Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 5

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--Sage comme une image, monsieur Borel; vous savez que je ne casse guère la tête qu'à ceux qui me le demandent.

--Il ne te manquerait plus que cela, de provoquer les autres, fort comme tu es!

--Voilà pourtant mon maître, monsieur Borel, dit le Chourineur en mettant la main sur l'épaule de Rodolphe.

--Tiens! je ne le connais pas, celui-là, dit l'agent, en examinant Rodolphe.

--Et nous ne ferons pas connaissance, mon camarade, répondit celui-ci.

--Je le désire pour vous, mon garçon, dit l'agent. Puis, s'adressant à l'ogresse: Bonsoir, mère Ponisse: c'est une vraie souricière que votre tapis-franc, voilà le troisième assassin que j'y prends.

--Et j'espère bien que ce ne sera pas le dernier, monsieur Borel; c'est bien à votre service..., dit gracieusement l'ogresse en s'inclinant avec déférence.

Après le départ de l'agent de police, le jeune homme à figure plombée, qui fumait en buvant de l'eau-de-vie, rechargea sa pipe, et dit, d'une voix enrouée, au Chourineur:

--Est-ce que tu n'as pas reconnu le bonnet grec? c'est l'homme à la Boulotte, c'est Vélu. Quand j'ai vu entrer les agents, j'ai dit: «Il y a quelque chose»; avec ça que Vélu cachait toujours sa main sous la table.

--C'est tout de même heureux pour le Maître d'école qu'il ne se soit pas trouvé là, reprit l'ogresse. Le bonnet grec l'a demandé plusieurs fois pour des affaires qu'ils ont ensemble... Mais je ne _mangerai_ jamais mes pratiques. Qu'on les arrête, bon... chacun son métier... mais je ne les vends pas... Tiens, quand on parle du loup on en voit la queue, ajouta l'ogresse au moment où un homme et une femme entraient dans le cabaret; voilà justement le Maître d'école et _sa largue_ (sa femme).

Une sorte de frémissement de terreur courut parmi les hôtes du tapis-franc.

Rodolphe lui-même, malgré son intrépidité naturelle, ne put vaincre une légère émotion à la vue de ce redoutable brigand, qu'il contempla pendant quelques instants avec une curiosité mêlée d'horreur.

Le Chourineur avait dit vrai, le Maître d'école s'était affreusement mutilé.

On ne pouvait voir quelque chose de plus épouvantable que le visage de ce brigand. Sa figure était sillonnée en tous sens de cicatrices profondes, livides; l'action corrosive du vitriol avait boursouflé ses lèvres; les cartilages du nez ayant été coupés, deux trous difformes remplaçaient les narines. Ses yeux gris, très-clairs, très-petits, très-ronds, étincelaient de férocité; son front, aplati comme celui d'un tigre, disparaissait à demi sous une casquette de fourrure à longs poils fauves... on eût dit la crinière du monstre.

Le Maître d'école n'avait guère plus de cinq pieds deux ou trois pouces; sa tête, démesurément grosse, était enfoncée entre ses deux épaules larges, élevées, puissantes, charnues, qui se dessinaient même sous les plis flottants de sa blouse de toile écrue; il avait les bras longs, musculeux; les mains courtes, grosses et velues jusqu'à l'extrémité des doigts; ses jambes étaient un peu arquées, mais leurs mollets énormes annonçaient une force athlétique.

Cet homme offrait, en un mot, l'exagération de ce qu'il y a de court, de trapu, de ramassé dans le type de l'Hercule Farnèse.

Quant à l'expression de férocité qui éclatait sur ce masque affreux, quant à ce regard inquiet, mobile, ardent comme celui d'une bête sauvage, il faut renoncer à les peindre.

La femme qui accompagnait le Maître d'école était vieille, assez proprement vêtue d'une robe brune, d'un tartan à carreaux rouges et noirs, et d'un bonnet blanc.

Rodolphe la voyait de profil; son oeil vert et rond, son nez crochu, ses lèvres minces, son menton saillant, sa physionomie à la fois méchante et rusée, lui rappelèrent la Chouette.

Il allait faire part de cette observation à la Goualeuse, lorsqu'en levant les yeux sur la jeune fille il la vit pâlir; elle regardait avec une terreur muette la hideuse compagne du Maître d'école; enfin, saisissant le bras de Rodolphe, d'une main tremblante, Fleur-de-Marie lui dit à voix basse:

--La Chouette! mon Dieu!... la Chouette... la borgnesse!

