Les mystères d'Udolphe

Part 22

Chapter 223,762 wordsPublic domain

Revenons maintenant à Valancourt. On se souvient qu'il était resté à Toulouse depuis le départ d'Emilie, malheureux et désolé. Chaque jour il comptait s'éloigner, et n'accomplissait point cette résolution. Quitter un pays plein du souvenir d'Emilie lui semblait trop pénible. Il avait su gagner un domestique chargé d'entretenir le château de madame Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s'y promener des heures entières, avec une mélancolie qui n'était même pas sans douceur. Il revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, où la veille de son départ il avait pris congé de la triste Emilie.

Peu de temps après son arrivée à la maison de son frère, il reçut l'ordre de rejoindre son corps, et de se rendre à Paris. Une scène de plaisirs et de nouveautés, dont il avait à peine l'idée, s'ouvrit à lui dans ce séjour. Mais le plaisir dégoûta, et le monde fatigua d'abord un esprit malade comme le sien. Il devint bientôt l'objet des railleries de ses camarades; et dès qu'il avait un moment, il se retirait seul pour s'occuper d'Emilie. Peu à peu les riantes sociétés dans lesquelles il se trouvait nécessairement occupèrent son attention, sans toutefois l'intéresser bien vivement; mais l'habitude de la douleur lui devint moins familière; il cessa même de la regarder comme un devoir de son amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient à toute la gaieté française, ces qualités séduisantes qui souvent prêtent du charme aux traits du vice. Les manières réservées et réfléchies de Valancourt étaient pour ces jeunes gens une sorte de censure; ils l'en raillaient en sa présence, complotaient contre lui quand il était absent, se glorifiaient dans la pensée de l'amener à les imiter, et se flattaient d'y parvenir.

Valancourt, étranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne pouvait se mettre en garde contre cette séduction. Peu accoutumé aux sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s'en fâchait, et l'on riait encore plus. Pour échapper à de pareilles scènes, il s'enferma dans la solitude, et l'image d'Emilie vint y ranimer les angoisses de son amour et de son désespoir. Il voulut reprendre les études qui avaient charmé ses premières années; mais son esprit n'avait pas la tranquillité nécessaire pour en jouir. Cherchant à s'oublier, cherchant à dissiper le chagrin, l'inquiétude qu'une même idée lui causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le tourbillon.

Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines; le temps adoucit sa peine; l'habitude fortifia son goût pour les amusements. Tout ce qui l'entourait sembla refaire absolument son caractère.

Sa figure, ses manières, le firent bientôt accueillir; en peu de temps il devint à la mode, et fréquenta les brillantes sociétés. La comtesse Lacleur, femme d'une beauté séduisante, tenait alors des assemblées. Elle n'était plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son triomphe. Ceux qu'enchantaient ses grâces parlaient avec enthousiasme de ses talents; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne accomplie. Son imagination pourtant n'était que plaisante, et son esprit plutôt brillant que juste.

On jouait gros jeu chez la comtesse; elle paraissait vouloir qu'on le modérât, et l'encourageait secrètement. Il était reconnu que les profits du jeu soutenaient sa maison.

Le frère de Valancourt, qui résidait avec sa famille en Gascogne, s'était contenté de l'adresser à Paris à quelques-uns de ses parents. Tous étaient des gens distingués; mais leurs attentions pourtant ne s'étendirent point à des preuves réelles d'intérêt. Trop occupés de leur ambition pour suivre sa conduite, il fut livré sans guide à tous les dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractère ouvert et franc. Emilie, dont la présence l'eût préservé en rappelant son coeur à un objet digne de lui, Emilie était absente. C'était même pour échapper au regret de l'avoir perdue, qu'il poursuivait des distractions frivoles et des plaisirs qui l'étourdissaient.

