Chapter 20
--Allons, mon ami, vous êtes injuste, dit Clémence en regardant la lettre; c'est un peu gros, mais très-lisible.
--Le fait est qu'il y a progrès, reprit Rodolphe; autrefois il lui aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle écrit maintenant en deux.
Et il continua:
«C'est pourtant vrai que vous m'avez taillé des plumes, monseigneur; quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en nous rappelant que vous étiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voilà encore que je me surprends à vous parler d'autre chose que de ce que nous voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint à moi et c'est bien important; nous y attachons une idée... vous allez voir.
«Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bonté de nous choisir et de nous donner un nom pour notre petite fille chérie; c'est convenu avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et Mme la marquise d'Harville vous avez tirées de la peine pour les rendre bien heureuses, aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et Jeanne Duport, la soeur d'un pauvre prisonnier nommé Pique-Vinaigre, une digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon pauvre Germain, et que plus tard Mme la marquise a fait sortir de l'hôpital.
«Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous sommes dit, nous deux Germain: «Ça sera comme une manière de remercier encore M. Rodolphe de ses bontés que de prendre pour parrain et marraine de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout à lui et à Mme la marquise...» sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont la crème des honnêtes gens... Ils sont de notre classe, et de plus, comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur, puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protégés, monseigneur.
--Ah! mon père, ne trouvez-vous pas cette idée d'une délicatesse charmante? dit Fleur-de-Marie avec émotion. Prendre pour parrain et marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, à vous et à ma seconde mère?
--Vous avez raison, chère enfant, dit Clémence; je suis on ne peut plus touchée de ce souvenir.
--Et moi je suis très-heureux d'avoir si bien placé mes bienfaits, dit Rodolphe en continuant sa lecture:
«Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de quoi bien élever sa famille et faire apprendre un état à ses enfants. La bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui l'aime et la respecte comme elle doit l'être, car elle a été bien malheureuse, mais non coupable, et le fiancé de Louise a assez de coeur pour comprendre cela...
--J'étais bien sûr, s'écria Rodolphe en s'adressant à sa fille, de trouver dans la lettre de cette chère petite Rigolette des armes contre notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de cette âme honnête et droite... Elle dit de Louise: _Elle a été malheureuse et non coupable, et son fiancé a assez de coeur pour comprendre cela._
Fleur-de-Marie, de plus en plus émue et attristée par la lecture de cette lettre, tressaillit du regard que son père attacha un moment sur elle en prononçant les derniers mots que nous avons soulignés.
Le prince continua:
«Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la générosité de Mme la marquise, a pu se faire séparer de son mari, ce vilain homme qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille aînée auprès d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie où elle vend ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospère. Il n'y a pas non plus de gens plus heureux, et cela, grâce à qui? grâce à vous, monseigneur, grâce à Mme la marquise, qui, tous deux, savez si bien donner, et donner si à propos.
«À propos de ça, Germain vous écrit comme d'ordinaire, monseigneur, à la fin du mois, au sujet de la _Banque des travailleurs sans ouvrage et des prêts gratuits._ Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et on s'aperçoit déjà beaucoup du bien-être que cela répand dans le quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au mont-de-piété. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel coeur ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur travail et dans leur probité!... Dame! ils n'ont que ça. Aussi comme ils vous bénissent de leur avoir fait prêter là-dessus! Oui, monseigneur, ils vous bénissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'êtes pour rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous aimons mieux croire que c'est à vous qu'on le doit; c'est plus naturel!
«D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour répéter à tout bout de champ que c'est vous qu'on doit bénir; cette trompette est Mme Pipelet, qui répète à chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez, monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir fait cette oeuvre charitable, et son vieux chéri d'Alfred est toujours de son avis. Quant à lui, il est si fier et si content de son poste de gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui seraient maintenant indifférentes. Pour en finir avec votre famille de reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les journaux que le nommé Martial, un colon d'Algérie, avait été cité avec de grands éloges pour le courage qu'il avait montré en repoussant à la tête de ses métayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme, aussi intrépide que lui, avait été légèrement blessée à ses côtés, où elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce temps-là, dit-on dans le journal, on l'a baptisée Mme Carabine.
«Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pensé que vous ne seriez pas fâché d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont vous avez été la providence... Je vous écris de la ferme de Bouqueval, où nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mère. Germain part le matin pour ses affaires, et il revient le soir. À l'automne, nous retournerons habiter Paris. Comme c'est drôle, monsieur Rodolphe, moi qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique ça, parce que Germain l'aime beaucoup. À propos de la ferme, monsieur Rodolphe, vous qui savez sans doute où est cette bonne petite Goualeuse, si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour moi, je ne pense jamais à notre bonheur sans me dire: «Puisque M. Rodolphe était aussi le M. Rodolphe de cette chère Fleur-de-Marie, grâce à lui elle doit être heureuse comme nous autres», et ça me fait trouver mon bonheur encore meilleur.
«Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire, monseigneur? Mais bah! vous êtes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crétu et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi. Allez, monsieur Rodolphe, je vous en réponds, je les mets sur les dents.
«Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si vous donnez un nom à notre petite fille chérie, il nous semble que ça lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne étoile. Tenez, monsieur Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous félicitons presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la misère par où nous avons passé.
«Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tâchons de secourir par-ci par-là de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donné. D'ailleurs nous disons toujours à ceux que nous secourons: «Ce n'est pas nous qu'il faut remercier et bénir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le plus généreux qu'il y ait au monde.» Et ils vous prennent pour une espèce de saint, si ce n'est plus.
«Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera à épeler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe; et puis après, ceux-ci, que vous avez fait écrire sur ma corbeille de noces:
_Travail et sagesse--Honneur et bonheur._
«Grâce à ces quatre mots-là, à notre tendresse et à nos soins, nous espérons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer le nom de celui qui a été notre providence et celle de tous les malheureux qu'il a connus.
«Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il vous plaît... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair, et je griffonne...
«J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que de reconnaissance.
«RIGOLETTE, femme GERMAIN.
_«P. S._ Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai mis bien des fois _monsieur Rodolphe_. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un autre, nous vous respectons et nous vous bénissons la même chose, monseigneur.
V
Les souvenirs
--Chère petite Rigolette! dit Clémence attendrie par la lecture que venait de faire Rodolphe. Cette lettre naïve est remplie de sensibilité.
--Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait. Notre protégée est douée d'un excellent naturel; c'est un coeur d'or, et notre chère enfant l'apprécie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant à sa fille.
Puis, frappé de sa pâleur et de son accablement, il s'écria:
--Mais qu'as-tu donc?
--Hélas!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de Rigolette... «Travail et sagesse. Honneur et bonheur», ces quatre mots disent tout ce qu'a été... tout ce que doit être sa vie... Jeune fille laborieuse et sage, épouse chérie, heureuse mère, femme honorée... telle est sa destinée! tandis que moi...
--Grand dieu! Que dis-tu?
--Grâce... mon bon père; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgré votre ineffable tendresse, malgré celle de ma seconde mère, malgré les respects et les splendeurs dont je suis entourée... malgré votre puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anéantir le passé... Encore une fois, pardonnez-moi, mon père... je vous l'ai caché jusqu'à présent... mais le souvenir de ma dégradation première me désespère et me tue...
--Clémence, vous l'entendez!... s'écria Rodolphe avec désespoir.
--Mais, malheureuse enfant! dit Clémence en prenant affectueusement la main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de ceux qui vous entourent, et que vous méritez, tout ne vous prouve-t-il pas que ce passé ne doit plus être pour vous qu'un vain et mauvais songe?
--Oh! fatalité... fatalité! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes craintes, mon silence: cette funeste idée, depuis longtemps enracinée dans son esprit, y a fait à notre insu d'affreux ravages, et il est trop tard pour combattre cette déplorable erreur... Ah! je suis bien malheureux!
--Courage, mon ami, dit Clémence à Rodolphe; vous le disiez tout à l'heure, il vaut mieux connaître l'ennemi qui nous menace... Nous savons maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons, parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre tendresse.
--Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle était incurable, rendrait la nôtre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en vérité ce serait à désespérer de toute justice humaine et divine, si cette infortunée n'avait fait que changer de tourments.
Après un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle de Clémence et leur dit d'une voix profondément altérée:
--Écoutez-moi, mon bon père... et vous aussi, ma tendre mère... ce jour est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me fût impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute souffrance a son terme... et, si cachée que fût la mienne, je n'aurais pu vous la taire plus longtemps.
--Ah!... je comprends tout, s'écria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir pour elle.
--J'espère dans l'avenir, mon père, et cet espoir me donne la force de vous parler ainsi.
--Et que peux-tu espérer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort présent ne te cause que chagrins et amertume?
