Les Muses de la Nouvelle France
Chapter 1
LES MUSES DE LA NOUVELLE FRANCE.
A MONSEIGNEUR LE CHANCELIER
_Avia Pieridum peregro loca nullius antË Trita solo_ ______________
A PARIS
Chez JEAN MILLOT, devant S. Barthelemy, aux trois Coronnes: Et en sa boutique sur les degrez de la grand'salle du Palais.
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M. DC. XII.
_Avec Privilege du Roy._
A MONSEIGNEUR MESSIRE NICOLAS BRULART SEIGNEUR de Sillery, Chancelier de France & de Navarre.
MONSEIGNEUR
Les Muses de la NOUVELLE-FRANCE ayans passÈ d'un autre monde ‡ cetui-ci, aujourd'hui se presentent ‡ voz piÈs en esperance de recevoir quelque mon accueil de vous, qui estant le Pere de celles qui resident sur le Parnassse de nÙtre France Gaulloise & Orientale, desirent aussi que de cette mÈme affection une flamme forte, qui les environne & reÁoive en sa tutele. Que si elles sont mal peignÈes, & rustiquement vetuÎs; considerez, Monseigneur, le paÔs d'o˘ elles viennent, incult, herissÈ de forÈts, & habitÈ de peuples vagabons, vivans de chasse, aymans la guerre, mÈprisans les delicatesse, non civilisÈs, & en un mot qu'on appelle Sauvages: & attribuÈs ‡ la communication qu'elles ont euÎ avec eux, & aux flots de la mer, leur defaut: je veux dire si elles ne sont en si bonne conche & en bon point comme celles qui ont accoutumÈ de se presenter ‡ vous. Elles sont encore pour le present semblables ‡ ces poissons qui sont appelÈs Abramides en la PÈcherie d'Oppian, lesquels sans demeure certaine changent perpetuellement de place, se trouvans bien en toute sorte de terre, au contraire de plusieurs qui ne peuvent vivre qu'en un lieu. Poissons vrayment figure du peuple Hebrieu, & de la vie de ce monde, soit qu'on les prenne par leur nom, soit que l'on considere leur faÁon de vivre, toujours Ètrangers, conduits par la providence de celui qui les a creÈs, ainsi que le grand Abraham pere des croyans, duquel non sans cause ilz portent le nom. Mais s'il arrive, Monseigneur, que par vÙtre faveur, assistance, & support, elles soient un jour arretÈes Ès montagnes du Port Royal & ruisseaux qui en decoulent, & ayent le moyen de se rendre plus civiles, & mieux venantes ‡ la cadence des fredons d'Apollon: ainsi qu'aux premiers temps Ès solennitez publiques & sainctes on dansoit & chantoit des hymnes & cantiques, tant de vive voix, que sur tous instrumens de Musique ‡ l'honneur du vray Dieu: De mÈmes elles feront souz vos auspices maintes fÈtes solennelles, ou vÙtre nom sera exaltÈ, & en leurs chansons rememorez les bien-faits de celui, qui apres avoir bien meritÈ de son Roy, de sa patrie, & de toute la ChrÈtientÈ, aura encore pris un soin non indigne d'un Chancelier de France, qui sera d'aider ‡ l'etablissement des Muses en la France Nouvelle, trans-marine, & Occidentale, pour la conversion des peuples infideles.
VÙtre tres-humble & tres-obeissant serviteur
MARC LESCARBOT _Vervinois_
LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE
AU ROY
ODE PINDARIQUE presentÈe ‡ sa MajestÈ en Novembre mil six cens sept.
STROPH. 1.
NEPTUNE, donne moy des vers Propres ‡ resonner la gloire Du plus grand Roy que l'Univers Ait produit de longue memoire. Et puis que sur tes moites eaux Tendent leurs ailes noz vaisseaux, Fay qu'avec eux ore je vole Cornant son renom jusqu'au pole, Et que portÈ d'un trait leger Sur l'aile de ta large Èchine, Je l'annonce au peuple Ètranger Qui demeure au fond de la Chine.