Il allait aussi très-souvent chez une marquise de Champford, jeune veuve assez jolie, fort gaie, très-artificieuse et très-intrigante. Assez adroite pour jeter un voile sur les défauts de son caractère, elle recevait encore quelques gens distingués. Valancourt y fut introduit par deux de ses camarades. Il avait alors si bien perdu ses premiers ridicules, qu'il était disposé à en rire le premier.

L'image d'Emilie n'était pourtant pas bannie de son coeur, mais elle n'était plus l'amie, le conseil qui le sauvait de lui-même; et quand il y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres à la vérité, mais dont son âme était froissée.

Tel était l'état de Valancourt pendant qu'Emilie souffrait à Venise les persécutions de Morano, et l'injuste oppression de Montoni.

CHAPITRE XXI.

Emilie le regardait comme sa seule espérance; elle recueillait toutes les assurances, toutes les preuves qu'elle avait reçues de son amour. Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquiète la force de chaque mot; enfin elle séchait ses larmes quand sa confiance en lui était bien rétablie.

Montoni pendant ce temps avait fait d'exactes recherches sur l'étonnante circonstance qui l'avait alarmé. N'ayant pu rien découvrir, il fut obligé de croire qu'un de ses gens était l'auteur d'une plaisanterie si déplacée. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses contrats, étaient maintenant plus fréquentes que jamais. Il prit le parti de la confiner dans sa chambre, en la menaçant d'une plus grande sévérité, si elle persistait dans son refus.

Madame Montoni, plus raisonnable, eût conçu le danger d'irriter, par une si longue résistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle s'était livrée. Elle n'avait pas oublié non plus de quelle importance il était pour elle de se réserver des possessions qui la rendraient indépendante, si jamais elle se dérobait au despotisme de Montoni. Mais elle avait alors un guide plus décisif que la raison, l'esprit de vengeance qui la pressait d'opposer la violence à la violence, et l'obstination à l'opiniâtreté.

Réduite à garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la société qu'elle avait rejetée; car Emilie, après Annette, était la seule personne qu'il lui fût permis d'entretenir.

Emilie s'informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prétendait qu'il ne sortirait pas vivant de la chaumière. Emilie ne pouvait que s'affliger d'être, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette, qui remarquait son émotion, l'interprétait à sa manière. Un jour, elle entra dans la chambre d'Emilie avec un air préoccupé. Ah! mademoiselle, lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sûreté dans le Languedoc, rien au monde ne m'engagerait désormais à voyager. Je ne pensais guère que je venais me séquestrer dans ce vieux château, au milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d'être tuée.

--Et qui vous a dit tout cela? dit Emilie surprise.

--Oh! mademoiselle, vous pouvez paraître étonnée; vous ne voulez pas croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le lieu même.

--De grâce, expliquez-vous; vous parliez de meurtre!

--Oui, mademoiselle, ils viennent peut-être pour nous tuer tous! Ludovico peut l'attester. Pauvre garçon! ils le tueront aussi! Je ne songeais guère à cela quand il chantait de si jolies chansons à Venise, sous ma jalousie. (Emilie paraissait impatiente et contrariée.) Eh bien, mademoiselle, comme je le disais, ces préparatifs autour de ce château, ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manière cruelle dont le signor traite ma maîtresse, et ses bizarres allées et venues; tout cela, comme je l'ai dit à Ludovico, tout cela n'annonce rien de bon. Il m'a bien recommandé de retenir ma langue.

Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, poursuivit la soubrette, laissa des chevaux dans l'écurie. Il semble qu'ils y doivent rester, car le signor ordonna qu'on les pourvût de toutes les choses nécessaires. Les hommes se sont retirés; ils habitent les chaumières voisines.

Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi ferait-il fortifier son château? pourquoi tiendrait-il tant de conseils? pourquoi cet air si sombre?

--Est-ce tout ce que vous savez, Annette? dit Emilie.

