Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 2

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Puis, comme s'il se fût alors seulement rappelé le service que sa maîtresse lui avait rendu, il s'écria avec une explosion de reconnaissance ineffable:

--Sans toi, j'étais mort, ma brave Louve.

--Bien, bien... comment te trouves-tu à cette heure?

--De mieux en mieux.

--Tu as faim?

--Non, je me sens trop faible. Ce qui m'a fait le plus souffrir, c'était le manque d'air. À la fin, j'étouffais, j'étouffais... c'était affreux.

--Et maintenant?

--Je revis, je sors du tombeau, et j'en sors grâce à toi!

--Mais tes mains, tes pauvres mains! Ces coupures!... Qu'est-ce qu'ils t'ont donc fait, mon Dieu?

--Nicolas et Calebasse, n'osant pas m'attaquer en face une seconde fois, m'avaient muré dans ma chambre pour m'y laisser mourir de faim. J'ai voulu les empêcher de clouer mes volets, ma soeur m'a coupé les mains à coups de hachette!!!

--Les monstres! ils voulaient faire croire que tu étais mort de maladie; ta mère avait déjà répandu le bruit que tu te trouvais dans un état désespéré. Ta mère, mon homme, ta mère!...

--Tiens, ne me parle pas d'elle, dit Martial avec amertume; puis, remarquant pour la première fois les vêtements mouillés et l'étrange accoutrement de la Louve, il s'écria: Que t'est-il arrivé? Tes cheveux ruissellent, tu es en jupon... il est trempé d'eau!

--Qu'importe! Enfin te voilà sauvé, sauvé!

--Mais explique-moi pourquoi tu es ainsi mouillée.

--Je te savais en danger... je n'ai pas trouvé de bateau...

--Et tu es venue à la nage?

--Oui. Mais tes mains, donne que je les baise. Tu souffres... Les monstres!... Et je n'étais pas là!

--Oh! ma brave Louve! s'écria Martial avec enthousiasme, brave entre toutes les créatures braves!

--N'as-tu pas écrit là: «Mort aux lâches!»

Et la Louve montra son bras tatoué où étaient écrits ces mots en caractères indélébiles.

--Intrépide, va! Mais le froid t'a saisie, tu trembles.

--Ça n'est pas de froid.

--C'est égal... Entre là, tu prendras le manteau de Calebasse, tu t'envelopperas dedans.

--Mais...

--Je le veux.

En une seconde, la Louve fut enveloppée d'un manteau de tartan et revint.

--Pour moi... risquer de te noyer! répéta Martial en la regardant avec exaltation.

--Au contraire... une pauvre fille se noyait, je l'ai sauvée en abordant à l'île.

--Tu l'as sauvée aussi? Où est-elle?

--En bas, avec les enfants; ils la soignent.

--Et qui est cette jeune fille?

--Mon Dieu! si tu savais quel hasard, quel heureux hasard! C'est une de mes compagnes de Saint-Lazare, une fille bien extraordinaire, va...

--Comment cela?

--Figure-toi que je l'aimais et que je la haïssais, parce qu'elle m'avait mis à la fois la mort et le bonheur dans l'âme.

--Elle?

--Oui, à propos de toi.

--De moi?

--Écoute, Martial... Puis, s'interrompant, la Louve ajouta: Tiens, non, non... je n'oserai jamais.

--Quoi donc?

--Je voulais te faire une demande... J'étais venue pour te voir et pour cela, car en partant de Paris je ne te savais pas en danger.

--Eh bien! dis.

--Je n'ose plus.

--Tu n'oses plus, après ce que tu viens de faire pour moi!

--Justement. J'aurais l'air de quémander du retour.

--Quémander du retour! Est-ce que je ne t'en dois pas? Est-ce que tu ne m'as pas déjà soigné nuit et jour dans ma maladie l'an passé?

--Est-ce que tu n'es pas mon homme?

--Aussi tu dois me parler franchement, parce que je suis ton homme et que je le serai toujours.

--Toujours, Martial?

--Toujours, vrai comme je m'appelle Martial. Pour moi il n'y aura plus dans le monde d'autre femme que toi, vois-tu, la Louve. Que tu aies été ceci ou cela, tant pis, ça me regarde... Je t'aime, tu m'aimes, et je te dois la vie. Seulement, depuis que tu es en prison, je ne suis plus le même. Il y a eu bien du nouveau!... J'ai réfléchi, et tu ne seras plus ce que tu as été.

