Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 26

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Sa figure était plate comme une tête de mort, ainsi que le dit le vulgaire; son nez, camus et punais; ses lèvres, si minces, si imperceptibles, que sa bouche semblait incisée dans sa face; lorsqu'il souriait d'un air méchant et sinistre, on voyait le bout de ses dents, presque toutes noires et gâtées. Toujours rasé jusqu'aux tempes, ce visage blafard avait une expression à la fois austère et béate, impassible et rigide, froide et réfléchie; ses petits yeux noirs, vifs, perçants, mobiles, disparaissaient sous de larges lunettes vertes.

Jacques Ferrand avait une vue excellente; mais, abrité par ses lunettes, il pouvait--avantage immense!--observer sans être observé; il savait combien un coup d'oeil est souvent et involontairement significatif. Malgré son imperturbable audace, il avait rencontré deux ou trois fois dans sa vie certains regards puissants, magnétiques, devant lesquels il avait été forcé de baisser la vue; or, dans quelques circonstances souveraines, il est funeste de baisser les yeux devant l'homme qui vous interroge, vous accuse ou vous juge.

Les larges lunettes de M. Ferrand étaient donc une sorte de retranchement couvert d'où il examinait attentivement les moindres manoeuvres de l'ennemi... car tout le monde était l'ennemi du notaire, parce que tout le monde était plus ou moins sa dupe, et que les accusateurs ne sont que les dupes éclairées ou révoltées.

Il affectait dans son habillement une négligence qui allait jusqu'à la malpropreté, ou plutôt il était naturellement sordide; son visage rasé tous les deux jours, son crâne sale et rugueux, ses ongles plats cerclés de noir, son odeur de bouc, ses vieilles redingotes râpées, ses chapeaux graisseux, ses cravates en corde, ses bas de laine noirs, ses gros souliers, recommandaient encore singulièrement sa vertu auprès de ses clients, en donnant à cet homme un air de détachement du monde, un parfum de philosophie pratique qui les charmait.

À quels goûts, à quelle passion, à quelle faiblesse, le notaire avait-il, disait-on, sacrifié la confiance qu'on lui témoignait?... Il gagnait peut-être soixante mille francs par an, et sa maison se composait d'une servante et d'une vieille femme de charge; son seul plaisir était d'aller chaque dimanche à la messe et à vêpres; il ne connaissait pas d'opéra comparable au chant grave de l'orgue, pas de société mondaine qui valût une soirée paisiblement passée au coin de son feu avec le curé de sa paroisse après un dîner frugal; il mettait enfin sa joie dans la probité, son orgueil dans l'honneur, sa félicité dans la religion.

Tel était le jugement que les contemporains de M. Jacques Ferrand portaient sur ce rare et grand homme de bien.

XIV

L'étude

L'étude de M. Ferrand ressemblait à toutes les études; ses clercs à tous les clercs. On y arrivait par une antichambre meublée de quatre vieilles chaises. Dans l'étude proprement dite, entourée de casiers garnis des cartons renfermant les dossiers des clients de M. Ferrand, cinq jeunes gens, courbés sur des pupitres de bois noir, riaient, causaient, ou griffonnaient incessamment.

Une salle d'attente, encore remplie de cartons, et dans laquelle se tenait d'habitude M. le premier clerc; puis une autre pièce vide, qui, pour plus de secret, séparait le cabinet du notaire de cette salle d'attente, tel était l'ensemble de ce laboratoire d'actes de toutes sortes.

Deux heures venaient de sonner à une antique pendule à coucou placée entre les deux fenêtres de l'étude; une certaine agitation régnait parmi les clercs, quelques fragments de leur conversation feront connaître la cause de cet émoi.

--Certainement, si quelqu'un m'avait soutenu que François Germain était un voleur, dit l'un des jeunes gens, j'aurais répondu: «Vous en avez menti!»

--Moi aussi!...

--Moi aussi!...

--Moi, ça m'a fait un tel effet de le voir arrêter et emmener par la garde que je n'ai pas pu déjeuner... J'en ai été récompensé, car ça m'a épargné de manger la ratatouille quotidienne de la mère Séraphin.

--Dix-sept mille francs, c'est une somme!

--Une fameuse somme!

--Dire que, depuis quinze mois que Germain est caissier, il n'avait pas manqué un centime à la caisse du patron!...

