelque chose de fatal... de providentiel... une récompense pour l'homme qui cherche à secourir ses frères... une punition pour le parricide...

--Je meurs maudite et damnée..., murmura Sarah en se renversant dans son fauteuil et en cachant son visage dans ses mains.

--Alors, continua Rodolphe, dominant à peine ses ressentiments et voulant en vain comprimer les sanglots qui de temps en temps étouffèrent sa voix, quand je l'ai crue soustraite aux mauvais traitements dont on la menaçait, frappé de la douceur inexprimable de son accent... de l'angélique expression de ses traits... il m'a été impossible de ne pas m'intéresser à elle... Avec quelle émotion profonde j'ai écouté le naïf et poignant récit de cette vie d'abandon, de douleur et de misère; car, voyez-vous, c'est quelque chose d'épouvantable que la vie de votre fille... madame...

«Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous rêviez une couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait était lasse de battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir, savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les dents!...

--Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!...

--Écoutez encore... S'échappant enfin des mains de la Chouette, errant sans pain, sans asile, âgée de huit ans à peine, on l'arrête comme vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a été le meilleur temps de la vie de votre fille... madame... Oui, dans sa geôle, chaque soir, elle remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus être battue. Et c'est dans une prison qu'elle a passé les années les plus précieuses de la vie d'une jeune fille, ces années qu'une tendre mère entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au lieu d'atteindre ses seize ans environnée de soins tutélaires, de nobles enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indifférence des geôliers, et puis, un jour, dans sa féroce insouciance, la société l'a jetée, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la grande ville... Malheureuse enfant... abandonnée... sans soutien, sans conseil, livrée à tous les hasards de la misère et du vice!... Oh! s'écria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui l'étouffaient, votre coeur est endurci, votre égoïsme impitoyable, mais vous auriez pleuré... oui... vous auriez pleuré en entendant le récit déchirant de votre fille!... Pauvre enfant! souillée, mais non corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible dégradation qui était pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour cette vie où elle était fatalement enchaînée; oh! si vous saviez comme à chaque instant il se révélait en elle d'adorables instincts! Que de bonté... que de charité touchante! oui... car c'était pour soulager une infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait dépensé le peu d'argent qui lui restait, et qui la séparait de l'abîme d'infamie où on l'a plongée... Oui! car il est venu un jour... un jour affreux... où, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes l'ont rencontrée exténuée de faiblesse... de besoin... l'ont enivrée... et...

Rodolphe ne put achever; il poussa un cri déchirant en s'écriant:

--Et c'était ma fille! ma fille!...

--Malédiction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains comme si elle eût redouté de voir le jour.

--Oui, s'écria Rodolphe, malédiction sur vous! car c'est votre abandon qui a causé toutes ces horreurs... Malédiction sur vous! car, lorsque la retirant de cette fange je l'avais placée dans une paisible retraite, vous l'en avez fait arracher par vos misérables complices. Malédiction sur vous! car cet enlèvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand...

À ce nom Rodolphe se tut brusquement...

Il tressaillit comme s'il l'eût prononcé pour la première fois.

C'est que pour la première fois aussi il prononçait ce nom depuis qu'il savait que sa fille était la victime de ce monstre... Les traits du prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine.

Muet, immobile, il restait comme écrasé par cette pensée: que le meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgré sa faiblesse croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de Rodolphe, fut frappée de son air sinistre; elle eut peur pour elle...

--Hélas! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce pas assez de souffrances, mon Dieu?...

--Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se parlant à lui-même et répondant à sa propre pensée, je n'avais jamais éprouvé cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de sang... quelle rage calme et réfléchie!... Quand je ne savais pas qu'une des victimes du monstre était mon enfant... je me disais: «La mort de cet homme serait stérile... tandis que sa vie serait féconde, si, pour la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose...» Le condamner à la charité, pour expier ses crimes, me paraissait juste... Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualité frénétique, devait être une longue et double torture... Mais c'est ma fille qu'il a livrée, enfant, à toutes les horreurs de la misère... jeune fille, à toutes les horreurs de l'infamie!... s'écria Rodolphe en s'animant peu à peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je tuerai cet homme!...

Et le prince s'élança vers la porte.

--Où allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'écria Sarah, se levant à demi et étendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas seule!... je vais mourir...

--Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre fille, dont vous avez causé la mort!...

Sarah, éperdue, se jeta à genoux en poussant un cri d'effroi, comme si un fantôme effrayant lui eût apparu.

--Pitié! je meurs!

--Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur. Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui avez livré votre fille à son bourreau!

Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand.

IV

Furens amoris

La nuit était venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire...

Le pavillon occupé par Jacques Ferrand est plongé dans une obscurité profonde...

Le vent gémit...

La pluie tombe...

Le vent gémissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre où Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalté la brutale passion de cet homme jusqu'à la frénésie.

Étendu sur le lit de sa chambre à coucher faiblement éclairée par une lampe, Jacques Ferrand est vêtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une des manches de sa chemise est relevée, tachée de sang; une ligature de drap rouge, que l'on aperçoit à son bras nerveux, annonce qu'il vient d'être saigné par Polidori.

