Les mystères de Paris, Tome III
Chapter 25
--Je l'avoue, j'ai reculé devant cette extrémité terrible; rien n'était encore désespéré: les personnes auxquelles je devais étaient riches et pouvaient attendre... À mon âge, avec mes relations, j'espérai un moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position honorable, indépendante, qui m'en eût tenu lieu... Plusieurs de mes amis, peut-être moins bien doués que moi, avaient fait un chemin rapide dans la diplomatie. J'eus une velléité d'ambition... Je n'eus qu'à vouloir, et je fus attaché à la légation de Gerolstein... Malheureusement, quelques jours après cette nomination, une dette de jeu contractée envers un homme que je haïssais me mit dans un cruel embarras... J'avais épuisé mes dernières ressources... Une idée fatale me vint. Me croyant certain de l'impunité, je commis une action infâme... Vous le voyez... mon père... je ne vous ai rien caché... j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche à l'atténuer en rien... Deux partis me restent à prendre, et je suis également décidé à tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom déshonoré, car si je ne paie pas aujourd'hui même vingt-cinq mille francs, la plainte est déposée, l'éclat a lieu, et, mort ou vivant, je suis flétri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon père... de vous dire: «Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment réhabilité...» Ce que je vous dis là, mon père, voyez-vous, est vrai... En présence de l'extrémité qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Décidez... ou je mourrai couvert de honte, ou, grâce à vous... je vivrai pour réparer ma faute... Ce ne sont pas là des menaces et des paroles de jeune homme, mon père... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas aller au bagne...
Le comte se leva.
--Je ne veux pas que mon nom soit déshonoré, dit-il froidement à Florestan.
--Ah! mon père!... Mon sauveur, s'écria chaleureusement le vicomte; et il allait se précipiter dans les bras de son père, lorsque celui-ci, d'un geste glacial, calma cet entraînement.
--On vous attend jusqu'à trois heures... chez cet homme qui a le faux?
--Oui, mon père... il est deux heures...
--Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi écrire.
--Voici, mon père.
Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et écrivit d'une main ferme:
«Je m'engage à payer ce soir à dix heures les vingt-cinq mille francs que doit mon fils.
«Comte de SAINT-REMY»
--Votre créancier ne veut que de l'argent; malgré ses menaces, cet engagement de moi le fera consentir à un nouveau délai; il ira chez M. Dupont, banquier, rue de Richelieu, n° 7, qui lui répondra de la valeur de cet acte.
--Ô mon père!... Comment jamais...
--Vous m'attendrez ce soir... à dix heures, je vous apporterai l'argent... Que votre créancier se trouve ici...
--Oui, mon père: et après-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez si je suis ingrat!... Alors, peut-être, lorsque je serai réhabilité, vous accepterez mes remerciements.
--Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas déshonoré davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant sa canne qu'il avait déposée sur le bureau; et il se dirigea vers la porte.
--Mon père, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant.
--Ici, ce soir, à dix heures, dit le comte en refusant sa main.
Et il sortit.
--Sauvé!... s'écria Florestan radieux. Sauvé! Puis il reprit, après un moment de réflexion: Sauvé à peu près... N'importe, c'est toujours cela... Peut-être ce soir lui avouerai-je l'_autre chose_. Il est en train... il ne voudra pas s'arrêter en si beau chemin, et que son premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se découvre, je garderai l'argent qu'il me donnera pour éteindre cette dernière dette... J'ai eu de la peine à l'émouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne résolution; mais ma menace de suicide, la crainte de voir son nom flétri, l'ont décidé; c'était bien là qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre qu'il n'affecte de l'être... S'il possède une centaine de mille francs, il a dû faire des économies en vivant comme il vit... Encore une fois, sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le crois bon homme... Courons chez cet huissier!
Il sonna. M. Boyer parut.
--Comment ne m'avez-vous pas averti que mon père était ici? Vous êtes d'une négligence...
--Par deux fois j'ai voulu adresser la parole à monsieur le vicomte, qui rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte, probablement préoccupé de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis d'insister... Je serais désolé que monsieur le vicomte pût me croire coupable de négligence...
--C'est bien... Dites à Edwards de me faire tout de suite atteler _Orion_, non, _Plower_ au cabriolet.
M. Boyer s'inclina respectueusement.
Au moment où il allait sortir, on frappa.
M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif.
--Entre! dit Florestan.
Un second valet de chambre parut, tenant à la main un petit plateau de vermeil.