--Moi, je trouve que le patron a eu tort de faire arrêter Germain, puisque ce pauvre garçon jurait ses grands dieux qu'il n'avait pris que mille trois cents francs en or.

--D'autant plus qu'il les rapportait ce matin pour les remettre dans la caisse, ces mille trois cents francs, au moment où le patron venait d'envoyer chercher la garde...

--Voilà le désagrément des gens d'une probité féroce comme le patron, ils sont impitoyables.

--C'est égal, on doit y regarder à deux fois avant de perdre un pauvre jeune homme qui s'est bien conduit jusque-là.

--M. Ferrand dit à cela que c'est pour l'exemple.

--L'exemple de quoi? Ça ne sert à rien à ceux qui sont honnêtes, et ceux qui ne le sont pas savent bien qu'ils sont exposés à être découverts s'ils volent.

--La maison est tout de même une bonne pratique pour le commissaire.

--Comment?

--Dame! ce matin cette pauvre Louise... tantôt Germain...

--Moi, l'affaire de Germain ne me paraît pas claire...

--Puisqu'il a avoué!

--Il a avoué qu'il avait pris mille trois cents francs, oui; mais il soutient comme un enragé qu'il n'a pas pris les autres quinze mille francs en billets de banque et les autres sept cents francs qui manquent à la caisse.

--Au fait, puisqu'il avoue une chose, pourquoi n'avouerait-il pas l'autre?

--C'est vrai; on est aussi puni pour quinze cents francs que pour quinze mille francs.

--Oui, mais on garde les quinze mille francs, et en sortant de prison, ça fait un petit établissement, dirait un coquin.

--Pas si bête!

--On aura beau dire et beau faire, il y a quelque chose là-dessous.

--Et Germain qui défendait toujours le patron quand nous l'appelions jésuite!

--C'est pourtant vrai. «Pourquoi le patron n'aurait-il pas le droit d'aller à la messe? nous disait-il, vous avez bien le droit de n'y pas aller.»

--Tiens, voilà Chalamel qui rentre de course; c'est lui qui va être étonné!

--De quoi, de quoi, mes braves? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau sur cette pauvre Louise?

--Tu le saurais, flâneur, si tu n'étais pas resté si longtemps en course.

--Tiens, vous croyez peut-être qu'il n'y a qu'un _pas de clerc_ d'ici à la rue de Chaillot.

--Oh! mauvais!... mauvais!...

--Eh bien! ce fameux vicomte de Saint-Remy?

--Il n'est pas encore venu?

--Non.

--Tiens, sa voiture était attelée, et il m'a fait dire par son valet de chambre qu'il allait venir tout de suite; mais il n'a pas l'air content, a dit le domestique... Ah! messieurs, voilà un joli petit hôtel!... Un crâne luxe... On dirait d'une de ces petites maisons des seigneurs d'autrefois... dont on parle dans Faublas. Oh! Faublas... voilà mon héros, mon modèle! dit Chalamel en déposant son parapluie et en désarticulant ses socques.

--Je crois bien alors qu'il a des dettes et des contraintes par corps, ce vicomte.

--Une recommandation de trente-quatre mille francs que l'huissier a envoyée ici, puisque c'est à l'étude qu'on doit venir payer; le créancier aime mieux ça, je ne sais pas pourquoi.

--Il faut bien qu'il puisse payer maintenant, ce beau vicomte, puisqu'il est revenu hier soir de la campagne, où il était caché depuis trois jours pour échapper aux gardes du commerce.

--Mais comment n'a-t-on pas déjà saisi chez lui?

--Lui, pas bête! La maison n'est pas à lui, son mobilier est au nom de son valet de chambre, qui est censé lui louer en garni, de même que ses chevaux et ses voitures sont au nom de son cocher, qui dit, lui, qu'il donne à loyer au vicomte des équipages magnifiques à tant par mois. Oh! c'est un malin, allez, M. de Saint-Remy. Mais qu'est-ce que vous disiez? qu'il est arrivé encore du nouveau ici?

--Figure-toi qu'il y a deux heures le patron entre ici comme un furieux: «Germain n'est pas là? nous crie-t-il.--Non, monsieur.--Eh bien! le misérable m'a volé hier soir dix-sept mille francs», reprit le patron.

--Germain... voler... allons donc!

--Tu vas voir.

