Les mystères de Paris, Tome IV
Chapter 16
Volera, non pas la nuit au péril de sa vie, mais volera tranquillement au grand jour, à la face de tous?...
Volera... non pas un inconnu qui aura mis son argent sous la sauvegarde d'une serrure... mais volera un client qui aura mis forcément son argent sous la sauvegarde de la probité de l'officier public que la loi désigne, impose à sa confiance?...
Quel châtiment terrible méritera donc celui-là qui, au lieu de voler une petite somme presque par nécessité... volera par luxe une somme considérable?
Ne serait-ce déjà pas une injustice criante de ne lui appliquer qu'une peine égale à celle qu'on applique au récidiviste poussé à bout par la misère, au vol par le besoin?
Allons donc! dira la loi...
Comment appliquer à un homme bien élevé la même peine qu'à un vagabond? Fi donc!...
Comparer un délit de bonne compagnie avec une ignoble effraction? Fi donc!...
«Après tout, de quoi s'agit-il? répondra, par exemple, maître Boulard d'accord avec la loi. En vertu, des pouvoirs que me confère mon office, j'ai touché pour vous une somme d'argent; cette somme, je l'ai dissipée, détournée, il n'en reste pas une obole; mais n'allez pas croire que la misère m'ait poussé à cette spoliation! Suis-je un mendiant, un nécessiteux? Dieu merci, non, j'avais, et j'ai de quoi vivre largement. Oh! rassurez-vous, mes visées étaient plus hautes et plus fières... Muni de votre argent, je me suis audacieusement élancé dans la sphère éblouissante de la spéculation; je pouvais doubler, tripler la somme à mon profit, si la fortune m'eût souri... malheureusement elle m'a été contraire! Vous voyez bien que j'y perds autant que vous...»
Encore une fois, semble dire la loi, cette spoliation, leste, nette, preste et cavalière, faite au grand soleil, a-t-elle quelque chose de commun avec ces rapines nocturnes, ces bris de serrures, ces effractions de portes, ces fausses clefs, ces leviers, sauvage et grossier appareil de misérables voleurs du plus bas étage?
Les crimes ne changent-ils pas de pénalité, même de nom, lorsqu'ils sont commis par certains privilégiés?
Un malheureux dérobe un pain chez un boulanger, en cassant un carreau... une servante dérobe un mouchoir ou un louis à ses maîtres: cela, bien et dûment appelé vol avec circonstances aggravantes et infamantes, est du ressort de la cour d'assises.
Et cela est juste, surtout pour le dernier cas.
Le serviteur qui vole son maître est doublement coupable: il fait presque partie de la famille; la maison lui est ouverte à toute heure, il trahit indignement la confiance qu'on a en lui; c'est cette trahison que la loi frappe d'une condamnation infamante.
Encore une fois, rien de plus juste, de plus moral.
Mais qu'un huissier, mais qu'un officier public quelconque vous dérobe l'argent que vous avez forcément confié à sa qualité officielle, non-seulement ceci n'est plus assimilé au vol domestique ou au vol avec effraction, mais ceci n'est pas même qualifié vol par la loi.
Comment?
Non, sans doute! vol... ce mot est par trop brutal... Il sent trop son mauvais lieu... vol!... fi donc! Abus de confiance, à la bonne heure! c'est plus délicat, plus décent et plus en rapport avec la condition sociale, la considération de ceux qui sont exposés à commettre... ce délit! car cela s'appelle délit... Crime serait aussi trop brutal.
Et puis, distinction importante.
Le crime ressort de la cour d'assises...
L'abus de confiance, de la police correctionnelle.
Ô comble de l'équité! Ô comble de la justice distributive! Répétons-le: un serviteur vole un louis à son maître, un affamé brise un carreau pour voler un pain... voilà des crimes, vite, aux assises.
Un officier public dissipe ou détourne un million, c'est un abus de confiance... un simple tribunal de police correctionnelle doit en connaître.
En fait, en droit, en raison, en logique, en humanité, en morale, cette effrayante différence entre les pénalités est-elle justifiée par la dissemblance de criminalité?
