Les mystères de Paris, Tome III
Chapter 18
Aussi rusée que pénétrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'était trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour faire tomber son fils dans un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long silence, avec une amertume affectée:
--Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous faire dénoncer par les enfants.
--Moi!
--Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici; ils savent que Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voilà ce qui arriverait si je t'écoutais, si je te laissais chercher à placer les enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hâte pas le moment où nous serons pris.
Le ton radouci de la veuve fit croire à Martial que ses menaces avaient produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un piège affreux.
--Je connais les enfants, reprit-il, je suis sûr qu'en leur recommandant de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une façon ou d'une autre, je serais toujours avec eux et je répondrais de leur silence.
--Est-ce qu'on peut répondre des paroles d'un enfant... à Paris surtout, où l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils puissent nous aider à faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas nous vendre, que je veux les garder ici.
--Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris? Qui les empêcherait de parler... s'ils ont à parler? S'ils étaient loin d'ici, à la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...
--Loin d'ici? Et où ça? dit la veuve en regardant fixement son fils.
--Laissez-moi les emmener... peu vous importe...
--Comment vivras-tu, et eux aussi?
--Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce qu'il faudra lui dire, et peut-être qu'il me prêtera quelque chose à cause des enfants; avec ça j'irai les mettre en apprentissage loin d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de nous...
--Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sûre d'eux.
--Alors je m'établis demain à la baraque de l'île, en attendant mieux... J'ai une tête aussi, vous le savez?...
--Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi n'es-tu pas resté dans tes bois?
--Je vous offre de vous débarrasser de moi et des enfants...
--Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout à coup la veuve.
--Ça me regarde: je sais ce que j'ai à faire, j'ai mon idée...
--Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et François, vous ne remettriez jamais les pieds à Paris?
--Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous.
--J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'être toujours à me défier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y résigner, emmène-les... et allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie jamais!...
--C'est dit!...
--C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre à Nicolas.
--Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.
--Et Calebasse?
--C'est différent; ouvrez-lui quand je serai monté; elle me répugne à voir.
--Va... que l'enfer te confonde!
--C'est votre bonsoir, ma mère?
--Oui...
--Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial.
--Le dernier, reprit la veuve.
Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine, siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son maître à l'étage supérieur de la maison.
--Va, ton compte est bon! murmura la mère en montrant le poing à son fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu.
Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs, la veuve crocheta le caveau où se trouvait Nicolas et remit celui-ci en liberté.
III
François et Amandine
François et Amandine couchaient dans une pièce située immédiatement au-dessus de la cuisine, à l'extrémité d'un corridor sur lequel s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de société aux habitués du cabaret.
Après avoir partagé leur souper frugal, au lieu d'éteindre leur lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veillé laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frère Martial au passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.
Posée sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de pâles clartés à travers sa corne transparente.
Des murs de plâtre rayés de voliges brunes, un grabat pour François, un vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de débris de chaises et de bancs brisés par les hôtes turbulents de la taverne de l'île du Ravageur, tel était l'intérieur de ce réduit.
Amandine, assise sur le bord du grabat, s'étudiait à se coiffer en marmotte avec le foulard volé, don de son frère Nicolas.
François, agenouillé, présentait un fragment de miroir à sa soeur, qui, la tête à demi tournée, s'occupait alors d'épanouir la grosse rosette, qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir.
Fort attentif et fort émerveillé de cette coiffure, François négligea un moment de présenter le morceau de glace de façon à ce que l'image de sa soeur pût s'y réfléchir.
--Lève donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois plus... Là... bien... attends encore un peu... voilà que j'ai fini... Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffée?
--Oh! très-bien! très-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en feras une pareille à ma cravate, n'est-ce pas?
--Oui, tout à l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras devant moi... à reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que je puisse me voir en marchant...
François exécuta de son mieux cette manoeuvre difficile, à la grande satisfaction d'Amandine, qui se prélassait, triomphante et glorieuse, sous les cornes et l'énorme bouffette de son foulard.
Très-innocente et très-naïve dans toute autre circonstance, cette coquetterie devenait coupable en s'exerçant à propos du produit d'un vol que François et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante facilité avec laquelle des enfants, même bien doués, se corrompent presque à leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongés dans une atmosphère criminelle.
Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frère Martial, n'était pas lui-même irréprochable, nous l'avons dit; incapable de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie vagabonde et peu régulière. Sans doute les crimes de sa famille le révoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les défendait contre les mauvais traitements; il tâchait de les soustraire à la pernicieuse influence de sa famille; mais, n'étant pas appuyés sur des enseignements d'une moralité rigoureuse, absolue, ses conseils sauvegardaient faiblement ses protégés. Ils se refusaient à commettre certaines mauvaises actions, non par honnêteté, mais pour obéir à Martial, qu'ils aimaient, et pour désobéir à leur mère, qu'ils redoutaient et haïssaient.
Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune, familiarisés qu'ils étaient avec les détestables exemples qu'ils avaient chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champêtre, hanté pas le rebut de la plus basse populace, servait de théâtre à d'ignobles orgies, à de crapuleuses débauches; et Martial, si ennemi du vol et du meurtres se montrait assez indifférent à ces immondes saturnales.
C'est dire combien les instincts de moralité des enfants étaient douteux, vacillants, précaires, chez François surtout, arrivé à ce terme dangereux où l'âme hésitant indécise, entre le bien et le mal, peut être en un moment à jamais perdue ou sauvée...
--Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma soeur! reprit François; est-il joli! Quand nous irons jouer sur la grève devant le four à plâtre du chaufournier, faudra te coiffer comme ça, pour faire enrager ses enfants, qui sont toujours à nous jeter des pierres et à nous appeler petits guillotinés... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et nous leur dirons: «C'est égal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de soie comme nous deux!»
--Mais, dis donc, François..., reprit Amandine après un moment de réflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont volés, ils nous appelleraient petits voleurs...
--Avec ça qu'ils s'en gênent de nous appeler voleurs!
--Quand c'est pas vrai... c'est égal... Mais maintenant...
--Puisque Nicolas nous les a donnés, ces deux mouchoirs, nous ne les avons pas volés.
--Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frère Martial dit qu'il ne faut pas voler...
--Mais, puisque c'est Nicolas qui a volé, ça ne nous regarde pas.
--Tu crois, François?
--Bien sûr...
--Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne à qui ils étaient nous les eût donnés... Et toi, François?
--Moi, ça m'est égal... On nous en a fait cadeau; c'est à nous.
--Tu en es bien sûr?
--Mais, oui, oui, sois donc tranquille!...
--Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frère Martial nous défend, et nous avons de beaux mouchoirs.
--Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait prendre ce fichu à carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il avait le dos tourné?
--Oh! François, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se mouillèrent de larmes. Mon frère Martial serait capable de ne plus nous aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici...
--N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je riais...
--Oh! ne ris pas de cela, François; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais il a bien fallu; ma soeur m'a pincée jusqu'au sang, et puis elle me faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le coeur m'a manqué, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne s'est aperçu de rien, et ma soeur a gardé le fichu. Si on m'avait prise pourtant, François, on m'aurait mise en prison...
--On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas volé.
--Tu crois?
--Pardi!
--Et en prison, comme on doit être malheureux!
--Ah! bien oui... au contraire...
--Comment, François, au contraire?
--Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge à Paris chez le père Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni à Paris, passage de la Brasserie?
--Un gros boiteux?
--Mais oui, qui est venu ici, à la fin de l'automne, de la part du père Micou, avec un montreur de singes et deux femmes.
--Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dépensé tant, tant d'argent?
--Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... même que le montreur de singes avait emporté son orgue pour faire de la musique dans le bateau?...
--Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tiré, François!
--Et le gros boiteux n'était pas chiche! Il m'a donné dix sous pour moi! Il ne prenait jamais que du vin cacheté; ils avaient du poulet à tous leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs.
--Tant que ça, François?
--Oh! oui...
--Il était donc bien riche?
--Du tout... ce qu'il dépensait, c'était de l'argent qu'il avait gagné en prison, d'où il sortait.
--Il avait gagné tout cet argent-là en prison?
--Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on le prenait... ça lui était bien égal, parce qu'il retournerait rejoindre les bons enfants de la geôle, comme il dit.
--Il n'avait donc pas peur de la prison, François?
--Mais au contraire... il disait à Calebasse qu'ils sont là un tas d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant... tandis qu'il y a des bêtes d'ouvriers honnêtes qui crèvent de faim et de froid, faute d'ouvrage...
--Pour sûr, François, il disait ça, le gros boiteux?
--Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot pendant qu'il racontait son histoire à Calebasse et aux deux femmes, qui disaient que c'était la même chose dans les prisons de femmes d'où elles sortaient.
--Mais alors, François, faut donc pas que ça soit si mal de voler, puisqu'on est si bien en prison?
--Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frère Martial qui dise que c'est mal de voler... peut-être qu'il se trompe...
--C'est égal, il faut le croire, François... il nous aime tant!
--Il nous aime, c'est vrai... quand il est là, il n'y a pas de risque qu'on nous batte... S'il avait été ici ce soir, notre mère ne m'aurait pas roué de coups... Vieille bête! Est-elle mauvaise!... Oh! je la hais... je la hais... que je voudrais être grand pour lui rendre tous les coups qu'elle nous a donnés... à toi, surtout, qui est bien moins dure que moi...
