Les Musardises

Part 9

Chapter 93,467 wordsPublic domain

Il n'est pas du pays. D'où peut-il être?... d'où? On ne sait pas. C'est un mystérieux bonhomme. Sur le bord du chemin parfois il fait un somme. Il porte un vieux chapeau qui paraît être--comme Ceux que portent les champignons--en amadou. Eut-il un nom? Lequel? On l'ignore. On le nomme Le Mendiant Fleuri. C'est tout.

Il a cette folie, il a cette jolie Folie: il se fleurit. Il se déguise en Mai. Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet. Dès qu'il découvre un trou dans sa veste, il y met Du lilas, un pavot. Si c'est une folie, Cet affreux vagabond des routes se permet La même que vous, Ophélie!

Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux Comme les champs en ont aux creux de leurs ornières. A ses poches il a des touffes printanières Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanières. Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux, Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumières, Il a du thym dans ses sabots.

Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche, Reborde un vieux revers avec des serpolets, Pique de la tremblette aux fentes des ourlets, Enrichit de bleuets roses et violets Sa pauvre barbe dont le chanvre s'effiloche; Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets, Une pipe d'aristoloche!

Qu'il est beau quand il va de maison en maison, Chamarré d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoutte! La flore du moment sur lui frissonne toute. Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute, Comme un calendrier vivant, à l'horizon! De sorte qu'il suffit de le voir sur la route Pour savoir quelle est la saison!

Il réussit parfois des toilettes charmantes. Je lui connus un col d'aspérule, un camail De scabieuse ayant un chardon pour fermail. Qu'il est beau quand il va de portail en portail, Et que, chargé de coquelourdes et de menthes, On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail, Passer dans les herbes fumantes!

* * * * *

O bizarre bonhomme, ô vagabond falot, Misère dont toujours embaumait le passage, Vieillesse où le muguet attachait un grelot, O Mendiant Fleuri, gueux parfumé, fou, sage!

Brave pauvre, qui, loin d'être un pauvre honteux, Marques la déchirure avec une jonquille, On t'est reconnaissant, presque, d'être boiteux, Tant la guirlande est belle autour de ta béquille!

Cynique éblouissant, héroïque et finaud, Je ne saurais assez préférer, quand j'y pense, Tes courageuses fleurs au facile tonneau, Diogène charmant de nos routes de France!

Inconscient donneur d'une grande leçon, Merci, fou gracieux, poète et philosophe, D'oser, sous le soleil, enseigner la façon D'accommoder de fleurs les restes de l'étoffe!

Il nous apprend, ton humble et rustique talent, Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes! Alors, pourquoi traîner sa vie en étalant Des misères, des trous, des tares, des lacunes?

Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeau Qu'on tend vers le passant--ou qu'on tend vers la gloire? Ah! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau, Ils font bien, les bergers, de te verser à boire!

Que ton moyen me plaît! Tous mes accrocs d'hier Vont aujourd'hui, du moins, servir à quelque chose. Si tu fais le faraud, moi je ferai le fier. Ton gilet a son lys? Mon coeur aura sa rose!

J'ai compris qu'il ne faut, qu'on ne peut, qu'on ne doit Présenter au prochain nulle image cruelle, Puisqu'on n'a qu'à rouvrir sa blessure du doigt Pour y mettre la fleur qui va la rendre belle!

Bonhomme, j'ai compris qu'il faut être coquet De sa blessure, au lieu que d'en être malade, Et que, même, parfois, pour y mettre un bouquet, Il convient d'élargir la simple estafilade.

On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti. Et l'on acquiert bientôt la grâce, et la manière D'être reconnaissant au buisson qui, gentil, Pour la fleur qu'il vous tend vous fait la boutonnière!

Dès qu'on est décousu par un poignard nouveau, Il faut en profiter pour se fleurir encore. Plus on est malheureux, plus on doit être beau! Faisons tous nos malheurs en corolles éclore!

Servons-nous du malheur.--Un jour, un jardinier M'a dit cette parole ingénue et profonde: «Si Job avait planté des fleurs sur son fumier, Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde!»

1891.

XX

LE CONTREBANDIER

Ayant longtemps suivi le sentier de montagne, Distrait, j'avais gagné la frontière d'Espagne, Et j'avais pris, au bout du pont, La place où bien souvent, près du troupeau qui broute, J'écoute ce que dit le douanier, et j'écoute Ce que le muletier répond.

Toujours la même scène ingénument éclate: Le petit gabelou galonné d'écarlate, Avec un sourire entendu, Écoute le récit que l'autre lui rabâche, Puis va vers la charrette, et, sous un cuir de bâche. Trouve le flacon défendu.