--Mademoiselle, reprit Annette, n'est-ce pas assez?--Assez pour ma patience, Annette, mais pas assez pour croire que l'on nous tuera tous.

Emilie, pendant la soirée, avait passé quelques heures très-tristes dans la société de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos, quand un coup très-fort ébranla la porte de sa chambre, et quelque chose de pesant y tomba, qui la fit s'entr'ouvrir. Elle appela pour savoir ce que c'était. Personne ne répondit. Elle appela une seconde fois; point de réponse; il lui vint à l'esprit qu'un de ces étrangers arrivés dernièrement au château avait découvert sa chambre, et s'y rendait avec une intention alarmante. La terreur n'attendit pas la conviction; et l'idée de l'isolement où elle était l'accrut au point qu'elle en fut presque hors d'elle-même. Elle regarda la porte qui menait à l'escalier. Elle écoutait avec inquiétude en frissonnant toujours que le bruit ne se répétât. Enfin elle imagina qu'il pouvait bien être venu de cette porte même, et voulut s'échapper par celle du corridor. Elle s'en approcha toute tremblante. Elle frémit de l'ouvrir, et que quelque personne ne la guettât. Tout à coup elle entendit un léger soupir fort près d'elle, et demeura certaine qu'il y avait quelqu'un derrière la porte; mais la serrure en était fermée.

Pendant qu'elle écoutait encore, le même soupir se fit entendre plus distinctement, et sa terreur ne diminua pas.

Son anxiété devint si forte, qu'elle se détermina à ouvrir la fenêtre pour appeler du secours. Pendant qu'elle se disposait à le faire, il lui sembla qu'on montait à son petit escalier. Elle oublia toute autre alarme, et retourna bien vite au corridor. Pressée de fuir, elle en ouvrit la porte, et se vit prête à tomber sur une personne étendue à ses pieds. Elle fit un cri, s'appuya contre le mur; et regardant la personne évanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place à la surprise. En vain parla-t-elle à cette malheureuse fille; elle restait à terre sans connaissance. Emilie, quoique très-faible elle-même, se hâta de la secourir.

Quand Annette eut repris ses sens, elle affirma d'un ton qui subjugua presque l'incrédulité d'Emilie, qu'elle avait vu une apparition dans le corridor.

--J'avais entendu raconter de singulières histoires sur cette chambre, lui dit Annette; mais comme elle est si près de la vôtre, mademoiselle, je n'aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d'effroi. Aujourd'hui, comme je marchais le long du corridor sans penser à la moindre des choses, pas même à l'étonnante voix que les signors ont entendue le soir, voilà que paraît une lumière brillante; et voilà qu'en regardant derrière moi, j'aperçois une grande figure. Je l'ai vue, mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois à présent. Une grande figure se glissait dans la chambre toujours fermée, dont personne n'a la clef que le signor; et voilà que la porte se referme tout de suite.

--C'était le signor? dit Emilie.

--Oh! non, mademoiselle, ce n'était pas lui; je l'ai laissé querellant ma maîtresse dans son cabinet de toilette.

--Vous me faites d'étranges contes, Annette, dit Emilie: ce matin vous m'avez effrayée dans l'appréhension d'un meurtre, maintenant vous voulez me faire croire...

--Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien; et pourtant si je n'avais pas eu bien peur, serais-je tombée morte comme je l'ai fait?

--Etait-ce la chambre du voile noir? dit Emilie.--Oh! non, mademoiselle, elle était plus près de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre? Je ne voudrais pas pour tout le monde traverser le corridor.--Emilie, dont les esprits avaient été si vivement émus, et qu'effrayait la pensée de passer la nuit toute seule, lui répondit qu'elle pouvait rester avec elle.--Oh! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins, à présent je ne dormirais pas dans cette chambre.

Emilie, qui se rappelait à son tour les pas qu'elle avait entendus dans l'escalier, insista pour qu'Annette passât la nuit avec elle; elle ne l'obtint qu'avec une extrême peine, et l'effroi de cette fille pour repasser le corridor, fut plus persuasif qu'Emilie.

