Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 23

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«--Vous voyez bien, doyen, dit Coupe-en-Deux, il n'a jamais eu à se plaindre; je ne veux que son bien, après tout. Si Gargousse l'a égratigné une première fois, cela n'arrivera plus, je vous le promets, j'y veillerai.

«--À la bonne heure! Ainsi, tout le monde sera content.

«--Gringalet tout le premier, dit Coupe-en-Deux, n'est-ce pas que tu seras content?

«--Oui... oui... mon maître, dit l'enfant tout en pleurant.

«--Et pour te consoler de tes égratignures je te donnerai ta part d'un bon déjeuner, car le doyen va m'envoyer un plat de côtelettes aux cornichons, quatre bouteilles de vin et un demi-setier d'eau-de-vie.

«--À ton service, Coupe-en-Deux, ma cave et ma cuisine luisent pour tout le monde.»

«Au fond le doyen était brave homme, mais il n'était pas malin et il aimait à vendre son vin et son fricot aussi. Le gueux de Coupe-en-Deux le savait bien, vous voyez qu'il le renvoyait content de lui vendre à boire et à manger, et rassuré sur le sort de Gringalet.

«Voilà donc ce pauvre petit retombé au pouvoir de son maître. Dès que le doyen a les talons tournés, Coupe-en-Deux montre l'escalier à son pâtiras et lui ordonne de remonter vite dans son grenier; l'enfant ne se le fait pas dire deux fois, il s'en va tout effrayé.

«--Mon bon Dieu, je suis perdu», s'écrie-t-il en se jetant sur la paille à côté de sa tortue, et en pleurant à chaudes larmes. Il était là depuis une bonne heure à sangloter, lorsqu'il entend la grosse voix de Coupe-en-Deux qui l'appelait... Ce qui augmentait encore la peur de Gringalet, c'est qu'il lui semblait que la voix de son maître n'était pas comme à l'ordinaire.

«--Descendras-tu bientôt?» reprend le montreur de bêtes avec un tonnerre de jurements.

«L'enfant se dépêche vite de descendre par l'échelle; à peine a-t-il mis le pied par terre, que son maître le prend et l'emporte dans sa chambre, en trébuchant à chaque pas, car Coupe-en-Deux avait tant bu, tant bu, qu'il était soûl comme une grive et qu'il se tenait à peine sur ses jambes: son corps se penchait tantôt en avant et tantôt en arrière, et il regardait Gringalet en roulant des yeux d'un air féroce, mais sans parler; il avait, comme on dit, la bouche trop épaisse: jamais l'enfant n'en avait eu plus peur.

«Gargousse était enchaîné au pied du lit.

«Au milieu de la chambre il y avait une chaise avec une corde pendante au dossier...

«--Ass... assis-toi... là», continua Pique-Vinaigre en imitant, jusqu'à la fin de ce récit, le bégaiement empâté d'un homme ivre, lorsqu'il faisait parler Coupe-en-Deux.

«Gringalet s'assied tout tremblant; alors Coupe-en-Deux, toujours sans parler, l'entortille de la grande corde et l'attache sur la chaise, et cela pas facilement, car, quoique le montreur de bêtes eût encore un peu de vue et de connaissance, vous pensez qu'il faisait les noeuds doubles. Enfin voilà Gringalet solidement amarré sur sa chaise. «Mon bon Dieu! Mon bon Dieu! murmura-t-il, cette fois personne ne viendra me délivrer.»

«Pauvre petit, il avait raison, personne ne pouvait, ne devait venir comme vous allez le voir: le doyen était parti rassuré, Coupe-en-Deux avait fermé la porte de sa cour en dedans à double tour, mis le verrou; personne ne pouvait donc venir au secours de Gringalet.

--Oh! pour cette fois, se dirent les prisonniers impressionnés par ce récit, Gringalet, tu es perdu...

--Pauvre petit...

--Quel dommage!

--S'il ne fallait que donner vingt sous pour le sauver, je les donnerais.

--Moi aussi.

--Gueux de Coupe-en-Deux!

--Qu'est-ce qu'il va lui faire?

Pique-Vinaigre continua:

--Quand Gringalet fut bien attaché sur sa chaise, son maître lui dit, et le conteur imita de nouveau l'accent d'un homme ivre: «Ah!... gredin... c'est toi... qui as été cause que... que j'ai été battu par le doyen... tu... vas mou... mourir...»

