Chapter 26
--Moi, manquer de confiance envers vous! dit la marquise à Sarah avec tristesse; ne vous ai-je pas dit au contraire ce que je n'aurais jamais dû m'avouer à moi-même?
--À merveille. Eh bien! voyons... parlons de lui: vous avez donc juré de le désespérer jusqu'à la mort?
--Ah! s'écria Mme d'Harville avec effroi, que dites-vous?
--Vous ne le connaissez pas encore, pauvre chère enfant... C'est un homme d'une énergie froide, pour qui la vie est peu de chose. Il a toujours été si malheureux... et l'on dirait que vous prenez encore plaisir à le torturer!
--Pensez-vous cela, mon Dieu!
--C'est sans le vouloir, peut-être; mais cela est... Oh! si vous saviez combien ceux qu'une longue infortune a accablés sont douloureusement susceptibles et impressionnables! Tenez, tout à l'heure, j'ai vu deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
--Il serait vrai?
--Sans doute... Et cela au milieu d'un bal; et cela au risque d'être perdu de ridicule si l'on s'apercevait de cet amer chagrin. Savez-vous qu'il faut bien aimer pour souffrir ainsi... et surtout pour ne pas songer à cacher au monde que l'on souffre ainsi!...
--De grâce, ne me parlez pas de cela, reprit Mme d'Harville d'une voix émue; vous me faites un mal horrible... Je ne connais que trop cette expression de souffrance à la fois si douce et si résignée... Hélas! c'est la pitié qu'il m'inspirait qui m'a perdue..., dit involontairement Mme d'Harville.
Sarah parut ne pas avoir compris la portée de ce dernier mot et reprit:
--Quelle exagération!... perdue pour être en coquetterie avec un homme qui pousse même la discrétion et la réserve jusqu'à ne pas se faire présenter à votre mari, de peur de vous compromettre! M. Charles Robert n'est-il pas un homme rempli d'honneur, de délicatesse et de coeur? Si je le défends avec cette chaleur, c'est que vous l'avez connu et surtout vu chez moi, et qu'il a pour vous autant de respect que d'attachement...
--Je n'ai jamais douté de ses nobles qualités, vous m'avez toujours dit tant de bien de lui!... Mais, vous le savez, ce sont surtout ses malheurs qui l'ont rendu intéressant à mes yeux.
--Et combien il mérite et justifie cet intérêt! Avouez-le. Et puis d'ailleurs comment un si admirable visage ne serait-il pas l'image de l'âme? Avec sa haute et belle taille, il me rappelle les preux des temps chevaleresques. Je l'ai vu une fois en uniforme: il était impossible d'avoir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait au mérite et à la figure, au lieu d'être simplement M. Charles Robert, il serait duc et pair. Ne représenterait-il pas merveilleusement bien un des plus grands noms de France?
--Vous n'ignorez pas que la noblesse de naissance me touche peu, vous qui me reprochez parfois d'être une républicaine, dit Mme d'Harville en souriant.
--Certes, j'ai toujours pensé, comme vous, que M. Charles Robert n'avait pas besoin de titres pour être aimable; et puis quel talent! quelle voix charmante! De quelle ressource il nous a été dans nos concerts intimes du matin! Vous souvenez-vous? La première fois que vous avez chanté ensemble, quelle expression il mettait dans son duo avec vous! quelle émotion!...
--Tenez, je vous en prie, dit Mme d'Harville après un long silence, changeons de conversation.
--Pourquoi?
--Cela m'attriste profondément, ce que vous m'avez dit tout à l'heure de son air désespéré.
--Je vous assure que, dans l'excès du chagrin, un caractère aussi passionné peut chercher dans la mort un terme à...
--Oh! je vous en prie, taisez-vous! taisez-vous! dit Mme d'Harville, en interrompant Sarah, cette pensée m'est déjà venue...
Puis, après un assez long silence, la marquise dit:
--Encore une fois, parlons d'autre chose... de votre ennemi mortel, ajouta-t-elle avec une gaieté affectée; parlons du prince, que je n'avais pas vu depuis longtemps. Savez-vous qu'il est toujours charmant, quoique presque roi? Toute républicaine que je suis, je trouve qu'il y a peu d'hommes aussi agréables que lui.
