Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 15

Chapter 153,924 wordsPublic domain

--Monsieur Rodolphe, il n'a peut-être que ce qu'il mérite... c'est un fameux scélérat! Il a aussi voulu me tuer tantôt; mais maintenant il est aveugle, il pleure. Tenez, tonnerre! il me fait de la peine... il ne sait comment s'en aller. Il peut se faire écraser dans les rues. Voulez-vous que je le conduise quelque part où il pourra être tranquille au moins?

--Bien..., dit Rodolphe, ému de cette générosité et prenant la main du Chourineur; bien, va...

Le Chourineur s'approcha du Maître d'école et lui mit la main sur l'épaule.

Le brigand tressaillit.

--Qu'est-ce qui me touche? dit-il d'une voix sourde.

--Moi...

--Qui, toi?

--Le Chourineur.

--Tu viens aussi te venger, n'est-ce pas?

--Tu ne sais comment sortir!... Prends mon bras... Je vais te conduire.

--Toi! toi!

--Oui, tu me fais de la peine... maintenant; viens!

--Tu veux donc me tendre un piège?

--Tu sais bien que je ne suis pas lâche... je n'abuserai pas de ton malheur. Allons, partons, il fait jour.

--Il fait jour!!! ah! Je ne verrai plus jamais quand il fera jour, moi s'écria le Maître d'école.

Rodolphe ne put supporter davantage cette scène, il rentra brusquement, suivi de David, en faisant signe aux deux domestiques de s'éloigner.

Le Chourineur et le Maître d'école restèrent seuls.

--Est-ce vrai qu'il y a de l'argent dans le portefeuille qu'on m'a donné? dit le brigand, après un long silence.

--Oui, j'y ai mis moi-même cinq mille francs. Avec cela tu peux te placer en pension quelque part, dans quelque coin, à la campagne, pour le restant de tes jours... ou bien veux-tu que je te conduise chez l'ogresse?

--Non, elle me volerait.

--Chez Bras-Rouge?

--Il m'empoisonnerait pour me voler!

--Où veux-tu donc que je te conduise?

--Je ne sais pas. Tu n'es pas voleur, toi, Chourineur. Tiens, cache bien mon portefeuille dans ma veste, que la Chouette ne le voie pas, elle me dévaliserait.

--La Chouette? on l'a portée à l'hospice Beaujon. En me débattant contre vous deux, cette nuit, je lui ai _déformé_ une jambe.

--Mais qu'est-ce que je vais devenir? mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir? avec ce rideau noir, là, là toujours devant moi! Et sur ce rideau noir si je voyais paraître les figures pâles et mortes de ceux...

Il tressaillit et dit d'une voix sourde au Chourineur:

--Cet homme de cette nuit, est-ce qu'il est mort?

--Non.

--Tant mieux!

Et le brigand resta quelque temps silencieux; puis tout à coup il s'écria en bondissant de rage:

--C'est pourtant toi, Chourineur, qui me vaux cela! Brigand... sans toi je refroidissais l'homme et j'emportais l'argent. Si je suis aveugle, c'est ta faute! Oui, c'est ta faute!

--Ne pense plus à cela, c'est malsain pour toi. Voyons, viens-tu, oui ou non?... Je suis fatigué, je veux dormir. C'est assez nocé comme ça. Demain je retourne à mon train de bois. Je vas te conduire où tu voudras, j'irai me coucher après.

--Mais je ne sais où aller, moi. Dans mon garni... je n'ose pas... il faudrait dire...

--Eh bien! écoute; veux-tu, pour un jour ou deux, venir dans mon chenil? Je te trouverai peut-être bien des braves gens qui, ne sachant pas qui tu es, te prendront en pension chez eux comme un infirme. Tiens... il y a justement un homme du port Saint-Nicolas, que je connais, dont la mère habite Saint-Mandé; une digne femme, qui n'est pas heureuse. Peut-être bien qu'elle pourrait se charger de toi... Viens-tu, oui ou non?

--On peut se fier à toi, Chourineur. Je n'ai pas peur d'aller chez toi avec mon argent. Tu n'as jamais volé, toi... tu n'es pas méchant, tu es généreux.

--Allons, c'est bon, assez d'épitaphes comme ça.

--C'est que je suis reconnaissant de ce que tu veux bien faire pour moi, Chourineur. Tu es sans haine et sans rancune, toi..., dit le brigand avec humilité, tu vaux mieux que moi.

--Tonnerre! je le crois bien; M. Rodolphe m'a dit que j'avais du coeur.