«Et il tire de sa poche un grand rasoir tout fraîchement repassé, l'ouvre et prend d'une main Gringalet par les cheveux...

Un murmure d'indignation et d'horreur circula parmi les détenus et interrompit un moment Pique-Vinaigre, qui reprit:

--À la vue du rasoir, l'enfant se mit à crier:

«--Grâce! mon maître... grâce!... Ne me tuez pas!

«--Va, crie... crie... môme... tu ne crieras pas longtemps, répondit Coupe-en-Deux.

«--Moucheron d'or! Moucheron d'or! À mon secours! cria le pauvre Gringalet presque en délire, et se rappelant son rêve qui l'avait tant frappé; voilà l'araignée qui va me tuer!

«--Ah! tu m'app... tu m'appelles... araignée, toi..., dit Coupe-en-Deux... À cause de ça... et d'autres... d'autres choses, tu vas mourir... entends-tu... mais... pas de ma main... parce que... la... chose... et puis qu'on me guillotinerait... je dirai... et prou... prouverai que c'est... le singe... J'ai tantôt... préparé la chose... a... a... enfin n'importe, dit Coupe-en-Deux en se soutenant à peine; puis, appelant son singe, qui, au bout de sa chaîne, la tendait de toutes ses forces en grinçant des dents et en regardant tour à tour son maître et l'enfant:

«--Tiens, Gargousse, lui dit-il en lui montrant le rasoir et Gringalet qu'il tenait par les cheveux, tu vas lui faire comme ça... vois-tu?...»

«Et, passant à plusieurs reprises le dos du rasoir sur le cou de Gringalet, il fit comme s'il lui coupait le cou.

«Le gueux de singe était si imitateur, si méchant et si malin, qu'il comprit ce que son maître voulait: et, comme pour le lui prouver, il se prit le menton avec la patte gauche, renversa sa tête en arrière, et, avec sa patte droite, il fit mine de se couper le cou.

«--C'est ça, Gargousse... ça y est, dit Coupe-en-Deux, en balbutiant, en fermant les yeux à demi et en trébuchant si fort qu'il manqua de tomber avec Gringalet et la chaise... oui, ça y est... je vas te... dé... détacher, et tu... lui couperas le sifflet, n'est-ce pas, Gargousse?»

«Le singe cria en grinçant des dents, comme pour dire oui, et avança la patte pour prendre le rasoir que Coupe-en-Deux lui tendait.

«--Moucheron d'or, à mon secours!» murmura Gringalet d'une pauvre voix mourante, certain cette fois d'être à sa dernière heure.

«Car, hélas! il appelait le moucheron d'or à son secours sans y compter et sans l'espérer; mais il disait cela comme on dit: «Mon Dieu! Mon Dieu!» quand on se noie...

«Eh bien! pas du tout.

«Voilà-t-il pas qu'à ce moment-là Gringalet voit entrer par la fenêtre ouverte une de ces petites mouches vert et or, comme il y en a tant! On aurait dit une étincelle de feu qui voltigeait; et juste à l'instant où Coupe-en-Deux venait de donner le rasoir à Gargousse, le moucheron d'or s'en va se bloquer droit dans l'oeil de ce méchant brigand.

«Une mouche dans l'oeil, ça n'est pas grand-chose; mais, dans le moment, vous savez que ça cuit comme une piqûre d'épingle; aussi Coupe-en-Deux, qui se soutenait à peine, porta vivement la main à son oeil, et ça par un mouvement si brusque qu'il trébucha, tomba tout de son long, et roula comme une masse au pied du lit où était enchaîné Gargousse.

«--Moucheron d'or, merci... tu m'as sauvé!» cria Gringalet; car toujours assis et attaché sur sa chaise, il avait tout vu.

--C'est ma foi vrai, pourtant, le moucheron d'or l'a empêché d'avoir le cou coupé, s'écrièrent les détenus transportés de joie.

--Vive le moucheron d'or! cria le bonnet bleu.

--Oui, vive le moucheron d'or! répétèrent plusieurs voix.

--Vivent Pique-Vinaigre et ses contes! dit un autre.