En quoi le vol domestique, puni d'une peine infamante, diffère-t-il de l'abus de confiance, puni d'une peine correctionnelle?
Est-ce parce que l'abus de confiance entraîne presque toujours la ruine des familles?
Qu'est-ce donc qu'un abus de confiance, sinon un vol domestique, mille fois aggravé par ses conséquences effrayantes et par le caractère officiel de celui qui le commet?
Ou bien encore en quoi un vol avec effraction est-il plus coupable qu'un vol avec abus de confiance?
Comment! vous osez déclarer que la violation morale du serment de ne jamais forfaire à la confiance que la société est forcée d'avoir en vous est moins criminelle que la violation matérielle d'une porte?
Oui, on l'ose...
Oui, la loi est ainsi faite...
Oui, plus les crimes sont graves, plus ils compromettent l'existence des familles, plus ils portent atteinte à la sécurité, à la moralité publique... moins ils sont punis.
De sorte que plus les coupables ont de lumières, d'intelligence, de bien-être et de considération, plus la loi se montre indulgente pour eux...
De sorte que la loi réserve ses peines les plus terribles, les plus infamantes pour les misérables qui ont, nous ne voudrions pas dire pour excuse... mais qui ont du moins pour prétexte l'ignorance, l'abrutissement, la misère où on les laisse plongés.
Cette partialité de la loi est barbare et profondément immorale.
Frappez impitoyablement le pauvre s'il attente au bien d'autrui, mais frappez impitoyablement aussi l'officier public qui attente au bien de ses clients.
Qu'on n'entende donc plus des avocats excuser, défendre et faire absoudre (car c'est absoudre que de condamner à si peu) des gens coupables de spoliations infâmes, par des raisons analogues à celles-ci:
«Mon client ne nie pas avoir dissipé les sommes dont il s'agit; il sait dans quelle détresse affreuse son abus de confiance a plongé une honorable famille; mais que voulez-vous! mon client a l'esprit aventureux, il aime à courir les chances des entreprises audacieuses, et, une fois qu'il est lancé dans les spéculations, une fois que la fièvre de l'agiotage le saisit, il ne fait plus aucune différence entre ce qui est à lui et ce qui est aux autres.»
Ce qui, on le voit, est parfaitement consolant pour ceux qui sont dépouillés, et singulièrement rassurant pour ceux qui sont en position de l'être.
Il nous semble pourtant qu'un avocat serait assez mal venu en cour d'assises s'il présentait environ cette défense:
«Mon client ne nie pas avoir crocheté un secrétaire pour y voler la somme dont il s'agit; mais que voulez-vous! il aime la bonne chère, il adore les femmes, il chérit le bien-être et le luxe; or, une fois qu'il est dévoré de cette soif de plaisirs, il ne fait plus aucune différence entre ce qui est à lui et ce qui est aux autres.»
Et nous maintenons la comparaison exacte entre le voleur et le spoliateur. Celui-ci n'agiote que dans l'espoir du gain, et il ne désire ce gain que pour augmenter sa fortune ou ses jouissances.
Résumons notre pensée...
Nous voudrions que, grâce à une réforme législative, l'abus de confiance, commis par un officier public, fût qualifié vol, et assimilé, pour le minimum de la peine, au vol domestique: et, pour le maximum, au vol avec effraction et récidive.
La compagnie à laquelle appartiendrait l'officier public serait responsable des sommes qu'il aurait volées en sa qualité de mandataire forcé et salarié.
Voici, du reste, un rapprochement qui servira de corollaire à cette digression... Après les faits que nous allons citer, tout commentaire devient inutile.
Seulement, on se demande si l'on vit dans une société civilisée ou dans un monde barbare.