--Je vais vous le dire, mon père... mais avant, permettez-moi de vous rappeler le passé... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai ressenti jusqu'ici.
--Parle... parle, nous t'écoutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec Clémence auprès de Fleur-de-Marie.
--Tant que je suis restée à Paris... auprès de vous, mon père, dit Fleur-de-Marie, j'ai été si heureuse, oh! si complètement heureuse, que ces beaux jours ne seraient pas trop payés par des années de souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.
--Pendant quelques jours peut-être...
--Oui; mais quelle félicité pure et sans mélange! Vous m'entouriez, comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte aux élans de reconnaissance et d'affection qui à chaque instant emportaient mon coeur vers vous... L'avenir m'éblouissait: un père à adorer, une seconde mère à chérir doublement, car elle devait remplacer la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout avouer, mon orgueil s'exaltait malgré moi, tant j'étais honorée de vous appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, à Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne pouvais m'empêcher d'être fière de ce titre. Si alors je pensais quelquefois vaguement au passé, c'était pour me dire: «Moi, jadis, si avilie, je suis la fille chérie d'un prince souverain que chacun bénit et révère; moi, jadis si misérable, je jouis de toutes les splendeurs du luxe et d'une existence presque royale!» Hélas! que voulez-vous, mon père, ma fortune était si imprévue... votre puissance m'entourait d'un si splendide éclat, que j'étais excusable, peut-être de me laisser aveugler ainsi.
--Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aimé. Quel mal de t'enorgueillir d'un rang qui était le tien? De jouir des avantages de la position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-là, je me le rappelle bien, tu étais d'une gaieté charmante; que de fois je t'ai vue tomber dans mes bras comme accablée par la félicité, et me dire avec un accent enchanteur ces mots qu'hélas! je ne dois plus entendre: «Mon père... c'est trop... trop de bonheur!» Malheureusement ce sont ces souvenirs-là... vois-tu, qui m'ont endormi dans une sécurité trompeuse; et plus tard je ne me suis pas assez inquiété des causes de ta mélancolie...
--Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clémence, qui a pu changer en tristesse cette joie si pure, si légitime, que vous éprouviez d'abord?
--Hélas! une circonstance bien funeste et bien imprévue!...
--Quelle circonstance?...
--Vous vous rappelez, mon père..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant vaincre un frémissement d'horreur, vous vous rappelez la scène terrible qui a précédé notre départ de Paris... lorsque votre voiture a été arrêtée près de la barrière?
--Oui..., répondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Après m'avoir encore une fois sauvé la vie, il est mort là... devant nous... en disant: «Le ciel est juste... j'ai tué, on me tue!...»
--Eh bien!... mon père, au moment où ce malheureux expirait, savez-vous qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant.
--Quel regard? De qui parles-tu? s'écria Rodolphe.
--De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie.
--Ce monstre! tu l'as revu? Et où cela?
--Vous ne l'avez pas aperçue dans la taverne où est mort le Chourineur? Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient.
--Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... Déjà frappée de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!!
--Il n'est que trop vrai, mon père; à la vue de l'ogresse, je ressentis un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon coeur, jusqu'alors rayonnant de bonheur et d'espoir, se glaçait tout à coup. Oui, rencontrer cette femme au moment même où le Chourineur mourait en disant: «Le ciel est juste!...» cela me parut un blâme providentiel de mon orgueilleux oubli du passé, que je devais expier à force d'humiliation et de repentir.
--Mais le passé, on te l'a imposé; tu n'en peux répondre devant Dieu!
--Vous avez été contrainte... enivrée... malheureuse enfant.
--Une fois précipitée malgré toi dans cet abîme, tu ne pouvais plus en sortir, malgré tes remords, ton épouvante et ton désespoir, grâce à l'atroce indifférence de cette société dont tu étais victime. Tu te voyais à jamais enchaînée dans cet antre; il a fallu, pour t'en arracher, le hasard qui t'a placée sur mon chemin.
--Et puis enfin, mon enfant, votre père vous le dit, vous étiez victime et non complice de cette infamie! s'écria Clémence.
--Mais cette infamie... je l'ai subie... ma mère, reprit douloureusement Fleur-de-Marie. Rien ne peut anéantir ces affreux souvenirs... Sans cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dégradées, mes compagnes de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais... peuplé de l'élite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans les bras de mon père, jusque sur les marches de son trône.
Et Fleur-de-Marie fondit en larmes.