--Que veux-tu dire?

--Je ne veux plus te quitter maintenant, mais je ne veux pas non plus quitter François et Amandine.

--Ton petit frère et ta petite soeur?

--Oui; d'aujourd'hui il faut que je sois pour eux comme qui dirait leur père. Tu comprends, ça me donne des devoirs, ça me range, je suis obligé de me charger d'eux. On voulait en faire des brigands finis; pour les sauver je les emmène.

--Où ça?

--Je n'en sais rien; mais pour sûr loin de Paris.

--Et moi?

--Toi? Je t'emmène aussi.

--Tu m'emmènes? s'écria la Louve avec une stupeur joyeuse. Elle ne pouvait croire à un tel bonheur. Je ne te quitterai pas?

--Non, ma brave Louve, jamais. Tu m'aideras à élever ces enfants... Je te connais; en te disant: «Je veux que ma pauvre petite Amandine soit une honnête fille, parle-lui dans _ces prix-là_», je sais ce que tu seras pour elle, une brave mère.

--Oh! merci, Martial, merci!

--Nous vivrons en honnêtes ouvriers; sois tranquille, nous trouverons de l'ouvrage, nous travaillerons comme des nègres. Mais au moins ces enfants ne seront pas gueux comme père et mère, je ne m'entendrai plus appeler fils et frère de guillotinés, enfin je ne passerai plus dans les rues où l'on te connaît... Mais qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as?

--Martial, j'ai peur de devenir folle.

--Folle?

--Folle de joie.

--Pourquoi?

--Parce que, vois-tu, c'est trop!

--Quoi?

--Ce que tu me demandes là... Oh! non, vois-tu, c'est trop. À moins que d'avoir sauvé la Goualeuse, ça m'ait porté bonheur... C'est ça pour sûr.

--Mais, encore une fois, qu'est-ce que tu as?

--Ce que tu me demandes là, oh! Martial! Martial!

--Eh bien?

--Je venais te le demander!

--De quitter Paris?...

--Oui..., reprit-elle précipitamment, d'aller avec toi dans les bois... où nous aurions une petite maison bien propre, des enfants que j'aimerais! oh! que j'aimerais! comme ta Louve aimerait les enfants de son homme! Ou plutôt si tu le voulais, dit la Louve en tremblant, au lieu de t'appeler mon homme... je t'appellerais mon mari... car nous n'aurions pas la place sans cela, se hâta-t-elle d'ajouter vivement.

Martial à son tour regarda la Louve avec étonnement, ne comprenant rien à ces paroles.

--De quelle place parles-tu?

--D'une place de garde-chasse...

--Que j'aurais?

--Oui...

--Et qui me la donnerait?

--Les protecteurs de la jeune fille que j'ai sauvée.

--Ils ne me connaissent pas!

--Mais, moi, je lui ai parlé de toi... et elle nous recommandera à ses protecteurs...

--Et à propos de quoi lui as-tu parlé de moi?

--De quoi veux-tu que je parle?

--Bonne Louve...

--Et puis, tu conçois, en prison la confiance vient; et cette jeunesse était si gentille, si douce, que malgré moi je me suis sentie attirée vers elle; j'ai tout de suite comme deviné qu'elle n'était pas des nôtres.

--Qui est-elle donc?

--Je n'en sais rien, je n'y comprends rien, mais de ma vie je n'ai rien vu, rien entendu de semblable; c'est comme une fée pour lire ce qu'on a dans le coeur; quand je lui ai eu dit combien je t'aimais, rien que pour cela, elle s'est intéressée à nous... Elle m'a fait honte de ma vie passée, non en me disant des choses dures, tu sais comme ça aurait pris avec moi, mais en me parlant d'une vie bien laborieuse, bien pénible, mais tranquillement passée avec toi selon ton goût, au fond des forêts. Seulement, dans son idée, au lieu d'être braconnier... tu étais garde-chasse; au lieu d'être ta maîtresse... j'étais ta vraie femme, et puis nous avions de beaux enfants qui couraient au-devant de toi quand le soir tu revenais de tes rondes avec tes chiens, ton fusil sur l'épaule; et puis nous soupions à la porte de notre cabane, au frais de la nuit, sous des grands arbres, et puis nous nous couchions si heureux, si paisibles... Qu'est-ce que tu veux que je te dise?... Malgré moi je l'écoutais... c'était comme un charme. Si tu savais... elle parlait si bien... si bien... que... tout ce qu'elle disait, je croyais le voir à mesure; je rêvais tout éveillée.