Celui-ci, debout auprès du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble contempler les traits de son complice avec inquiétude.

Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand, alors plongé dans cette torpeur somnolente qui succède ordinairement aux crises violentes.

D'une pâleur violacée qui se détache des ombres de l'alcôve, son visage, inondé d'une sueur froide, a atteint le dernier degré du marasme; ses paupières fermées sont tellement gonflées, injectées de sang, qu'elles apparaissent comme deux lobes rougeâtres au milieu de cette face d'une lividité cadavéreuse.

--Encore un accès aussi violent que celui de tout à l'heure... et il est mort..., dit Polidori à voix basse. Arétée[4] l'a dit, la plupart de ceux qui sont atteints de cette étrange et effroyable maladie périssent presque toujours le septième jour... et il y a aujourd'hui six jours que l'infernale créole a allumé le feu inextinguible qui dévore cet homme...

Après quelques moments de silence méditatif, Polidori s'éloigna du lit et se promena lentement dans la chambre.

--Tout à l'heure, reprit-il en s'arrêtant, pendant la crise qui a failli emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rêve en l'entendant décrire une à une, et d'une voix haletante, les monstrueuses hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible maladie!... Tour à tour elle soumet chaque organe à des phénomènes qui déconcertent la science... épouvantent la nature... Ainsi tout à l'heure l'ouïe de Jacques était d'une sensibilité si incroyablement douloureuse, que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles brisaient à ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son crâne était une cloche, et qu'un énorme battant d'airain mis en branle au moindre son lui martelait la tête d'une tempe à l'autre avec un fracas étourdissant et des élancements atroces.

Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont il s'était rapproché...

La tempête grondait au-dehors; elle éclata bientôt en longs sifflements, en violentes rafales de vent et de pluie qui ébranlèrent toutes les fenêtres de cette maison délabrée...

Malgré son audacieuse scélératesse, Polidori était superstitieux; de noirs pressentiments l'agitaient; il éprouvait un malaise indéfinissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre laquelle il voulait en vain se roidir.

Pour se distraire de ses sombres pensées, il se remit à examiner les traits de son complice.

--Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupières s'injectent... On dirait que son sang calciné y afflue et s'y concentre. L'organe de la vue va, comme tout à l'heure celui de l'ouïe, offrir sans doute quelque phénomène extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme elles durent!... Comme elles sont variées!... Oh! ajouta-t-il avec un rire amer, quand la nature se mêle d'être cruelle... et de jouer le rôle de tourmenteur, elle défie les plus féroces combinaisons des hommes. Ainsi, dans cette maladie, causée par une frénésie érotique, elle soumet chaque sens à des tortures inouïes, surhumaines... elle développe la sensibilité de chaque organe jusqu'à l'idéal, pour que l'atrocité des douleurs soit idéale aussi.

Après avoir contemplé pendant quelques moments les traits de son complice, il tressaillit de dégoût, se recula et dit:

--Ah! ce masque est affreux... Ces frémissements rapides qui le parcourent et le rident parfois le rendent effrayant...

Au-dehors l'ouragan redoublait de furie...

--Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne peut y en avoir de plus funestes pour l'état de Jacques.

Après un long silence il reprit:

--Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des séductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a prévu que chez un homme d'une trempe si énergique, d'une organisation si vigoureuse, l'ardeur d'une passion brûlante et inassouvie, compliquée d'une sorte de rage cupide, développerait l'effroyable névrose dont Jacques est victime... mais cette conséquence était normale, forcée...

«Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il eût été effrayé par cette pensée, oui, le prince avait sans doute prévu cela... sa rare et vaste intelligence n'est étrangère à aucune science... Son coup d'oeil profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose... Impitoyable dans sa justice, il a dû baser et calculer sûrement le châtiment de Jacques sur les développements logiques et successifs d'une passion brutale, exaspérée jusqu'à la rage.

Après un long silence, Polidori reprit:

--Quand je songe au passé... quand je songe aux projets ambitieux que, d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fondés sur la jeunesse du prince!... Que d'événements! Par quelles dégradations suis-je tombé dans l'abjection criminelle où je vis, moi qui avais cru efféminer ce prince et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rêvé!... De précepteur je comptais devenir ministre... Et, malgré mon savoir, mon esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degrés de l'infamie... Me voici enfin le geôlier de mon complice.

Et Polidori s'abîma dans de sinistres réflexions qui le ramenèrent à la pensée de Rodolphe.

--Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forcé de m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volonté toute-puissante qui s'élance toujours d'un seul bond en dehors des routes connues... Quel contraste étrange dans cet homme... assez tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans ouvrage, assez féroce... pour arracher Jacques à la mort afin de le livrer à toutes les furies vengeresses de la luxure!...

«Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept péchés capitaux dans son _Jugement dernier_ de la chapelle Sixtine, j'ai vu la punition terrifiante dont il frappe la luxure[5]; mais les masques hideux, convulsifs, de ces damnés de la chair qui se tordaient sous la morsure aiguë des serpents, étaient moins effrayants que la face de Jacques pendant son accès de tout à l'heure... il m'a fait peur!

Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette vision formidable.