«Comment donc, monsieur, vous êtes sûr? Mais ce n'est pas possible, que nous nous écrions.--Je vous dis, messieurs, que j'avais mis hier dans le tiroir du bureau où il travaille quinze billets de mille, plus deux mille francs en or dans une petite boîte: tout a disparu.» À ce moment, voilà le père Marriton, le portier, qui arrive en disant: «Monsieur, la garde va venir.»

--Et Germain?

--Attends donc... Le patron dit au portier: «Dès que M. Germain viendra, envoyez-le ici, à l'étude, sans lui rien dire... Je veux le confondre devant vous, messieurs», reprend le patron. Au bout d'un quart d'heure, le pauvre Germain arrive comme si de rien n'était; la mère Séraphin venait d'apporter notre ratatouille: il salue le patron, nous dit bonjour très-tranquillement. «Germain, vous ne déjeunez pas? dit M. Ferrand.--Non, monsieur; merci, je n'ai pas faim.--Vous venez bien tard?--Oui, monsieur... j'ai été obligé d'aller à Belleville ce matin. Sans doute pour cacher l'argent que vous m'avez volé?» s'écria M. Ferrand d'une voix terrible.

--Et Germain...?

--Voilà le pauvre garçon qui devient pâle comme un mort, et qui répond tout de suite en balbutiant: «Monsieur, je vous en supplie, ne me perdez pas...»

--Il avait volé?

--Mais attendez donc, Chalamel. «--Ne me perdez pas! dit-il au patron.--Vous avouez donc, misérable?--Oui, monsieur... mais voici l'argent qui manque. Je croyais pouvoir le remettre ce matin avant que vous fussiez levé: malheureusement, une personne qui avait à moi une petite somme, et que je croyais trouver hier soir chez elle, était à Belleville depuis deux jours; il m'a fallu y aller ce matin. C'est ce qui a causé mon retard. Grâce, monsieur, ne me perdez pas! En prenant cet argent, je savais bien que je pourrais le remettre ce matin. Voici les treize cents francs en or.--Comment, les treize cents francs! s'écria M. Ferrand. Il s'agit bien de treize cents francs! Vous m'avez volé, dans le bureau de la chambre du premier, quinze billets de mille francs dans un portefeuille vert et deux mille francs en or.--Moi! jamais! s'écria ce pauvre Germain d'un air renversé. Je vous avais pris treize cents francs en or... mais pas un sou de plus. Je n'ai pas vu de portefeuille dans le tiroir; il n'y avait que deux mille francs en or dans une boîte.--Oh! l'infâme menteur!... s'écria le patron. Vous avez volé treize cents francs, vous pouvez bien en avoir volé davantage; la justice prononcera... Oh! je serai impitoyable pour un si affreux abus de confiance. Ce sera un exemple...»--Enfin, mon pauvre Chalamel, la garde arrive sur ce coup de temps-là, avec le secrétaire du commissaire, pour dresser procès-verbal; on empoigne Germain, et voilà!

--C'est-il bien possible? Germain, la crème des honnêtes gens!

--Ça nous a paru aussi bien singulier.

--Après ça, il faut avouer une chose: Germain était maniaque, il ne voulait jamais dire où il demeurait.

--Ça, c'est vrai.

--Il avait toujours l'air mystérieux.

--Ce n'est pas une raison pour qu'il ait volé dix-sept mille francs.

--Sans doute.

--C'est une remarque que je fais.

--Ah bien!... voilà une nouvelle!... c'est comme si on me donnait un coup de poing sur la tête... Germain... Germain... qui avait l'air si honnête... à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession!

--On dirait qu'il avait comme un pressentiment de son malheur...

--Pourquoi?

--Depuis quelque temps il avait comme quelque chose qui le rongeait.

--C'était peut-être à propos de Louise.

--De Louise?

--Après ça, je ne fais que répéter ce que disait ce matin la mère Séraphin.

--Quoi donc? Quoi donc?

--Qu'il était l'amant de Louise... et le père de l'enfant...

--Voyez-vous le sournois!

--Tiens, tiens, tiens!

--Ah! bah!

--Ça n'est pas vrai!

--Comment sais-tu ça, Chalamel?

--Il n'y a pas quinze jours que Germain m'a dit, en confidence, qu'il était amoureux fou, mais fou, fou, d'une petite ouvrière, bien honnête, qu'il avait connue dans une maison où il avait logé; il avait les larmes aux yeux en me parlant d'elle.