--Ah! oui! c'est ça qui serait une belle et bonne vie! dit Martial en soupirant à son tour. Sans être tout à fait malsain de coeur, ce pauvre François a assez fréquenté Calebasse et Nicolas pour que le bon air des bois lui vaille mieux que l'air des villes... Amandine t'aiderait au ménage; je serais aussi bon garde que pas un, vu que j'ai été fameux braconnier... Je t'aurais pour ménagère, ma brave Louve... et puis, comme tu dis, avec des enfants... qu'est-ce qui nous manquerait?... Une fois qu'on est habitué à sa forêt, on y est comme chez soi; on y vivrait cent ans, que ça passerait comme un jour... Mais, voyons, je suis fou. Tiens, il ne fallait pas me parler de cette vie-là... ça donne des regrets, voilà tout.

--Je te laissais aller... parce que tu dis là ce que je disais à la Goualeuse.

--Comment?

--Oui, en écoutant ses contes de fées, je lui disais: «Quel malheur que ces châteaux en Espagne, comme vous appelez ça, la Goualeuse, ne soient pas la vérité!» Sais-tu ce qu'elle m'a répondu, Martial? dit la Louve les yeux étincelants de joie.

--Non!

--Que Martial vous épouse, promettez de vivre honnêtement tous deux, et cette place, qui vous fait tant d'envie, je me fais fort de la lui faire obtenir, m'a-t-elle répondu.

--À moi, une place de garde?

--Oui... à toi...

--Mais tu as raison, c'est un rêve. S'il ne fallait que t'épouser pour avoir cette place, ma brave Louve, ça serait fait demain, si j'avais de quoi; car depuis aujourd'hui, vois-tu... tu es ma femme... ma vraie femme.

--Martial... je suis ta vraie femme?

--Ma vraie, ma seule, et je veux que tu m'appelles ton mari... c'est comme si le maire y avait passé.

--Oh! la Goualeuse avait raison... c'est fier à dire, mon mari! Martial... tu verras ta Louve au ménage, au travail, tu la verras...

--Mais cette place... est-ce que tu crois?...

--Pauvre petite Goualeuse, si elle se trompe... c'est sur les autres; car elle avait l'air de bien croire à ce qu'elle me disait... D'ailleurs, tantôt, en quittant la prison, l'inspectrice m'a dit que les protecteurs de la Goualeuse, gens très-haut placés, l'avaient fait sortir aujourd'hui même; ça prouve qu'elle a des bienfaiteurs puissants et qu'elle pourra tenir ce qu'elle m'a promis.

--Ah! s'écria tout à coup Martial en se levant, je ne sais pas à quoi nous pensons.

--Quoi donc?

--Cette jeune fille... elle est en bas, mourante peut-être... et au lieu de la secourir... nous sommes là...

--Rassure-toi, François et Amandine sont auprès d'elle; ils seraient montés s'il y avait eu plus de danger. Mais tu as raison, allons la trouver; il faut que tu la voies, celle à qui nous devrons peut-être notre bonheur.

Et Martial, s'appuyant sur le bras de la Louve, descendit au rez-de-chaussée.

Avant de les introduire dans la cuisine, disons ce qui s'était passé depuis que Fleur-de-Marie avait été confiée aux soins des deux enfants.

III

Le docteur Griffon

François et Amandine venaient de transporter Fleur-de-Marie près du feu de la cuisine, lorsque M. de Saint-Remy et le docteur Griffon, qui avaient abordé au moyen du bateau de Nicolas, entrèrent dans la maison.

Pendant que les enfants ranimaient le foyer et y jetaient quelques fagots de peuplier, qui, bientôt embrasés, répandirent une vive flamme, le docteur Griffon donnait à la jeune fille les soins les plus empressés.

--La malheureuse enfant a dix-sept ans à peine! s'écria le comte profondément attendri.

Puis, s'adressant au docteur:

--Eh bien, mon ami?