--Mais quel est-il donc, cet homme? Ce n'est pas un homme, s'écria le Maître d'école avec un redoublement de fureur désespérée, c'est un bourreau, un monstre!

Le Chourineur haussa les épaules et dit:

--Partons-nous?

--Nous allons chez toi, n'est-ce pas, Chourineur?

--Oui.

--Tu n'as pas de rancune de cette nuit, tu me le jures, n'est-ce pas?

--Oui.

--Et tu es sûr qu'il n'est pas mort... _l'homme_?

--J'en suis sûr.

--Ça sera toujours celui-là de moins, dit le brigand d'une voix sourde.

Et, s'appuyant sur le bras du Chourineur, il quitta la maison de l'allée des Veuves.

_Fin de la première partie_

DEUXIÈME PARTIE

I

L'Île-Adam

Un mois s'était passé depuis les événements dont nous avons parlé. Nous conduirons le lecteur dans la petite ville de l'Île-Adam, située dans une position ravissante, au bord de la rivière de l'Oise, au pied d'une forêt.

Les plus petits faits deviennent des événements en province. Aussi, les oisifs de l'Île-Adam, qui se promenaient ce matin-là sur la place de l'Église, se préoccupaient-ils beaucoup de savoir quand arriverait l'acquéreur du plus beau fonds de boucherie de la ville tout récemment cédé par la veuve Dumont, à laquelle il appartenait.

Sans doute l'acquéreur était riche: car il avait fait splendidement peindre et décorer la boutique. Depuis trois semaines, les ouvriers avaient travaillé jour et nuit. Une belle grille de bronze, rehaussée d'or, s'étendait sur toute l'ouverture de l'étal, et le fermait en laissant circuler l'air. De chaque côté de la grille s'élevaient de larges pilastres, surmontés de deux grosses têtes de taureaux à cornes dorées; ils soutenaient le vaste entablement destiné à recevoir l'enseigne de la boutique. Le reste de la maison, composé d'un étage, avait été peint d'une couleur de pierre; les persiennes, d'un gris clair. Les travaux étaient terminés, sauf le placement de l'enseigne, impatiemment attendu par les oisifs, très-désireux de connaître le nom du successeur de la veuve.

Enfin les ouvriers apportèrent un grand tableau, et les curieux purent lire, en lettres dorées sur un fond noir: _Francoeur, marchand boucher_.

La curiosité des oisifs de l'Île-Adam ne fut qu'en partie satisfaite par ce renseignement. Quel était ce M. Francoeur? Un des plus impatients alla s'en informer auprès du garçon boucher, qui, l'air joyeux et ouvert, s'occupait activement des derniers soins de l'étalage.

Le garçon, interrogé sur son maître, M. Francoeur, répondit qu'il ne le connaissait pas encore, car il avait fait acheter ce fonds par procuration; mais le garçon ne doutait pas que son _bourgeois_ ne fit tous ses efforts pour mériter la pratique de MM. les bourgeois de l'Île-Adam.

Ce petit compliment, fait d'un air avenant et cordial, joint à l'excellente tenue de la boutique, disposa les curieux en faveur de M. Francoeur; plusieurs même promirent à l'instant leur pratique à son garçon.

La maison avait une porte charretière ouvrant sur la rue de l'Église.

Deux heures après l'ouverture de la boutique, une carriole d'osier toute neuve, attelée d'un bon et vigoureux cheval percheron, entra dans la cour de la boucherie; deux hommes descendirent de cette voiture.

L'un était Murph, complètement guéri de sa blessure, quoiqu'il fût encore pâle; l'autre était le Chourineur.

Au risque de répéter une vulgarité, nous dirons que le prestige de l'habit est si puissant que l'hôte des tavernes de la Cité était presque méconnaissable sous les vêtements qu'il portait. Sa physionomie avait subi la même métamorphose; il avait dépouillé avec ses haillons son air sauvage, brutal et turbulent; à le voir marcher ses deux mains dans les poches de sa longue et chaude redingote de castorine couleur noisette, son menton fraîchement rasé enfoui dans une cravate blanche à coins brodés, on l'eût pris pour le bourgeois le plus inoffensif du monde.

Murph attacha la longe du licou du cheval à un anneau de fer scellé dans le mur, fit signe au Chourineur de le suivre; ils entrèrent dans une jolie salle basse, meublée en noyer, qui formait l'arrière-boutique; les deux fenêtres donnaient sur la cour, où le cheval piaffait d'impatience. Murph paraissait être chez lui, car il ouvrit une armoire, il prit une bouteille d'eau-de-vie, un verre, et dit au Chourineur:

--Le froid étant vif ce matin, mon garçon, vous boirez bien un verre d'eau-de-vie?