Sarah jeta à la dérobée un regard scruteur et soupçonneux sur Mme d'Harville et reprit gaiement:
--Avouez, chère Clémence, que vous êtes très-capricieuse. Je vous ai connu des alternatives d'admiration et d'aversion singulière pour le prince; il y a quelques mois, lors de son arrivée ici, vous en étiez tellement fanatique, qu'entre nous... j'ai craint un moment pour le repos de votre coeur.
--Grâce à vous du moins, dit Mme d'Harville en souriant, mon admiration n'a pas été de longue durée; vous avez si bien joué le rôle d'ennemie mortelle; vous m'avez fait de telles révélations sur le prince... que, je l'avoue, l'éloignement a remplacé le fanatisme qui vous faisait craindre pour le repos de mon coeur: repos que votre ennemi ne songeait d'ailleurs guère à troubler; car, peu de temps avant vos révélations, le prince, tout en continuant de voir intimement mon mari, avait presque cessé de m'honorer de ses visites.
--À propos! Et votre mari, est-il ici ce soir? dit Sarah.
--Non, il n'a pas désiré sortir, répondit Mme d'Harville avec embarras.
--Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble?
--Oui... quelquefois il préfère rester chez lui.
La marquise était visiblement embarrassée; Sarah s'en aperçut et continua:
--La dernière fois que je l'ai vu, il m'a semblé plus pâle qu'à l'ordinaire.
--Oui... il a été un peu souffrant...
--Tenez, ma chère Clémence, voulez-vous que je sois franche?
--Je vous en prie.
--Quand il s'agit de votre mari, vous êtes souvent dans un état d'anxiété singulière.
--Moi... Quelle folie!
--Quelquefois, en parlant de lui, et cela bien malgré vous, votre physionomie exprime... mon Dieu! comment vous dirai-je cela?... (et Sarah appuya sur les mots suivants en ayant l'air de vouloir lire jusqu'au fond du coeur de Clémence:) Oui, votre physionomie exprime une sorte... de répugnance craintive...
Les traits impassibles de Mme d'Harville défièrent d'abord le regard inquisiteur de Sarah; pourtant celle-ci s'aperçut d'un léger tremblement nerveux, mais presque insensible, qui agita un instant la lèvre inférieure de la jeune femme.
Ne voulant pas pousser plus loin ses investigations et surtout éveiller la défiance de son amie, la comtesse se hâta d'ajouter, pour donner le change à la marquise:
--Oui, une répugnance craintive, comme celle qu'inspire ordinairement un jaloux bourru...
À cette interprétation, le léger mouvement convulsif de la lèvre de Mme d'Harville cessa; elle parut soulagée d'un poids énorme et répondit:
--Mais non, M. d'Harville n'est ni bourru ni jaloux... Puis, cherchant sans doute le prétexte de rompre une conversation qui lui pesait, elle s'écria tout à coup: Ah! mon Dieu, voici cet insupportable duc de Lucenay, un des amis de mon mari... Pourvu qu'il ne nous aperçoive pas! D'où sort-il donc? Je le croyais à mille lieues d'ici!
--En effet, on le disait parti pour un voyage d'un an ou deux en Orient; il y a cinq mois à peine qu'il a quitté Paris. Voilà une brusque arrivée qui a dû singulièrement contrarier la duchesse de Lucenay, quoique le duc ne soit guère gênant, dit Sarah avec un sourire méchant. Elle ne sera d'ailleurs pas seule à maudire ce fâcheux retour... M. de Saint-Remy partagera son chagrin.
--Ne soyez donc pas médisante, ma chère Sarah; dites que ce retour sera fâcheux... pour tout le monde... M. de Lucenay est assez désagréable pour que vous généralisiez votre reproche.
--Médisante! non, certes; je ne suis en cela qu'un écho. On dit encore que M. de Saint-Remy, modèle des élégants, qui a ébloui tout Paris de son faste, est à peu près ruiné, quoique son train diminue à peine; il est vrai que Mme de Lucenay est puissamment riche...
--Ah! quelle horreur!...