De bonne heure le lendemain, Emilie traversant la salle pour aller aux remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs chevaux; ce tumulte excita sa curiosité. Sans aller sur le rempart, elle aperçut, d'une fenêtre élevée, dans la cour, une troupe de cavaliers; leur uniforme était bizarre et leur armement bien complet, quoique différent. Ils portaient une courte jaquette, rayée de noir et d'écarlate; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les enveloppaient entièrement; sous un de ces manteaux, qui fut rejeté en arrière, elle vit plusieurs poignards de grandeur différente, à la ceinture d'un cavalier. Elle observa que presque tous en étaient chargés, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot. Emilie ne se souvenait pas d'avoir vu réunies tant de physionomies sauvages et terribles. En les voyant, elle se crut entourée de bandits: une idée funeste s'empara d'elle, c'est que Montoni était le chef de cette troupe, et que son château était le lieu du rendez-vous. Cette étrange supposition ne fut que passagère.

Pendant qu'elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du vestibule habillés comme le reste; ils avaient seulement des chapeaux et de grands panaches noirs et rouges; leurs armes différaient aussi. Quand ils montèrent à cheval, Verezzi rayonnait de joie: Cavigni paraissait gai, mais son air était réfléchi, et il maniait son cheval avec une extrême grâce; sa figure aimable, et qui semblait celle d'un héros, n'avait jamais paru avec tant d'avantage. Emilie qui le considérait, pensa qu'alors il ressemblait à Valancourt; c'était bien tout le feu, toute la dignité de Valancourt; mais elle cherchait en vain la douceur de ses traits, et cette expression franche de l'âme qui le caractérisait.

Montoni lui-même parut à la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il examina très-soigneusement les cavaliers; il conversa longtemps avec leurs chefs; et quand il leur eut dit adieu, la bande entière fit le tour de la cour, et commandés par Verezzi, passa sous la voûte et sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps après qu'ils se furent mis en route.

Emilie ne vit plus d'ouvriers sur les remparts: elle observa que les fortifications paraissaient finies. Pendant qu'elle se promenait plongée dans ses réflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux, elle aperçut plusieurs hommes sous les murs du château; leur extérieur et leur maintien étaient d'accord avec la troupe qui venait de s'éloigner; présumant que madame Montoni était levée, elle se rendit à sa toilette et raconta ce qu'elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas ou ne put éclaircir un tel événement. La réserve du mari envers sa femme, sur ce sujet, n'avait rien que d'ordinaire. Cependant, aux yeux d'Emilie, elle ajouta quelques ombres au mystère, et lui fit soupçonner un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu'il avait conçu.

Annette revint fort alarmée, suivant son usage. Sa maîtresse la pressa de questions sur ce que les domestiques recueillaient.

En ce moment Montoni lui-même se montra: Annette s'éloigna tremblante. Emilie allait se retirer, sa tante la retint, et Montoni si souvent l'avait rendue témoin de leurs odieuses querelles, qu'il n'en avait plus de scrupule.

--Je veux savoir ce que tout cela signifie, dit sa femme: quels sont ces hommes armés dont je viens d'apprendre le départ? Montoni ne répliqua que par un regard méprisant. Emilie s'approcha de sa tante, et lui dit un mot à l'oreille. Peu m'importe, reprit-elle, je le saurai; je veux savoir aussi pour quel dessein on a fortifié ce château.

--Allons, allons! dit Montoni; j'ai d'autres affaires. Je ne prétends pas qu'on me joue plus longtemps; j'ai le moyen sûr d'être obéi. Vos contrats me seront livrés, sans de plus longs débats.

--Ils ne le seront jamais, interrompit madame Montoni. Mais quels sont vos projets? craignez-vous une attaque? attendez-vous un ennemi? suis-je prisonnière ici? serai-je tuée dans un siége?