--On sent à peine les battements du pouls; mais, chose singulière, la peau de la face n'est pas colorée en bleu chez ce sujet, comme cela arrive ordinairement après une asphyxie par submersion, répondit le docteur avec un sang-froid imperturbable, en considérant Fleur-de-Marie d'un air profondément méditatif.

Le docteur Griffon était un grand homme maigre, pâle et complètement chauve, sauf deux touffes de rares cheveux noirs soigneusement ramenés de derrière la nuque et aplatis sur ses tempes; sa physionomie creusée, sillonnée par les fatigues de l'étude, était roide, intelligente et réfléchie.

D'un savoir immense, d'une expérience consommée, praticien habile et renommé, médecin en chef d'un hospice civil (où nous le retrouverons plus tard), le docteur Griffon n'avait qu'un défaut, celui de faire, si cela peut se dire, complètement abstraction du malade et de ne s'occuper que de la maladie: jeune ou vieux, femme ou homme, riche ou pauvre, peu lui importait; il ne songeait qu'au fait médical plus ou moins curieux ou intéressant, au point de vue scientifique, que lui offrait le sujet.

Il n'y avait pour lui que des sujets.

--Quelle figure charmante!... Combien elle est belle encore, malgré cette effrayante pâleur! dit M. de Saint-Remy en contemplant Fleur-de-Marie avec tristesse. Avez-vous jamais vu des traits plus doux, plus candides, mon cher docteur?... Et si jeune... si jeune!...

--L'âge ne signifie rien, dit brusquement le médecin, pas plus que la présence de l'eau dans les poumons, que l'on croyait autrefois mortelle... On se trompait grossièrement; les admirables expériences de Goodwin... du fameux Goodwin, l'ont prouvé de reste.

--Mais, docteur...

--Mais c'est un fait..., répliqua M. Griffon, absorbé par l'amour de son art. Pour reconnaître la présence d'un liquide étranger dans les poumons, Goodwin a plongé plusieurs fois des chats et des chiens dans des baquets d'encre pendant quelques secondes, les en a retirés vivants et a disséqué mes gaillards quelque temps après... Eh bien! il s'est convaincu par la dissection que l'encre avait pénétré dans les poumons, et que la présence de ce liquide dans les organes de la respiration n'avait pas causé la mort des sujets.

Le comte connaissait le médecin, excellent homme au fond, mais que sa passion effrénée pour la science faisait souvent paraître dur, presque cruel.

--Avez-vous au moins quelque espoir? lui demanda M. de Saint-Remy avec impatience.

--Les extrémités du sujet sont bien froides, dit le médecin, il reste peu d'espoir.

--Ah! mourir à cet âge... malheureuse enfant!... C'est affreux.

--Pupille fixe... dilatée..., reprit le docteur impassible en soulevant du bout du doigt la paupière glacée de Fleur-de-Marie.

--Homme étrange! s'écria le comte presque avec indignation, on vous croirait impitoyable, et je vous ai vu veiller auprès de mon lit des nuits entières... J'eusse été votre frère, que vous n'eussiez pas été pour moi plus admirablement dévoué.

Le docteur Griffon, tout en s'occupant de secourir Fleur-de-Marie, répondit au comte sans le regarder, avec un flegme imperturbable:

--Parbleu, si vous croyez qu'on rencontre tous les jours une fièvre ataxique aussi merveilleusement bien compliquée, aussi curieuse à étudier que celle que vous aviez! C'était admirable... mon bon ami, admirable! Stupeur, délire, soubresauts des tendons, syncopes, elle réunissait les symptômes les plus variés, votre chère fièvre; vous avez même été, chose rare, très-rare et éminemment intéressante... vous avez même été affecté d'un état partiel et momentané de paralysie, s'il vous plaît... Rien que pour ce fait, votre maladie avait droit à tout mon dévouement; vous m'offriez une magnifique étude; car, franchement, mon cher ami, tout ce que je désire au monde, c'est de rencontrer encore une aussi belle fièvre... mais on n'a pas ce bonheur-là deux fois.

Le comte haussa les épaules avec impatience.

Ce fut à ce moment que Martial descendit appuyé sur le bras de la Louve, qui avait mis, on le sait, par-dessus ses vêtements mouillés, un manteau de tartan appartenant à Calebasse.