On lit dans le _Bulletin des tribunaux_ du 17 février 1843, à propos d'un appel interjeté par un huissier condamné pour abus de confiance:
«La cour, adoptant les motifs des premiers juges;
«Et attendu que les écrits produits pour la première fois devant la cour, par le prévenu, sont impuissants pour détruire et même pour affaiblir les faits qui ont été constatés devant les premiers juges;
«Attendu qu'il est prouvé que le prévenu, en sa qualité d'huissier, comme mandataire forcé et salarié, a reçu des sommes d'argent pour trois de ses clients; que, lorsque les demandes de la part de ceux-ci lui ont été adressées pour les obtenir, il a répondu à tous par des subterfuges et des mensonges;
«Qu'enfin il a détourné et dissipé des sommes d'argent au préjudice de ses trois clients; qu'il a abusé de leur confiance, et qu'il a commis le délit prévu et puni par les art. 408 et 406 du Code pénal, etc., etc.;
«Confirme la condamnation à deux mois de prison et vingt-cinq francs d'amende.»
Quelques lignes plus bas, dans le même journal, on lisait le même jour:
«Cinquante-trois ans de travaux forcés.
«Le 13 septembre dernier, un vol de nuit fut commis avec escalade et effraction dans une maison habitée par les époux Bresson, marchands de vin au village d'Ivry.
«Des traces récentes attestaient qu'une échelle avait été appliquée contre le mur de la maison, et l'un des volets de la chambre dévalisée, donnant sur la rue, avait cédé sous l'effort d'une effraction vigoureuse.
«Les objets enlevés étaient en eux-mêmes moins considérables par la valeur que par le nombre: c'étaient de mauvaises hardes, de vieux draps de lit, des chaussures éculées, deux casseroles trouées, et, pour tout énumérer, deux bouteilles d'absinthe blanche de Suisse.
«Ces faits, imputés au prévenu Tellier, ayant été pleinement justifiés aux débats, M. l'avocat général a requis toute la sévérité de la loi contre l'accusé, à cause surtout de son état particulier de récidive légale.
«Aussi, le jury ayant rendu un verdict de culpabilité sur toutes les questions, sans circonstances atténuantes, la cour a condamné Tellier à vingt années de travaux forcés et à l'exposition.»
Ainsi, pour l'officier public spoliateur: deux mois de prison... Pour le libéré récidiviste: vingt ans de travaux forcés et l'exposition.
Qu'ajouter à ces faits?... Ils parlent d'eux-mêmes...
Quelles tristes et sérieuses réflexions (nous l'espérons, du moins) ne soulèveront-ils pas?
Fidèle à sa promesse, le vieux gardien avait été chercher Germain.
Lorsque l'huissier Boulard fut rentré dans l'intérieur de la prison, la porte du couloir s'ouvrit, Germain y entra, et Rigolette ne fut plus séparée de son pauvre protégé que par un léger grillage de fil de fer.
IV
François Germain
Les traits de Germain manquaient de régularité, mais on ne pouvait voir une figure plus intéressante; sa tournure était distinguée, sa taille svelte; ses vêtements simples, mais propres (un pantalon gris et une redingote noire boutonnée jusqu'au cou), ne se ressentaient en rien de l'incurie sordide où s'abandonnent généralement les prisonniers; ses mains blanches et nettes témoignaient d'un soin pour sa personne qui avait encore augmenté l'aversion des autres détenus à son égard; car la perversité morale se joint presque toujours à la saleté physique.
Ses cheveux châtains, naturellement bouclés, qu'il portait longs et séparés sur le côté du front, selon la mode du temps, encadraient sa figure pâle et abattue; ses yeux, d'un beau bleu, annonçaient la franchise et la bonté; son sourire, à la fois doux et triste, exprimait la bienveillance et une mélancolie habituelle; car, quoique bien jeune, ce malheureux avait été déjà cruellement éprouvé.
En un mot, rien de plus touchant que cette physionomie souffrante, affectueuse, résignée, comme aussi rien de plus honnête, de plus loyal que le coeur de ce jeune homme.
La cause même de son arrestation (en la dépouillant des aggravations calomnieuses dues à la haine de Jacques Ferrand) prouvait la bonté de Germain et n'accusait qu'un moment d'entraînement et d'imprudence coupable sans doute, mais pardonnable, si l'on songe que le fils de Mme Georges pouvait remplacer le lendemain matin la somme momentanément prise dans la caisse du notaire pour sauver Morel le lapidaire.
