Les mystères d'Udolphe

Part 19

Chapter 193,837 wordsPublic domain

Emilie se retira avec madame Montoni bientôt après qu'on eut ôté le couvert, et laissa les cavaliers occupés de leurs conseils secrets. Déjà Montoni, par des signes expressifs, avait averti son épouse de s'éloigner. Elle passa aux remparts, et se promena en silence. Emilie ne l'interrompait pas; son esprit était absorbé. Elle eut besoin de toute sa résolution pour s'empêcher d'en communiquer le terrible sujet à madame Montoni.

--Ne précipitons rien, disait-elle en elle-même; à quelques maux que je me trouve réservée, j'éviterai du moins d'avoir aucun reproche à me faire.

Tandis qu'elle s'appuyait sur le parapet du rempart, elle vit, à peu de distance, quelques manoeuvres examinant une brèche, et devant cette brèche un amas de pierres qui semblaient destinées à des réparations. Elle vit aussi un vieux canon qui paraissait être tombé de sa place. Madame Montoni s'arrêta pour parler à ces ouvriers, et leur demander ce qu'ils allaient faire.--Réparer les fortifications, madame, dit l'un d'eux. Elle fut surprise que Montoni pensât à ce travail, d'autant plus que jamais il n'avait parlé du château comme d'un lieu qu'il comptât habiter longtemps. Elle avança vers une arcade élevée qui conduisait du rempart de l'est à celui du sud, et qui, d'une part, joignant au château, supportait une petite tour d'observation qui commandait à toute la vallée. En approchant de cette arcade, elle vit de loin descendre des bois une longue troupe de chevaux et d'hommes, qu'elle reconnut pour des soldats au seul éclat de leurs lances et de leurs autres armes, car la distance ne permettait pas de juger exactement leurs couleurs. Pendant qu'elle regardait, l'avant-garde sortit des bois, mais la file continuait de s'étendre jusqu'aux extrémités de la montagne. L'uniforme militaire se distingua dans les premiers rangs. Le commandant s'avançait à la tête; et, paraissant diriger les colonnes qui le suivaient, il approchait de plus en plus du château.

Un tel spectacle, dans ces contrées solitaires, surprit et alarma singulièrement madame Montoni. Elle courut à la hâte à quelques paysans qui relevaient un bastion devant le rempart du sud, et où le roc était moins escarpé qu'ailleurs. Ces hommes ne purent répondre à ces questions d'aucune manière satisfaisante; et surpris eux-mêmes, ils regardèrent cette cavalcade avec un étonnement stupide. Madame Montoni, jugeant nécessaire de communiquer le sujet de ses alarmes, envoya Emilie pour dire qu'elle désirait parler à Montoni. Sa nièce n'approuvait pas ce message; elle craignait le mécontentement qu'il allait produire. Elle obéit pourtant sans répliquer.

En s'approchant de l'appartement où Montoni s'entretenait avec ses hôtes, elle entendit une violente et bruyante dispute. Elle s'arrêta tremblante du courroux extrême où son entrée peu attendue allait nécessairement le jeter. Le moment d'après, il se fit un silence. Elle osa alors ouvrir la porte. Montoni se retourna vivement, et la regarda sans parler. Elle s'acquitta de sa commission.

--Dites à madame Montoni que j'ai affaire, dit-il.

Emilie crut utile de lui détailler la cause de son message. Montoni et ses compagnons se levèrent au même instant, et furent aux fenêtres; mais ne découvrant pas les troupes, ils se rendirent sur les remparts, et Cavigni conjectura que ce devait être une légion de _Condottieri_, alors en marche pour Modène.

Une partie de la cavalcade était alors dans la vallée, l'autre remontait dans les montagnes vers le nord, et quelques traîneurs restaient encore au bord des précipices où d'abord ils avaient tous paru. On aurait cru voir une armée nombreuse. Pendant que Montoni et les autres regardaient cette marche militaire, on entendit sonner la trompette et frapper les cymbales dans le vallon. D'autres leur répondirent à l'instant. Emilie écouta avec émotion, de la hauteur, ces sons aigus qui réveillaient les échos des montagnes. Montoni expliqua les signaux, dont il parut très-bien connaître l'usage, et en conclut qu'ils n'avaient rien d'hostile. L'uniforme des soldats et le genre de leurs armes confirmèrent pour lui la conjecture de Cavigni. Il eut la satisfaction de les voir s'éloigner sans s'arrêter pour examiner le château. Il ne quitta pas les remparts que les bases des remparts ne les eussent tous dérobés à sa vue, et que le dernier murmure des trompettes ne se fût évanoui dans les airs. Cavigni et Verezzi parurent animés de ce spectacle, qui semblait exciter leur courage. Montoni revint au château, pensif et silencieux.