--Encore une fois, je ne suis qu'un écho... Ah! mon Dieu! le duc nous a vues. Il vient, il faut se résigner. C'est désolant: je ne sais rien au monde de plus insupportable que cet homme; il est souvent de si mauvaise compagnie, il rit si haut de ses sottises, il est si bruyant qu'il en est étourdissant; si vous tenez à votre flacon ou à votre éventail, défendez-les courageusement contre lui, car il a encore l'inconvénient de briser tout ce qu'il touche, et cela de l'air le plus badin et le plus satisfait du monde.
Appartenant à une des plus grandes maisons de France, jeune encore, d'une figure qui n'eût pas été désagréable sans la longueur grotesque et démesurée de son nez, M. le duc de Lucenay joignait à une turbulence et à une agitation perpétuelles des éclats de voix et de rire si retentissants, des propos souvent d'un goût si détestable, des attitudes d'une désinvolture si cavalière et si inattendue, qu'il fallait à chaque instant se rappeler son nom pour ne pas s'étonner de le voir au milieu de la société la plus distinguée de Paris, et pour comprendre que l'on tolérait ses excentricités de gestes et de langage, auxquelles l'habitude avait d'ailleurs assuré une sorte de prescription ou d'impunité. On le fuyait comme la peste, quoiqu'il ne manquât pas d'ailleurs d'un certain esprit qui pointait çà et là à travers la plus incroyable exubérance de paroles. C'était un de ces êtres vengeurs, aux mains desquels on souhaitait toujours de voir tomber les gens ridicules ou haïssables.
Mme de Lucenay, une des femmes les plus agréables et encore des plus à la mode de Paris, malgré ses trente ans sonnés, avait fait souvent parler d'elle: mais on excusait presque la légèreté de sa conduite en songeant aux insupportables bizarreries de M. de Lucenay.
Un dernier trait de ce caractère fâcheux, c'était une intempérance et un cynisme d'expressions inouïs à propos d'indispositions saugrenues ou d'infirmités impossibles ou absurdes qu'il s'amusait à vous supposer et dont il vous plaignait tout haut devant cent personnes. Parfaitement brave d'ailleurs, et allant au-devant des conséquences de ses mauvaises plaisanteries, il avait donné ou reçu de nombreux coups d'épée sans se corriger davantage.
Ceci posé, nous ferons retentir aux oreilles du lecteur la voix aigre et perçante de M. de Lucenay, qui, du plus loin qu'il aperçut Mme d'Harville et Sarah, se mit à crier:
--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que je vois là? Comment! la plus jolie femme du bal qui se tient à l'écart, est-ce que c'est permis? Faut-il que je revienne des antipodes pour faire cesser un tel scandale? D'abord, si vous continuez de vous dérober à l'admiration générale, marquise, je crie comme un brûlé, je crie à la disparition du plus charmant ornement de cette fête!
Et, pour péroraison, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dire à la renverse à côté de la marquise, sur le divan; après quoi il croisa sa jambe gauche sur sa cuisse droite, et prit son pied dans sa main.
--Comment, monsieur, vous voilà déjà de retour de Constantinople! dit Mme d'Harville en se reculant avec impatience.
--Déjà! Vous dites là ce que ma femme a pensé, j'en suis sûr; car elle n'a pas voulu m'accompagner ce soir dans ma rentrée dans le monde. Revenez donc surprendre vos amis pour être reçu comme ça!
--C'est tout simple; il vous était si facile de rester aimable... là-bas..., dit Mme d'Harville avec un demi-sourire.
--C'est-à-dire de rester absent, n'est-ce pas? C'est une horreur, c'est une infamie, ce que vous dites là! s'écria M. de Lucenay en décroisant ses jambes et en frappant sur son chapeau comme sur un tambour de basque.
--Pour l'amour du ciel, M. de Lucenay, ne criez pas si haut et tenez-vous tranquille, ou vous allez nous faire quitter la place, dit Mme d'Harville avec humeur.
--Quitter la place! Ça serait donc pour me donner votre bras et aller faire un tour dans la galerie?
--Avec vous? Certainement non. Voyons, je vous prie, ne touchez pas à ce bouquet; de grâce, laissez aussi cet éventail, vous allez le briser, selon votre habitude...
--Si ce n'est que ça, j'en ai cassé plus d'un, allez! Surtout un magnifique chinois que Mme de Vaudémont avait donné à ma femme.