Germain rougit légèrement, lorsque à travers le grillage du parloir il aperçut le frais et charmant visage de Rigolette.
Celle-ci, selon sa coutume, voulait paraître joyeuse, pour encourager et égayer un peu son protégé; mais la pauvre enfant dissimulait mal le chagrin et l'émotion qu'elle ressentait toujours dès son entrée dans la prison.
Assise sur un banc, de l'autre côté de la grille, elle tenait sur ses genoux son cabas de paille.
Le vieux gardien, au lieu de rester dans le couloir, alla s'établir auprès d'un poêle à l'extrémité de la salle; au bout de quelques moments il s'endormit.
Germain et Rigolette purent donc causer en liberté.
--Voyons, monsieur Germain, dit la grisette en approchant le plus possible son gentil visage de la grille pour mieux examiner les traits de son ami, voyons si je serai contente de votre figure... Est-elle moins triste?... Hum!... hum!... comme cela... Prenez garde... je me fâcherai...
--Que vous êtes bonne!... Venir encore aujourd'hui!
--Encore! mais c'est un reproche, cela...
--Ne devrais-je pas, en effet, vous reprocher de tant faire pour moi, pour moi qui ne peux rien... que vous dire merci?
--Erreur, monsieur; car je suis aussi heureuse que vous des visites que je vous fais. Ce serait donc à moi de vous dire merci à mon tour... Ah! ah! c'est là où je vous prends, monsieur l'injuste... Aussi, j'aurais bien envie de vous punir de vos vilaines idées en ne vous donnant pas ce que je vous apporte.
--Encore une attention... Comme vous me gâtez!... Oh! merci!... Pardon si je répète si souvent ce mot qui vous fâche... mais vous ne me laissez que cela à dire.
--D'abord, vous ne savez pas ce que je vous apporte...
--Qu'est-ce que cela me fait?...
--Eh bien! vous êtes gentil...
--Quoi que ce soit, cela ne vient-il pas de vous? Votre bonté touchante ne me remplit-elle pas de reconnaissance... et d'...
Germain n'acheva pas et baissa les yeux.
--Et de quoi?... reprit Rigolette en rougissant.
--Et de... de dévouement, balbutia Germain.
--Pourquoi pas de respect tout de suite, comme à la fin d'une lettre? dit Rigolette avec impatience. Vous me trompez, ce n'est pas cela que vous vouliez dire... Vous vous êtes arrêté brusquement...
--Je vous assure...
--Vous m'assurez... vous m'assurez... je vous vois bien rougir à travers la grille... Est-ce que je ne suis pas votre petite amie, votre bonne camarade? Pourquoi me cacher quelque chose?... Soyez donc franc avec moi, dites-moi tout, ajouta timidement la grisette: car elle n'attendait qu'un aveu de Germain pour lui dire naïvement, loyalement qu'elle l'aimait.
Honnête et généreux amour, que le malheur de Germain avait fait naître.
--Je vous assure, reprit le prisonnier avec un soupir, que je n'ai voulu rien dire de plus... que je ne vous cache rien!
--Fi! le menteur! s'écria Rigolette en frappant du pied. Eh bien! vous voyez cette grande cravate de laine blanche que je vous apportais--elle la tira de son cabas, pour vous punir d'être si dissimulé, vous ne l'aurez pas... Je l'avais tricotée pour vous... je m'étais dit: «Il doit faire si froid, si humide dans ces grandes cours de la prison, qu'au moins il sera bien chaudement garanti avec cela... Il est si frileux!»
--Comment, vous...?
--Oui, monsieur, vous êtes frileux..., dit Rigolette en l'interrompant, je me le rappelle bien, peut-être! ce qui ne vous empêchait pas de vouloir toujours, par délicatesse, m'empêcher de mettre du bois dans mon poêle, quand vous passiez la soirée avec moi... Oh! j'ai bonne mémoire!
--Et moi aussi... que trop bonne!... dit Germain d'une voix émue.
Et il passa sa main sur ses yeux.
--Allons! vous voilà encore à vous attrister, quoique je vous le défende.