--Attendez donc, reprit le conteur; voici le plus beau et le plus terrible de l'histoire que je vous avais promise: Coupe-en-Deux avait tombé par terre comme un plomb; il était si soûl, si soûl, qu'il ne remuait pas plus qu'une bûche... Il était ivre mort... quoi! et sans connaissance de rien; mais en tombant il avait manqué d'écraser Gargousse et lui avait presque cassé une patte de derrière... Vous savez comme ce vilain animal était méchant, rancunier et malicieux. Il n'avait pas lâché le rasoir que son maître lui avait donné pour couper le cou à Gringalet. Qu'est-ce que fait mon gueux de singe quand il voit son maître étendu sur le dos, immobile comme une carpe pâmée et bien à sa portée? Il saute sur lui, s'accroupit sur sa poitrine, d'une de ses pattes lui tend la peau du cou, et de l'autre... crac... il vous lui coupe le sifflet net comme verre... juste comme Coupe-en-Deux lui avait enseigné à le faire sur Gringalet.

--Bravo!...

--C'est bien fait!...

--Vive Gargousse!... crièrent les détenus avec enthousiasme.

--Vive le petit moucheron d'or!

--Vive Gringalet!

--Vive Gargousse!

--Eh bien! mes amis, s'écria Pique-Vinaigre enchanté du succès de son récit, ce que vous criez là, toute la Petite-Pologne le criait une heure plus tard.

--Comment cela... comment?

--Je vous ai dit que pour faire son mauvais coup tout à son aise le gueux de Coupe-en-Deux avait fermé sa porte en dedans. À la brune, voilà les enfants qui arrivent les uns après les autres avec leurs bêtes; les premiers cognent, personne ne répond; enfin, quand ils sont tous rassemblés, ils recognent, rien. L'un d'eux s'en va trouver le doyen et lui dire qu'ils avaient beau frapper, et que leur maître ne leur ouvrait pas. «Le gredin se sera soûlé comme un Anglais, dit-il, je lui ai envoyé du vin tantôt; faut enfoncer sa porte, ces enfants ne peuvent pas rester la nuit dehors.»

«On enfonce la porte à coups de merlin; on entre, on monte, on arrive dans la chambre, et qu'est-ce qu'on voit? Gargousse enchaîné et accroupi sur le corps de son maître et jouant avec le rasoir; le pauvre Gringalet, heureusement hors de la portée de la chaîne de Gargousse, toujours assis et attaché sur sa chaise, n'osant pas lever les yeux sur le corps de Coupe-en-Deux, et regardant, devinez quoi? la petite mouche d'or, qui, après avoir voleté autour de l'enfant comme pour le féliciter, était enfin venue se poser sur sa petite main.

«Gringalet raconta tout au doyen et à la foule qui l'avait suivi; ça paraissait vraiment, comme on dit, un coup du ciel: aussi le doyen s'écrie: «Un triomphe à Gringalet, un triomphe à Gargousse, qui a tué ce mauvais brigand de Coupe-en-Deux! Il coupait les autres, c'était son tour d'être coupé.

«--Oui, oui! dit la foule, car le montreur de bêtes était détesté de tout le monde. Un triomphe à Gargousse! Un triomphe à Gringalet!

«Il faisait nuit: on allume des torches de paille, on attache Gargousse sur un banc que quatre gamins portaient sur leurs épaules; le gredin de singe n'avait pas l'air de trouver ça trop beau pour lui, et il prenait des airs de triomphateur en montrant les dents à la foule. Après le singe venait le doyen, portant Gringalet dans ses bras; tous les petits montreurs de bêtes, chacun avec la sienne, entouraient le doyen: l'un portait son renard, l'autre sa marmotte, l'autre son cochon d'Inde; ceux qui jouaient de la vielle jouaient de la vielle; il y avait des charbonniers auvergnats avec leur musette, qui en jouaient aussi; c'était enfin un tintamarre, une joie, une fête qu'on ne peut s'imaginer! Derrière les musiciens et les montreurs de bêtes venaient tous les habitants de la Petite-Pologne, hommes, femmes, enfants; presque tous tenaient à la main des torches de paille et criaient comme des enragés: «Vive Gringalet! Vive Gargousse!» Le cortège fait dans cet ordre-là le tour de la cassine de Coupe-en-Deux. C'était un drôle de spectacle, allez, que ces vieilles masures et toutes ces figures éclairées par la lueur rouge des feux de paille qui flamboyaient, flamboyaient! Quant à Gringalet, la première chose qu'il avait faite, une fois en liberté, ça avait été de mettre la petite mouche d'or dans un cornet de papier, et il répétait tout le temps de son triomphe:

«--Petits moucherons, j'ai bien fait d'empêcher les araignées de vous manger, car...»

La fin du récit de Pique-Vinaigre fut interrompue.

--Eh! père Roussel, cria une voix de dehors, viens donc manger ta soupe; quatre heures vont sonner dans dix minutes.