--Ohé, Chalamel! ohé, Chalamel! Est-il rococo!

--Il dit que Faublas est son héros, et il est assez bon enfant, assez cruche, assez actionnaire pour ne pas comprendre qu'on peut être amoureux de l'une et être l'amant de l'autre.

--Je vous dis, moi, que Germain parlait sérieusement.

À ce moment, le maître clerc entra dans l'étude.

--Eh bien! dit-il, Chalamel, avez-vous fait toutes les courses?

--Oui, monsieur Dubois, j'ai été chez M. de Saint-Remy, il va venir tout à l'heure pour payer.

--Et chez Mme la comtesse Mac-Gregor?

--Aussi... voilà la réponse.

--Et chez la comtesse d'Orbigny?

--Elle remercie bien le patron; elle est arrivée hier matin de Normandie, elle ne s'attendait pas à avoir sitôt sa réponse: voilà la lettre. J'ai aussi passé chez l'intendant de M. le marquis d'Harville, comme il l'avait demandé, pour les frais du contrat que j'ai été faire signer l'autre jour à l'hôtel.

--Vous lui aviez bien dit que ce n'était pas si pressé?

--Oui, mais l'intendant a voulu payer tout de même. Voilà l'argent. Ah! j'oubliais cette carte qui était ici en bas chez le portier, avec un mot au crayon écrit dessus (pas sur le portier); ce monsieur a demandé le patron, il a laissé cela.

--WALTER MURPH, lut le maître clerc, et plus bas, au crayon: «reviendra à trois heures pour affaires importantes». Je ne connais pas ce nom.

--Ah! j'oubliais encore, reprit Chalamel, M. Badinot a dit que c'était bon, que M. Ferrand fasse comme il l'entendrait, que ça serait toujours bien.

--Il n'a pas donné de réponse par écrit?

--Non, monsieur, il a dit qu'il n'avait pas le temps.

--Très-bien.

--M. Charles Robert viendra aussi dans la journée parler au patron; il paraît qu'il s'est battu hier en duel avec le duc de Lucenay.

--Est-il blessé?

--Je ne crois pas, on me l'aurait dit chez lui.

--Tiens! une voiture qui s'arrête...

--Oh! les beaux chevaux! Sont-ils fougueux!

--Et ce gros cocher anglais, avec sa perruque blanche et sa livrée brune à galons d'argent, et ses épaulettes comme un colonel!

--C'est un ambassadeur, bien sûr.

--Et le chasseur en a-t-il aussi, de cet argent sur le corps!

--Et de grandes moustaches!

--Tiens, dit Chalamel, c'est la voiture du vicomte de Saint-Remy.

--Que ça de genre? Merci!

Bientôt après, M. de Saint-Remy entrait dans l'étude.

XV

M. de Saint-Remy

Nous avons dépeint la charmante figure, l'élégance exquise, la tournure ravissante de M. de Saint-Remy, arrivé la veille de la ferme d'Arnouville (propriété de Mme la duchesse de Lucenay), où il avait trouvé un refuge contre les poursuites des gardes du commerce Malicorne et Bourdin.

M. de Saint-Remy entra brusquement dans l'étude, son chapeau sur la tête, l'air haut et fier, fermant à demi les yeux, et demandant d'un air souverainement impertinent, sans regarder personne:

--Le notaire, où est-il?

--M. Ferrand travaille dans son cabinet, dit le maître clerc, si vous voulez attendre un instant, monsieur, il pourra vous recevoir.

--Comment, attendre?

--Mais, monsieur...

--Il n'y a pas de mais, monsieur; allez lui dire que M. de Saint-Remy est là... Je trouve encore singulier que ce notaire me fasse faire antichambre... Ça empeste le poêle ici!

--Veuillez passer dans la pièce à côté, monsieur, dit le premier clerc, j'irai tout de suite prévenir M. Ferrand.

M. de Saint-Remy haussa les épaules et suivit le maître clerc. Au bout d'un quart d'heure qui lui sembla fort long et qui changea son dépit en colère, M. de Saint-Remy fut introduit dans le cabinet du notaire.

Rien de plus curieux que le contraste de ces deux hommes, tous deux profondément physionomistes et généralement habitués à juger presque du premier coup d'oeil à qui ils avaient affaire.