Les hommes soupèrent entre eux. Madame Montoni se tint chez elle. Emilie fut l'y joindre avant que de se retirer. Elle trouva sa tante toute en pleurs, et dans une grande agitation. La tendresse d'Emilie était naturellement si insinuante, qu'elle manquait rarement de consoler un coeur affligé. Celui de madame Montoni l'était; mais les plus doux accents de la voix d'Emilie perdirent leur effet auprès d'elle. Elle feignit, avec sa délicatesse ordinaire, de ne pas observer la douleur de sa tante; mais elle mit dans toutes ses manières une grâce si touchante, une sollicitude si tendre dans tout son maintien, que madame Montoni fut offensée de l'apercevoir. Exciter la pitié de sa nièce, était un cruel affront pour son orgueil. Elle la congédia dès qu'elle le put. Emilie ne lui parla point de son extrême répugnance à se trouver dans l'isolement de sa chambre. Elle demanda seulement qu'il lui fût permis de garder Annette jusqu'à l'instant où elle se coucherait. On y consentit avec quelque peine; et comme Annette était alors avec les domestiques, il fallut bien qu'Emilie se retirât seule.

Elle traversa les longues galeries d'un pas léger. La lueur vacillante de la lampe qu'elle portait ne servait qu'à lui rendre plus sensible l'obscurité qui l'environnait, et l'air, à tout moment, menaçait de la souffler. Le silence morne qui régnait dans cette partie du château, la glaçait totalement. Pourtant elle entendait, par intervalle, les éclats de rire qui partaient de la salle reculée où les domestiques s'étaient réunis. Mais le même silence succédait: il ne restait qu'un calme absolu. En passant devant l'enfilade qu'elle avait visitée le matin, ses regards tombèrent avec effroi sur la porte. Elle crut presque entendre quelques sons; mais elle se garda de s'arrêter pour en devenir plus certaine.

Elle atteignit sa chambre; il n'y avait pas une étincelle dans le foyer. Elle s'assit, et prit un livre pour occuper son attention jusqu'à ce qu'Annette vînt auprès d'elle, et qu'elle pût lui demander du feu. Elle continua de lire; mais à la fin sa lampe lui parut prête à s'éteindre. Annette ne venait point. La solitude, l'obscurité de sa chambre l'affectèrent de nouveau, et avec d'autant plus de force qu'elle était près du théâtre d'horreur qu'elle avait découvert le matin. Des images sombres et fantastiques assaillirent son esprit. Elle regardait en tremblant la porte de l'escalier, et voulut voir si elle était encore fermée, elle s'aperçut qu'elle l'était effectivement. Incapable de prendre sur elle de coucher encore dans cet appartement écarté, et dans lequel, la nuit précédente, il était certainement entré quelqu'un, elle attendait Annette avec une impatience pénible, et voulait savoir d'elle une multitude de circonstances. Elle désirait aussi la questionner sur cet objet d'horreur, dont Annette la veille lui avait paru informée, et dont elle voyait bien que la pauvre fille n'avait reçu qu'une notion fausse. Ce qui l'étonnait le plus, c'est que la chambre qui le contenait restât ouverte aussi indiscrètement. Une telle négligence surpassait l'imagination. Mais sa lumière était prête à s'éteindre. La faible lueur qu'elle jetait sur les murs ajoutait aux terreurs de son esprit. Elle se leva pour retourner dans la partie habitée du château, avant que l'huile de sa lampe fût tout à fait consumée.

En ouvrant la porte, elle entendit quelques voix; bientôt après elle aperçut une lumière qui paraissait au bout du corridor. C'était Annette et une autre servante. Je suis bien aise que vous soyez venues, dit Emilie; qui vous a donc arrêtées si longtemps? Je vous prie, faites-moi vite du feu.