À ce moment, le Maître d'école, échangeant quelques paroles à voix basse avec un des habitués du tapis-franc, s'avança lentement vers la table où s'attablaient Rodolphe, la Goualeuse et le Chourineur.

Alors, s'adressant à Fleur-de-Marie, d'une voix rauque et creuse comme le rugissement d'un tigre:

--Eh! dis donc, la belle blonde, tu vas quitter ces deux _mufles_ et t'en venir avec moi...

La Goualeuse ne répondit rien, se serra contre Rodolphe; ses dents se choquaient d'effroi.

--Et moi... je ne serai pas jalouse, dit l'horrible Chouette en riant aux éclats.

Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse la Pégriotte, sa victime.

--Ah çà, petite, est-ce que tu ne m'entends pas? dit le monstre en s'avançant. Si tu ne viens pas, je t'éborgne pour faire le pendant de la Chouette. Et toi, l'homme à moustache... (il s'adressait à Rodolphe), si tu ne me jettes pas cette blonde par-dessus la table... je te crève...

--Mon Dieu, mon Dieu! défendez-moi! s'écria la Goualeuse à Rodolphe, en joignant les mains. Puis, réfléchissant qu'elle allait l'exposer à un grand danger, elle reprit à voix basse: Non, non, ne bougez pas, monsieur Rodolphe; s'il approche, je crierai au secours, et, de peur d'un esclandre qui attirerait la police, l'ogresse prendra mon parti.

--Sois tranquille, ma fille, dit Rodolphe en regardant intrépidement le Maître d'école. Tu es à côté de moi, tu n'en bougeras pas; et comme ce hideux animal te fait mal au coeur et à moi aussi, je vais le porter dans la rue...

--Toi? dit le Maître d'école.

--Moi!!!... reprit Rodolphe.

Et malgré les efforts de la Goualeuse, il se leva de table.

Le Maître d'école recula d'un pas au terrible aspect de la physionomie de Rodolphe. Fleur-de-Marie et le Chourineur furent aussi frappés de l'expression de méchanceté, de rage diabolique qui, en ce moment, contracta la noble figure de leur compagnon: il devint méconnaissable. Dans sa lutte contre le Chourineur, il s'était montré dédaigneux et railleur; mais face à face avec le Maître d'école, il semblait possédé d'une haine féroce: ses pupilles, dilatées par la fureur, luisaient d'un éclat étrange.

Certains regards ont une puissance magnétique irrésistible: quelques duellistes célèbres doivent, dit-on, leurs sanglants triomphes à cette action fascinatrice de leur regard, qui démoralise, qui atterre leurs adversaires.

Rodolphe était doué de cet effrayant coup d'oeil fixe, perçant, qui épouvante, et que ceux qu'il obsède ne peuvent éviter... Ce regard les trouble, les domine; ils le ressentent presque physiquement, et, malgré eux, ils le recherchent... ils ne peuvent en détacher leur vue.

Le Maître d'école tressaillit, recula encore d'un pas, et, ne se fiant plus à sa force prodigieuse, il chercha sous sa blouse le manche de son poignard.

Un meurtre eût peut-être ensanglanté le tapis-franc si la Chouette, saisissant le Maître d'école par le bras, ne se fût écriée:

--Minute... minute... _Fourline_[64], laisse-moi dire un mot... Tu mangeras ces deux mufles tout à l'heure, ils ne t'échapperont pas...

Le Maître d'école regarda la borgnesse avec étonnement.

Depuis quelques minutes la Chouette observait Fleur-de-Marie avec une attention croissante, cherchant à rassembler ses souvenirs.

Enfin elle ne conserva plus le moindre doute: elle reconnut la Goualeuse.

--Est-il possible! s'écria la borgnesse en joignant les mains avec étonnement, c'est la Pégriotte, la voleuse de sucres d'orge. Mais d'où donc que tu sors? c'est donc le _boulanger_[65] qui t'envoie! ajouta-t-elle en montrant le poing à la jeune fille. Tu retomberas donc toujours sous ma griffe? Sois tranquille, si je ne t'arrache plus de dents, je t'arracherai toutes les larmes de ton corps. Ah! vas-tu _rager_! Tu ne sais donc pas? je connais tes parents... Le Maître d'école a vu au pré l'homme qui t'avait donnée à moi quand tu étais toute petite... Il lui a dit le nom de ta mère... C'est des _daims huppés_[66], tes parents...

--Mes parents! vous les connaissez?... s'écria Fleur-de-Marie.