--Si cela vous est égal, monsieur Murph... je ne boirai pas.

--Vous refusez?

--Oui, je suis trop content; et la joie, ça réchauffe. Après ça, quand je dis content... peut-être.

--Comment cela?

--Hier, vous venez me trouver sur le port Saint-Nicolas, où je débardais crânement pour me réchauffer. Je ne vous avais pas vu depuis la nuit... où le Nègre à cheveux blancs avait aveuglé le Maître d'école. C'était la première chose qu'il n'ait pas volé, c'est vrai... mais enfin... tonnerre! ça m'a remué. Et M. Rodolphe, quelle figure! Lui qui avait l'air si bon enfant, il m'a fait peur dans ce moment-là.

--Bien, bien... Après?

--Vous m'avez donc dit: «Bonjour, Chourineur.

«--Bonjour, monsieur Murph. Vous voilà donc debout?... Tant mieux, tonnerre!... tant mieux. Et M. Rodolphe?

«--Il a été obligé de partir quelques jours après l'affaire de l'allée des Veuves, et il vous a oublié, mon garçon.

«--Eh bien, monsieur Murph, que je vous réponds, si M. Rodolphe m'a oublié, vrai... ça me fait de la peine.»

--Je voulais dire, mon brave, qu'il avait oublié de récompenser vos services; mais il en gardera toujours le souvenir.

--Aussi, monsieur Murph, ces paroles-là m'ont ragaillardi tout de suite... Tonnerre! moi, je ne l'oublierai pas, allez!... Il m'a dit que j'avais du coeur et de l'honneur... enfin, suffit.

--Malheureusement, mon garçon, monseigneur est parti sans laisser d'ordre à votre sujet: moi, je ne possède rien que ce que me donne monseigneur: je ne puis reconnaître comme je le voudrais... tout ce que je vous dois pour ma part.

--Allons donc! monsieur Murph, vous plaisantez.

--Mais pourquoi diable, aussi, n'êtes-vous pas revenu à l'allée des Veuves après cette nuit fatale? Monseigneur ne serait pas parti sans songer à vous.

--Dame... M. Rodolphe ne m'a pas fait demander. J'ai cru qu'il n'avait plus besoin de moi.

--Mais vous deviez bien penser qu'il avait au moins besoin de vous témoigner sa reconnaissance.

--Puisque vous m'avez dit que M. Rodolphe ne m'avait pas oublié, monsieur Murph!

--Allons, bien; allons, n'en parlons plus. Seulement j'ai eu beaucoup de peine à vous trouver... Vous n'allez donc plus chez l'ogresse?

--Non.

--Pourquoi cela?

--C'est des idées à moi... des bêtises.

--À la bonne heure; mais revenons à ce que vous me disiez.

--À quoi, monsieur Murph?

--Vous me disiez: «Je suis content de vous avoir rencontré; et encore, content... peut-être.»

--M'y voilà, monsieur Murph. Hier, en venant à mon train de bois, vous m'avez dit: «Mon garçon, je ne suis pas riche, mais je puis vous faire avoir une place où vous aurez moins de mal que sur le port, et où vous gagnerez quatre francs par jour.» Quatre francs par jour... vive la Charte! Je n'y pouvais croire: paye d'adjudant-sous-officier! Je vous réponds: «Ça me va, monsieur Murph.--Mais, que vous me dites, il ne faudra pas que vous soyez fait comme un gueux, car ça effrayerait les bourgeois où je vous mène.» Je vous réponds: «Je n'ai pas de quoi me faire autrement.» Vous me dites: «Venez au Temple.» Je vous suis; je choisis ce qu'il y a de plus flambant chez la mère Hubart, vous m'avancez de quoi payer, et, en un quart d'heure, je suis ficelé comme un propriétaire ou comme un dentiste. Vous me donnez rendez-vous pour ce matin à la porte Saint-Denis, au point du jour; je vous y trouve avec votre carriole, et nous voici.

--Eh bien! qu'y a-t-il à regretter pour vous dans tout cela?