M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prévenance, de respectueux empressement, et vint le présenter au vicomte.
Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scellée d'un cachet de cire noire.
Les deux serviteurs se retirèrent discrètement.
Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en bons du Trésor... sans autre avis.
--Décidément, s'écria-t-il avec joie, la journée est bonne... Sauvé! Cette fois, et pour le coup complètement sauvé... je cours chez le joaillier... et encore..., se dit-il, peut-être... Non, attendons on ne peut avoir aucun soupçon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons à garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon étoile... au moment où elle semble obscurcie, ne reparaît-elle pas plus brillante encore?... Mais d'où vient cet argent? l'écriture de l'adresse m'est inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et pas un mot... c'est bizarre! Quel à-propos!... Ah! mon Dieu! j'y songe... je lui avais donné rendez-vous ce matin... Ces menaces de Badinot m'ont bouleversé... J'ai oublié Clotilde... après m'avoir attendu au rez-de-chaussée, elle s'en sera allée?... Sans doute, cet envoi est un moyen délicat de me faire entendre qu'elle craint de se voir oubliée pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect de ne m'être pas adressé à elle comme toujours... Bonne Clotilde; toujours la même! Généreuse comme une reine! Quel dommage d'en être venu là avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je ne me suis adressé à elle qu'à la dernière extrémité. J'y ai été forcé.
--Le cabriolet de monsieur le vicomte est avancé, vint dire M. Boyer.
--Qui a apporté cette lettre? lui demanda Florestan.
--Je l'ignore, monsieur le vicomte.
--Au fait, je le demanderai en bas.
--Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chaussée? ajouta le vicomte en regardant Boyer d'un air significatif.
--Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte.
«Je ne m'étais pas trompé, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en est allée.»
--Si monsieur le vicomte voulait avoir la bonté de m'accorder deux minutes, dit Boyer.
--Dites et dépêchez-vous.
--Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison désirait monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait être assez bon pour lui proposer la sienne toute meublée, ainsi que son écurie toute montée... ce serait pour moi et pour Edwards une très-bonne occasion de nous défaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-être une bonne occasion de motiver cette vente.
--Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-même je préfère cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos conditions?
--Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tâcher de profiter le plus possible de sa générosité.
--Et gagner sur votre marché; rien de plus simple! Voyons... le prix?
--Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte.
--Vous gagnez là-dessus, vous et Edwards?...
--Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte...
--C'est joli! Du reste, tant mieux; car, après tout, je suis content de vous... et si j'avais eu un testament à faire, je vous aurais laissé cette somme, à vous et à Edwards.
Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son créancier, puis chez Mme de Lucenay qu'il ne soupçonnait pas d'avoir assisté à son entretien avec Badinot.
IX
La perquisition
L'hôtel de Lucenay était une de ces royales habitations du faubourg Saint-Germain que le _terrain perdu_ rendait si grandioses; une maison moderne tiendrait à l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces palais, et on bâtirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils occupent.
Vers les neuf heures du soir de ce même jour, les deux battants de l'énorme porte de cet hôtel s'ouvrirent devant un étincelant coupé qui, après avoir décrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrêta devant un large perron abrité qui conduisait à une première antichambre.
Pendant que le piétinement de deux chevaux ardents et vigoureux retentissait sur le pavé sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la portière armoriée; un jeune homme descendit lestement de cette brillante voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron.
Ce jeune homme était le vicomte de Saint-Remy.
En sortant de chez son créancier, qui, satisfait de l'engagement du père de Florestan, avait accordé le délai demandé et devait revenir toucher son argent à dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy s'était rendu chez Mme de Lucenay pour la remercier du nouveau service qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontré la duchesse le matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en _prima sera, _heure qu'elle lui réservait habituellement.
À l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent ouvrir la porte vitrée dès qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, à l'air profondément respectueux avec lequel le reste de la livrée se leva spontanément sur le passage du vicomte; enfin à quelques nuances presque imperceptibles, on devinait le second, ou plutôt le véritable maître de la maison.
Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie à la main et les pieds chaussés de socques démesurés (il détestait de sortir le jour en voiture), les mêmes évolutions domestiques se répétaient tout aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait une grande différence de physionomie entre l'accueil fait au mari et celui qu'on réservait à l'amant.
Le même empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre lorsque Florestan y entra; à l'instant l'un d'eux le précéda pour aller l'annoncer à Mme de Lucenay.
Jamais le vicomte n'avait été plus glorieux, ne s'était senti plus léger, plus sûr de lui, plus conquérant...