Ce jour-là, c'était l'heure où s'enflamment les vitres. Le grillon, dont l'amour fait chanter les élytres, Avec le grillon alternait Comme un berger d'églogue avec un autre alterne. Déjà le voiturier allumait sa lanterne. Tout le soir sentait le genêt.

Parfois, de ces garçons passaient qui, sans rien dire, Glabres, la cigarette au coin de leur sourire, Vont à pas souples et prudents; De ces filles riaient, si brunes, sous les branches, Que, dans l'ombre, on ne peut voir que deux choses blanches: Leurs espadrilles et leurs dents.

Et j'aperçus venir un vieillard maigre et brusque, Un de ces paysans dont le regard s'embusque Sous un béret qui se rabat. Feignant de ramasser des pompons de platane, Il trottinait, courbé, derrière un petit âne Qui portait un sac sur son bât.

L'âne disparaissait sous le grand sac champêtre. --Au moment où le vieux allait passer peut-être, Inoffensif et toussotant, Le douanier n'ayant eu vers lui qu'un regard vague, L'âne fit un écart. Et soudain une dague Tomba sur le sol en tintant.

Une très vieille dague espagnole.--Et puis, comme L'âne faisait, malgré les efforts du pauvre homme, Des bonds de poulain andalou, On vit un ancien casque en forme d'astrolabe Et deux longs éperons de style presque arabe Tomber aux pieds du gabelou.

Et comme l'âne, ému par ces nouveaux vacarmes, Ruait,--chaque ruade éparpilla des armes! Et, tout le sac s'ouvrant dans l'air, Ce fut, pendant qu'au bruit accouraient des marmailles, Un envol de rivets, de tassettes, de mailles, Un feu d'artifice de fer!

Quoi! c'étaient, dans ce sac, sous une avoine fourbe, Des armes que cachait ce vieillard qui se courbe Et craintivement s'amoindrit? Prépare-t-on la guerre au fond de la vallée? Ou bien veut-on passer une armure volée A l'Armeria de Madrid?

Quelle armure est-ce là qui tombe et se bosselle? La courroie a souvent fait place à la ficelle, Les boucles n'ont plus d'ardillons. Quelle est cette rapière?... Oh! comme elle est usée! La coquille brimballe autour de la fusée! La garde est veuve de quillons!

Une jambe de fer dont le genou se rouille En rencontrant le roc un instant s'agenouille; Et, de ce fantastique sac, On croit voir, sur le sol rose de crépuscule, Tomber un chevalier qui se désarticule Avec un bruit de bric-à-brac!

La rondache, roulant comme un cerceau superbe, S'échappe. Un gantelet crispe ses doigts sur l'herbe Où le rejoint un vieux houseau. L'âne bondit toujours. Et cependant, à terre, Une cuirasse a l'air d'un grand coléoptère Vidé par le bec d'un oiseau.

Enfin, de ce ballot que chaque bond déballe Jaillit un cuivre étrange, une vieille cymbale, Une sorte d'astre échancré, On ne sait quel plateau de balance fantasque, Luisant, plat comme un plat, martelé comme un casque, Fourbi comme un vase sacré!

Et quand tout eut roulé devant lui, de l'air digne Qu'on prend quand on observe à regret la consigne, Le douanier recula d'un pas. Puis--que pouvaient avoir de terrible ces armes Qu'un vieillard ramassait en les couvrant de larmes?-- Puis il dit: «Ça ne passe pas!»

Chacun aida le vieux. Une fille d'auberge Ramassa la rondache, un enfant la flamberge; Et, lorsque tout fut ramassé, Le vieux, s'étant laissé sur les bras tout remettre, Car l'âne en bondissant avait fui loin du maître, S'éloigna, pesant et cassé.

Et le douanier s'en fut boire avec une fille L'anisette espagnole où trempe une brindille Qu'entoure du sucre candi. Moi, je suivis le vieux.--Il allait, le dos triste. Bientôt, il se crut seul sous le ciel d'améthyste. --Et je vis qu'il avait grandi.

Oui, l'homme, maintenant, haussant sa silhouette, Droit,--comme s'il savait aussi bien qu'un poète Que, lorsqu'on se retrouve seul, Il n'est pas de fierté que l'on ne récupère, --N'avait plus l'air d'un paysan et d'un grand-père, Mais d'un seigneur et d'un aïeul.

Le vent du sud soufflait sa brûlante caresse. Et je suivais ce vieux en murmurant: «Serait-ce?...» Et, tout d'un coup, je dis: «Mais c'est!...» Et me mis à courir à travers la campagne, Pâle de voir que, plus il entrait en Espagne, Plus le vieil homme grandissait.