--Ma foi, l'histoire est à peu près finie, j'y vais. Merci, mon garçon, tu m'as joliment amusé, tu peux t'en vanter, dit le surveillant à Pique-Vinaigre en allant vers la porte. Puis, s'arrêtant: «Ah çà! soyez sages», dit-il aux détenus en se retournant.

--Nous allons entendre la fin de l'histoire, dit le Squelette haletant de fureur contrainte. Puis il dit tout bas au Gros-Boiteux: Va sur le pas de la porte, suis le gardien des yeux, et quand tu l'auras vu sortir de la cour crie: «Gargousse!» et le mangeur est mort.

--Ça y est, dit le Gros-Boiteux qui accompagna le gardien et resta debout à la porte du chauffoir, l'épiant du regard.

--Je vous disais donc, reprit Pique-Vinaigre, que Gringalet, tout le temps de son triomphe, se disait: «Petits moucherons, j'ai...»

--Gargousse! s'écria le Gros-Boiteux en se retournant. Il venait de voir le surveillant quitter la cour.

--À moi! Gringalet... je serai ton araignée, s'écria aussitôt le Squelette en se précipitant si brusquement sur Germain que celui-ci ne put faire un mouvement ni pousser un cri.

Sa voix expira sous la formidable étreinte des longs doigts de fer du Squelette.

XI

Un ami inconnu

--Si tu es l'araignée, moi je serai le moucheron d'or, Squelette de malheur, cria une voix au moment où Germain, surpris par la violente et soudaine attaque de son implacable ennemi, tombait renversé sur son banc, livré à la merci du brigand qui, un genou sur la poitrine, le tenait par le cou.

--Oui, je serai le moucheron, et un fameux moucheron encore! répéta l'homme au bonnet bleu dont nous avons parlé; puis, d'un bond furieux, renversant trois ou quatre prisonniers qui le séparaient de Germain, il s'élança sur le Squelette et lui assena sur le crâne et entre les deux yeux une grêle de coups de poing si précipités qu'on eût dit la batterie sonore d'un marteau sur une enclume.

L'homme au bonnet bleu, qui n'était autre que le Chourineur, ajouta, en redoublant la rapidité de son martelage sur la tête du Squelette:

--C'est la grêle de coups de poing que M. Rodolphe m'a tambourinés sur la boule! Je les ai retenus.

À cette agression inattendue, les détenus restèrent frappés de surprise, sans prendre parti pour ou contre le Chourineur. Plusieurs d'entre eux, encore sous la salutaire impression du conte de Pique-Vinaigre, furent même satisfaits de cet incident qui pouvait sauver Germain.

Le Squelette, d'abord étourdi, chancelant comme un boeuf sous la masse de fer du boucher, étendit machinalement ses deux mains en avant pour parer les coups de son ennemi; Germain put se dégager de la mortelle étreinte du Squelette et se relever à demi.

--Mais qu'est-ce qu'il a? À qui en a-t-il donc, ce brigand-là? s'écria le Gros-Boiteux; et, s'élançant sur le Chourineur, il tâcha de lui saisir les bras par-derrière, pendant que celui-ci faisait de violents efforts pour maintenir le Squelette sur le banc.

Le défenseur de Germain répondit à l'attaque du Gros-Boiteux par une espèce de ruade si violente qu'il l'envoya rouler à l'extrémité du cercle formé par les détenus.

Germain, d'une pâleur livide et violacée, à demi suffoqué, à genoux auprès du banc, ne paraissait pas avoir la conscience de ce qui se passait autour de lui. La strangulation avait été si violente et si douloureuse qu'il respirait à peine.

Après son premier étourdissement, le Squelette, par un effort désespéré, parvint à se débarrasser du Chourineur et à se remettre sur ses pieds.

Haletant, ivre de rage et de haine, il était épouvantable...

Sa face cadavéreuse ruisselait de sang; sa lèvre supérieure, retroussée comme celle d'un loup furieux, laissait voir ses dents serrées les unes contre les autres.

Enfin il s'écria d'une voix palpitante de colère et de fatigue, car sa lutte contre le Chourineur avait été violente:

--Escarpez-le donc... ce brigand-là! tas de frileux!... qui me laissez prendre en traître... sinon le mangeur va vous échapper!

Durant cette espèce de trêve, le Chourineur, enlevant Germain à demi évanoui, avait assez habilement manoeuvré pour se rapprocher peu à peu de l'angle d'un mur, où il déposa son protégé.