En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassait dans un réseau de plantes grimpantes qu'il tirait à lui par petites secousses. Il finit par les détacher de l'arbre qui les soutenait; elles tombèrent, et le duc s'en trouva pour ainsi dire couronné.
Alors ce furent des éclats de rire si glapissants, si fous, si étourdissants, que Mme d'Harville eût fui cet incommode et fâcheux personnage, si elle n'eût pas aperçu M. Charles Robert (le commandant, comme disait Mme Pipelet) qui s'avançait à l'autre extrémité de l'allée. La jeune femme craignait de paraître ainsi aller à sa rencontre, et resta auprès de M. de Lucenay.
--Dites donc, madame Mac-Gregor, je devais joliment avoir l'air d'un dieu Pan, d'une naïade, d'un Sylvain, d'un sauvage sous ce feuillage? dit M. de Lucenay en s'adressant à Sarah, auprès de laquelle il alla brusquement s'étaler. À propos de sauvage, il faut que je vous raconte une histoire outrageusement inconvenante... Figurez-vous qu'à Otaïti...
--Monsieur le duc! lui dit Sarah d'un ton glacial.
--Eh bien! non, je ne vous dirai pas mon histoire; je la garde pour Mme de Fonbonne que voilà.
C'était une grosse petite femme de cinquante ans, très-prétentieuse et très-ridicule, dont le menton touchait la gorge, et qui montrait toujours le blanc de ses gros yeux en parlant de son âme, des langueurs de son âme, des besoins de son âme, des aspirations de son âme. Elle portait ce soir-là un affreux turban d'étoffe de couleur de cuivre, avec un semis de dessins verts.
--Je le garde pour Mme de Fonbonne, s'écria le duc.
--De quoi s'agit-il donc, monsieur le duc? dit Mme de Fonbonne, en minaudant, en roucoulant et en commençant à faire les yeux blancs, comme dit le peuple.
--Il s'agit, madame, d'une histoire horriblement inconvenante, indécente et incongrue.
--Ah! mon Dieu! Et qui est-ce qui oserait? Qui est-ce qui se permettrait?
--Moi, madame; ça ferait rougir un vieux Chamboran. Mais je connais votre goût... Écoutez-moi ça...
--Monsieur...!
--Eh bien! non, vous ne la saurez pas, mon histoire, au fait! Parce qu'après tout, vous qui vous mettez toujours si bien, avec tant de goût, avec tant d'élégance, vous avez ce soir un turban qui, permettez-moi de vous le dire, ressemble, ma parole d'honneur, à une vieille tourtière rongée de vert-de-gris.
Et le duc de rire aux éclats.
--Si vous êtes revenu d'Orient pour recommencer vos absurdes plaisanteries, qu'on vous passe parce que vous êtes à moitié fou, dit la grosse femme irritée, on regrettera fort votre retour, monsieur.
Et elle s'éloigna majestueusement.
--Il faut que je me tienne à quatre pour ne pas aller la décoiffer, cette vilaine précieuse, dit M. de Lucenay, mais je la respecte, elle est orpheline... Ah! ah! ah!... et de rire de nouveau. Tiens! M. Charles Robert! reprit M. de Lucenay. Je l'ai rencontré aux eaux des Pyrénées... C'est un éblouissant garçon, il chante comme un cygne. Vous allez voir, marquise, comme je vais l'intriguer. Voulez-vous que je vous le présente?
--Tenez-vous en repos et laissez-nous tranquilles, dit Sarah.
Pendant que M. Charles Robert s'avançait lentement, ayant l'air d'admirer les fleurs de la serre, M. de Lucenay avait manoeuvré assez habilement pour s'emparer du flacon de Sarah, et il s'occupait en silence et avec un soin extrême de démantibuler le bouchon de ce bijou.
M. Charles Robert s'avançait toujours; sa grande taille était parfaitement proportionnée, ses traits d'une irréprochable pureté, sa mise d'une suprême élégance; cependant son visage, sa tournure manquaient de charme, de grâce, de distinction; sa démarche était roide et gênée, ses mains et ses pieds, gros et vulgaires. Lorsqu'il aperçut Mme d'Harville, la régulière nullité de ses traits s'effaça tout à coup sous une expression de mélancolie profonde beaucoup trop subite pour n'être pas feinte; néanmoins ce semblant était parfait. M. Robert avait l'air si affreusement malheureux, si naturellement désolé lorsqu'il s'approcha de Mme d'Harville, que celle-ci ne put s'empêcher de songer aux sinistres paroles de Sarah sur les excès auxquels le désespoir aurait pu le porter.