--Oui, mon homme sait le nom de ta mère... mais je lui arracherai plutôt la langue que de le laisser te le dire... Il a encore vu hier celui qui t'a amenée dans mon chenil, parce qu'on ne payait plus sa femme, qui t'avait nourrie... car elle ne tenait guère à toi, ta mère, elle aurait autant aimé te savoir crevée, bien sûr... Mais c'est égal, si tu savais son nom maintenant, tu pourrais joliment la rançonner, ma petite bâtarde... L'homme que je te dis a des papiers... oui, Pégriotte, il a des lettres de ta mère... et s'il ne s'en sert pas, c'est qu'il a des raisons pour ça... Hein! tu rages... tu pleures, Pégriotte... Eh bien, non, tu ne la connaîtras pas, ta mère... Tu ne la connaîtras pas.

--J'aime autant qu'elle me croie morte..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux.

Rodolphe, oubliant le Maître d'école, avait attentivement écouté la Chouette, dont le récit l'intéressait.

Pendant ce temps, le brigand n'étant plus sous l'influence du regard de Rodolphe avait repris courage; il ne pouvait croire que ce jeune homme, de taille moyenne et svelte, fût en état de se mesurer avec lui; sûr de sa force herculéenne, il s'approcha du défenseur de la Goualeuse et dit à la Chouette avec autorité:

--Assez bavardé comme ça... Je veux dévisager ce beau mufle-là et lui défoncer la frimousse... pour que la belle blonde me trouve plus gentil que lui.

D'un bond Rodolphe sauta par-dessus la table.

--Prenez garde à mes assiettes! répéta l'ogresse.

Et le Maître d'école se mit en défense, les deux mains en avant, le haut du corps en arrière, bien campé sur ses robustes reins, et pour ainsi dire arc-bouté sur une de ses jambes énormes... qui ressemblait à un balustre de pierre.

Au moment où Rodolphe s'élançait sur lui, la porte du tapis-franc s'ouvrit violemment; le charbonnier dont nous avons parlé, et qui avait presque six pieds de haut, se précipita dans la salle, écarta rudement le Maître d'école, s'approcha de Rodolphe et lui dit en anglais à l'oreille:

--Monsieur, Tom et Sarah... ils sont au bout de la rue.

À ces mots mystérieux, Rodolphe fit un mouvement de colère, jeta un louis sur le comptoir de l'ogresse et courut vers la porte.

Le Maître d'école tenta de s'opposer au passage de Rodolphe; mais celui-ci, se retournant, lui détacha au milieu du visage deux coups de poing si rudement assenés que le taureau chancela tout étourdi et tomba pesamment à demi renversé sur une table.

--Vive la Charte! je reconnais là mes coups de poing de la fin, s'écria le Chourineur. Encore quelques leçons comme ça, et je les saurai...

Revenu à lui au bout de quelques secondes, le Maître d'école s'élança à la poursuite de Rodolphe.

Ce dernier avait disparu avec le charbonnier dans le sombre dédale des rues de la Cité; il était impossible de le rejoindre.

Au moment où le Maître d'école rentrait écumant de rage, deux hommes, accourant du côté opposé à celui par lequel Rodolphe avait disparu, se précipitèrent dans le tapis-franc, essoufflés, comme s'ils eussent fait rapidement une longue course.

Leur premier mouvement fut de jeter les yeux de côté et d'autre dans la taverne.

--Malheur sur moi! dit l'un, il nous échappe encore!...

--Patience!... les jours ont vingt-quatre heures, et la vie est longue, répondit l'autre personnage.

Ces deux nouveaux venus s'exprimaient en anglais.

VI

Thomas Seyton et la comtesse Sarah

Les deux personnages qui venaient d'entrer dans le tapis-franc appartenaient à une classe beaucoup plus élevée que celle des habitués de cette taverne.

L'un, grand, élancé, avait des cheveux presque blanc, les sourcils et les favoris noirs, une figure osseuse et brune, l'air dur, sévère. À son chapeau rond on voyait un crêpe; sa longue redingote noire se boutonnait jusqu'au cou; il portait, par-dessus son pantalon de drap gris collant, des bottes autrefois appelées à la Suwarow.

Son compagnon, de très-petite taille, aussi vêtu de deuil, était pâle et beau. Ses longs cheveux, ses sourcils et ses yeux d'un noir foncé faisaient ressortir la blancheur mate de son visage; à sa démarche, à sa taille, à la délicatesse de ses traits, il était facile de reconnaître dans ce personnage une femme déguisée en homme.