Il jeta son béret, hocha sa tête grise; Puis, comme s'il avait entendu dans la brise Le nom que je n'avais pas dit, Il posa sur le sol ses armes en silence, Se coiffa fièrement du plateau de balance, Et, se retournant, m'attendit.

Nous étions seuls, tous deux, au milieu d'une lande. Basse sur l'horizon, la lune était si grande Que tout prenait un air sorcier. Et le vieux, dépouillant sa cape paysanne, M'apparut, sec, vêtu d'une stricte basane, Et jambé comme un échassier.

Alors, je reconnus sa pauvre soubreveste, La beauté de son front, la largeur de son geste, Et la jeunesse de ses yeux. Et je crus que j'allais trouver des mots sans nombre: Mais, tremblant, je ne pus que m'incliner dans l'ombre En disant le nom de ce vieux!

A son nom, il grandit encor, mit sur sa lèvre Un long doigt sarmenteux qui grelottait de fièvre, Sourit un peu de mon émoi, Puis, avec le plus noble et touchant savoir-vivre, Il ôta gravement sa cymbale de cuivre, Et me dit: «Eh bien! oui, c'est moi.»

Je vis sa tête, avec l'auréole immortelle Que lui font, en tournant sans cesse derrière elle, Les ailes des moulins à vent! Mais: «Seigneur bachelier...», prononça-t-il, tandis que, Très digne, il remettait sur sa tête le disque, Pardonnez à votre Servant

«Si la profession qu'il exerce l'oblige A demeurer coiffé d'un armet. Armet, dis-je, Car je doute qu'un bachelier --Le fût-il de Paris, qui vaut bien Salamanque!-- Prenne un armet auquel la mentonnière manque Pour l'obscur bassin d'un barbier!»

Il se tut un instant. Puis, parlant par saccades, En ce langage où la sierra mit ses cascades Et l'Alhambra ses rossignols: «Seigneur!...» et je renonce à traduire le flegme, La morgue qui redonde, et le ton d'apophtegme, Et les jeux de mots espagnols;

«Seigneur! mon oeil vous scrute au moment qu'il vous toise: Vous n'êtes pas bien grand, mais votre âme courtoise Est de celles que nous aimons. Eh bien?... prétendra-t-on encor que j'exagère Quand je dis que je suis Chevalier Errant?--J'erre Depuis soixante ans dans ces monts.

«Je les ai parcourus de la Rhune à Vénasque, Des pays catalans jusqu'à ce pays basque Dont les pommiers sont pleins de gui. Là, j'ai des Douze Pairs vu les douze ombres tristes, Et j'ai causé, du temps des batailles carlistes, Avec Zumalacarrégui.

«Fredonnant le vieil air des Rois de Pampelune, Buvant le lait de chèvre et le rayon de lune Au creux de l'âme et de la main, Dormant contre la meule où l'on plante une perche, J'erre, j'erre, Seigneur, dans ces monts où je cherche Un passage, un col, un chemin!

«Je voudrais les franchir. Car la brise m'apporte Je ne sais quelle odeur de conscience morte Que n'aimerait pas Amadis. Moi qui ne vieillis pas, je sens vieillir l'Europe. Je devine combien s'épaissit et sirope Le sang latin, si clair jadis!

«Oui, ce morne géant qu'il faut tuer, ce terne Caraculiambro de l'époque moderne, L'Égoïsme, père d'Ennui, Fait régner sur le monde une nuit si grognonne Que les coiffes de la duègne Quintagnone Sont moins noires que cette nuit!

«Je veux franchir ces monts. Je veux, puisqu'il m'oublie, Aller remettre un peu le siècle à la folie! Il a besoin de me revoir Et de reboire une eau qu'il n'a plus guère bue. Ma lance doit piquer l'humanité fourbue Pour la pousser à l'abreuvoir!

«Et quant aux vils ruisseaux où l'on se désaltère, Je dois, dans leur eau grise où roule tant de terre Qu'ils ne sont jamais lumineux, Je dois, dans leur eau fade où s'affaiblit la race, Aller jeter un clou de ma vieille cuirasse Pour les rendre ferrugineux!

«En vérité, Seigneur bachelier de mon âme, Je ne suis pas content d'une Europe qui blâme Les héroïsmes superflus. Il est temps que j'y entre, et c'est à quoi je pense. Mais on n'y peut entrer qu'en passant par la France, Et la France ne m'aime plus!