Rodolphe et Clémence restèrent muets devant cette effrayante expression d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient l'impuissance de leurs consolations.
--Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, à chaque instant du jour, je me dis avec une honte amère: «On m'honore, on me révère; les personnes les plus éminentes, les plus vénérables, m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la soeur d'un empereur a daigné rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vécu dans la fange de la Cité, tutoyée par des voleurs et des assassins!»
«Oh! mon père, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est élevée... plus j'ai été frappée de la dégradation profonde où j'étais tombée; à chaque hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y donc, mon Dieu! après avoir été ce que j'ai été... souffrir que des vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes filles, que des femmes justement respectées se trouvent flattées de m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et par l'âge et par leur caractère sacerdotal, me comblent de prévenances et d'éloges... cela n'est-il pas impie et sacrilège! Et puis, si vous saviez, mon père, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque jour en me disant: «Si Dieu voulait que le passé fût connu... avec quel mépris mérité on traiterait celle qu'à cette heure on élève si haut!...» Quelle juste et effrayante punition!
--Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le passé... nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chérissons... nous t'adorons.
--Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère...
--Tout le bien que tu as fait depuis ton séjour ici? Et cette institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et aux pauvres filles abandonnées, ces soins admirables d'intelligence et de dévouement dont tu les entoures? Ton insistance à les appeler tes soeurs, à vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les traites en soeurs?... n'est-ce donc rien pour la rédemption de fautes qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te témoigne la digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connaît que depuis ton arrivée ici, ne la dois-tu pas absolument à l'élévation de ton esprit, à la beauté de ton âme, à ta piété sincère?
--Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne s'adressent qu'à ma conduite présente, j'en jouis sans scrupule, mon père; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un modèle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si j'étais complice d'un mensonge indigne.
Après un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement douloureux:
--Je le vois, il faut désespérer de te persuader: les raisonnements sont impuissants contre une conviction d'autant plus inébranlable qu'elle a sa source dans un sentiment généreux et élevé, puisque à chaque instant tu jettes un regard sur le passé. Le contraste de ces souvenirs et de ta position présente doit être en effet pour toi un supplice continuel... Pardon, à mon tour, pauvre enfant.
--Vous, mon bon père, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu?
--De n'avoir pas prévu tes susceptibilités... D'après l'excessive délicatesse de ton coeur, j'aurais dû les deviner... Et pourtant... que pouvais-je faire?... Il était de mon devoir de te reconnaître solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est si douloureux, venaient nécessairement t'entourer...
«Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai été, vois-tu, trop orgueilleux de toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beauté, que ton esprit, que ton caractère inspiraient à tous ceux qui t'approchaient... J'aurais dû cacher mon trésor... vivre presque dans la retraite avec Clémence et toi... renoncer à ces fêtes, à ces réceptions nombreuses où j'aimais tant à te voir briller... croyant follement t'élever si haut... si haut... que le passé disparaîtrait entièrement à tes yeux... Mais hélas! le contraire est arrivé... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es élevée, plus l'abîme dont je t'ai retirée t'a paru sombre et profond...
«Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!... dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis trompé... Et puis, je me suis cru pardonné trop tôt... la vengeance de Dieu n'est pas satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!...
Quelques coups discrètement frappés à la porte du salon qui précédait l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien.
Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte.
Il vit Murph, qui lui dit:
--Je demande pardon à Votre Altesse Royale de venir la déranger; mais un courrier du prince d'Herkaüsen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre qui, dit-il, est très-importante et doit être sur-le-champ remise à Votre Altesse Royale.
--Merci, mon bon Murph. Ne t'éloigne pas, lui dit Rodolphe avec un soupir; tout à l'heure j'aurai besoin de causer avec toi.
Et le prince, ayant fermé la porte, resta un moment dans le salon pour y lire la lettre que Murph venait de lui remettre.
Elle était ainsi conçue:
«Monseigneur,
«Puis-je espérer que les liens de parenté qui m'attachent à Votre Altesse Royale et que l'amitié dont elle a toujours daigné m'honorer excuseront une démarche qui serait d'une grande témérité si elle ne m'était pas imposée par une conscience d'honnête homme?
«Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec vous une fille d'autant plus chérie que vous l'aviez crue perdue pour toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitté sa mère, que vous avez épousée à Paris _in extremis_, afin de légitimer la naissance de la princesse Amélie, qui est ainsi l'égale des autres Altesses de la Confédération germanique.