--Tom, demandez à boire, et interrogez ces gens-là sur _lui_, dit Sarah, toujours en anglais.

--Oui, Sarah, répondit l'homme à cheveux blancs et à sourcils noirs.

S'asseyant à une table pendant que Sarah s'essuyait le front, il dit à l'ogresse en très-bon français et presque sans aucun accent:

--Madame, faites-nous donner quelque chose à boire, s'il vous plaît.

L'entrée de ces deux personnes dans le tapis-franc avait vivement excité l'attention; leurs costumes, leurs manières, annonçaient qu'ils ne fréquentaient jamais ces ignobles tavernes. À leur physionomie inquiète, affairée, on devinait que des motifs importants les amenaient dans ce quartier.

Le Chourineur, le Maître d'école et la Chouette les considéraient avec une avide curiosité.

La Goualeuse, épouvantée de sa rencontre avec la borgnesse, redoutant les menaces du Maître d'école, qui voulait l'emmener avec lui, profita de l'inattention de ces deux misérables, se glissa par la porte restée entr'ouverte et sortit du cabaret.

Le Chourineur et le Maître d'école, dans leur position respective, n'avaient aucun intérêt à élever de nouvelles rixes.

Surprise de l'apparition d'hôtes si nouveaux, l'ogresse partageait l'attention générale. Tom lui dit une seconde fois avec impatience:

--Nous avons demandé quelque chose à boire, madame; ayez la bonté de nous servir.

La mère Ponisse, flattée de cette courtoisie, se leva de son comptoir, vint gracieusement s'appuyer à la table de Tom, et lui dit:

--Voulez-vous un litre de vin ou une bouteille cachetée?

--Donnez-nous une bouteille de vin, des verres et de l'eau.

L'ogresse servit; Tom lui jeta cent sous, et, refusant la monnaie qu'elle voulait lui rendre:

--Gardez cela pour vous, notre hôtesse, et acceptez un verre de vin avec nous.

--Vous êtes bien honnête, monsieur, dit la mère Ponisse en regardant Tom avec plus d'étonnement que de reconnaissance.

--Mais dites-moi, reprit celui-ci, nous avions donné rendez-vous à un de nos camarades dans un cabaret de cette rue; nous nous sommes peut-être trompés.

--C'est ici le Lapin-Blanc, pour vous servir, monsieur.

--C'est bien cela, dit Tom en faisant un signe d'intelligence à Sarah. Oui, c'est bien au Lapin-Blanc qu'il devait nous attendre.

--Et il n'y a pas deux Lapin-Blanc dans la rue, dit orgueilleusement l'ogresse. Mais comment était-il, votre camarade?

--Grand et mince, cheveux et moustaches châtain clair, dit Tom.

--Attendez donc, attendez donc, c'est mon homme de tout à l'heure; un charbonnier d'une très-grande taille est venu le chercher, et ils sont partis ensemble.

--Ce sont eux, dit Tom.

--Et ils étaient seuls ici? demanda Sarah.

--C'est-à-dire, le charbonnier n'est venu qu'un moment, votre autre camarade a soupé ici avec la Goualeuse et le Chourineur; et du regard l'ogresse désigna celui des convives de Rodolphe qui était resté dans le cabaret.

Tom et Sarah se retournèrent vers le Chourineur.

Après quelques minutes d'examen, Sarah dit en anglais à son compagnon:

--Connaissez-vous cet homme?

--Non, Karl avait perdu les traces de Rodolphe à l'entrée de ces rues obscures. Voyant Murph, déguisé en charbonnier, rôder autour de ce cabaret et venir sans cesse regarder au travers des vitres, il s'est douté de quelque chose et il est venu nous avertir.

Pendant cette conversation, tenue à voix basse et en langue étrangère, le Maître d'école disait tout bas à la Chouette en regardant Tom et Sarah:

--Le grand maigre a dégainé cent sous à l'ogresse. Il est bientôt minuit; il pleut, il vente: quand ils vont sortir, nous les suivrons; j'étourdirai le grand et je lui prendrai son argent. Il est avec une femme, il n'osera pas souffler.

--Si la petite crie à la garde, j'ai mon vitriol dans ma poche, je lui casserai la bouteille sur la figure, dit la borgnesse; il faut toujours donner à boire aux enfants pour les empêcher de crier. Puis elle ajouta: Dis donc, Fourline, la première fois que nous trouverons la Pégriotte, faudra l'emmener _d'autor_[67]. Une fois que nous la tiendrons chez nous, nous lui frotterons le museau avec mon vitriol, ça fait qu'elle ne fera plus la fière avec sa jolie frimousse...