«Je ne dis pas cela parce qu'elle me raille. Jadis, elle raillait tendrement ma ferraille. Elle s'en méfie aujourd'hui. Des gens, pour nous brouiller, veulent lui faire croire Qu'un redresseur de torts n'est qu'un chercheur de gloire Dont le geste au gouffre conduit.

«Ah! je voudrais sortir d'Espagne, où je me ronge, Pour m'en aller rapprendre au vieux monde le songe, L'oubli de soi, l'amour féal, Et la façon dont on se fait des Dulcinées! Mais, hélas! il y a toujours des Pyrénées Pour les colporteurs d'idéal!

«Dès qu'elle me verrait j'aurais la France entière. Et comme on le sait bien, on veille à la frontière; Et toujours, quand je veux sortir, Quand, déguisé, baissant le front, je me dépêche, La grande armure me trahit, que rien n'empêche De briller ou de retentir!

«C'est en vain qu'enlevant ma chère carapace Je la mets dans un sac, parfois, pour qu'elle passe, Ou sous des branches de genêt: De maudits enchanteurs habitant des guérites Savent percer de l'oeil les formes hypocrites, Et toujours on la reconnaît!

«Je sais, vous me direz qu'on croit que je trafique. Que j'exporte une armure ancienne et magnifique Sans la déclarer!... C'est ainsi Que toujours, quand le Sort injuste me querelle, On veut me l'expliquer de façon naturelle. Mais je ne suis pas fou. Merci!

«Que n'ai-je, pour franchir la douane et sa baraque, Le zèbre sur lequel chevauchait Muzaraque! J'aurais vite joué le tour. Mais je n'ai qu'un ânon. Car Votre Grâce ignore...» Il s'arrêta. Sa voix soudain fut moins sonore. «... Que Rossinante est mort, un jour!

«Un jour, on me l'a pris. On m'a fait cette peine. Et savez-vous la fin que réservait leur haine A la monture d'un héros? Elle qu'à voir la mort j'avais habituée, Elle est morte _les yeux bandés!_--On l'a tuée Dans une course de taureaux!»

Une larme coula sur la Triste Figure. «Voilà pourquoi, Seigneur bachelier, j'inaugure Une chevalerie à pied, Mais qui rendrait jaloux Palmerin d'Angleterre; Et Roland reviendrait qu'il mettrait pied à terre, Vive Dieu! pour me copier!

«Jusqu'à ce que je puisse à travers ces montagnes Passer pour aller faire en France des campagnes, Je jure de ne plus m'asseoir. Je n'ai plus d'autre but, d'ailleurs. Car Votre Grâce Ne sait pas...» Et sa Voix soudain devint plus basse. «... Que Dulcinée est morte, un soir.

«Depuis qu'en son cercueil j'ai disposé sa robe, Mon existence à moi ne vaut plus une arrobe De raisin sec de Malaga! Mais il faut qu'un talon écraseur de couleuvre Sonne aux chemins du monde. Il faut accomplir l'oeuvre Pour laquelle on vous délégua.

«Je dois rapprendre aux gens des choses en grand nombre! Car vous ne savez pas...» Sa voix devint plus sombre. «... Que Sancho vit encore. Il vit! Celui-là ne meurt pas. Et même il monte en grade. J'eus tort d'aimer jadis comme un bon camarade Le gros homme qui me servit!

«On l'a laissé passer, lui qui n'avait pas d'armes! Tandis que contre moi la peur met ses gendarmes Qu'elle voudrait qu'on centuplât! Et partout, à présent, le Pança sur le monde A si soigneusement roulé sa panse ronde Qu'à présent, partout, tout est plat!

«Sancho règne! Il raconte en farce mon histoire. On l'acclame quand il crache dans l'écritoire De Gid-Hamed-Ben-Engeli. Sur ses genoux cagneux la Beauté se dégrafe. Il promulgue sa loi, qui n'a qu'un paragraphe: «L'enthousiasme est aboli!»

«On ne reconnaît plus le drôle. Il a du linge. Les ciseaux ont passé dans sa barbe de singe. Il se lave. On le décrassa. Il soupe avec des rois chez les femmes superbes. Il fait des mots au lieu de dire des proverbes. Mais c'est toujours Sancho Pança!

«Il amuse les gens assez vils pour permettre Qu'il trahisse à la fois le grand Manchois son maître, Et son père le grand Manchot! Mais il tremble toujours, pendant qu'il les fait rire, De me voir sur le seuil paraître pour lui dire: «Taisez-vous. Vous êtes Sancho!»

«Il le sait bien, qu'il l'est! C'est ce qui l'importune. Car on profite mal d'une bonne fortune Quand on s'en étonne tout bas. Il sait bien quelles sont les choses éternelles, Et qu'on peut s'amuser à démoder les ailes: Les pattes ne voleront pas!