Profitant de cette excellente position de défense, le Chourineur pouvait alors, sans crainte d'être pris à dos, tenir assez longtemps encore les détenus, auxquels le courage et la force herculéenne qu'il venait de déployer imposaient beaucoup.

Pique-Vinaigre, épouvanté, disparut pendant le tumulte, sans qu'on s'aperçût de son absence.

Voyant l'hésitation de la plupart des prisonniers, le Squelette s'écria:

--À moi donc!... Estourbissons-les tous les deux... le gros et le petit!

--Prends garde! répondit le Chourineur en se préparant au combat, les deux mains en avant et carrément campé sur ses robustes reins. Gare à toi, Squelette! Si tu veux faire encore le Coupe-en-Deux... moi, je ferai comme Gargousse, je te couperai le sifflet...

--Mais tombez donc dessus! cria le Gros-Boiteux en se relevant. Pourquoi cet enragé défend-il le mangeur? À mort le mangeur... et lui aussi! S'il défend Germain, c'est un traître!

--Oui!... Oui!

--À mort! le mangeur!

--À mort!

--Oui! à mort le traître... qui le soutient!

Tels furent les cris des plus endurcis des détenus.

Un parti plus pitoyable s'écria:

--Non! Avant, qu'il parle!

--Oui! Qu'il s'explique!

--On ne tue pas un homme sans l'entendre!

--Et sans défense!

--Faudrait être de vrais Coupe-en-Deux!

--Tant mieux! reprirent le Gros-Boiteux et les partisans du Squelette.

--On ne saurait trop en faire à un mangeur!

--À mort!

--Tombons dessus!

--Soutenons le Squelette!

--Oui! Oui!... Charivari pour le bonnet bleu!

--Non... Soutenons le bonnet bleu!... Charivari pour le Squelette! riposta le parti du Chourineur.

--Non!... À bas le bonnet bleu!

--À bas le Squelette!

--Bravo, mes cadets!... s'écria le Chourineur en s'adressant aux détenus qui se rangeaient de son côté. Vous avez du coeur... Vous ne voudriez pas massacrer un homme à demi mort!... Il n'y a que des lâches capables de ça... Le Squelette s'en moque pas mal... il est condamné d'avance... c'est pour cela qu'il vous pousse... Mais si vous aidez à tuer Germain, vous serez durement pincés. D'ailleurs, je propose une chose, moi!... Le Squelette veut achever ce pauvre jeune homme... Eh bien! qu'il vienne donc me le prendre, s'il en a le toupet!... Ça se passera entre nous deux: nous nous crocherons et on verra... mais il n'ose pas, il est comme Coupe-en-Deux, fort avec les faibles.

La vigueur, l'énergie, la rude figure du Chourineur devaient avoir une puissante action sur les détenus; aussi un assez grand nombre d'entre eux se rangèrent de son côté et entourèrent Germain; le parti du Squelette se groupa autour de ce bandit.

Une sanglante mêlée allait s'engager, lorsqu'on entendit dans la cour le pas sonore et mesuré du piquet d'infanterie toujours de garde à la prison.

Pique-Vinaigre, profitant du bruit et de l'émotion générale, avait gagné la cour et était allé frapper au guichet de la porte d'entrée, afin d'avertir les gardiens de ce qui se passait dans le chauffoir.

L'arrivée des soldats mit fin à cette scène.

Germain, le Squelette et le Chourineur furent conduits auprès du directeur de la Force. Le premier devait déposer sa plainte, les deux autres répondre à une prévention de rixe dans l'intérieur de la prison.

La terreur et la souffrance de Germain avaient été si vives, sa faiblesse était si grande, qu'il lui fallut s'appuyer sur deux gardiens pour arriver jusqu'à une chambre voisine du cabinet du directeur, où on le conduisit. Là, il se trouva mal; son cou excorié, portait l'empreinte livide et sanglante des doigts de fer du Squelette. Quelques secondes de plus, le fiancé de Rigolette aurait été étranglé.

Le gardien chargé de la surveillance du parloir, et qui, nous l'avons dit, s'était toujours intéressé à Germain, lui donna les premiers secours.

Lorsque celui-ci revint à lui, lorsque la réflexion succéda aux émotions rapides et terribles qui lui avaient à peine laissé l'exercice de sa raison, sa première pensée fut pour son sauveur.

--Merci de vos bons soins, monsieur, dit-il au gardien; sans cet homme courageux, j'étais perdu.