M. de Saint-Remy voyait Jacques Ferrand pour la première fois. Il fut frappé du caractère de cette figure blafarde, rigide, impassible, au regard caché par d'énormes lunettes vertes, au crâne disparaissant à demi sous un vieux bonnet de soie noire.

Le notaire était assis devant son bureau, sur un fauteuil de cuir, à côté d'une cheminée dégradée, remplie de cendre, où fumaient deux tisons noircis. Des rideaux de percaline verte, presque en lambeaux, ajustés à de petites tringles de fer sur les croisées, cachaient les vitres inférieures et jetaient dans ce cabinet, déjà sombre, un reflet livide et sinistre. Des casiers de bois noir remplis de cartons étiquetés, quelques chaises de merisier recouvertes de velours d'Utrecht jaune, une pendule d'acajou, un carrelage jaunâtre, humide et glacial, un plafond sillonné de crevasses et orné de guirlandes de toiles d'araignée, tel était le _sanctus sanctorum_ de M. Jacques Ferrand.

Le vicomte n'avait pas fait deux pas dans ce cabinet, n'avait pas dit une parole, que le notaire, qui le connaissait de réputation, le haïssait déjà. D'abord il voyait en lui, pour ainsi dire, un rival en fourberies; et puis, par cela même que M. Ferrand était d'une mine basse et ignoble, il détestait chez les autres l'élégance, la grâce et la jeunesse, surtout lorsqu'un air suprêmement insolent accompagnait ces avantages.

Le notaire affectait ordinairement une sorte de brusquerie rude, presque grossière, envers ses clients, qui n'en ressentaient que plus d'estime pour lui en raison de ces manières de paysan du Danube. Il se promit de redoubler de brutalité envers M. de Saint-Remy.

Celui-ci, ne connaissant aussi Jacques Ferrand que de réputation, s'attendait à trouver en lui une sorte de tabellion, bonhomme ou ridicule, le vicomte se représentant toujours sous des dehors presque niais les hommes de probité proverbiale, dont Jacques Ferrand était, disait-on, le type achevé.

Loin de là, la physionomie, l'attitude du tabellion, imposaient au vicomte un ressentiment indéfinissable, moitié crainte, moitié haine, quoiqu'il n'eût aucune raison sérieuse de le craindre ou de le haïr. Aussi, en conséquence de son caractère résolu, M. de Saint-Remy exagéra-t-il encore son insolence et sa fatuité habituelles. Le notaire gardait son bonnet sur sa tête, le vicomte garda son chapeau et s'écria, dès la porte, d'une voix haute et mordante:

--Il est pardieu! fort étrange, monsieur, que vous me donniez la peine de venir ici, au lieu d'envoyer chercher chez moi l'argent des traites que j'ai souscrites à ce Badinot, et pour lesquelles ce drôle-là m'a poursuivi... Vous me dites, il est vrai, qu'en outre vous avez une communication très-importante à me faire... soit... mais alors vous ne devriez pas m'exposer à attendre un quart d'heure dans votre antichambre; cela n'est pas poli, monsieur.

M. Ferrand, impassible, termina un calcul qu'il faisait, essuya méthodiquement sa plume sur l'éponge imbibée d'eau qui entourait son encrier de faïence ébréchée, et leva vers le vicomte sa face glaciale, terreuse et camuse, chargée d'une paire de lunettes.

On eût dit une tête de mort dont les orbites auraient été remplacées par de larges prunelles fixes, glauques et vertes.

Après l'avoir considéré un moment en silence, le notaire dit au vicomte, d'une voix brusque et brève:

--Où est l'argent?

Ce sang-froid exaspéra M. de Saint-Remy.

Lui... lui, l'idole des femmes, l'envie des hommes, le parangon de la meilleure compagnie de Paris, le duelliste redouté, ne pas produire plus d'effet sur un misérable notaire! Cela était odieux; quoiqu'il fût en tête-à-tête avec Jacques Ferrand, son orgueil intime se révoltait.

--Où sont les traites? reprit-il aussi brièvement.

Du bout d'un de ses doigts durs comme du fer et couverts de poils roux, le notaire, sans répondre, frappa sur un large portefeuille de cuir posé près de lui.

Décidé à être aussi laconique, mais frémissant de colère, le vicomte prit dans la poche de sa redingote un petit agenda de cuir de Russie fermé par des agrafes d'or, en tira quarante billets de mille francs et les montra au notaire.