ANTISTROPH.
Muses pourtant pardonnez moy Si pour cette heure je m'addresse Ailleurs qu'‡ vous; & si la loy De vous invoquer je transgresse. Je ne boy ici d'Helicon Les douces eaux, ni ma chanson Ne ressent les fleurs qu'on amasse Au sommet du double Parnasse. Neptune commande en ce lieu, C'est ‡ lui qu'il faut que je rende Ores mes voeux, & qu'‡ ce Dieu De mon chant le ton je demande.
EPOD.
Car quoy qu'il soit quelquefois ForcenÈ d'ire & de rage, Il ayme bien toute fois Des chansons le doux ramage. Et de cela soucieux A ses Syrenes il donne Mainte chanson qui resonne D'un chant fort harmonieux, Qui par ses douces merveilles Les peu rusez Nautonniers Attire par les oreilles, et les fait ses prisonniers.
STROPH. 2.
Vive donc mon Prince & mon Roy Par qui respire nÙtre France Sentant souz le joug de sa loy Les doux effects de sa clemence. Lui qui parmi tant de hazars Qui l'ont suivi de toutes parts A vaincu l'effort de la Fortune, Laquelle en lui n'a part aucune. Car sa vertu tant seulement Du haut des cieux favorisÈe A jusques dans le Firmament Sa MajestÈ authorisÈe.
ANTISTROPH.
Le jour qu'en France commenÁa A luire sa belle lumiere Le conseil des Dieux s'amassa Pour sÁavoir de quelle maniere Ilz pourroient honorer celui Qui devoit estre un jour l'appui De mainte gent abandonnÈe A que du ciel n'est point donnÈe La conoissance de son bien Et de maint peuple & mainte ville PolicÈe souz le lien De la societÈ civile.
EPOD.
Mars lui donna sa valeur, Hercule donna sa force, Et Jupiter sa terreur, Qui la force mÈme force. Mais Vulcan lui faÁonna De fin acier bien trempÈe Une foudroyante epÈe Qu'en present il lui donna Pour en frapper les rebelles, Et la rogue nation Qui nous a fait des quereles Souz feinte religion.
STROPH. 3.
Il n'estoit pas hors le berceau, Il n'avoit quittÈ son enfance, Que son ‚ge plus tendre & beau S'endurcissoit ‡ la souffrance Des ‚pres & dures rigueurs Des froidures & des chaleurs, Afin qu'un jour il peust ‡ l'aise Supporter de Mars le mesaise, Puis que son destin estoit tel, Que parmi les chaudes alarmes Il devoit se rendre immortel, Par l'effort de ses fieres armes.
ANTISTROPH.
Qui l'a jamais veu sommeiller, Ou les mains avoir endormies, Quand il a fallu chamailler Dessus les troupes ennemies? TÈmoins en sont tant de combats O˘ il a cent fois du trÈpas Loin repoussÈ la violence, De sorte que mÈme la France, France nourrice des guerriers Par ses longs travaux fatiguÈe Est le sujet de ses lauriers Pour s'estre contre lui liguÈe.
EPOD.
Et apres s'estre soumis La populace mutine, Il a fait qu'ores Themis Seurement par tout chemin Afin qu'une ferme paix Au moyen de la Justice En sa maison s'Ètablisse Qui soit durable ‡ jamais, Et que toujours souz son aile Fleurisse la pietÈ, Sans qu'oncques elle chancelle Ni d'un ni d'autre cÙtÈ.
STROPH. 4.
Grand Roy nous te devons ceci, Vire mille fois davantage. Mais il reste encore un souci Digne de ton vieillissant ‚ge, Afin que la posteritÈ Entende que ta pietÈ N'estoit dedans ta France enclose. Il faut, grand Roy, faire une chose, Il faut ores du Tout-puissant Porter le nom souz ta banniere O˘ son Soleil resplendissant Chacun jour finit sa carriere.
