Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 4

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La Chouette, s'étant dans sa chute quelque peu excorié les doigts, ramassa le bracelet qui n'avait pas échappé à la vue perçante de Tortillard, se releva et se précipita furieuse sur le petit boiteux qui s'approchait d'elle d'un air hypocrite en lui disant:

--Ah! mon Dieu! le pied vous a donc fourché?

Sans lui répondre, la Chouette saisit Tortillard par les cheveux et, se baissant au niveau de sa joue, le mordit avec rage; le sang jaillit sous sa dent.

Chose étrange! Tortillard, malgré sa méchanceté, malgré le ressentiment d'une cruelle douleur, ne poussa pas une plainte, pas un cri...

Il essuya son visage ensanglanté et dit en riant d'un air forcé:

--J'aime mieux que vous ne m'embrassiez pas si fort une autre fois... hé... la Chouette...

--Méchant petit momacque, pourquoi as-tu mis exprès ton pied sur ma robe... pour me faire tomber?

--Moi! ah bien! par exemple... je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès, ma bonne Chouette. Plus souvent que votre petit Tortillard aurait voulu vous faire du mal... il vous aime trop pour cela; vous avez beau le battre, le brusquer, le mordre, il vous est attaché comme le pauvre petit chien l'est à son maître, dit l'enfant d'une voix pateline et doucereuse.

Trompée par l'hypocrisie de Tortillard, la Chouette le crut et lui répondit:

--À la bonne heure! si je t'ai mordu à tort, ce sera pour toutes les autres fois que tu l'aurais mérité, brigand... Allons, vive la joie!... Aujourd'hui je n'ai pas de rancune... Où est ton filou de père?

--Dans la maison... Voulez-vous que j'aille le chercher?...

--Non. Les Martial sont-ils venus?

--Pas encore...

--Alors j'ai le temps de descendre chez Fourline; j'ai à lui parler, au vieux sans yeux...

--Vous allez au caveau du Maître d'école? dit Tortillard en dissimulant à peine une joie diabolique.

--Qu'est-ce que ça te fait?

--À moi?

--Oui, tu m'as demandé cela d'un drôle d'air?

--Parce que je pense à quelque chose de drôle.

--Quoi?

--C'est que vous devriez bien au moins lui apporter un jeu de cartes pour le désennuyer, reprit Tortillard d'un air narquois; ça le changerait un peu... il ne joue qu'à être mordu par les rats! À ce jeu-là il gagne toujours, et à la fin ça lasse.

La Chouette rit aux éclats de ce lazzi et dit au petit boiteux:

--Amour de momacque à sa maman... je ne connais pas un moutard pour avoir déjà plus de vice que ce gueux-là... Va chercher une chandelle, tu m'éclaireras pour descendre chez Fourline... et tu m'aideras à ouvrir sa porte... tu sais bien qu'à moi toute seule je ne peux pas seulement la pousser.

--Ah bien! non, il fait trop noir dans la cave, dit Tortillard en hochant la tête.

--Comment! Comment! Toi qui es mauvais comme un démon, tu serais poltron?... Je voudrais bien voir ça... allons, va vite, et dis à ton père que je vas revenir tout à l'heure... que je suis avec Fourline... que nous causons de la publication des bans pour notre mariage... eh! eh! eh! ajouta le monstre en ricanant, voyons, dépêche-toi, tu seras garçon de noce, et si tu es gentil c'est toi qui prendras ma jarretière...

Tortillard alla chercher une lumière d'un air maussade.

En l'attendant, la Chouette, toute à l'ivresse du succès de son vol, plongea sa main droite dans son cabas pour y manier les bijoux précieux qu'il renfermait.

C'était pour cacher momentanément ce trésor qu'elle voulait descendre dans le caveau du Maître d'école, et non pour jouir, selon son habitude, des tourments de sa nouvelle victime.

Nous dirons tout à l'heure pourquoi, du consentement de Bras-Rouge, la Chouette avait relégué le Maître d'école dans ce même réduit souterrain où ce brigand avait autrefois précipité Rodolphe.

Tortillard, tenant un flambeau, reparut à la porte du cabaret.

La Chouette le suivit dans la salle basse, où s'ouvrit la large trappe à deux vantaux que l'on connaît déjà.