--Signez ce papier, dit Montoni, vous en saurez davantage.

--Quel ennemi vient? continua son épouse. Etes-vous au service de l'Etat? Suis-je captive ici jusqu'à l'heure de ma mort?

--Cela peut arriver, répondit Montoni, si vous ne cédez point à ma demande; vous ne quitterez pas le château que je ne sois satisfait. Madame Montoni poussa des cris affreux; elle les suspendit néanmoins, en pensant que les discours de son mari n'étaient peut-être que des artifices pour extorquer son consentement. Elle le lui témoigna le moment d'après; elle ajouta que son but sans doute n'était pas aussi glorieux que celui de servir l'Etat, que probablement il s'était fait chef de bandits pour se joindre aux ennemis de Venise et dévaster la contrée.

Montoni, pendant un moment, la regarda d'un air froid et terrible. Emilie tremblait, et sa femme, pour la première fois, pensait qu'elle en avait trop dit.--Cette nuit même, lui dit-il, vous serez portée dans la tour de l'orient; là, peut-être comprendrez-vous le danger d'offenser un homme dont le pouvoir sur vous est illimité.

Emilie se jetant à ses pieds et pleurant d'effroi, le pria d'épargner sa tante. Madame Montoni, frappée de crainte et remplie d'indignation, tantôt voulait se répandre en imprécations, tantôt se joindre aux intercessions d'Emilie. Montoni les interrompit avec un serment effroyable, et se retira brusquement d'Emilie qui s'attachait à son manteau; elle tomba sur le plancher avec violence. Il sortit néanmoins sans daigner la relever. Emilie fut rappelée à elle par un long gémissement de madame Montoni. Emilie courut à son secours, elle vit ses yeux hagards et tous ses traits en convulsion.

Elle lui parla sans recevoir de réponse; mais les convulsions redoublèrent, et Emilie fut obligée d'aller chercher du secours. En traversant la salle pour demander Annette, elle trouva Montoni, lui dit ce qui se passait, et le conjura de rentrer et de consoler sa tante. Il poursuivit son chemin avec un air d'indifférence. Enfin elle rencontra le vieux Carlo qui venait avec Annette; ils rentrèrent dans le cabinet, et portèrent madame Montoni dans la chambre voisine. On la mit sur son lit, et tout ce que leurs forces réunies pouvaient faire, c'était de la tenir dans ce cruel état. Annette tremblait et sanglotait; le vieux Carlo se taisait, et paraissait la plaindre.

--Il faudra du repos à ma tante, dit Emilie. Allez, mon bon Carlo, si nous avons besoin de secours, je vous enverrai chercher. Si vous en trouvez l'occasion, parlez donc à votre maître en faveur de votre maîtresse.

--Hélas! lui dit Carlo, j'en ai trop vu! j'ai peu d'ascendant sur le signor. Mais vous, jeune dame, prenez soin de vous-même, vous avez l'air de souffrir.

--Je vous rends grâces, mon cher ami, dit Emilie.

Carlo secoua la tête et sortit. Emilie continua de veiller sa tante.

Elles gardèrent un profond silence. Madame Montoni poussa enfin un long soupir.

--Persiste-t-il à m'arracher de ma chambre? dit-elle.

Emilie répliqua qu'il n'en avait rien dit depuis. Emilie fit des efforts pour attirer son attention sur d'autres objets; mais sa tante ne l'écoutait pas, et paraissait perdue dans ses pensées. Emilie, la laissant aux soins d'Annette, courut chercher Montoni. Elle le trouva sur le rempart au milieu d'un groupe d'hommes effrayants. Ils l'entouraient.

Quelques paroles de Montoni se répétèrent enfin parmi la troupe; et quand ces hommes se séparèrent, Emilie entendit: _Ce soir commence la garde au coucher du soleil_.