ANTISTROPH.
Aye doncques compassion De tant de peuples qui perissent Sans loix & sans Religion Et de leur misere gemissent. Si tu veux, grand Roy, tu les peux Joindre avec nous en mÈme voeux, Et faire de tous une Eglise, Si ta bontÈ les favorise. Mais si ton pouvoir souverain Ne soutient un si grand affaire, Mais si tu retires ta main, Que est-ce qui le pourra faire?
EPOD.
C'est, mon Prince, c'est de toy Qu'une antique destinÈe A prononcÈ qu'un grand Roy Seroit apres mainte annÈe Du vieil tige des FranÁois, Que regiroit en justice Par une saincte police Conjointe aux divines loix Les nations infideles Qui sont encore en maints lieux, Et par force les rebelles Conduiroit dedans les cieux.
LESCARBOT
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APRES que nous fumes arrivÈs au Port Royal en la Nouvelle-France le sieur du Pont de Honfleur, qui estoit parti dÈs le seziËme de Juillet, desesperant qu'aucun navire deut arriver de France, pour ce que la saison desja se passoit, ayant rencontrÈ par un grand heur quelques uns de nos gens (qui ‡ la veuÎ de la terre du port de Campseau s'estoient mis dans une chalouppe, & venoient jusques audit Port Royal suivans la cÙte) parmi des iles, il tourna le cap ‡ rebours, & nous vint trouver avec beaucoup de rejouÔssance d'une part & d'autre. En fin au bout de trois semaines il nous laissa sa barque & une patache, & se mit avec quelques cinquante homme qu'il avoit, dans nÙtre navire qui retournoit en France. Or avant son depart, pour lui dire Adieu je lui fis ces vers ici parmi le tintamarre d'un peuple contus qui marteloit de toutes parts pour faire ses logemens, lesquels vers furent depuis imprimez ‡ la Rochelle.
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ADIEU AUX FRAN«OIS retournans de la Nouvelle-France en la France Gaulloise.
Du 25 d'Aoust 1606.
ALLEZ donques, voguÈs, Ù troupe genereuse Qui avez surmontÈ d'une ame courageuse Et des vents & des flots les horribles fureurs Et de maintes saisons les cruelles rigueurs, Pour conserver ici de la FranÁoise gloire Parmi tant de hazars l'honorable memoire. Allez doncques, voguÈs, puissiez vous outre mer Un chacun bien-tot voir son Ithaque fumer: Et puissions nous encore au retour de l'annÈe La mÈme troupe voir par deÁa retournÈe.
Fatiguez de travaux vous nous laissÈs ici Ayans Ègalement l'un de l'autre souci, Vous, que nous ne soyons saisis de maladies Qui facent ‡ Pluton offrandes de noz vies: Nous, qu'un contraire flot, ou un secret rocher Ne vienne vÙtre nef ‡ l'impourveu toucher. Mais un point entre nous met de la difference, C'est que vous allez voir les beautez de la France, Un royaume enrichi depuis les siecles vieux De tout ce que le monde a de plus precieux: Et nous comme perdus parmi la gent Sauvage Demeurons Ètonnez sur ce marin rivage, Privez du doux plaisir & du contentement Que l‡ vous recevrez dÈs votre avenement.