Frappé de la pâleur de l'amant de la Louve, et remarquant ses mains couvertes de sang caillé, le comte s'écria.

--Quel est cet homme?...

--Mon mari..., répondit la Louve en regardant Martial avec une expression de bonheur et de noble fierté impossible à rendre.

--Vous avez une bonne et intrépide femme, monsieur, lui dit le comte; je l'ai vue sauver cette malheureuse enfant avec un rare courage.

--Oh! oui, monsieur, elle est bonne et intrépide, ma femme, répondit Martial en appuyant sur ces derniers mots et en contemplant à son tour la Louve d'un air à la fois attendri et passionné. Oui, intrépide!... car elle vient de me sauver aussi la vie...

--À vous? dit le comte étonné.

--Voyez ses mains... ses pauvres mains! dit la Louve en essuyant les larmes qui adoucissaient l'éclat sauvage de ses yeux.

--Ah! c'est horrible! s'écria le comte, ce malheureux a les mains hachées... Voyez donc, docteur...

Détournant légèrement la tête et regardant par-dessus son épaule les plaies nombreuses que Calebasse avait faites aux mains de Martial, le docteur Griffon dit à ce dernier:

--Ouvrez et fermez la main.

Martial exécuta ce mouvement avec assez de peine. Le docteur haussa les épaules, continua de s'occuper de Fleur-de-Marie et dit dédaigneusement, comme à regret:

--Ces blessures n'ont absolument rien de grave... il n'y a aucun tendon de lésé; dans huit jours, le sujet pourra se servir de ses mains.

--Vrai, monsieur! Mon mari ne sera pas estropié? s'écria la Louve avec reconnaissance.

Le docteur secoua la tête négativement.

--Et la Goualeuse, monsieur? elle vivra, n'est-ce pas? demanda la Louve. Oh! il faut qu'elle vive, moi et mon mari nous lui devons tant!... Puis se retournant vers Martial: Pauvre petite... la voilà, celle dont je te parlais... c'est elle pourtant qui sera peut-être la cause de notre bonheur; c'est elle qui m'a donné l'idée de venir à toi te dire tout ce que je t'ai dit... Vois donc le hasard qui fait que je la sauve... et ici encore!...

--C'est notre Providence..., dit Martial, frappé de la beauté de la Goualeuse. Quelle figure d'ange! Oh! elle vivra, n'est-ce pas, monsieur le docteur?

--Je n'en sais rien, dit le docteur; mais d'abord peut-elle rester ici? Aura-t-elle les soins nécessaires?

--Ici! s'écria la Louve, mais on assassine ici!

--Tais-toi! Tais-toi! dit Martial.

Le comte et le docteur regardèrent la Louve avec surprise.

--La maison de l'île est malfamée dans le pays... cela ne m'étonne guère, dit à demi-voix le médecin à M. de Saint-Remy.

--Vous avez donc été victime de violences? demanda le comte à Martial. Ces blessures, qui vous les a faites?

--Ce n'est rien, monsieur... j'ai eu ici une dispute... une batterie s'en est suivie... et j'ai été blessé... Mais cette jeune paysanne ne peut pas rester dans la maison, ajouta-t-il d'un air sombre, je n'y reste pas moi-même... ni ma femme ni mon frère, ni ma soeur que voilà... nous allons quitter l'île pour n'y plus jamais revenir.

--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les deux enfants.

--Alors, comment faire? dit le docteur en regardant Fleur-de-Marie. Il est impossible de songer à transporter le sujet à Paris, dans l'état de prostration où il se trouve. Mais au fait, ma maison est à deux pas, ma jardinière et sa fille seront d'excellentes gardes-malades... Puisque cette asphyxiée par submersion vous intéresse, vous surveillerez les soins qu'on lui donnera, mon cher Saint-Remy, et je viendrai la voir chaque jour.

--Et vous jouez l'homme dur, impitoyable! s'écria le comte, lorsque vous avez le coeur le plus généreux, ainsi que le prouve cette proposition...

--Si le sujet succombe, comme cela est possible, il y aura lieu à une autopsie intéressante qui me permettra de confirmer encore une fois les assertions de Goodwin.

--Ce que vous dites est affreux! s'écria le comte.