--Tiens, la Chouette, je finirai par t'épouser, dit le Maître d'école; tu n'as pas ta pareille pour l'adresse et le courage... La nuit du marchand de boeufs, je t'ai jugée... j'ai dit: «Voilà ma femme: elle travaillera mieux qu'un homme.»

Après avoir réfléchi un moment, Sarah dit à Tom en lui indiquant le Chourineur:

--Si nous interrogions cet homme sur Rodolphe, peut-être saurions-nous ce qui l'amène ici.

--Essayons, dit Tom. Puis, s'adressant au Chourineur:--Camarade, nous devions retrouver dans ce cabaret un de nos amis; il y a soupé avec vous; puisque vous le connaissez, dites-nous si vous savez où il est allé.

--Je le connais parce qu'il m'a rincé il y a deux heures en défendant la Goualeuse.

--Et vous ne l'aviez jamais vu?

--Jamais... Nous nous sommes rencontrés dans l'allée de la maison de Bras-Rouge.

--L'hôtesse! encore une bouteille cachetée, et du meilleur, dit Tom.

Sarah et lui avaient à peine trempé leurs lèvres dans leurs verres encore pleins; la mère Ponisse, pour faire honneur sans doute à sa propre cave, avait plusieurs fois vidé le sien.

--Et vous nous servirez sur la table de monsieur, s'il veut bien le permettre, ajouta Tom en allant se mettre avec Sarah à côté du Chourineur, aussi étonné que flatté de cette politesse.

Le Maître d'école et la Chouette causaient toujours à voix basse de leurs sinistres projets.

La bouteille servie, Tom et Sarah attablés avec le Chourineur et l'ogresse, qui avait regardé une seconde invitation comme superflue, l'entretien continua.

--Vous nous disiez donc, mon brave, que vous aviez rencontré notre camarade Rodolphe dans la maison de Bras-Rouge? dit Tom en trinquant avec le Chourineur.

--Oui, mon brave, répondit celui-ci en vidant lestement son verre.

--Voilà un singulier nom... Bras-Rouge! Qu'est-ce que c'est que ce Bras-Rouge?

--Il _pastique la maltouze_, dit négligemment le Chourineur; puis il ajouta: Voilà de fameux vin, mère Ponisse!

--C'est pour ça qu'il ne faut pas laisser votre verre vide, mon brave, reprit Tom en versant de nouveau à boire au Chourineur.

--À votre santé, dit celui-ci, et à celle de votre petit ami qui... enfin suffit... Si ma tante était un homme, ça serait mon oncle, comme dit le proverbe... Allons donc, farceur, je m'entends!

Sarah rougit imperceptiblement.

Tom continua:--Je n'ai pas bien compris ce que vous m'avez dit sur ce Bras-Rouge. Rodolphe sortait de chez lui, sans doute?

--Je vous ai dit que Bras-Rouge _pastiquait la maltouze_. Tom regarda le Chourineur avec surprise.

--Qu'est-ce que ça veut dire, _pastiquer la mal_... Comment dites-vous cela?

--_Pastiquer la maltouze_, faire la contrebande, donc! Il paraît que vous ne _dévidez pas le jars_[68]?

--Mon brave, je ne vous comprends plus.

--Je vous dis: Vous ne parlez donc pas argot comme monsieur Rodolphe?

--Argot? dit Tom en regardant Sarah d'un air surpris.

--Allons, vous êtes des _sinves_[69] ...mais le camarade Rodolphe est un fameux _zig_[70], lui: tout peintre en éventails qu'il est, il m'en remontrerait à moi-même pour l'argot... Eh bien, puisque vous ne parlez pas ce beau langage-là, je vous dis en bon français que le Bras-Rouge est contrebandier: je le dis sans traîtrise... car il ne s'en cache pas, il s'en vante au nez des gabelous: mais cherche, et attrape si tu peux, car Bras-Rouge est malin.

--Et qu'est-ce que Rodolphe allait faire chez cet homme? demanda Sarah.

--Ma foi, monsieur... ou madame, à votre choix, je n'en sais rien de rien, aussi vrai que je bois ce verre de vin. Ce soir, je voulais battre la Goualeuse; j'avais tort: c'était une bonne fille; elle s'enfonce dans l'allée de la maison de Bras-Rouge, je la poursuis... c'était noir comme le diable; au lieu d'empoigner la Goualeuse, je tombe sur maître Rodolphe, qui me donne ma paye, et d'une fière force... oh! oui... il y avait surtout les coups de poing de la fin... tonnerre! c'était-il bien festonné! il m'a promis de me montrer ce coup-là.