La victoire qu'il avait remportée le matin sur son père, la nouvelle preuve d'attachement de Mme de Lucenay, la joie d'être sorti si miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans son étoile donnaient à sa jolie figure une expression d'audace et de bonne humeur qui la rendait plus séduisante encore; jamais enfin il ne s'était senti mieux.
Et il avait raison.
Jamais sa taille mince et flexible ne s'était dressée plus cavalière; jamais il n'avait porté le front et le regard plus haut; jamais son orgueil n'avait été plus délicieusement chatouillé par cette pensée:
«La très-grande dame, maîtresse de ce palais, est à moi, est à mes pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...»
Florestan s'était livré à ces réflexions singulièrement vaniteuses en traversant trois ou quatre salons qui conduisaient à une petite pièce où la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'oeil jeté sur une glace compléta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-même.
Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et annonça:
--M. le vicomte de Saint-Remy!
L'étonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables.
Elle croyait que le comte n'avait pas caché à son fils qu'elle aussi avait tout entendu...
Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan était infâme, l'amour de Mme de Lucenay, subitement éteint, s'était changé en un dédain glacial.
Nous l'avons dit encore: au milieu de ses légèretés, de ses erreurs, Mme de Lucenay avait conservé purs et intacts des sentiments de droiture, d'honneur, de loyauté chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence toutes viriles; elle avait les qualités de ses défauts, les vertus de ses vices: traitant l'amour aussi cavalièrement qu'un homme le traite, elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dévouement, la générosité, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse.
Mme de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, était, quoique sans diamants, habillée avec son goût et sa magnificence habituels; cette toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment, en femme de cour, jusque sous les paupières, sa beauté surtout éclatante aux lumières, sa taille de déesse marchant sur les nues, rendaient plus frappant encore ce grand air que personne au monde ne possédait comme elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu'à une foudroyante insolence...
On connaît le caractère altier, déterminé de la duchesse: qu'on se figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avançant, pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour:
--Ma chère Clotilde... combien vous êtes bonne!... Combien vous...
Le vicomte ne put achever.
La duchesse était assise et n'avait pas bougé: mais son geste, son coup d'oeil révélèrent un mépris à la fois si calme et si écrasant... que Florestan s'arrêta court...
Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus.
Jamais de Lucenay ne s'était montrée à lui sous cet aspect. Il ne pouvait croire que ce fût la même femme qu'il avait toujours trouvée douce, tendre, passionnément soumise; car rien n'est plus humble, plus timide qu'une femme résolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la domine.
Sa première surprise passée, Florestan eut honte de sa faiblesse; son audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers Mme de Lucenay pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante:
--Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie, et pourtant...
--Ah! c'est trop d'impudence! s'écria la duchesse en se reculant avec tant de dégoût et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et atterré.
Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit:
--M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous?
Sans lui répondre, Mme de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement, des pieds à la tête, avec une expression si insultante que Florestan sentit le rouge de la colère lui monter au front, et il s'écria:
--Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures... Est-ce une rupture que vous voulez?
--La prétention est curieuse! dit Mme de Lucenay avec un éclat de rire sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec lui... je le chasse...
--Madame!...
--Finissons, dit la duchesse d'une voix brève et insolente, votre présence me répugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu votre argent?
--Il était donc vrai... Je vous avais devinée... Ces vingt-cinq mille francs...
--Votre dernier FAUX est retiré, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre famille est sauvé. C'est bien... allez-vous-en...
--Ah! croyez...
--Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honnêtes gens... mais il fallait songer à la honte de votre père et à la mienne.
--Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il ne me reste plus qu'à mourir..., s'écria Florestan du ton le plus pathétique et le plus désespéré.
Un impertinent éclat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation tragique, et elle ajouta entre deux accès d'hilarité:
--Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pût être si ridicule!
--Madame!... s'écria Florestan les traits contractés par la rage.
Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annonça:
--M. le duc de Montbrison!
Malgré son empire sur lui-même, Florestan contint à peine la violence de ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc eût certainement remarqués.
M. de Montbrison avait à peine dix-huit ans.
Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et rose, dont les lèvres vermeilles et le menton satiné seraient légèrement ombragés d'une barbe naissante; qu'on ajoute à cela de grands yeux bruns encore un peu timides, qui ne demandent qu'à s'émerillonner, une taille aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-être l'idée de ce jeune duc, le chérubin le plus idéal que jamais comtesse et suivante aient coiffé d'un bonnet de femme, après avoir remarqué la blancheur de son cou d'ivoire.
Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...
--Que vous êtes aimable, Conrad, d'avoir pensé à moi ce soir! dit Mme de Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.
Celui-ci allait donner un _shake-hands_ à sa cousine, mais Clotilde haussa légèrement la main et lui dit gaiement:
--Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.
--Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lèvres sur la main nue et charmante qu'on lui présentait.
--Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans paraître s'occuper le moins du monde de Florestan.
--Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.
--Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme de Senneval, c'est son jour; elle m'a déjà demandé plusieurs fois de vous présenter à elle.
--Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre à vos ordres.
--Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir déjà ces habitudes et ces goûts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement accueilli et même recherché dans le monde... il faut donc y aller beaucoup.
--Oui, ma cousine.
--Et comme je suis avec vous à peu près sur le pied d'une grand'mère... mon cher Conrad, je me dispose à exiger infiniment. Vous êtes émancipé, c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une tutelle... Et il faudra vous résoudre à accepter la mienne.
--Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.
Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours debout, appuyé à la cheminée.
Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention à lui. Sachant combien Mme de Lucenay se décidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et le mépris jusqu'à vouloir se mettre aussitôt et devant lui en coquetterie réglée avec M. de Montbrison.
Il n'en était rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une affection toute maternelle, l'ayant presque vu naître. Mais le jeune duc était si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine que la jalousie, ou plutôt l'orgueil, de Florestan s'exaspéra; son coeur se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fête, d'où il sortait, lui, ruiné, flétri, méprisé, déshonoré.
M. de Saint-Remy était brave de cette bravoure de tête, si cela se peut dire, qui fait par colère ou par vanité affronter un duel; mais, vil et corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais penchants, ou qui, du moins, vous donne l'énergie d'échapper à l'infamie par une mort volontaire.
Furieux de l'infernal mépris de la duchesse, croyant voir un successeur dans le jeune duc, M. de Saint-Remy résolut de lutter d'insolence avec Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle à Conrad.
La duchesse, irritée de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et M. de Montbrison, dans son empressement auprès de sa cousine, oubliant un peu les convenances, n'avait pas salué ni dit un mot, au vicomte, qu'il connaissait pourtant.
Celui-ci, s'avançant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha légèrement le bras et dit d'un ton sec et ironique:
--Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperçu.
M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse, se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:
--Monsieur, je suis confus, en vérité... Mais j'ose espérer que ma cousine, qui a causé ma distraction, voudra bien l'excuser auprès de vous... et...
--Conrad, dit la duchesse, poussée à bout par l'impudence de Florestan, qui persistait à rester chez elle et à la braver, Conrad, c'est bon; pas d'excuses... ça n'en vaut pas la peine.
M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant d'être trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blême de colère:
--Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le défend... Vous le voyez, sa tutelle commence.
--Et cette tutelle ne s'arrêtera pas là... mon cher monsieur, soyez-en certain. Aussi dans cette prévision (que Mme la duchesse s'empressera de réaliser, je n'en doute pas), dans cette prévision, dis-je, il me vient l'idée de vous faire une proposition...
--À moi, monsieur? dit Conrad, commençant à se choquer du ton sardonique de Florestan.
--À vous-même... je pars dans quelques jours pour la légation de Gerolstein, à laquelle je suis attaché... Je voulais me défaire de ma maison toute meublée, de mon écurie toute montée; vous devriez vous en arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce pas, madame la duchesse?
--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en plus étonné.
--Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on vous fait, dit Clotilde.
--Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la duchesse?
--Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est déjà vendu à d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvénient d'être volé comme dans un bois.
Florestan se mordit les lèvres de rage.
--Prenez garde, madame! s'écria-t-il.
--Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'écria Conrad.
--Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en prenant une pastille dans une bonbonnière avec un imperturbable sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!
Un terrible éclat allait avoir lieu peut-être, lorsque les deux battants de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra bruyamment, violemment, étourdiment, selon sa coutume.
--Comment, ma chère, vous êtes déjà prête? dit-il à sa femme; mais c'est étonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir, Conrad... Ah! vous voyez le plus désespéré des hommes... c'est-à-dire que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel événement!
Et M. de Lucenay, se jetant à la renverse sur une sorte de causeuse à deux dossiers, lança son chapeau loin de lui avec un geste de désespoir, et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manière de contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations désolées.
L'émotion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se fût aperçu de rien.