Le fils de Bras-Rouge, abritant sa lumière dans le creux de sa main, et précédant la vieille, descendit lentement un escalier de pierre conduisant à une pente rapide au bout de laquelle se trouvait la porte épaisse du caveau qui avait failli devenir le tombeau de Rodolphe.

Arrivé au bas de l'escalier, Tortillard parut hésiter à suivre la Chouette.

--Eh bien!... méchant lambin... avance donc, lui dit-elle en se retournant.

--Dame! il fait si noir... et puis vous allez si vite, la Chouette. Mais au fait, tenez... j'aime mieux m'en retourner... et vous laisser la chandelle.

--Et la porte du caveau, imbécile?... Est-ce que je peux l'ouvrir à moi toute seule? Avanceras-tu?

--Non... j'ai trop peur.

--Si je vais à toi... prends garde...

--Puisque vous me menacez, je remonte...

Et Tortillard recula de quelques pas.

--Eh bien! écoute... sois gentil, reprit la Chouette en contenant sa colère, je te donnerai quelque chose...

--À la bonne heure! dit Tortillard en se rapprochant, parlez-moi ainsi, et vous ferez de moi tout ce que vous voudrez, mère la Chouette.

--Avance, avance, je suis pressée...

--Oui; mais promettez-moi que vous me laisserez aguicher le Maître d'école?

--Une autre fois... aujourd'hui je n'ai pas le temps.

--Rien qu'un petit peu; laissez-moi seulement le faire écumer...

--Une autre fois... Je te dis qu'il faut que je remonte tout de suite.

--Pourquoi donc voulez-vous ouvrir la porte de son appartement?

--Ça ne te regarde pas. Voyons, en finiras-tu? Les Martial sont peut-être déjà en haut, il faut que je leur parle... Sois gentil et tu n'en seras pas fâché... arrive.

--Il faut que je vous aime bien, allez, la Chouette... vous me faites faire tout ce que vous voulez, dit Tortillard en s'avançant lentement.

La clarté blafarde, vacillante de la chandelle, éclairant vaguement ce sombre couloir, dessinait la noire silhouette du hideux enfant sur les murailles verdâtres, lézardées, ruisselantes d'humidité.

Au fond du passage, à travers une demi-obscurité, on voyait le cintre bas, écrasé, de l'entrée du caveau, sa porte épaisse, garnie de bandes de fer, et, se détachant dans l'ombre, le tartan rouge et le bonnet blanc de la Chouette.

Grâce à ses efforts et à ceux de Tortillard, la porte s'ouvrit, en grinçant, sur ses gonds rouillés.

Une bouffée de vapeur humide s'échappa de cet antre, obscur comme la nuit.

La lumière, posée à terre, jetait quelques lueurs sur les premières marches de l'escalier de pierre, dont les derniers degrés se perdaient complètement dans les ténèbres.

Un cri, ou plutôt un rugissement sauvage, sortit des profondeurs du caveau.

--Ah! voilà Fourline qui dit bonjour à sa maman, dit ironiquement la Chouette.

Et elle descendit quelques marches pour cacher son cabas dans quelque recoin.

--J'ai faim! cria le Maître d'école d'une voix frémissante de rage; on veut donc me faire mourir comme une bête enragée!

--Tu as faim, gros minet? dit la Chouette en éclatant de rire, eh bien!... suce mon pouce...

On entendit le bruit d'une chaîne qui se roidissait violemment...

Puis un soupir de rage muette, contenue.

--Prends garde! Prends garde! Tu vas te faire encore bobo à la jambe, comme à la ferme de Bouqueval. Pauvre bon papa! dit Tortillard.

--Il a raison, cet enfant; tiens-toi donc en repos, Fourline, reprit la vieille; l'anneau et la chaîne sont solides, vieux sans yeux, ça vient de chez le père Micou, qui ne vend que du bon. C'est ta faute aussi; pourquoi t'es-tu laissé ficeler pendant ton sommeil? On n'a eu ensuite qu'à te passer l'anneau et la chaîne à la gigue, et à te descendre ici... au frais... pour te conserver, vieux coquet.

--C'est dommage, il va moisir, dit Tortillard.

On entendit un nouveau bruit de chaîne.

--Eh! eh! Fourline qui sautille comme un hanneton attaché par la patte, dit la vieille. Il me semble le voir...

--Hanneton! vole! vole! vole!... Ton mari est le Maître d'école!... chantonna Tortillard.