--Combien? demanda celui-ci.

--Quarante mille francs.

--Donnez...

--Tenez, et finissons vite, monsieur; faites votre métier, payez-vous, remettez-moi les traites, dit le vicomte en jetant impatiemment le paquet de billets de banque sur la table.

Le notaire les prit, se leva, les examina près de la fenêtre, les tournant un à un, avec une attention si scrupuleuse et pour ainsi dire si insultante pour M. de Saint-Remy, que ce dernier en blêmit de rage.

Le notaire, comme s'il eût deviné les pensées qui agitaient le vicomte, hocha la tête, se tourna à demi vers lui, et lui dit avec un accent indéfinissable:

--Ça s'est vu...

Un moment interdit, M. de Saint-Remy reprit sèchement:

--Quoi?

--Des billets de banque faux, répondit le notaire en continuant de soumettre ceux qu'il tenait à un examen attentif.

--À propos de quoi me faites-vous cette remarque, monsieur?

Jacques Ferrand s'arrêta un moment, regarda fixement le vicomte à travers ses lunettes; puis, haussant imperceptiblement les épaules, il se remit à inventorier les billets sans prononcer une parole.

--Mort-Dieu, monsieur le notaire, sachez que, lorsque j'interroge, on me répond! s'écria M. de Saint-Remy irrité par le calme de Jacques Ferrand.

--Ceux-là sont bons..., dit le notaire en retournant vers son bureau où il prit une petite liasse de papiers timbrés auxquels étaient annexées deux lettres de change; il mit ensuite un des billets de mille francs et trois rouleaux de cent francs sur le dossier de la créance, puis il dit à M. de Saint-Remy, en lui indiquant du bout du doigt l'argent et les titres: «Voici ce qui vous revient des quarante mille francs; mon client m'a chargé de percevoir la note des frais.»

Le vicomte s'était contenu à grand-peine pendant que Jacques Ferrand établissait ses comptes. Au lieu de lui répondre et de prendre l'argent, il s'écria d'une voix tremblante de colère:

--Je vous demande, monsieur, pourquoi vous m'avez dit, à propos des billets de banque que je viens de vous remettre, qu'on en avait vu de faux?

--Pourquoi?

--Oui.

--Parce que... je vous ai mandé ici pour une affaire de faux...

Et le notaire braqua ses lunettes vertes sur le vicomte.

--En quoi cette affaire de faux me concerne-t-elle?

Après un moment de silence, M. Ferrand dit au vicomte, d'un air triste et sévère:

--Vous rendez-vous compte, monsieur, des fonctions que remplit un notaire?

--Le compte et les fonctions sont parfaitement simples, monsieur; j'avais tout à l'heure quarante mille francs, il m'en reste treize cents...

--Vous êtes très-plaisant, monsieur... Je vous dirai, moi, qu'un notaire est aux affaires temporelles ce qu'un confesseur est aux affaires spirituelles... Par état, il connaît souvent d'ignobles secrets.

--Après, monsieur?

--Il se trouve souvent forcé d'être en relation avec des fripons...

--Ensuite, monsieur?

--Il doit, autant qu'il le peut, empêcher un nom honorable d'être traîné dans la boue.

--Qu'ai-je de commun avec tout cela?

--Votre père vous avait laissé un nom respecté que vous déshonorez, monsieur!...

--Qu'osez-vous dire?

--Sans l'intérêt qu'inspire ce nom à tous les honnêtes gens, au lieu d'être cité ici, devant moi, vous le seriez à cette heure devant le juge d'instruction.

--Je ne vous comprends pas.

--Il y a deux mois, vous avez escompté, par l'intermédiaire d'un agent d'affaires, une traite de cinquante-huit mille francs, souscrite par la maison Meulaert et compagnie de Hambourg, au profit d'un William Smith, et payable dans trois mois chez M. Grimaldi, banquier à Paris.

--Eh bien?

--Cette traite est fausse.

--Cela n'est pas vrai...

--Cette traite est fausse!... La maison Meulaert n'a jamais contracté d'engagement avec William Smith; elle ne le connaît pas.

--Serait-il vrai! s'écria M. de Saint-Remy avec autant de surprise que d'indignation; mais alors j'ai été horriblement trompé, monsieur... car j'ai reçu cette valeur comme argent comptant.

--De qui?