--Il y a... que, d'être bien mis, voyez-vous, monsieur Murph, ça gâte, et que, quand je reprendrai mon vieux bourgeron et mes guenilles, ça me fera un effet. Et puis... gagner quatre francs par jour, moi qui n'en gagnais que deux... et ça tout d'un coup... ça me fait l'effet d'être trop beau, et de ne pouvoir pas durer; et j'aimerais mieux coucher toute ma vie sur la méchante paillasse de mon garni, que de coucher cinq ou six nuits dans un bon lit. Voilà mon caractère.

--Cela ne manque pas de raison. Mais il vaudrait mieux toujours coucher dans un bon lit.

--C'est clair, il vaut mieux avoir du pain tout son soûl que de crever de faim. Ah çà! c'est donc une boucherie ici? dit le Chourineur en prêtant l'oreille aux coups de couperet du garçon, et en entrevoyant des quartiers de boeuf à travers les rideaux.

--Oui, mon brave; elle appartient à un de mes amis. Pendant que mon cheval souffle, voulez-vous la visiter?

--Ma foi, oui; ça me rappelle ma jeunesse... si ce n'est que j'avais Montfaucon pour abattoir et de vieilles rosses pour bétail. C'est drôle si j'avais eu de quoi, c'est un état que j'aurais tout de même bien aimé, que celui de boucher! S'en aller sur un bon bidet acheter des bestiaux dans les foires, revenir chez soi au coin de son feu, se chauffer si l'on a froid, se sécher si l'on est mouillé, trouver la ménagère, une bonne grosse maman fraîche et réjouie avec une tapée d'enfants qui vous fouillent dans vos sacoches pour voir si vous leur rapportez quelque chose. Et puis le matin, dans l'abattoir, empoigner un boeuf par les cornes... quand il est méchant surtout, nom de nom... il faut qu'il soit méchant... le mettre à l'anneau, l'abattre, le dépecer, le parer... Tonnerre! ça aurait été mon ambition, comme à la Goualeuse de manger du sucre d'orge quand elle était petite... À propos de cette pauvre fille, monsieur Murph, en ne la voyant plus revenir chez l'ogresse, je me suis bien douté que M. Rodolphe l'avait tirée de là. Tenez, ça, c'est une bonne action, monsieur Murph. Pauvre fille! ça ne demandait pas à mal faire... C'était si jeune! Et plus tard... l'habitude... Enfin M. Rodolphe a bien fait.

--Je suis de votre avis. Mais voulez-vous venir visiter la boutique, en attendant que notre cheval ait soufflé?

Le Chourineur et Murph entrèrent dans la boutique, puis ils allèrent voir l'étable, où étaient renfermés trois boeufs magnifiques et une vingtaine de moutons; puis l'écurie, la remise, la tuerie, les greniers et les dépendances de cette maison, tenue avec un soin, une propreté, qui annonçaient l'ordre et l'aisance.

Lorsqu'ils eurent tout vu, sauf l'étage supérieur:

--Avouez, dit Murph, que mon ami est un gaillard bien heureux. Cette maison et ce fonds sont à lui; sans compter un millier d'écus roulants pour son commerce. Avec cela, trente-huit ans, fort comme un taureau, d'une santé de fer, le goût de son état. Le brave et honnête garçon que vous avez vu en bas le remplace avec beaucoup d'intelligence, quand il va en foire acheter des bestiaux. Encore une fois, n'est-il pas bien heureux, mon ami?

--Ah! dame, oui, monsieur Murph. Mais que voulez-vous? il y a des heureux et des malheureux; quand je pense que je vas gagner quatre francs par jour, et qu'il y en a qui ne gagnent que moitié, ou moins...

--Voulez-vous monter voir le reste de la maison?

--Volontiers, monsieur Murph.

--Justement le bourgeois qui doit vous employer est là-haut.

--Le bourgeois qui doit m'employer?

--Oui.

--Tiens, pourquoi donc que vous ne me l'avez pas dit plus tôt?

--Je vous expliquerai cela plus tard.

--Un moment, dit le Chourineur d'un air triste et embarrassé, en arrêtant Murph par le bras; écoutez, je dois vous dire une chose... que M. Rodolphe ne vous a peut-être pas dite... mais que je ne dois pas cacher au bourgeois qui veut m'employer... parce que, si cela le dégoûte, autant que ce soit tout de suite qu'après.

--Que voulez-vous?

--Je veux dire...

--Eh bien!

--Que je suis repris de justice... que j'ai été au bagne..., dit le Chourineur d'une voix sourde.

--Ah! fit Murph.