--Et Bras-Rouge, quel homme est-ce? demanda Tom. Quelle espèce de marchandises vend-il?

--Bras-Rouge? dame! il vend tout ce qu'il est défendu de vendre, il fait tout ce qu'il est défendu de faire. Voilà sa partie et son négoce. N'est-ce pas, mère Ponisse?

--Oh! c'est un cadet qui a le fil, dit l'ogresse.

--Eh il met les gabelous joliment dedans, reprit le Chourineur. On a descendu plus de vingt fois dans sa cassine, jamais on n'a rien trouvé, pourtant il en sort souvent avec ses ballots.

--C'est malin! dit l'ogresse; on dit qu'il a chez lui une cachette qui descend à un puits qui mène aux catacombes.

--Ça n'empêche pas qu'on ne l'a jamais trouvée, sa cachette; il faudra démolir sa cassine pour en venir à bout, dit le Chourineur.

--Et quel est le numéro de la maison de Bras-Rouge?

--N° 13, rue des Fèves: Bras-Rouge, marchand de tout ce qu'on veut... C'est connu dans la Cité, dit le Chourineur.

--Je vais écrire cette adresse sur mon carnet; si nous ne trouvons pas Rodolphe, je tâcherai d'avoir des informations sur lui chez M. Bras-Rouge, reprit Tom. Et il inscrivit le nom de la rue et le numéro du contrebandier.

--Et vous pouvez vous vanter d'avoir, dans maître Rodolphe, un ami solide..., dit le Chourineur, et un bon enfant... Sans le charbonnier il allait se donner un coup de peigne avec le Maître d'école qui est là-bas dans son coin avec la Chouette... Tonnerre! faut que je me tienne à quatre pour ne pas l'exterminer, cette vieille sorcière, quand je pense à ce qu'elle a fait à la Goualeuse... Mais patience... un coup de poing n'est jamais perdu, comme dit c't'autre.

--Rodolphe vous a battu? vous devez le haïr! dit Sarah.

--Moi, haïr un homme qui se déploie comme ça! plus souvent! Au fait, c'est drôle... Tenez, v'là le Maître d'école qui m'a battu, et ça me réjouirait de le voir étrangler... M. Rodolphe, qui m'a battu et même plus fort... c'est tout le contraire: je ne lui veux que du bien. Enfin, il me semble que je me mettrais au feu pour lui, et je ne le connais que de ce soir.

--Vous dites ça parce que nous sommes ses amis, mon brave.

--Non, tonnerre! non, foi d'homme!... Voyez-vous, il a pour lui les coups de poing de la fin... dont il n'est pas plus fier qu'un enfant: il n'y a pas là à dire... c'est un maître, un maître fini... Et puis il vous dit des mots... des choses qui vous remettent le coeur au ventre: puis enfin, quand il vous regarde... il a dans les yeux quelques chose... Tenez, j'ai été troupier... avec un chef _pareil_... voyez-vous, on mangeait la lune et les étoiles.

Tom et Sarah se regardèrent en silence.

--Cette incroyable puissance de domination le suivrait-elle donc partout et toujours? dit amèrement Sarah.

--Oui... jusqu'à ce que nous ayons conjuré le charme..., reprit Tom.

--Oui, et quoi qu'il arrive, il le faut, il le faut, dit Sarah en passant sa main sur son front comme pour chasser un souvenir pénible.

Minuit sonna à l'Hôtel de Ville.

Le quinquet de la taverne ne jetait plus qu'une lueur douteuse.

À l'exception du Chourineur et de ses deux convives, du Maître d'école et de la Chouette, tous les habitués du tapis-franc s'étaient peu à peu retirés.

Le Maître d'école dit tout bas à la Chouette:

--Nous allons nous cacher dans l'allée en face, nous verrons sortir les _messières_[71], et nous les suivrons. S'ils vont à gauche, nous les attendrons dans le recoin de la rue Saint-Éloi: s'ils vont à droite, nous les attendrons dans les démolitions, du côté de la triperie, il y a là un grand trou: j'ai mon idée.

Et le Maître d'école et la Chouette se dirigèrent vers la porte.

--Vous ne _pitanchez_ donc rien ce soir? leur dit l'ogresse.