Cette variante augmenta l'hilarité de la Chouette.

Ayant placé son cabas dans un trou formé par la dégradation de la muraille de l'escalier, elle dit en se relevant:

--Vois-tu, Fourline?...

--Il ne voit pas, dit Tortillard...

--Il a raison, cet enfant! Eh bien! entends-tu, Fourline, il ne fallait pas, en revenant de la ferme, être assez colas pour faire le bon chien... en m'empêchant de dévisager la Pégriotte avec mon vitriol. Par là-dessus, tu m'as parlé de ta _muette_[2] qui devenait bégueule. J'ai vu que ta pâte de franc gueux s'aigrissait, qu'elle tournait à l'honnête... comme qui dirait au mouchard... que d'un jour à l'autre tu pourrais _manger sur nous_[3], vieux sans yeux... et alors...

--Alors le vieux sans yeux va manger sur toi, la Chouette, car il a faim! s'écria Tortillard en poussant brusquement et de toutes ses forces la vieille par le dos.

La Chouette tomba en avant, en poussant une imprécation terrible.

On l'entendit rouler au bas de l'escalier de pierre.

--Kis... kis... kis... à toi la Chouette, à toi... saute dessus... vieux, ajouta Tortillard.

Puis, saisissant le cabas sous la pierre où il avait vu la vieille le placer, il gravit précipitamment l'escalier en criant avec un éclat de rire féroce:

--Voilà une poussée qui vaut mieux que celle de tout à l'heure, hein, la Chouette? Cette fois tu ne me mordras pas jusqu'au sang. Ah! tu croyais que je n'avais pas de rancune... merci... je saigne encore.

--Je la tiens... oh!... je la tiens..., cria le Maître d'école du fond du caveau.

--Si tu la tiens, vieux, part à deux, dit Tortillard en ricanant.

Et il s'arrêta sur la dernière marche de l'escalier.

--Au secours! cria la Chouette d'une voix strangulée.

--Merci... Tortillard, reprit le Maître d'école, merci! Et on l'entendit pousser une aspiration de joie effrayante. Oh! je te pardonne le mal que tu m'as fait... et pour ta récompense... tu vas l'entendre chanter, la Chouette!!! écoute-la bien... l'oiseau de mort.

--Bravo!... me voilà aux premières loges, dit Tortillard en s'asseyant au haut de l'escalier.

VII

Le caveau

Tortillard, assis sur la première marche de l'escalier, éleva sa lumière pour tâcher d'éclairer l'épouvantable scène qui allait se passer dans les profondeurs du caveau; mais les ténèbres étaient trop épaisses... une si faible clarté ne put les dissiper.

Le fils de Bras-Rouge ne distingua rien.

La lutte du Maître d'école et de la Chouette était sourde, acharnée, sans un mot, sans un cri.

Seulement de temps à autre on entendait l'aspiration bruyante ou le souffle étouffé qui accompagne toujours des efforts violents et contenus.

Tortillard, assis sur le degré de pierre, se mit alors à frapper des pieds avec cette cadence particulière aux spectateurs impatients de voir commencer le spectacle; puis il poussa ce cri familier aux habitués du paradis des théâtres du boulevard:

--Eh! la toile... la pièce... la musique!

--Oh! je te tiendrai comme je veux, murmura le Maître d'école au fond du caveau, et tu vas...

Un mouvement désespéré de la Chouette l'interrompit. Elle se débattait avec l'énergie que donne la crainte de la mort.

--Plus haut... on n'entend pas, cria Tortillard.

--Tu as beau me dévorer la main, je te tiendrai comme je le veux, reprit le Maître d'école.

Puis, ayant sans doute réussi à contenir la Chouette, il ajouta:--C'est cela... Maintenant, écoute...

--Tortillard, appelle ton père! cria la Chouette d'une voix haletante, épuisée. Au secours!... Au secours!...

--À la porte... la vieille! Elle empêche d'entendre, dit le petit boiteux en éclatant de rire; à bas la cabale!

Les cris de la Chouette ne pouvaient percer ces deux étages souterrains.

La misérable, voyant qu'elle n'avait aucune aide à attendre du fils de Bras-Rouge, voulut tenter un dernier effort.

--Tortillard, va chercher du secours, et je te donne mon cabas; il est plein de bijoux... il est là sous une pierre.