--Pour qui sait lire, le cadavre est un livre où l'on apprend à sauver la vie des malades, dit stoïquement le docteur Griffon.

--Enfin vous faites le bien, dit amèrement M. de Saint-Remy, c'est l'important. Qu'importe la cause, pourvu que le bienfait subsiste! Pauvre enfant, plus je la regarde, plus elle m'intéresse.

--Et elle le mérite, allez, monsieur, reprit la Louve avec exaltation en se rapprochant.

--Vous la connaissez? s'écria le comte.

--Si je la connais, monsieur! C'est à elle que je devrai le bonheur de ma vie; en la sauvant, je n'ai pas fait autant pour elle qu'elle a fait pour moi.

Et la Louve regarda passionnément son mari; elle ne disait plus «son homme».

--Et qui est-elle? demanda le comte.

--Un ange, monsieur, tout ce qu'il y a de meilleur au monde. Oui, et quoiqu'elle soit mise en paysanne, il n'y a pas une bourgeoise, pas une grande dame pour parler aussi bien qu'elle, avec sa petite voix douce comme de la musique. C'est une fière fille, allez, et courageuse, et bonne!

--Par quel accident est-elle donc tombée à l'eau?

--Je ne sais, monsieur.

--Ce n'est donc pas une paysanne? demanda le comte.

--Une paysanne! Regardez donc ces petites mains blanches, monsieur.

--C'est vrai, dit M. de Saint-Remy; quel singulier mystère!... Mais son nom, sa famille?

--Allons, reprit le docteur en interrompant l'entretien, il faut transporter le sujet dans le bateau.

Une demi-heure après, Fleur-de-Marie, qui n'avait pas encore repris ses sens, était amenée dans la maison du médecin, couchée dans un bon lit et maternellement surveillée par la jardinière de M. Griffon, à laquelle s'adjoignit la Louve.

Le docteur promit à M. de Saint-Remy, de plus en plus intéressé à la Goualeuse, de revenir le soir même la visiter.

Martial partit pour Paris avec François et Amandine, la Louve n'ayant pas voulu quitter Fleur-de-Marie avant de la voir hors de danger.

L'île du Ravageur resta déserte.

Nous retrouverons bientôt ses sinistres habitants chez Bras-Rouge, où ils doivent se réunir à la Chouette pour le meurtre de la courtière en diamants.

En attendant, nous conduirons le lecteur au rendez-vous que Tom, le frère de Sarah, avait donné à l'horrible mégère complice du Maître d'école.

IV

Le portrait

_Moitié serpent et moitié chat..._

WOLFGANG, livre II

Thomas Seyton, frère de la comtesse Sarah Mac-Gregor, se promenait impatiemment sur l'un des boulevards voisins de l'Observatoire, lorsqu'il vit arriver la Chouette.

L'horrible vieille était coiffée d'un bonnet blanc et enveloppée de son grand tartan rouge; la pointe d'un stylet rond comme une grosse plume et très-acéré ayant traversé le fond du large cabas de paille qu'elle portait au bras, on pouvait voir saillir l'extrémité de cette arme homicide qui avait appartenu au Maître d'école.

Thomas Seyton ne s'aperçut pas que la Chouette était armée.

--Trois heures sonnent au Luxembourg, dit la vieille. J'arrive comme mars en carême... j'espère.

--Venez, lui répondit Thomas Seyton. Et marchant devant elle il traversa quelques terrains vagues, entra dans une ruelle déserte située près de la rue Cassini, s'arrêta vers le milieu de ce passage barré par un tourniquet, ouvrit une petite porte, fit signe à la Chouette de le suivre, et, après avoir fait quelques pas avec elle dans une épaisse allée d'arbres verts, il lui dit:

--Attendez là.

Et il disparut.

--Pourvu qu'il ne me fasse pas droguer trop longtemps, dit la Chouette; il faut que je sois chez Bras-Rouge à cinq heures avec les Martial pour _estourbir_ la courtière. À propos de ça, et mon _surin_[1]! Ah! le gueux! il a le nez à la fenêtre, ajouta la vieille en voyant la pointe du poignard traverser les tresses de son cabas. Voilà ce que c'est de ne lui avoir pas mis son bouchon...

Et, retirant du cabas le stylet emmanché d'une poignée de bois, elle le plaça de façon à le cacher complètement.