Que di-je, je me trompe, en ce lieu solitaire, L'homme juste a dequoy ‡ soy-mÈme complaire, Et admirer de Dieu la haute MajestÈ, S'il en veut contempler l'agreable beautÈ Car qu'on aille rodant toute la terre ronde, Et qu'on furette tous les cachotz du monde, On ne trouvera rien si beau, ne si parfait Que l'aspect de ce lieu ne passe d'un long trait. Y desirez-vous voir une large campagne? La mer de toutes parts ses moites rives baigne. Y desirez-vous voir des coteaux alentour? C'est ce qui de ce lieu rent plus beau le sejour. Y voulez-vous avoir le plaisir de la chasse? Un monde de forÍts de toutes parts l'embrasse. Voulez-vous des oiseaux avoir la venaison? Par bendes ils y sont chacun en sa saison. Cherchez-vous changement en votre nourriture? La mer abondamment vous fournit de p‚ture. Aymez-vous des ruisseaux le doux gazouillement Les cÙtaux enlassÈs en versent largement. Cherchez-vous le plaisir des verdoyantes iles? Ce Port en contient deux capables de deux villes. Aymez-vous d'un Echo la babillarde voix? Ici peut un Echo rÈpondre trente-fois. Car lors que du Canon le tonnerre y bourdonne Trente-fois alentour le mÈme coup resonne, Et semble au tremblement que Megere ‡ l'envers Soit prÈte d'Ècrouler tout ce grand Univers. Aymez-vous voir le cours des rivieres profondes? Trois rendent ‡ ce lieu le tribut de leurs ondes, Dont l'Equille ayant eu plus de terre en son lot, Elle se porte aussi d'un orgueilleux flot, Et prÈques assourdit de son bruiant orage Non le Stadisien, mais ce peuple Sauvage. Bref, contre l'ennemi voulez-vous estre fort? Ce lieu rien que du Ciel ne redoute l'effort. Car de deux boulevers Nature a son entrÈe Si dextrement muni, que toute la contrÈe Peut ‡ l'abri d'iceux reposer seurement, Et en toute saison vivre joyeusement.
Le blÈ te manque encore, & le fruit de la vigne Pour faire son renom par l'univers insigne. Mais si le Tout-poussant benit nÙtre labeur En bref tu sentiras la celeste faveur En ton sein decouler ainsi qu'une rousÈe Qui tombe doucement sur la terre embrasÈe Au milieu de l'etÈ. Que si on n'a encore De tes veines tirÈ la riche mine d'or, L'argent, l'airain, le fer que tes forÍts Èpesses Gardent comme en depos sont de belles richesses Pour le commencement, & peut estre qu'un jour Sera la mine d'or dÈcouverte ‡ son tour. Mais c'est ores assez que tu nous puisse rendre Et du blÈ & du vin, pour apres entreprendre Un vol plus elevÈ (car le bord de tes eaux Peut fournir de pature ‡ mille grans troupeaux) Et de villes batir, des maisons, & bourgades, Qui servent de retraite aux FranÁoises peuplades, Et pour changer les moeurs de cette nation Qui vit sans Dieu, sans loy, & sans religion.
O trois-fois Tout-puissant, Ù grand Dieu que j'adore Ores que ton Soleil envoye son Aurore Sur cette terre ici, ne vueille plus tarder, Vueilles d'un oeil piteux ce peuple regarder, Qui languit attendant ta parfaite lumiere Trop prolongeant, helas! sa divine carriere.
DU PONT dont la vertu vole jusques aux cieux Pour avoir sceu domter d'un coeur audacieux En ces difficultÈs mille maux, mille peines, Qui pouvoient souz le faix accraventer tes veines, Ayant estÈ ici laissÈ pour conducteur A ceux-l‡ qui poussez d'une pareille ardeur Ont aussi soutenu en la Nouvelle-France De leur propre maison la dure & longue absence; Si-tot que tu verras la face de ton Roy Di lui que ses ayeuls pour la ChrÈtienne loy Ont jadis triomphÈ dedans la Palestine, Et courageusement de la gent Sarazine RepoussÈ la fureur Ès Memphitiques bors, Et pour la mÈme cause ont exposÈ leurs corps Au grÈ des vents, des flots, d'une maratre terre, Et au guerrier hazard du sanglant cimeterre: Qu'ici ‡ peu de frais, sans qu'un robuste bras Rougisse au sang humain le meurtrier coutelas, Il se peut acquerir une gloire semblable. Laquelle ‡ sa grandeur sera plus proufitable.