--Que ça de générosité! Merci, madame... Est-ce que je ne l'ai pas, ton cabas? Tiens, entends-tu comme ça clique dedans..., dit Tortillard en le secouant. Mais, par exemple, donne-moi tout de suite pour deux sous de galette chaude, et je vas chercher papa!

--Aie pitié de moi, et je...

La Chouette ne put continuer.

Il se fit un nouveau silence.

Le petit boiteux recommença de frapper en mesure sur la pierre de l'escalier où il était accroupi, accompagnant le bruit de ses pieds de ce cri répété:

--Ça ne commence donc pas? Ohé! la toile, ou j'en fais des faux cols! la pièce!... la musique!

--De cette façon, la Chouette, tu ne pourras plus m'étourdir de tes cris, reprit le Maître d'école, après quelques minutes, pendant lesquelles il parvint sans doute à bâillonner la vieille. Tu sens bien, reprit-il d'une voix lente et creuse, que je ne veux pas en finir tout de suite. Torture pour torture! Tu m'as assez fait souffrir. Il faut que je te parle longuement avant de te tuer... oui... longuement... ça va être affreux pour toi... quelle agonie, hein?

--Ah! çà, pas de bêtises, eh! vieux! s'écria Tortillard en se levant à demi; corrige-la, mais ne lui fais pas trop de mal. Tu parles de la tuer... c'est une frime, n'est-ce pas? Je tiens à ma Chouette. Je te l'ai prêtée, mais tu me la rendras... ne me l'abîme pas... je ne veux pas qu'on me détruise ma Chouette, ou sans ça je vais chercher papa.

--Sois tranquille, elle n'aura que ce qu'elle mérite... une leçon profitable... dit le Maître d'école pour rassurer Tortillard, craignant que le petit boiteux n'allât chercher du secours.

--À la bonne heure, bravo! Voilà la pièce qui va commencer, dit le fils de Bras-Rouge, qui ne croyait pas que le Maître d'école menaçât sérieusement les jours de l'horrible vieille.

--Causons donc, la Chouette, reprit le Maître d'école d'une voix calme. D'abord, vois-tu... depuis ce rêve de la ferme de Bouqueval, qui m'a remis sous les yeux tous nos crimes, depuis ce rêve qui a manqué de me rendre fou... qui me rendra fou... car dans la solitude, dans l'isolement profond où je vis, toutes mes pensées viennent malgré moi aboutir à ce rêve... il s'est passé en moi un changement étrange...

«Oui... j'ai eu horreur de ma férocité passée.

«D'abord, je ne t'ai pas permis de martyriser la Goualeuse... cela n'était rien encore...

«En m'enchaînant ici dans cette cave, en m'y faisant souffrir le froid et la faim, mais en me délivrant de ton obsession... tu m'as laissé tout à l'épouvante de mes réflexions.

«Oh! tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul... toujours seul... avec un voile noir sur les yeux, comme m'a dit l'homme implacable qui m'a puni...

«Cela est effrayant... vois donc!

«C'est dans ce caveau que je l'avais précipité pour le tuer... et ce caveau est le lieu de mon supplice... Il sera peut-être mon tombeau...

«Je te répète que cela est effrayant.

«Tout ce que cet homme m'a prédit s'est réalisé.

«Il m'avait dit: «Tu as abusé de ta force... tu seras le jouet des plus faibles.»

«Cela a été.

«Il m'avait dit: «Désormais, séparé du monde extérieur, face à face avec l'éternel souvenir de tes crimes, un jour tu te repentiras de tes crimes.»

«Et ce jour est arrivé... L'isolement m'a purifié.

«Je ne l'aurais pas cru possible.

«Une autre preuve... que je suis peut-être moins scélérat qu'autrefois... c'est que j'éprouve une joie infinie à te tenir là... monstre... non pour me venger, moi... mais pour venger nos victimes. Oui, j'aurai accompli un devoir... quand, de ma propre main, j'aurai puni ma complice.

«Une voix me dit que si tu étais tombée plus tôt en mon pouvoir, bien du sang... bien du sang n'aurait pas coulé sous tes coups.

«J'ai maintenant horreur de mes meurtres passés, et pourtant... ne trouves-tu pas cela bizarre? c'est sans crainte, c'est avec sécurité que je vais commettre sur toi un meurtre affreux avec des raffinements affreux... Dis... dis... conçois-tu cela?