--Au coucher du soleil, répondirent quelques-uns! Ils se retirèrent. Emilie rejoignit Montoni quoiqu'il parût vouloir l'éviter. Elle eut le courage de ne se pas rebuter. Elle s'efforça de prier pour sa tante, de représenter son état et le danger où pourrait l'exposer un appartement trop froid.--Elle souffre par sa faute, répondit-il, et ne mérite pas qu'on la plaigne. Elle sait comment elle doit prévenir les maux qui l'attendent. Qu'elle obéisse, qu'elle signe, et je n'y penserai plus.

A force de prières, Emilie obtint qu'on ne transporterait pas madame Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu'au lendemain pour réfléchir.

Emilie se hâta d'annoncer à sa tante le sursis et l'alternative. Elle ne répliquait point et paraissait pensive. Cependant sa résolution sur le point contesté semblait se relâcher en quelque chose. Emilie lui recommanda, comme une mesure indispensable de sûreté, de se soumettre à Montoni.--Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante. Rappelez-vous donc que mes propriétés vous reviendront après ma mort, si je persiste dans mon refus.

--Je l'ignorais, madame, dit Emilie; mais l'avis que j'en reçois ne m'empêchera pas de vous conseiller une démarche dont votre repos, et, je crains de le dire, votre vie dépendent. Je vous en supplie, qu'une considération d'un si faible intérêt ne vous fasse pas hésiter un moment à tout abandonner.

--Etes-vous sincère, ma nièce?--Est-il possible, madame, que vous en doutiez? Sa tante paraissait fort émue.

--Et M. de Valancourt! reprit la tante.--Madame, interrompit Emilie, changeons de conversation, et de grâce ne soupçonnez pas mon coeur d'un aussi choquant égoïsme. L'entretien finit, et Emilie resta près de madame Montoni, et ne se retira que fort tard.

En ce moment tout était calme, et la maison semblait ensevelie dans le sommeil. En traversant tant de galeries longues et désertes, sombres et silencieuses, Emilie se sentit effrayée sans savoir pourquoi. Mais quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l'événement de l'autre nuit, la terreur s'empara d'elle; elle frémit qu'un objet comme celui qu'Annette avait vu ne se présentât à ses yeux, et que, soit idéale, soit fondée, la peur ne produisît un pareil effet sur ses sens. Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parlé, mais elle n'ignorait pas qu'elle devait passer devant. Son oeil inquiet essayait de percer l'obscurité profonde; elle marchait légèrement et d'un pas timide. Arrivée près d'une porte, il en sortait des sons, quoique faibles. Elle hésita. Bientôt sa crainte devint telle, qu'elle n'eut plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s'ouvrit. Une personne qu'elle crut être Montoni, parut, se rejeta promptement dans la chambre, et referma la porte. A la lumière qui brûlait dans la chambre, elle avait cru distinguer une personne près du feu, dans l'attitude de la mélancolie. Sa terreur s'évanouit, mais la surprise lui succéda. Le mystère de Montoni, la découverte d'une personne qu'il visitait à minuit dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d'histoires, c'était de quoi exciter sa curiosité.

Pendant qu'elle flottait dans le doute, désirant surveiller les mouvements de Montoni, mais craignant de l'irriter en paraissant les découvrir, la porte s'ouvrit encore doucement et se referma pour la seconde fois. Alors Emilie se glissa légèrement dans la chambre très-voisine de celle-là, elle y cacha sa lampe, et retourna dans un détour obscur du corridor pour voir sortir cette personne et s'assurer si c'était Montoni.

Après quelques minutes, les yeux fixés sur les battants de la porte, elle la vit se rouvrir; la même personne parut, et c'était Montoni lui-même. Il regarda partout autour de lui sans l'apercevoir, ferma la porte et quitta le corridor. Bientôt après elle entendit qu'on s'enfermait intérieurement. Elle rentra dans sa chambre, surprise au dernier point.