--Oh! François, tais-toi... ça me fait peur de t'entendre dire que tu voudrais battre notre mère! s'écria la pauvre petite en pleurant et en jetant ses bras autour du cou de son frère, qu'elle embrassa tendrement.
--Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit François en repoussant Amandine avec douceur, pourquoi ma mère et Calebasse sont-elles toujours si acharnées sur nous?
--Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa main; c'est peut-être parce qu'on a mis notre frère Ambroise aux galères et qu'on a guillotiné notre père, qu'elles sont injustes pour nous...
--Est-ce que c'est notre faute?
--Mon Dieu, non; mais que veux-tu?
--Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, à la fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... À quoi ça m'avance-t-il de ne pas voler?
--Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait?
--Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car ça lasse aussi d'être battu; tiens, ce soir, jamais ma mère n'avait été aussi méchante... c'était comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait voir ses yeux reluire...
--Pauvre François... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans le bûcher.
--Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit François en tressaillant d'effroi; j'en suis bien sûr.
--Peut-être qu'il y aura eu autrefois un cimetière ici, n'est-ce pas?
--Faut croire... mais alors pourquoi notre mère m'a-t-elle dit qu'elle m'abîmerait encore si je parlais de l'os de mort à mon frère Martial?... Vois-tu, c'est plutôt quelqu'un qu'on aura tué dans une dispute et qu'on aura enterré là pour que ça ne se sache pas.
--Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a déjà manqué d'arriver.
--Quand cela?
--Tu sais, la fois où M. Barbillon a donné un coup de couteau à ce grand qui est si décharné, si décharné, si décharné, qu'il se fait voir pour de l'argent.
--Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mère est venue, les a séparés... sans ça, Barbillon aurait peut-être tué le grand décharné! As-tu vu comme il écumait et comme les yeux lui sortaient de la tête, à Barbillon?...
--Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien. C'est lui qui est un crâne!
--Si jeune et si méchant... François!
--Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi méchant que lui, s'il était assez fort.
--Oh! oui, il est bien méchant... L'autre jour il m'a battue, parce que je n'ai pas voulu jouer avec lui.
--Il t'a battue?... Bon... la première fois qu'il viendra...
--Non, non, vois-tu, François, c'était pour rire...
--Bien sûr?
--Oui, bien vrai.
--À la bonne heure... sans ça... Mais je ne sais pas comment il fait, ce gamin-là, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montré des pièces d'or de vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: «Vous en auriez comme ça, si vous n'étiez pas des petits _sinves_.»
--Des sinves?
--Oui, en argot ça veut dire des bêtes, des imbéciles.
--Ah! oui, c'est vrai.
--Quarante francs... en or... comme j'achèterais des belles choses avec ça... Et toi, Amandine?
--Oh! moi aussi.
--Qu'est-ce que tu achèterais?
--Voyons, dit l'enfant en baissant la tête d'un air méditatif; j'achèterais d'abord pour mon frère Martial une bonne casaque bien chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau.
--Mais pour toi?... Pour toi?...
--J'aimerais bien un petit Jésus en cire avec son mouton et sa croix, comme ce marchand de figures de plâtre en avait dimanche... tu sais, sous le porche de l'église d'Asnières?
--À propos, pourvu qu'on ne dise pas à ma mère ou à Calebasse qu'on nous a vus dans l'église!
--C'est vrai, elle qui nous a toujours tant défendu d'y entrer... C'est dommage, car c'est bien gentil en dedans, une église... n'est-ce pas, François?
--Oui... quels beaux chandeliers d'argent!
--Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne...
--Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand buffet du fond, où le prêtre disait la messe avec ses deux amis, habillés comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin?
--Dis donc, François, te souviens-tu, l'autre année à la Fête-Dieu, quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites communiantes avec leurs voiles blancs?
--Avaient-elles de beaux bouquets!
--Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur bannière!
--Et comme les broderies d'argent de leur bannière reluisaient au soleil!... C'est ça qui doit coûter cher!...
--Mon Dieu, que c'était donc joli, hein, François!
--Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc au bras... et leurs cierges à poignée de velours rouge avec de l'or après.
--Ils avaient aussi leur bannière, les petits garçons, n'est-ce pas, François? Ah! mon Dieu! ai-je été battue encore ce jour-là pour avoir demandé à notre mère pourquoi nous n'allions pas à la procession comme les autres enfants!
--C'est alors qu'elle nous a défendu d'entrer jamais dans l'église, quand nous irions au bourg ou à Paris, à moins que ça ne soit pour y voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant qu'ils écouteraient la messe, a ajouté Calebasse en riant et en montrant ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bête, va!