--Bravo!... bien joué... vieux sans yeux. Ça chauffe! s'écria Tortillard en applaudissant. Tout ça, c'est toujours pour rire?

--Toujours pour rire, reprit le Maître d'école d'une voix creuse. Tiens-toi donc, la Chouette, il faut que je finisse de t'expliquer comment peu à peu j'en suis venu à me repentir.

«Cette révélation te sera odieuse, coeur endurci, et elle te prouvera aussi combien je dois être impitoyable dans la vengeance que je veux exercer sur toi au nom de nos victimes.

«Il faut que je me hâte...

«La joie de te tenir là... me fait bondir le sang... mes tempes battent avec violence... comme lorsqu'à force de penser au rêve ma raison s'égare... Peut-être une de mes crises va-t-elle venir... Mais j'aurai le temps de te rendre les approches de la mort effroyables, en te forçant de m'entendre.

--Hardi! la Chouette! cria Tortillard; hardi à la réplique!... Tu ne sais donc pas ton rôle?... Alors, dis au _boulanger_[4] de te souffler, ma vieille.

--Oh! tu auras beau te débattre et me mordre, reprit le Maître d'école après un nouveau silence, tu ne m'échapperas pas... Tu m'as coupé les doigts jusqu'aux os... mais je t'arrache la langue si tu bouges...

«Continuons de causer.

«En me trouvant seul, toujours seul dans la nuit et dans le silence, j'ai commencé par éprouver des accès de rage furieuse... impuissante... Pour la première fois ma tête s'est perdue. Oui... quoique éveillé, j'ai revu le rêve... tu sais? le rêve...

«Le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noyée... le marchand de bestiaux... et toi... planant au-dessus de ces fantômes...

«Je te dis que cela est effrayant.

«Je suis aveugle... et ma pensée prend une forme, un corps, pour me représenter incessamment d'une manière visible, presque palpable... les traits de mes victimes.

«Je n'aurais pas fait ce rêve affreux, que mon esprit, continuellement absorbé par le souvenir de mes crimes passés, eût été troublé des mêmes visions...

«Sans doute, lorsqu'on est privé de la vue, les idées obsédantes s'imaginent presque matériellement dans le cerveau...

«Pourtant... quelquefois, à force de les contempler avec une terreur résignée... il me semble que ces spectres menaçants ont pitié de moi... Ils pâlissent... s'effacent et disparaissent... Alors je crois me réveiller d'un songe funeste... mais je me sens faible, abattu, brisé... et, le croirais-tu... oh! comme tu vas rire... la Chouette!... Je pleure... entends-tu?... Je pleure... Tu ne ris pas?... Mais ris donc!... Ris donc...

La Chouette poussa un gémissement sourd et étouffé.

--Plus haut! cria Tortillard, on n'entend pas.

--Oui, reprit le Maître d'école, je pleure, car je souffre... et la fureur est vaine. Je me dis: «Demain, après-demain, toujours je serai en proie aux mêmes accès de délire et de morne désolation...»

«Quelle vie! Oh! quelle vie!...

«Et je n'ai pas choisi la mort plutôt que d'être enseveli vivant dans cet abîme que creuse incessamment ma pensée!

«Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de mes remords?... Rien... rien...

«Quand les fantômes cessent un moment de passer et de repasser sur le voile noir que j'ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce sont des comparaisons écrasantes. Je me dis: «Si j'étais resté honnête homme, à cette heure je serais libre, tranquille, heureux, aimé et honoré des miens... au lieu d'être aveugle et enchaîné dans ce cachot, à la merci de mes complices.»

«Hélas! le regret du bonheur perdu par un crime est un premier pas vers le repentir.

«Et, quand au repentir se joint une expiation d'une effrayante sévérité... une expiation qui change votre vie en une longue insomnie remplie d'hallucinations vengeresses ou de réflexions désespérées... peut-être alors le pardon des hommes succède aux remords et à l'expiation.

--Prends garde, vieux, cria Tortillard, tu manges dans le rôle à M. Moëssard... Connu! Connu!

Le Maître d'école n'écouta pas le fils de Bras-Rouge.

--Cela t'étonne de m'entendre parler ainsi, la Chouette? Si j'avais continué de m'étourdir, ou par d'autres sanglants forfaits, ou par l'ivresse farouche de la vie du bagne, jamais ce changement salutaire ne se fût opéré en moi, je le sais bien...