Allez doncques, voguÈs, Ù genereux FranÁois, Cependant que plus loin vers les Armouchiquois Les voiles nes tendons, pour outre Mallebarre Rechercher quelque Port qui nous serve de barre Soit pour nous opposer ‡ un fort ennemi, Ou pour y recevoir seurement nÙtre ami, Et la mÈme Èprouver si la Nouvelle-France A noz travaux rendra selon notre esperance.
Neptune, si jamais tu as favorisÈ Ceux qui dessus tes eaux leurs vies ont usÈ; Vray Neptune, fay nous chacun o˘ il desire A bon port arriver, afin que ton Empire Soit par-deÁa connu en maintes regions, Et bien-tot frequentÈ de toutes nations.
LE THEATRE DE NEPTUNE EN LA NOUVELLE-FRANCE
_RepresentÈ sur les flots du Port Royal le quatorzieme de Novembre mille six cens six, au retour du Sieur de Poutrincourt du paÔs des Armouchiquois._
Neptune commence revetu d'un voile de couleur bleuÎ, & de brodequins, ayant la chevelure & la barbe longues & chenuÎs, tenant son Trident en main, assis sur son chariot parÈ de ses couleurs: ledit chariot trainÈ sur les ondes par six Tritons jusques ‡ l'abord de la chaloupe o˘ s'estoit mis ledit Sieur de Poutrincourt & ses gens sortant de la barque pour venir ‡ terre. Lors la dite chaloupe accrochÈe, Neptune commence ainsi.
NEPTUNE.
ARRETE, Sagamos, arrete toy ici, Et regardes un Dieu qui a de toy souci. Si tu ne me connois, Saturne fut mon pere Je suis de Jupiter & de Pluton le frere Entre nous trois jadis fut parti l'univers, Jupiter eut le ciel, Pluton eut les Enfers, Et moy plus hazardeux eu la mer en partage, Et le gouvernement de ce moite heritage. NEPTUNE c'est mon nom, Neptune l'un des Dieux Qui a plus de pouvoir souz la voute des cieux.
Si l'homme veut avoir une heureuse fortune Il lui faut implorer le secours de Neptune Car celui qui chez soy demeure cazanier Merite seulement le nom de cuisinier.
Je fay que le Flameng en peu de temps chemine Aussi-tot que le vent jusque dedans la Chine. Je say que l'homme peut, portÈ dessus mes eaux, D'un autre pole voir les inconnuz flambeaux, Et les bornes franchir de la Zone torride, O˘ bouillonnent les flots de l'element liquide. Sans moy le Roy FranÁois d'un superbe elephant N'eust du Persan receu le present triumphant: Et encores sans moy onc les FranÁois gendarmes Es terres du Levant n'eussent plantÈ leurs armes. Sans moy le Portugais hazardeux sur mes flots Sans renom croupiroit dans ses rives enclos, Et n'auroit enlevÈ les beautez de l'Aurore Que le monde insensÈ folatrement adore. Bref sans moly le marchant, pilote, marinier Seroit en sa maison comme dans un panier Sans ‡-peine pouvoir sortir de sa province. Un Prince ne pourroit secourir l'autre Prince Que j'auroy separÈ de mes profondes eaux. Et toy mÍme sans moy apres tant d'actes beaux Que tu as exploitÈs en la FranÁoise guerre, N'eusses eu le plaisir d'aborder cette terre. C'est moy qui sur mon dos ay tes vaisseaux portÈ Quand de me visiter tu as eu volontÈ Et nagueres encor c'est moy que de la Parque Ay cent fois garenti toy, les tiens& ta barque. Ainsi je veux toujours seconder tes desseins, Ainsi je ne veux point que tes effortz soient vains, Puis que si constamment tu as eu le courage, De venir si loin rechercher ce rivage, Pour Ètablir ici un Royaume FranÁois, Et y faire garder mes statuts & mes loix.