--Comment voulez-vous que je ne sois pas touché aux larmes, quand je songe à tout ce que vous avez fait pour moi depuis mon séjour en prison?... Et cette nouvelle attention n'est-elle pas charmante? Ne sais-je pas enfin que vous prenez sur vos nuits pour avoir le temps de venir me voir? À cause de moi, vous vous imposez un travail exagéré.
--C'est ça! plaignez-moi bien vite de faire tous les deux ou trois jours une jolie promenade pour venir visiter mes amis, moi qui adore marcher... C'est si amusant de regarder les boutiques tout le long du chemin!
--Et aujourd'hui, sortir par ce vent, par cette pluie!
--Raison de plus, vous n'avez pas idée des drôles de figures qu'on rencontre! Les uns retiennent leur chapeau à deux mains pour que l'ouragan ne l'emporte pas; les autres, pendant que leur parapluie fait la tulipe, font des grimaces incroyables en fermant les yeux pendant que la pluie leur fouette le visage... Tenez, ce matin, pendant toute ma route, c'était une vraie comédie... Je me promettais de vous faire rire en vous la racontant... Mais vous ne voulez pas seulement vous dérider un peu...
--Ce n'est pas ma faute... pardonnez-moi; mais les bonnes impressions que je vous dois tournent en attendrissement profond... Vous le savez, je n'ai pas le bonheur gai... c'est plus fort que moi...
Rigolette ne voulut pas laisser pénétrer que, malgré son gentil babil, elle était bien près de partager l'émotion de Germain; elle se hâta de changer de conversation et reprit:
--Vous dites toujours que c'est plus fort que vous; mais il y a encore bien des choses plus fortes que vous... que vous ne faites pas, quoique je vous en aie prié, supplié, ajouta Rigolette.
--De quoi voulez-vous parler?
--De votre opiniâtreté à vous isoler toujours des autres prisonniers... à ne jamais leur parler... Leur gardien vient encore de me dire que, dans votre intérêt, vous devriez prendre cela sur vous... Je suis sûre que vous n'en faites rien... Vous vous taisez?... Vous voyez bien, c'est toujours la même chose!... Vous ne serez content que lorsque ces affreux hommes vous auront fait du mal!...
--C'est que vous ne savez pas l'horreur qu'ils m'inspirent... vous ne savez pas toutes les raisons personnelles que j'ai de fuir et d'exécrer eux et leurs pareils!
--Hélas! si, je crois les savoir, ces raisons... j'ai lu ces papiers que vous aviez écrits pour moi, et que j'ai été chercher chez vous après votre emprisonnement... Là j'ai appris les dangers que vous aviez courus à votre arrivée à Paris, parce que vous vous êtes refusé à vous associer, en province, aux crimes du scélérat qui vous avait élevé... C'est même à la suite du dernier guet-apens qu'il vous a tendu que, pour le dérouter, vous avez quitté la rue du Temple... ne disant qu'à moi où vous alliez demeurer... Dans ces papiers-là... j'ai aussi lu autre chose, ajouta Rigolette en rougissant de nouveau et en baissant les yeux; j'ai lu des choses... que...
--Oh! que vous auriez toujours ignorées, je vous le jure, s'écria vivement Germain, sans le malheur qui me frappe... Mais, je vous en supplie, soyez tout à fait généreuse: pardonnez-moi ces folies, oubliez-les; autrefois seulement il m'était permis de me complaire dans ces rêves, quoique bien insensés.
Rigolette venait une seconde fois de tâcher d'amener un aveu sur les lèvres de Germain, en faisant allusion aux pensées remplies de tendresse, de passion, que celui-ci avait écrites jadis et dédiées au souvenir de la grisette; car, nous l'avons dit, il avait toujours ressenti pour elle un vif et sincère amour; mais, pour jouir de l'intimité cordiale de sa gentille voisine, il avait caché cet amour sous les dehors de l'amitié.
Rendu par le malheur encore plus défiant et plus timide, il ne pouvait s'imaginer que Rigolette l'aimât d'amour, lui prisonnier, lui flétri d'une accusation terrible, tandis qu'avant les malheurs qui le frappaient elle ne lui témoignait qu'un attachement tout fraternel.