--Mais je n'ai jamais fait de tort à personne! s'écria le Chourineur, et je crèverais plutôt de faim que de voler... Mais j'ai fait pis que voler, ajouta le Chourineur en baissant la tête, j'ai tué... par colère... Enfin, ce n'est pas tout ça, reprit-il après un moment de silence, les bourgeois ne veulent jamais employer un forçat; ils ont raison, c'est pas là qu'on couronne des rosières. C'est ce qui m'a toujours empêché de trouver de l'ouvrage ailleurs que sur les ports, à débarder des trains de bois; car j'ai toujours dit, en me présentant pour travailler: Voici, voilà... en voulez-vous? N'en voulez-vous pas? J'aime mieux être refusé tout de suite que découvert plus tard... C'est pour vous dire que je vais tout dégoiser au bourgeois. Vous le connaissez: s'il doit me refuser, évitez-moi ça en me le disant, et je vais tourner les talons.

--Venez toujours, dit Murph.

Le Chourineur suivit Murph; ils montèrent un escalier: une porte s'ouvrit, tous deux se trouvèrent en présence de Rodolphe.

--Mon bon Murph... laisse-nous, dit Rodolphe.

II

Récompense

--Vive la Charte! je suis crânement content de vous retrouver, monsieur Rodolphe, ou plutôt monseigneur, s'écria le Chourineur.

Il éprouvait une véritable joie à revoir Rodolphe; car les coeurs généreux s'attachent autant par les services qu'ils rendent que par ceux qu'ils reçoivent.

--Bonjour, mon garçon; je suis aussi ravi de vous voir.

--Farceur de M. Murph! qui disait que vous étiez parti. Mais tenez, monseigneur...

--Appelez-moi monsieur Rodolphe, j'aime mieux ça.

--Eh bien! monsieur Rodolphe... pardon de n'avoir pas été vous revoir après la nuit du Maître d'école... Je sens maintenant que j'ai fait une impolitesse; mais enfin, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas?

--Je vous la pardonne, dit Rodolphe en souriant.

Puis il ajouta:

--Murph vous a fait voir cette maison?

--Oui, monsieur Rodolphe; belle habitation, belle boutique; c'est cossu, soigné. À propos de cossu, c'est moi qui vas l'être, monsieur Rodolphe: quatre francs par jour, que M. Murph me fait gagner... quatre francs!

--J'ai mieux que cela à vous proposer, mon garçon.

--Oh! mieux... sans vous commander, c'est difficile. Quatre francs par jour!

--J'ai mieux à vous proposer, vous dis-je: car cette maison, ce qu'elle contient, cette boutique et mille écus que voici dans ce portefeuille, tout cela vous appartient.

Le Chourineur sourit d'un air stupide, aplatit son castor à longs poils entre ses deux genoux, qu'il serrait convulsivement, et ne comprit pas ce que Rodolphe lui disait, quoique ses paroles fussent très-claires.

Celui-ci reprit avec bonté:

--Je conçois votre surprise; mais je vous le répète, cette maison et cet argent sont à vous, sont votre propriété.

Le Chourineur devint pourpre, passa sa main calleuse sur son front baigné de sueur et balbutia d'une voix altérée:

--Oh! c'est-à-dire... c'est-à-dire... ma propriété...

--Oui, votre propriété, puisque je vous donne tout cela. Comprenez-vous! je vous le donne, à vous...

Le Chourineur s'agita sur sa chaise, se gratta la tête, toussa, baissa les yeux et ne répondit pas. Il sentait le fil de ses idées lui échapper. Il entendait parfaitement ce que lui disait Rodolphe, et c'est justement pour cela qu'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait. Entre la misère profonde, la dégradation où il avait toujours vécu, et la position que lui assurait Rodolphe, il y avait un abîme que le service qu'il avait rendu à Rodolphe ne comblait même pas.

Ne hâtant pas le moment où son protégé ouvrirait enfin les yeux à la réalité, Rodolphe jouissait avec délices de cette stupeur, de cet étourdissement du bonheur.

Il voyait, avec un mélange de joie et d'amertume indicibles, que, chez certains hommes, l'habitude de la souffrance et du malheur est telle que leur raison se refuse à admettre la possibilité d'un avenir qui serait, pour un grand nombre, une existence très-peu enviable.

«Certes, pensait-il, si l'homme a jamais, à l'instar de Prométhée, ravi quelque rayon de la divinité, c'est dans ces moments où il fait (qu'on pardonne ce blasphème!) ce que la Providence devrait faire de temps à autre pour l'édification du monde: prouver aux bons et aux méchants qu'il y a récompense pour les uns, punition pour les autres.»