--Eh! bonjour donc, mon cher monsieur! lui dit M. de Lucenay en l'arrêtant au passage, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis notre rencontre aux eaux. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Mais comme vous avez l'air souffrant!
Ici M. Charles Robert jeta un long et mélancolique regard sur Mme d'Harville, et répondit au duc, d'une voix plaintivement accentuée:
--En effet, monsieur, je suis souffrant...
--Mon Dieu, mon Dieu, vous ne pouvez donc pas vous débarrasser de votre pituite? lui demanda M. de Lucenay avec l'air du plus sérieux intérêt.
Cette question était si saugrenue, si absurde, qu'un moment M. Charles Robert resta stupéfait, abasourdi; puis, le rouge de la colère lui montant au front, il dit d'un voix ferme et brève à M. de Lucenay:
--Puisque vous prenez tant d'intérêt à ma santé, monsieur, j'espère que vous viendrez savoir demain de mes nouvelles?
--Comment donc, mon cher monsieur... mais certainement, j'enverrai..., dit le duc avec hauteur.
M. Charles Robert fit un demi-salut et s'éloigna.
--Ce qu'il y a de fameux, c'est qu'il n'a pas plus de pituite que le Grand-Turc, dit M. de Lucenay en se renversant de nouveau près de Sarah, à moins que je n'aie deviné sans le savoir. Dites donc, madame Mac-Gregor, est-ce qu'il vous fait l'effet d'avoir la pituite, ce monsieur?
Sarah tourna brusquement le dos à M. de Lucenay sans lui répondre davantage.
Tout ceci s'était passé très-rapidement.
Sarah avait difficilement contenu un éclat de rire.
Mme d'Harville avait affreusement souffert en songeant à l'atroce position d'un homme qui se voit interpellé si ridiculement devant une femme qu'il aime; elle était épouvantée en songeant qu'un duel pouvait avoir lieu; alors, entraînée par un sentiment de pitié irrésistible, elle se leva brusquement, prit le bras de Sarah, rejoignit M. Charles Robert qui ne se possédait pas de rage, et lui dit tout bas en passant près de lui:
--Demain, à une heure... j'irai...
Puis elle regagna la galerie avec la comtesse et quitta le bal.
XVIII
Tu viens bien tard, mon ange!
Rodolphe, en se rendant à cette fête pour remplir un devoir de convenance, voulait aussi tâcher de découvrir si ses craintes au sujet de Mme d'Harville étaient fondées et si elle était réellement l'héroïne du récit de Mme Pipelet.
Après avoir quitté le jardin d'hiver avec la comtesse de ***, Rodolphe avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l'espoir de rencontrer Mme d'Harville seule. Il revenait à la serre chaude lorsque, un moment arrêté sur la première marche de l'escalier, il fut témoin de la scène rapide qui se passa entre Mme d'Harville et M. Charles Robert après la détestable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe surprit un échange de regards très-significatifs. Un secret pressentiment lui dit que ce grand et beau jeune homme était le commandant. Voulant s'en assurer il rentra dans la galerie.
Une valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vit M. Charles Robert debout dans l'embrasure d'une porte. Il paraissait doublement satisfait, et de sa réponse à M. de Lucenay (M. Charles Robert était fort brave, malgré ses ridicules), et du rendez-vous que lui avait donné Mme d'Harville pour le lendemain, bien certain cette fois qu'elle n'y manquerait pas.
Rodolphe alla trouver Murph.
--Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce groupe là-bas?
--Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-même? Oui, monseigneur.
--Tâche d'approcher assez près de lui pour pouvoir dire tout bas, sans qu'il te voie et de façon à ce que lui seul t'entende, ces mots: «Tu viens bien tard, mon ange!»
Le squire regarda Rodolphe d'un air stupéfait.
--Sérieusement, monseigneur?