--Comment vous trouvez-vous?

--Mieux... Ah! tout ce qui vient de se passer me semble un songe horrible!

--Remettez-vous.

--Et celui qui m'a sauvé, où est-il?

--Dans le cabinet du directeur. Il lui raconte comment la rixe est arrivée... Il paraît que sans lui...

--J'étais mort, monsieur... Oh! dites-moi son nom... Qui est-il?

--Son nom... je n'en sais rien, il est surnommé le Chourineur; c'est un ancien forçat.

--Et le crime qui l'amène ici... n'est pas grave, peut-être?

--Très-grave! Vol avec effraction, la nuit... dans une maison habitée, dit le gardien. Il aura probablement la même dose que Pique-Vinaigre; quinze ou vingt ans de travaux forcés et l'exposition, vu la récidive.

Germain tressaillit: il eût préféré être lié par la reconnaissance à un homme moins criminel.

--Ah! c'est affreux! dit-il. Et pourtant cet homme, sans me connaître, a pris ma défense. Tant de courage, tant de générosité...

--Que voulez-vous, monsieur, quelquefois il y a encore un peu de bon chez ces gens-là. L'important, c'est que vous voilà sauvé; demain vous aurez votre cellule à la pistole, et pour cette nuit vous coucherez à l'infirmerie, d'après l'ordre de M. le directeur. Allons, courage, monsieur! Le mauvais temps est passé: quand votre jolie petite visiteuse viendra vous voir, vous pourrez la rassurer; car, une fois en cellule, vous n'aurez plus rien à craindre... Seulement, vous ferez bien, je crois, de ne pas lui parler de la scène de tout à l'heure. Elle en tomberait malade de peur.

--Oh! non, sans doute, je ne lui en parlerai pas; mais je voudrais pourtant remercier mon défenseur... Si coupable qu'il soit aux yeux de la loi, il ne m'en a pas moins sauvé la vie.

--Tenez, justement je l'entends qui sort de chez M. le directeur, qui va maintenant interroger le Squelette; je les reconduirai ensemble tout à l'heure, le Squelette au cachot, et le Chourineur à la Fosse-aux-lions. Il sera d'ailleurs un peu récompensé de ce qu'il a fait pour vous car, comme c'est un gaillard solide et déterminé, tel qu'il faut être pour mener les autres il est probable qu'il remplacera le Squelette comme prévôt...

Le Chourineur, ayant traversé un petit couloir sur lequel s'ouvrait la porte du cabinet du directeur, entra dans la chambre où se trouvait Germain.

--Attendez-moi là, dit le gardien au Chourineur; je vais aller savoir de M. le directeur ce qu'il décide du Squelette, et je reviendrai vous prendre... Voilà notre jeune homme tout à fait remis; il veut vous remercier, et il y a de quoi, car sans vous c'était fini de lui.

Le gardien sortit. La physionomie du Chourineur était radieuse; il s'avança joyeusement en disant:

--Tonnerre! que je suis content! Que je suis donc content de vous avoir sauvé! Et il tendit la main à Germain.

Celui-ci, par un sentiment de répulsion involontaire, se recula d'abord légèrement, au lieu de prendre la main que le Chourineur lui offrait; puis, se rappelant qu'après tout il devait la vie à cet homme, il voulut réparer ce premier mouvement de répugnance. Mais le Chourineur s'en était aperçu; ses traits s'assombrirent, et, en reculant à son tour, il dit avec une tristesse amère:

--Ah! c'est juste, pardon, monsieur...

--Non, c'est moi qui dois vous demander pardon... Ne suis-je pas prisonnier comme vous? Je ne dois songer qu'au service que vous m'avez rendu... vous m'avez sauvé la vie. Votre main, monsieur, je vous en prie, de grâce, votre main.

--Merci... maintenant c'est inutile. Le premier mouvement est tout. Si vous m'aviez d'abord donné une poignée de main, cela m'aurait fait plaisir. Mais, en y réfléchissant, c'est à moi à ne plus vouloir. Non parce que je suis prisonnier comme vous, mais, ajouta-t-il d'un air sombre et en hésitant, parce qu'avant d'être ici... j'ai été...

--Le gardien m'a tout dit, reprit Germain en l'interrompant; mais vous ne m'avez pas moins sauvé la vie.

--Je n'ai fait que mon devoir et mon plaisir, car je sais qui vous êtes... monsieur Germain.

--Vous me connaissez?