--Madame avait besoin de moi, mademoiselle, reprit Annette un peu embarrassée. Je vais aller chercher du bois.

--Non, dit Catherine, c'est mon affaire. Elle sortit à l'instant. Annette voulait la suivre; mais Emilie la rappela, et Annette se mit à parler haut, à rire comme si elle eût eu peur de garder le silence un moment.

Catherine revint avec du bois. Quand la flamme pétillante eut enfin réchauffé cette chambre, et que la servante se fut retirée, Emilie demanda à Annette si elle avait pris les informations dont elle l'avait chargée.--Oui, mademoiselle, reprit Annette; mais pas une âme ne sait un mot de cela. Pour le vieux Carlo, je l'observais avec soin, parce qu'on dit qu'il sait de singulières choses. Le vieux Carlo avait un air que je ne pourrais pas exprimer. Il m'a demandé plusieurs fois si j'étais sûre que la porte ne fût pas fermée. Seigneur! lui dis-je, si j'en suis sûre? comme je suis vivante. En vérité, mademoiselle, j'en suis tellement abasourdie, que je ne puis moi-même le dire. Je ne voudrais pas plus dormir dans cette chambre que sur le canon de ce rempart là-bas.

--Et pourquoi moins sur ce canon, qu'à tout autre endroit du château? dit Emilie en souriant. Je crois bien que le lit serait dur.

--Oui, mademoiselle, mais on peut en trouver d'aussi mauvais. Le fait est que dans la nuit on a vu quelque chose auprès de ce canon, et qui s'y tenait comme pour le garder.

--C'est fort bien ma chère Annette; les gens qui font de telles histoires sont bien heureux que vous les écoutiez. Vous les croyez au premier mot.

--Ma chère demoiselle, je vous ferai voir le canon même. Vous pouvez le voir de vos fenêtres.

--C'est vrai, dit Emilie; mais cela prouve-t-il qu'un fantôme le garde?

--Quoi? si je vous montre le canon, ma chère demoiselle, vous ne croirez rien.

--Non, rien probablement sur ce sujet, que ce que je verrais moi-même, dit Emilie.

--Eh bien! mademoiselle, vous le verrez, si vous voulez seulement approcher de la fenêtre.

Emilie ne put s'empêcher de rire, et Annette parut étonnée.

Apercevant son extrême facilité à croire le merveilleux, Emilie crut devoir s'abstenir de lui parler du sujet dont elle s'était proposé de l'entretenir. Elle craignait de la faire succomber à tant de terreur idéales. Elle lui parla d'un objet plus gai, les régates de Venise.

--Oui, mademoiselle, lui dit Annette, ces flambeaux tournants et les belles nuits au clair de lune, voilà ce qu'il y a de beau à Venise; la lune, soyez en sûre, est plus belle que partout ailleurs. On entend une si douce musique; Ludovico chantait si souvent si souvent auprès de ma jalousie, sous le portique du couchant; mademoiselle ce fut Ludovico qui me parla de ce tableau que vous aviez tant d'envie de voir hier.

--Et quel tableau? dit Emilie, désirant de faire parler Annette.

--Oh! ce terrible tableau avec le voile noir!

--Vous ne l'avez jamais vu? dit Emilie.

--Qui, moi! non, mademoiselle, jamais; mais ce matin, continua Annette en baissant la voix et regardant autour d'elle; ce matin, comme il faisait grand jour, vous savez, mademoiselle, que j'avais une extrême fantaisie de le voir, et j'avais entendu de singulières choses à ce sujet, j'allai jusqu'à la porte, et je serais entrée si ne je l'avais trouvée fermée.

Emilie commença à craindre qu'on n'eût remarqué sa visite, puisque la porte avait été fermée si peu de temps après sa sortie de la chambre; elle frémissait que sa curiosité n'attirât sur elle toute la vengeance de Montoni; son inquiétude se portait aussi sur le but des rapports trompeurs qu'on avait faits à Annette, et qui sans doute avaient un principe, quoiqu'il semblât que Montoni eût dû chercher à maintenir à cet égard un silence absolu. Elle sentit néanmoins que le sujet était trop affreux pour s'en occuper à une pareille heure. Elle s'efforça de l'éloigner de sa pensée, et de s'entretenir avec Annette, dont la conversation simple et naïve lui semblait préférable à une solitude absolue.