--Sérieusement. S'il se retourne à ces mots, garde ce magnifique sang-froid que j'ai si souvent admiré, afin que ce monsieur ne puisse découvrir qui a prononcé ces paroles.
--Je n'y comprends rien, monseigneur; mais j'obéis.
Le digne Murph, avant la fin de la valse, était parvenu à se placer immédiatement derrière M. Charles Robert.
Rodolphe, parfaitement posté pour ne rien perdre de l'effet de cette expérience, suivit attentivement Murph des yeux; au bout d'une seconde, M. Charles Robert se retourna brusquement d'un air stupéfait.
Le squire, impassible, ne sourcilla pas; certes, ce grand homme chauve, d'une figure imposante et grave, fut le dernier que le commandant soupçonna d'avoir prononcé ces mots, qui lui rappelaient le désagréable quiproquo dont Mme Pipelet avait été la cause et l'héroïne.
La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.
--Eh bien! monseigneur, ce jeune homme s'est retourné comme si je l'avais mordu. Ces mots sont donc magiques?
--Ils sont magiques, mon vieux Murph; ils m'ont découvert ce que je voulais savoir.
Rodolphe n'avait plus qu'à plaindre Mme d'Harville d'une erreur d'autant plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah en était complice ou confidente. À cette découverte, il ressenti un coup douloureux; il ne douta plus de la cause des chagrins de M. d'Harville, qu'il aimait tendrement: la jalousie les causait sans doute; sa femme, douée de qualités charmantes, se sacrifiait à un homme qui ne le méritait pas. Maître d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ne pouvant rien tenter pour éclairer Mme d'Harville, qui d'ailleurs cédait à l'entraînement aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamné à rester le témoin impassible de la perte de cette jeune femme.
Il fut tiré de ces réflexions par M. de Graün.
--Si votre Altesse veut m'accorder un moment d'entretien dans le petit salon du fond, où il n'y a personne, j'aurai l'honneur de lui rendre compte des renseignements qu'elle m'a ordonné de prendre.
Rodolphe suivit M. de Graün.
--La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les initiales N et L est Mme la duchesse de Lucenay, née de Noirmont, dit le baron, elle n'est pas ici ce soir. Je viens de voir son mari, M. de Lucenay, parti il y a cinq mois pour un voyage d'Orient qui devait durer plus d'une année; il est revenu subitement il y a deux ou trois jours.
On se souvient que, dans sa visite à la maison de la rue du Temple, Rodolphe avait trouvé, sur le pallier même de l'appartement du charlatan, César Bradamanti, un mouchoir trempé de larmes, richement garni de dentelles, et dans l'angle duquel il avait remarqué les lettres N et L surmontées d'une couronne ducale. D'après son ordre, mais ignorant ces circonstances, M. de Graün s'était informé du nom des duchesses actuellement à Paris, et il avait obtenu les renseignements dont nous venons de parler.
Rodolphe comprit tout.
Il n'avait aucune raison de s'intéresser à Mme de Lucenay, mais il ne put s'empêcher de frémir en songeant que si elle avait réellement rendu visite au charlatan, ce misérable, qui n'était autre que l'abbé Polidori, possédait le nom de cette femme, qu'il avait fait suivre par Tortillard, et qu'il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui mettait la duchesse dans sa dépendance.
--Le hasard est quelquefois bien singulier, Monseigneur, reprit M. de Graün.
--Comment cela?
--Au moment où M. de Grangeneuve venait de me donner ces renseignements sur M. et sur Mme de Lucenay, en ajoutant assez malignement que le retour imprévu de M. de Lucenay avait dû contrarier beaucoup la duchesse et un fort joli jeune homme, le plus merveilleux élégant de Paris, le vicomte de Saint-Remy, M. l'ambassadeur m'a demandé si je croyais que Votre Altesse lui permettrait de lui présenter le vicomte, qui se trouve ici; il vient d'être attaché à la légation de Gerolstein et il serait trop heureux de cette occasion de faire sa cour à Votre Altesse.
Rodolphe ne put réprimer un mouvement d'impatience et dit:
--Voilà qui m'est infiniment désagréable... mais je ne puis refuser... Allons, dites au comte de *** de me présenter M. de Saint-Remy.