Par mon sacrÈ Trident, par mon sceptre je jure Que de favoriser ton projet j'auray cure, Et oncques je n'auray en moy-mÈme repos Qu'en tout cet environ je ne voye mes flots Ahanner souz le faix de dix milles navires. Que facent d'un clin d'oeil tout ce que tu desires.
Va donc heureusement, & poursui ton chemin O˘ le sort te conduit: car je voy le destin Preparer ‡ la France un florissant Empire En ce monde nouveau, qui bien loin fera bruire Le renom immortel de De Monts & de toy Souz le regne puissant de HENRY vÙtre Roy. ________________________________________________
Neptune ayant achevÈ, une trompete commence ‡ Èclater hautement & encourager les Tritons ‡ faire de mÈme. Ce pendant le sieur de Poutrincourt tenoit son epÈe en main, laquelle il ne remit point au fourreau jusques ‡ ce que les Tritons eurent prononcÈ comme s'ensuit.
PREMIER TRITON.
Tu peux (grand Sagamos) tu peux te dire heureux Puis qu'un Dieu te promet favorable assistance En l'affaire important que d'un coeur vigoureux Hardi tu entreprens, forÁant la violence D'∆ole, qui toujours inconstant & leger, Tantot adesquidÈs (ami), tantot poussÈ d'envie, Veut te precipiter, & les tiens au danger.
Neptune est un grand Dieu, qui cette jalousie Fera comme fumee en l'air ÈvanouÔr: Et nous ses postillons, malgrÈ l'effort d'∆ole, Ferons toutes parts de ton courage ouÔr Le renom, qui des-ja en toutes terres vole.
DEUXIEME TRITON.
Si Jupiter est Roy Ès cieux Pour gouverner Áa bas les hommes, Neptune aussi l'est en ces lieux Pour mÈme effect; & nous qui sommes, Ses suppos, avons grand desir De voir le temps & la journÈe Qu'ayes de tes travaux plaisir Apres ta course terminÈe, Afin qu'en ces cÙtes ici Bien-tot retentisse la gloire Du puissant Neptune: & qu'ainsi Tu eternises ta memoire.
TROISIEME TRITON.
France, tu as occasion De louer la devotion De tes enfans dont le courage Se montre plus grand en cet age Qu'il ne fit onc Ès siecles vieux, Estans ardemment curieux De faire Èclater tes louanges Jusques aux peuples plus Ètranges, Et graver ton los immortel MÈme souz ce monde mortel.
Ayde doncques & favorise Une si louable entreprise, Neptune s'offre ‡ ton secours Qui les tiens maintiendra toujours Contre toute l'humaine force, Si quelqu'un contre toy s'efforce. Il ne faut jamais rejetter Le bien qu'un Dieu nous veut preter.
QUATRIEME TRITON.
Celui qui point ne se hazarde Montre qu'il a l'ame co¸arde Mais celui qui d'un brave coeur Meprise des flots la fureur Pour un sujet rempli de gloire Fait ‡ chacun aisÈment croire Que de courage & de vertu, Il est tout ceint & revetu, Et qu'il ne veut que le silence Tienne son nom en oubliance.
Ainsi ton nom (grand Sagamos) Retentira dessus les flots D'or-en-vant, quand dessus l'onde Tu decouvres ce nouveau monde, Et y plantes le nom FranÁois, Et la MajestÈ de tes Rois.
CINQUIEME TRITON.
Un Gascon prononÁa ces vers ‡ peu prÈs en sa langue.
Sabets aquo que volio diro, Aqueste Neptune bieillart L'autre jou faisio des bragart, Et comme un bergalant se miro.
N'agaires que faisio l'amou, Et baisavo une jeune hillo Qu'ero plan polide & gentillo, Et la cerquavo quadejou.
Bezets, ne vous fizets pas trop En aquels gens de barbos grisos, Car en aqueles entreprisos Els ban lou trot & lou galop.
SIXIEME TRITON.