Elles restèrent là jusqu'à près de minuit, mais non pas sans qu'Annette eût plusieurs fois voulu se retirer. Le bois était presque entièrement brûlé. Emilie entendit de loin retomber les portes de la salle, comme si on les eût fermées pour la nuit. Elle se prépara à se mettre au lit, mais elle voulait encore qu'Annette ne la quittât pas; à cet instant la cloche de la porte sonna: elles écoutèrent avec effroi. Après une très-longue pause, on l'entendit sonner encore; bientôt on reconnut le bruit d'un carrosse dans la cour; Emilie se jeta presque sans vie sur sa chaise: C'est le comte, dit-elle.

--Quoi, à cette heure; mademoiselle! dit Annette; non, ma chère demoiselle; mais en tout cas, c'est prendre un singulier moment pour arriver dans une maison.

--Je t'en supplie, ma chère Annette, ne perdons pas le temps à causer, dit Emilie d'un ton effrayé; va, je t'en supplie, va voir qui ce peut être.

Annette sortit de la chambre et emporta la lumière. Elle laissa Emilie dans une obscurité qui l'aurait effrayée quelques minutes auparavant; mais en ce moment, elle n'y prenait pas garde; Annette parut, et Emilie alla au-devant d'elle.

--Oui, mademoiselle, dit-elle, vous aviez raison: c'est le comte.

--C'est lui! s'écria Emilie levant les yeux au ciel et s'appuyant sur le bras d'Annette.

--Bon Dieu! ma chère dame, remettez-vous, ne pâlissez donc pas ainsi: nous en apprendrons davantage.

--Oui, nous en saurons davantage, dit Emilie en s'acheminant le plus vite possible vers son appartement. Je ne suis pas bien: donnez-moi un peu d'air.--Annette ouvrit la fenêtre et lui apporta de l'eau.

--Ma chère demoiselle! il ne vous troublera pas à cette heure, il croira que vous dormez.

--Restez avec moi jusqu'à ce que je dorme, dit Emilie un peu soulagée par cette idée qui lui parut très-vraisemblable.

Emilie demanda quel était l'homme qui accompagnait le comte, et comment Montoni les avait reçus; mais Annette ne put le lui dire.

--Ludovico, ajouta-t-elle, allait justement appeler le valet de chambre de M. Montoni pour qu'il l'informât de cette arrivée, lorsque je l'ai trouvé moi-même.

Emilie resta quelque temps dans cet état d'incertitude; il devint enfin si violent, qu'elle pria Annette d'aller rejoindre les domestiques dans la salle, et de découvrir, s'il était possible, quelle était l'intention du comte en se rendant au château.

--Oui, mademoiselle, répondit vivement Annette; mais comment trouverai-je mon chemin, si je vous laisse avec la lampe?

Emilie dit qu'elle allait l'éclairer, et elles sortirent aussitôt. Quand elles furent au haut de l'escalier, Emilie réfléchit qu'elle pourrait être vue par le comte; et pour éviter la grande salle, Annette la conduisit, à travers quelques petits passages, à un escalier dérobé qui descendait à la salle des domestiques.

En remontant à la chambre, Emilie craignit de s'égarer dans tous les détours de ce château, et d'être encore effrayée par quelque mystérieux spectacle. Quoique troublée dans tous les corridors, elle frémissait d'ouvrir une seule des portes. Pendant qu'elle était seule, arrêtée et pensive, elle crut entendre un sanglot assez près d'elle; elle resta immobile, et en entendit un second distinctement. Il y avait plusieurs portes à la droite du passage; elle avança et écouta. A peine fut-elle à la seconde, qu'elle entendit une voix et un accent de plainte; elle écoutait toujours et ne voulait ni ouvrir la porte ni s'en éloigner. Elle reconnut des soupirs convulsifs et les plaintes d'un coeur au désespoir. Emilie pâlit, et considéra dans une pénible attente les ténèbres qui l'entouraient; les lamentations continuaient; la pitié vainquit la terreur: il était possible que ses soins pussent être utiles à l'infortuné qui gémissait, ou que du moins sa compassion pût le consoler. Elle posa la main sur la porte: tandis qu'elle hésitait, elle crut reconnaître cette voix qu'altéraient les tons de la douleur. Elle posa sa lampe dans le passage, et ouvrit la porte sans bruit: tout était sombre, excepté un cabinet reculé où paraissait une seule lumière. Elle se glissa doucement; elle vit madame Montoni appuyée sur sa toilette et fondant en larmes, un mouchoir sur les yeux: elle resta immobile d'étonnement.