La grisette, se voyant si peu comprise, étouffa un soupir, attendant, espérant une occasion meilleure de dévoiler à Germain le fond de son coeur.
Elle reprit donc avec embarras:
--Mon Dieu! je comprends bien que la société de ces vilaines gens vous fasse horreur, mais ce n'est pas une raison pourtant pour braver des dangers inutiles.
--Je vous assure qu'afin de suivre vos recommandations, j'ai plusieurs fois tâché d'adresser la parole à ceux d'entre eux qui me semblaient moins criminels; mais si vous saviez quel langage! quels hommes!
--Hélas! c'est vrai; cela doit être terrible...
--Ce qu'il y a de plus terrible encore, voyez-vous, c'est de m'apercevoir que je m'habitue peu à peu aux affreux entretiens que, malgré moi, j'entends toute la journée; oui, maintenant j'écoute avec une morne apathie des horreurs qui, pendant les premiers jours, me soulevaient d'indignation; aussi, tenez, je commence à douter de moi, s'écria-t-il avec amertume.
--Oh! monsieur Germain, que dites-vous!
--À force de vivre dans ces horribles lieux, notre esprit finit par s'habituer aux pensées criminelles, comme notre oreille s'habitue aux paroles grossières qui retentissent continuellement autour de nous. Mon Dieu! Mon Dieu! Je comprends maintenant que l'on puisse entrer ici innocent, quoique accusé, et que l'on en sorte perverti...
--Oui, mais pas vous, pas vous!
--Si, moi, et d'autres valant mille fois mieux que moi. Hélas! ceux qui, avant le jugement, nous condamnent à cette odieuse fréquentation, ignorent donc ce qu'elle a de douloureux et de funeste!... Ils ignorent donc qu'à la longue l'air que l'on respire ici devient contagieux... mortel à l'honneur...
--Je vous en prie, ne parlez pas ainsi, vous me faites trop de chagrin.
--Vous me demandez la cause de ma tristesse croissante, la voilà... Je ne voulais pas vous la dire... mais je n'ai qu'un moyen de reconnaître votre pitié pour moi.
--Ma pitié... ma pitié...
--Oui, c'est de ne vous rien cacher... Eh bien! je vous l'avoue avec effroi... je ne me reconnais plus... j'ai beau mépriser, fuir ces misérables; leur présence, leur contact agit sur moi... malgré moi... On dirait qu'ils ont la fatale puissance de vicier l'atmosphère où ils vivent... Il me semble que je sens la corruption me gagner par tous les pores... Si l'on m'absolvait de la faute que j'ai commise, la vue, les relations des honnêtes gens me rempliraient de confusion et de honte. Je n'en suis pas encore à me plaire au milieu de mes compagnons; mais j'en suis venu à redouter le jour où je me retrouverai au milieu de personnes honorables... Et cela, parce que j'ai la conscience de ma faiblesse.
--De votre faiblesse?
--De ma lâcheté...
--De votre lâcheté?... Mais quelles idées injustes avez-vous donc de vous-même, mon Dieu?
--Et n'est-ce pas être lâche et coupable que de composer avec ses devoirs, avec la probité? Et cela je l'ai fait.
--Vous! Vous!
--Moi. En entrant ici... je ne m'abusais pas sur la grandeur de ma faute... tout excusable qu'elle était peut-être. Eh bien! maintenant elle me paraît moindre; à force d'entendre ces voleurs et ces meurtriers parler de leurs crimes avec des railleries cyniques ou un orgueil féroce, je me surprends quelquefois à envier leur audacieuse indifférence et à me railler amèrement des remords dont je suis tourmenté pour un délit si insignifiant... comparé à leurs forfaits...
--Mais vous avez raison! Votre action, loin d'être blâmable, est généreuse; vous étiez sûr de pouvoir le lendemain matin rendre l'argent que vous preniez seulement pour quelques heures, afin de sauver une famille entière de la ruine, de la mort peut-être.