Après avoir encore un peu joui du bienheureux hébétement du Chourineur, Rodolphe continua:

--Ce que je vous donne vous semble donc bien au delà de vos espérances?

--Monseigneur! dit le Chourineur en se levant brusquement, vous me proposez cette maison et beaucoup d'argent... pour me tenter; mais je ne peux pas.

--Vous ne pouvez pas, quoi? dit Rodolphe avec étonnement.

Le visage du Chourineur s'anima, sa honte cessa; il dit d'une voix ferme:

--Ce n'est pas pour m'engager à voler, que vous m'offrez tant d'argent, je le sais bien. D'ailleurs, je n'ai jamais volé de ma vie... C'est peut-être pour tuer... mais j'ai bien assez du rêve du sergent! ajouta le Chourineur d'une voix sombre.

--Ah! les malheureux! s'écria Rodolphe avec amertume. La compassion qu'on leur témoigne est-elle donc rare à ce point qu'ils ne peuvent s'expliquer la libéralité que par le crime?

Puis, s'adressant au Chourineur, il lui dit d'un ton plein de douceur:

--Vous me jugez mal... vous vous trompez; je n'exigerai rien de vous que d'honorable. Ce que je vous donne, je vous le donne parce que vous le méritez.

--Moi! s'écria le Chourineur, dont les ébahissements recommencèrent, je le mérite, et comment?

--Je vais vous le dire: sans notions du bien et du mal, abandonné à vos instincts sauvages, renfermé pendant quinze ans au bagne avec les plus affreux scélérats, pressé par la misère et par la faim, forcé, par votre flétrissure et par la réprobation des honnêtes gens, à continuer à fréquenter la lie des malfaiteurs, non-seulement vous êtes resté probe, mais le remords de votre crime a survécu à l'expiation que la justice humaine vous avait imposée.

Ce langage simple et noble fut une nouvelle source d'étonnement pour le Chourineur. Il regardait Rodolphe avec un respect mêlé de crainte et de reconnaissance. Mais il ne pouvait encore se rendre à l'évidence.

--Comment, monsieur Rodolphe, parce que vous m'avez battu, parce que, vous croyant ouvrier comme moi, puisque vous parliez argot comme père et mère, je vous ai raconté ma vie entre deux verres de vin, et qu'après ça je vous ai empêché de vous noyer... Vous, comment? Enfin, moi... une maison... de l'argent... moi comme un bourgeois... Tenez, monsieur Rodolphe, encore une fois, c'est pas possible.

--Me croyant un des vôtres, vous m'avez raconté votre vie naturellement et sans feinte, sans cacher ce qu'il y avait eu de coupable ou de généreux. Je vous ai jugé... bien jugé, et il me plaît de vous récompenser.

--Mais, monsieur Rodolphe, ça ne se peut pas. Non, enfin, il y a de pauvres ouvriers qui toute leur vie ont été honnêtes, et qui...

--Je le sais, et j'ai peut-être fait pour plusieurs de ceux-là plus que je ne fais pour vous. Mais si l'homme qui vit honnête au milieu des gens honnêtes, encouragé par leur estime, mérite intérêt et appui, celui qui, malgré l'éloignement des gens de bien, reste honnête au milieu des plus abominables scélérats de la terre, celui-là aussi mérite intérêt et appui. D'ailleurs, ce n'est pas tout: vous m'avez sauvé la vie, vous l'avez aussi sauvée à Murph, mon ami le plus cher. Ce que je fais pour vous m'est donc autant dicté par la reconnaissance personnelle que par le désir de retirer de la fange une bonne et forte nature qui s'est égarée, mais non perdue... Et ce n'est pas tout.

--Qu'est-ce donc que j'ai encore fait, monsieur Rodolphe?

Rodolphe lui prit cordialement la main et lui dit:

--Rempli de commisération pour le malheur d'un homme qui auparavant avait voulu vous tuer, vous lui avez offert votre appui; vous lui avez même donné asile dans votre pauvre demeure, impasse Notre-Dame, n° 9.

--Vous saviez où je demeurais, monsieur Rodolphe?

--Parce que vous oubliez les services que vous m'avez rendus, je ne les oublie pas, moi. Lorsque vous avez quitté ma maison, on vous a suivi; on vous a vu rentrer chez vous avec le Maître d'école.

--Mais M. Murph m'avait dit que vous ne saviez pas où je demeurais, monsieur Rodolphe.