Il y avait un homme assis auprès du feu, mais elle ne put le distinguer; de temps en temps il disait, d'une voix basse, quelques mots, et Emilie ne pouvait les entendre. Mais alors madame Montoni pleurait encore bien plus. Trop occupée de sa douleur, elle n'aperçut point Emilie; cette dernière eût bien désiré deviner la cause de cette scène, et reconnaître celui qui se trouvait à cette heure dans le cabinet de sa tante: elle ne voulut pourtant point ajouter à ses douleurs en surprenant son secret, et profiter de la circonstance pour écouter son entretien. Elle se retira avec précaution; et, quoiqu'avec difficulté, retrouva son appartement, où des intérêts plus directs lui firent oublier sa surprise.

Annette revint cependant sans avoir de réponse satisfaisante.

--A présent, mademoiselle, ajouta-t-elle, je suis si endormie! Si vous l'étiez autant que moi, vous ne me feriez pas rester, j'en suis sûre.

Emilie s'aperçût qu'il y aurait de la cruauté à l'exiger: elle avait attendu si longtemps sans recevoir d'ordres de Montoni, qu'il ne paraissait pas avoir le dessein de la troubler si tard. Elle se détermina à congédier Annette: cependant, quand elle regarda sa triste et vaste chambre, et qu'elle se souvint de différentes choses, la crainte s'empara d'elle, et elle hésita.

--Oui, dit-elle à Annette, il serait cruel de vous prier de rester jusqu'à ce que je fusse endormie; je crois que cela sera long.

--Je le crois aussi, mademoiselle, reprit Annette.

--Mais avant de me laisser, dit Emilie, dites-moi, le signor Montoni avait-il quitté le comte Morano lorsque vous êtes sortie de la salle?

--Oh! non mademoiselle; ils étaient encore ensemble.

--Etes-vous entrée dans le cabinet de ma tante, après m'avoir quittée?

--Non, mademoiselle, j'ai été à la porte en passant; mais elle était fermée, et j'ai pensé que madame dormait.

--Qui donc tout à l'heure était avec votre maîtresse? dit Emilie qui oubliait sa prudence ordinaire.

--Personne, je crois, mademoiselle, reprit Annette. Personne, je pense, n'a été avec elle depuis que je vous ai laissée.

Emilie n'en parla plus, et après avoir lutté pendant un moment contre ses craintes imaginaires, sa bonté l'emporta, et elle laissa partir Annette. Elle resta seule, songeant à sa situation et à celle de madame Montoni: ses yeux enfin s'arrêtèrent sur le portrait qu'après la mort de son père elle avait trouvé dans les papiers qu'il lui avait ordonné de brûler. Il était sur sa table avec quelques dessins qu'Emilie, peu d'heures auparavant, avait tirés d'une petite boîte: cette vue la ramena à de tristes réflexions, mais l'expression touchante de ce portrait en adoucissait l'amertume; c'était la même physionomie que celle de son père; elle crut trouver du rapport dans ses traits, et cette idée le lui fit regarder avec attendrissement; mais la tranquillité de sa rêverie fut tout à coup troublée par le souvenir des mots du manuscrit, qu'elle avait trouvé avec cette miniature, et qui dans ce temps l'avaient remplie d'incertitude et d'horreur. Elle sortit enfin de ses profondes réflexions; mais quand elle se leva pour se déshabiller, le silence, la solitude où elle se trouvait à cette heure avancée, loin de tout bruit, l'impression enfin que lui avait laissée le sujet sur lequel elle venait de méditer, tout se réunit pour lui ôter le courage. Les ouvertures d'Annette, toutes frivoles qu'elles étaient, n'avaient pas laissé de l'affecter; elles venaient à la suite d'une circonstance épouvantable, dont elle-même avait été témoin, et dont le théâtre était près de sa chambre.