--Oh! pour ça... voler dans une église, on me tuerait plutôt, n'est-ce pas, François?
--Là ou ailleurs, qu'est-ce que ça fait, une fois qu'on est décidé?
--Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais jamais...
--À cause des prêtres?
--Non... peut-être à cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a l'air si douce, si bonne.
--Qu'est-ce que ça fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse bête!...
--C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... Ça n'est pas ma faute...
--À propos de prêtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... où Nicolas m'a donné deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le curé sur la grève? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais pas faire mal, moi.
--Oui, mais cette fois-là, par exemple, notre frère Martial a dit, comme Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prêtres.
À ce moment, François et Amandine entendirent marcher dans le corridor.
Martial regagnait sa chambre sans défiance après son entretien avec sa mère, croyant Nicolas enfermé jusqu'au lendemain matin.
Voyant un rayon de lumière s'échapper du cabinet des enfants par la porte entr'ouverte, Martial entra chez eux.
Tous deux coururent à lui, il les embrassa tendrement.
--Comment! Vous n'êtes pas encore couchés petits bavards?
--Non, mon frère, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et vous dire bonsoir, dit Amandine.
--Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on s'était disputé, ajouta François.
--Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.
--À nous, mon frère?
--Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi ailleurs, bien loin, bien loin?
--Oh! oui, mon frère!...
--Oui, mon frère.
--Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'île tous les trois.
--Quel bonheur! s'écria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains.
--Et où irons-nous? demanda François.
--Tu le verras, curieux... mais n'importe, où nous irons tu apprendras un bon état... qui te mettra à même de gagner ta vie... voilà ce qu'il y a de sûr.
--Je n'irai plus à la pêche avec toi, mon frère?
--Non, mon garçon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du coeur et en travaillant ferme, au bout d'un an tu pourras déjà gagner quelque chose. Ah çà! qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content.
--C'est que... mon frère... je...
--Voyons, parle.
--C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi à pêcher... à raccommoder tes filets, que d'apprendre un état.
--Vraiment?
--Dame! être enfermé dans un atelier toute la journée, c'est triste... et puis être apprenti, c'est ennuyeux...
Martial haussa les épaules.
--Vaut mieux être paresseux, vagabond, flâneur, n'est-ce pas? lui dit-il sévèrement, en attendant qu'on devienne voleur...
--Non, mon frère, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous vivons ici, voilà tout...
--Oui, c'est ça, boire, manger, dormir et t'amuser à pêcher comme un bourgeois, n'est-ce pas?
--J'aimerais mieux ça...
--C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon pauvre François, il est crânement temps que je t'emmène d'ici; sans t'en douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mère avait raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce que ça ne te plairait pas d'apprendre un état?
--Oh! si, mon frère... j'aimerais bien à apprendre, j'aime mieux que de rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec François!
--Mais qu'est-ce que tu as là sur la tête, ma fille? dit Martial en remarquant la triomphante coiffure d'Amandine.
--Un foulard que Nicolas m'a donné...
--Il m'en a donné un aussi, à moi, dit orgueilleusement François.
--Et d'où viennent-ils, ces foulards? Ça m'étonnerait que Nicolas les eût achetés pour vous en faire cadeau.
Les deux enfants baissèrent la tête sans répondre.
Au bout d'une seconde, François dit résolument:
--Nicolas nous les a donnés; nous ne savons pas d'où ils viennent, n'est-ce pas, Amandine?
--Non... non... mon frère, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial.
--Ne mentez pas, dit sévèrement Martial.
--Nous ne mentons pas, ajouta hardiment François.
--Amandine, mon enfant..., dis la vérité, reprit Martial avec douceur.
--Eh bien! pour dire toute la vérité, reprit timidement Amandine, ces beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'étoffes que Nicolas a rapportée ce soir dans son bateau...
--Et qu'il a volée?
--Je crois que oui, mon frère... sur une galiote.
--Vois-tu, François! tu mentais, dit Martial.
L'enfant baissa la tête sans répondre.
--Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, François.
La petite se décoiffa, regarda une dernière fois l'énorme rosette qui ne s'était pas défaite et remit le foulard à Martial en étouffant un soupir de regret.
François tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa soeur, le rendit à Martial.
--Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards à Nicolas; vous n'auriez pas dû les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme si on volait soi-même.
--C'est dommage; il étaient bien jolis, ces mouchoirs, dit François.
--Quand tu auras un état et que tu gagneras de l'argent en travaillant, tu en achèteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes enfants.
--Vous n'êtes pas fâché, mon frère? dit timidement Amandine.