«Mais seul, mais aveugle, mais bourrelé de remords qui se voient, à quoi songer?

«À de nouveaux crimes?

«Comment les commettre?

«À une évasion?

«Comment m'évader?

«Et si je m'évadais... où irais-je?... Que ferais-je de ma liberté?

«Non, il me faut vivre désormais dans une nuit éternelle, entre les angoisses du repentir et l'épouvante des apparitions formidables dont je suis poursuivi...

«Quelquefois pourtant... un faible rayon d'espoir... vient luire au milieu de mes ténèbres... un moment de calme succède à mes tourments... oui... car quelquefois je parviens à conjurer les spectres qui m'obsèdent, en leur opposant les souvenirs d'un passé honnête et paisible, en remontant par la pensée jusqu'aux premiers temps de ma jeunesse, de mon enfance...

«Heureusement, vois-tu, les plus grands scélérats ont du moins quelques années de paix et d'innocence à opposer à leurs années criminelles et sanglantes.

«On ne naît pas méchant...

«Les plus pervers ont eu la candeur aimable de l'enfance... ont connu les douces joies de cet âge charmant... Aussi, je te le répète, parfois je ressens une consolation amère en me disant: «Je suis à cette heure voué à l'exécration de tous, mais il a été un temps où l'on m'aimait, où l'on me protégeait, parce que j'étais inoffensif et bon...»

«Hélas!... il faut bien me réfugier dans le passé... quand je le puis... là seulement je trouve quelque calme...

En prononçant ces dernières paroles, l'accent du Maître d'école avait perdu de sa rudesse; cet homme indomptable semblait profondément ému; il ajouta:

--Tiens, vois-tu, la salutaire influence de ces pensées est telle que ma fureur s'apaise... le courage... la force... la volonté me manquent pour te punir... non... ce n'est pas à moi de verser ton sang...

--Bravo, vieux! Vois-tu, la Chouette, que c'était une frime!... cria Tortillard en applaudissant.

--Non, ce n'est pas à moi de verser ton sang, reprit le Maître d'école, ce serait un meurtre... excusable peut-être... mais ce serait toujours un meurtre... et j'ai assez des trois spectres... et puis, qui sait?... tu te repentiras peut-être aussi un jour, toi?

En parlant ainsi, le Maître d'école avait machinalement rendu à la Chouette quelque liberté de mouvement.

Elle en profita pour saisir le stylet qu'elle avait placé dans son corsage après le meurtre de Sarah et pour porter un violent coup de cette arme au bandit, afin de se débarrasser de lui.

Il poussa un cri de douleur perçant.

Les ardeurs féroces de sa haine, de sa vengeance, de sa rase, ses instincts sanguinaires, brusquement réveillés et exaspérés par cette attaque, firent une explosion soudaine, terrible, où s'abîma sa raison, déjà fortement ébranlée par tant de secousses.

--Ah! vipère... J'ai senti ta dent! s'écria-t-il d'une voix tremblante de fureur en étreignant avec force la Chouette, qui avait cru lui échapper; tu rampais dans le caveau... hein? ajouta-t-il de plus en plus égaré; mais je te vais écraser... vipère ou chouette... Tu attendais sans doute la venue des fantômes... Oui, car le sang me bat dans les tempes... mes oreilles tintent... la tête me tourne... comme lorsqu'ils doivent venir... Oui, je ne me trompe pas... Oh! les voilà... du fond des ténèbres, ils s'avancent... ils s'avancent... Comme ils sont pâles... et leur sang, comme il coule, rouge et fumant... Cela t'épouvante... tu te débats... Eh bien! sois tranquille, tu ne les verras pas, les fantômes... non... tu ne les verras pas... j'ai pitié de toi... je vais te rendre aveugle... Tu seras comme moi... sans yeux...

Ici le Maître d'école fit une pause.

La Chouette jeta un cri si horrible que Tortillard épouvanté bondit sur sa marche de pierre et se leva debout.

Les cris effroyables de la Chouette parurent mettre le comble au vertige furieux du Maître d'école.

--Chante..., disait-il à voix basse, chante, la Chouette... chante ton chant de mort... Tu es heureuse, tu ne vois plus les trois fantômes de nos assassinés... le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noyée... le marchand de bestiaux... Moi, je les vois... ils approchent... ils me touchent... Oh! qu'ils ont froid... ah!...