La porte de l'escalier était peut-être le sujet d'une frayeur mieux fondée; elle commença à craindre que cet escalier ne communiquât à la chambre dont le souvenir la faisait trembler. Déterminée à ne point se déshabiller, elle se jeta toute vêtue sur son lit; le chien de son père, le fidèle Manchon, couché à ses pieds, lui servait de sentinelle.

Ainsi préparée, elle essaya de bannir ses réflexions; mais son esprit occupé errait encore sur les points qui l'intéressaient, et l'horloge du château sonna deux heures avant qu'elle eût fermé les yeux.

Elle succomba pourtant à un léger sommeil; elle en fut arrachée par un bruit qui lui parut s'être élevé dans sa chambre. Tremblante elle écouta, tout était dans le silence: croyant avoir été éveillée par ces bruits qu'on entend en songe, elle se reposa sur l'oreiller.

Bientôt le même bruit recommença; il semblait venir de la partie de la chambre qui se rapprochait de l'escalier. Elle se rappela le désagréable incident de la nuit précédente pendant laquelle une main inconnue avait fermé sa porte. Ses dernières alarmes sur le lieu auquel tenait cette porte lui revinrent aussi dans l'esprit. Son coeur se glaça de terreur. Elle se souleva de son lit, et écartant doucement le rideau, elle regarda la porte de l'escalier. La lampe qui brûlait dans la cheminée répandait une si faible lueur, que les coins de l'appartement se trouvaient perdus dans l'ombre. Le bruit qu'elle croyait venir de cette porte continua de se faire entendre. Il lui semblait qu'on en tirait les verrous. On cessait quelquefois; on reprenait fort doucement, comme si l'on avait craint de se faire entendre. Pendant qu'Emilie fixait ses yeux de ce côté, elle vit la porte se mouvoir, s'ouvrir lentement, et vit entrer quelque chose dans sa chambre, sans que l'obscurité lui permît de rien distinguer. Presque mourante d'effroi, elle eut pourtant assez d'empire sur elle pour retenir le cri prêt à lui échapper, et laisser retomber son rideau. Elle observait avec silence cet objet mystérieux. Il semblait se glisser dans les parties les plus sombres de la chambre, s'arrêter quelquefois; et quand il s'approcha de la cheminée, Emilie vit à la lumière que c'était une figure humaine. Un souvenir, qui frappa son esprit, acheva presque de la faire succomber. Elle continua cependant à observer cette figure qui resta longtemps sans mouvement, et qui, s'avançant jusqu'auprès du lit, s'arrêta doucement vers le pied. Les rideaux, un peu entr'ouverts, permettaient bien à Emilie de le suivre de l'oeil; mais la terreur dont elle était saisie la privait de toute faculté et ne lui laissait pas la force de faire un mouvement.

Après un instant de repos, la figure revint à la cheminée, prit la lampe, l'éleva, considéra la chambre, et se rapprocha lentement du lit. La lumière à ce moment éveilla le chien qui dormait aux pieds d'Emilie; il aboya fortement, et sautant par terre courut à l'étranger. On le repoussa avec une épée couverte de son fourreau; on s'avança vers le lit. Emilie reconnut le comte Morano.

Elle le regardait, muette d'effroi. Pour lui, à genoux auprès d'elle, il la conjurait de ne pas craindre, et jetant son épée, il voulut lui prendre la main; mais recouvrant alors les forces dont la terreur lui avait d'abord ôté l'usage, Emilie s'élança du lit toute vêtue; et sûrement une frayeur prophétique lui avait inspiré une pareille précaution.

Morano se leva, et la suivit vers la porte par laquelle il était entré; il la retint lorsqu'elle arrivait à la première marche; mais déjà elle avait, à la lueur d'une lampe, reconnu un autre homme au milieu de l'escalier. Elle fit un cri de désespoir, et se croyant livrée par Montoni, elle ne vit plus aucune ressource.

Le comte qui avait pris sa main l'entraîna dans la chambre.

--Pourquoi tout cet effroi? dit-il d'une voix tremblante. Ecoutez-moi, Emilie, je ne viens pas pour vous troubler; non, par le ciel, je vous aime trop sans doute pour mon repos.

Emilie le regarda un moment avec l'incertitude de la peur.

--Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle, laissez-moi donc, et sur-le-champ.