«Mais, hélas! triste et long j'erre sur la colline! Triste comme une nuit sans bruit de mandoline Et long comme un jour sans combat! Je ne peux pas aller interrompre son règne! Et sans cesse je sens, à mon vieux coeur qui saigne, Que quelque rêve au loin s'abat!

«Je ne pourrais passer qu'en laissant mon armure! Mais ce serait faiblir, admettre une entamure. Mon armure est comme mon nom. Et j'en irais là-bas prendre une autre, peut-être? Non, car je rougirais de ne plus reconnaître La forme de mon ombre! Non,

«Car à sa silhouette on doit rester fidèle! La mienne me convient si c'est à cause d'elle Qu'à la sottise je déplus! Qui me dessinerait un bon harnois de guerre? Je n'ai pas confiance au goût de l'antiquaire, Et Gustave Doré n'est plus!

«Ah! pour porter là-bas tout l'attirail en fraude, Il me faudrait un page, un complice qui rôde, Par les rocs, le long des ruisseaux... Veux-tu faire avec moi, fils, de la contrebande? Puisque pour la passer mon armure est trop grande, Nous la passerons par morceaux!

«En un pareil combat la ruse est exemplaire! Il ne laisserait pas, Seigneur, de me déplaire Que Votre Grâce me blâmât D'oser requérir d'elle une souplesse adroite, Car tout le monde sait que j'ai l'âme aussi droite Qu'un fuseau de Guadarrama!

«Ce n'est qu'un rôle obscur qu'ici je vous propose. Mais, Seigneur, vous aurez à quelque grande cause Peut-être un service rendu Quand, passé par tronçons que nul n'aura vu luire, On verra tout d'un coup, là-bas, se reconstruire Un paladin inattendu!

«Si vous faites cela pour la moustache blanche Du Très Ingénieux Hidalgo de la Manche, Si vous me consacrez un peu De cette jeune ardeur que le ciel vous octroie, Je jure, bachelier, qu'avec bien plus de joie Vous regarderez le ciel bleu!

«Allons, donne ta main! A moi tu t'affilies! Quoi? Tu ne sais, dis-tu, que chanter des folies Et cueillir les fleurs du buisson? Chante, et cueille des fleurs d'un air de nonchalance! On peut dans un bouquet passer un fer de lance, Un signal dans une chanson!

«Voici l'heure! La nuit paillette sa basquine! Mes armes, qu'un reflet d'étoiles damasquine, Sont là, d'argent, d'or et d'airain! A quoi fais-tu passer aujourd'hui la frontière? Veux-tu le soleret? Veux-tu la cubitière? Ou bien veux-tu le gorgerin?»

Il ouvrait ses longs bras à l'immense envergure! J'hésitais... Mais je vis sur la Triste Figure Une telle déception Que: «Perle de l'honneur! Miroir de la bravoure!» M'écriai-je, en prenant un air d'Estramadoure, «A votre disposition!»

--«Choisis donc!...» Un rayon toucha comme un doigt pâle Le plateau de balance--ou la vieille cymbale-- Ou l'espèce d'astre échancré, La chose qui luisait sur le crâne fantasque, L'objet plat comme un plat, martelé comme un casque, Fourbi comme un vase sacré!

Et je dis: «Par le cor de Roland! par la griffe De Pantafilando! par le bonnet d'Alquife Et par l'âme de Galaor! Je choisis--car la seule illusion m'enivre, Et l'objet qui de tous était le plus en cuivre Pour moi sera le plus en or!--

«Je choisis, Chevalier, ce qui, de ton armure, A soulevé le plus de rire et de murmure! C'est ton armet. Donne-le-moi! Puisque tu l'as couvert d'un ridicule immense, Il convient que ce soit par lui que je commence! Je n'ai pas peur. Et j'ai la foi.

«Je jure que ceci n'est pas un plat à barbe! Donne!» Et le long des rocs tout fleuris de joubarbe Dont parfois j'arrachais un brin, Le soir même, furtif, et de ma veste brune L'empêchant d'accrocher quelque rayon de lune, J'emportais l'armet de Mambrin!

Et depuis lors, dans l'ombre où passe un vent morisque, Intéressé par l'oeuvre, égayé par le risque, Je suis toujours sur le sentier; Je cueille des bouquets, je marche, je m'arrête, Et je chante... Et je dis que je suis un poète; Mais je suis un contrebandier.

Frontière d'Espagne, 189...

TABLE

AU LECTEUR VII

I LA CHAMBRE D'ÉTUDIANT