Vive HENRY le grand Roy des FranÁois Qui maintenant fait vivre souz ses loix Les nations de sa Nouvelle-France, Et souz lequel nous avons esperance De voir bien-tot Neptune reverÈ Autant ici qu'onq' il fut honorÈ Par ses sujets sur le Gaullois rivage, Et en tus lieux o˘ le brave courage De leur ayeuls jadis les a portÈ. Neptune aussi fera de son cÙtÈ Que leurs neveux s'employans sans feintise A l'ornement de leur belle entreprise Tous leurs desseins il favorisera, Et prosperer sur ses eaux il fera.
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Cela fait, Neptune s'Èquarte un petit pour faire place ‡ un canot, dans lequel estoient quatre Sauvages, qui s'approcherent apportans chacun un present audit sieur de Poutrincourt.
PREMIER SAUVAGE.
Le premier Sauvage offre un quartier d'Ellan ou Orignac, disant ainsi:
De la part des peuples sauvages Qui environnent ces paÔs Nous venons rendre les homages Duez aux sacrÈes Fleur-de-lis Es mains de toy, qui de ton Prince Representes la MajestÈ, Attendans que cette province Faces florir en pietÈ, En moeurs civils, & toute chose Qui sert ‡ l'Ètablissement De ce qui est beau, & repose En un Royal gouvernement, Sagamos, si en nos services Tu as quelque devotion, A toy en faisons sacrifices Et ‡ ta generation.
Noz moyens sont un peu de chasse Que d'un coeur entier nous t'offrons, Et vivre toujours en ta grace C'est tout ce que nous desirons.
DEUXIEME SAUVAGE.
Le deuxiesme Sauvage tenant son arc & sa fleche en main, donne pour son present des peaux de Castors, disant:
Voici la main, l'arc, & la fleche Qui ont fait la mortele breche En l'animal de qui la peau Pourra servir d'un bon manteau (Grand Sagamos) ‡ ta hautesse.
ReÁoy donc de ma petitesse Cette offrande qu'‡ ta grandeur J'offre du meilleur de mon coeur.
TROISIEME SAUVAGE.
Le troisieme Sauvage offre des _Matachiaz_, c'est ‡ dire, echarpes, & brasselets faits de la main de sa maitresse, disant:
Ce n'est seulement en France Que commande Cupidon Mais en la Nouvelle-France, Comme entre vous, son brandon S'allume; & de ses flammes Il rotit noz pauvres ames, Et fait planter le bourdon.
Ma maitresse ayant nouvelle Que tu devois arriver, M'a dit que pour l'amour d'elle J'eusse ‡ te venir trouver, Et qu'offrande je te fisse De ce petit exercice Que sa main ‡ sceu ouvrer.
ReÁoy doncques d'allegresse Ce present que je t'adresse Tout rempli de gentillesse Pour l'amour de ma maitresse Qui est ores en detresse Et n'aura point de liesse Si d'une prompte vitesse Je ne lui di la caresse Que m'aura fait ta hautesse.
QUATRIEME SAUVAGE
Le quatriËme Sauvage n'ayant heureusement chassÈ par les bois, se presente avec un harpon en main, & apres ses excuses faites, dit qui s'en va ‡ la pËche.
SAGAMOS, pardonne moy Si je viens en telle sorte, Si me presentant ‡ toy Quelque present je n'apporte. Fortune n'est pas toujours Aux bons chasseurs favorables, C'est pourquoy ayant recours A un maitre plus traitable, Apres avoir maintefois InvoquÈ cette Fortune Brossant par l'epÈe des bois, Je m'en vay suivre Neptune,
Que Diane en ses forÈts Ceux qu'elle voudra caresse, Je n'ay que trop de regrets D'avoir perdu ma jeunesse A la suivre par les vaux, Avecque mille travaux, Souz des esperances vaines.
Maintenant je m'en vay voir Par cette cÙte marine Si je pourray point avoir Dequoy fournir ta cuisine: Et cependant si tu as Quelque part en ta chaloupe Un peu de caradonas, (pain) Fournis-en moy & ma troupe. ________________________________________