Part 8
J'étais là, bien couché dans ce bon tas de foin, Dans ce bon tas profond de foin, qui, de très loin, S'était promis à moi par son parfum qui rôde; J'étais là, caressé d'une chatouille chaude, Presque disparaissant dans la ronde rousseur, Le corps enveloppé d'une vaste douceur, La tête, cependant, commodément plus haute, Riant d'aise, alangui, remerciant mon hôte, Lequel m'insinuait des brins astucieux; J'étais là bien couché, mon chapeau sur les yeux, Bercé d'un tintement de cloches éloignées, Ramenant quelquefois des touffes par poignées Pour hâter mon complet ensevelissement, Humant la forte odeur avec enivrement, Et, béat, le coeur gai, le corps las, l'esprit veule, Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule! J'étais là, somnolent, monologuant, et puis Attentif aux milliers de craquants petits bruits Secs et fins qu'on entend dans le foin qu'on écoute; Je disais, mi-parlant, mi-chantonnant: «Le doute Étant un oreiller, selon Montaigne, mol, Doit être un oreiller de foin... de foin... Bien fol Qui de courir les prés a conservé l'envie! Pour moi, je vois ici l'emblème de ma vie. Après avoir longtemps dans tous les sens erré, J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas doré, Un tas de foin... de foin... sur lequel, à ma guise, J'écoute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise, Des bruits ténus que nul ne percevrait que moi; Sur lequel--d'autant plus méritoire, ma foi, Que moi-même, et tout seul, j'ai dû faucher mon herbe,-- Je goûte le repos confortable et superbe.» Je me félicitais ainsi, quand, tout d'un coup, Je me sentis piqué vivement dans le cou. Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure, Elle devint bientôt si forte, la piqûre, Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison: Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison, Moins souple que le foin, m'avait, morte revêche, Enfoncé dans la chair sa tige dure et sèche.
XI
L'IF
Le sol était jonché d'une automne craquante; Et je faisais, au fond des bois où je fréquente, Mon petit tour contemplatif. Les buissons roux étaient comme un cercle de faunes. Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes, Que je voyais jaunir un if.
«Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert», m'étonnai-je «Vous dont le vert profond reste noir sous la neige. Vous, l'If, de ce jaune honteux?» Mais, semblant désigner d'un mouvement de branche Les arbres dont sur lui tout l'octobre se penche, L'If me répondit: «Ce sont eux...
«Eux qui, supportant mal mes insolences vertes, Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes. Ces feuilles, innombrablement, Se sont, comme des mains rageuses et crispées, A tous mes verts piquants si jaunes agrippées, Qu'on me croira jaune, un moment!»
«--Quoi! d'autres t'ont jeté ces feuilles que tu portes?» Il reprit: «L'arbre mort jette des feuilles mortes! Homme, ceci vous étonna? Agit-on dans vos bois autrement qu'en les nôtres? On prend toujours sur soi ce que l'on jette aux autres. On ne prête que ce qu'on a.
«Il faut à son prochain que l'on prête, sans cesse, Flétri, sa flétrissure, et, sec, sa sécheresse, Et, mort, qu'on lui prête sa mort. Quand nous différons d'eux, les arbres et les hommes Veulent, de ce qu'ils sont couvrant ce que nous sommes, Nous étouffer comme un remord!
«Sachez-le, puisqu'il faut qu'un arbre vous éduque: La feuille persistante à la feuille caduque Ne devrait pas se laisser voir. N'est-il pas naturel que, voyant ma verdure, Ces arbres aient trouvé, pour cacher que je dure, De se laisser sur moi pleuvoir?
«Ah! quand ils souffrent trop, les tilleuls et les chênes, De ne laisser tomber sur les mousses prochaines Que tous ces tristes haillons bruns, Que ces maigres chiffons dont l'horreur tourne et vole, Ils peuvent bien, mon Dieu! si cela les console, M'en attribuer quelques-uns!
«Le vent n'aura besoin que d'une chiquenaude Pour faire s'écrouler tout ce qui s'échafaude Fallacieusement sur moi. Je serai nettoyé par quelques brises fraîches. Car ces feuilles ne sont que de pauvres, de sèches... Que dis-tu? Calme ton émoi!
«Voilà bien les grands mots des hommes: calomnies? Feuilles mortes, tout simplement! feuilles jaunies! En suis-je moins vert là-dessous? L'indulgence est facile aux arbres qui demeurent, Et nous pouvons laisser à des arbres qui meurent Le plaisir de mourir sur nous!»
XII
LA BROUETTE
Tel un prince héritier qui se déguise et rôde, Afin de découvrir l'injustice et la fraude, A travers les états du roi son père, tel Jésus reprend parfois son jeune front mortel, Quitte en secret le firmament du Dieu son père, Et, blond, s'en vient un peu voyager sur la terre, --Télémaque divin que, comme un vieux Mentor, Le bon saint Pierre, ôtant son auréole d'or Pour n'être pas trahi par ses feux, accompagne.
Un jour, ayant battu longuement la campagne, Le Seigneur et le Saint--on était en hiver,-- Firent halte en un bois dont le feuillage vert N'était plus sur le sol que de l'humus rougeâtre. Saint Pierre eût bien voulu s'asseoir au coin d'un âtre Et chauffer ses vieux doigts, mais la seule maison Qui levât son chapeau de chaume à l'horizon Ne penchait pas au vent la plume de fumée Qui fait rêver bon gîte et soupe parfumée. Donc, ce bois valait mieux, d'autant que le soleil Y donnait, un soleil timidement vermeil, Un soleil pas bien chaud, c'est vrai, mais, tout de même, Point trop à dédaigner en ce matin si blême. Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins, S'étant assis, tendait vers ce soleil ses mains Et les dégourdissait dans sa lumière rose, Cependant que Jésus rêvait à quelque chose, Debout, et ne sentant ni fatigue ni froid.
Pierre cria soudain: «Maître! Fils de mon Roi! Regardez, regardez par ici cette femme! N'est-elle pas stupide ou folle? Sur mon âme, Elle veut ramasser du soleil. Voyez-la!»
Jésus leva les yeux. Une vieille était là, De ces vieilles des champs, au dur profil de chouette; Et cette vieille, avec une énorme brouette, Se tenait au milieu du sentier, à l'endroit Qu'éclairait un rayon de soleil tombant droit; Et sitôt qu'il venait dorer son véhicule, Cette femme tentait la chose ridicule D'emporter le rayon, et poussait aux brancards Bien vite; mais toujours, au moindre des écarts Qu'elle faisait du point frappé par la lumière, Le soleil s'échappait de la brouette; et Pierre Se divertissait fort à regarder ce jeu: La capture, d'abord, du beau rayon de feu Entre les ais boueux et gris qu'il illumine, Puis sa fuite rapide, et la piteuse mine De la vieille pauvresse, interdite un moment, Mais qui recommençait bientôt, patiemment, Sans comprendre pourquoi, dès qu'elle entrait dans l'ombre, Elle ne poussait plus qu'une brouette sombre! «Est-elle simple! Dieu! voyez ce qu'elle fait! Bon! elle recommence!» Et Pierre s'esclaffait.
Mais voici que Jésus, dont l'intérêt s'éveille, S'approche, et doucement interroge la vieille: «Femme, que fais-tu là? N'as-tu plus ta raison? Il règne un froid terrible en cette âpre saison, Et je ne comprends pas, ô femme, que tu veuilles. Au lieu de ramasser du bois sec et des feuilles, Ramasser ce rayon à peine réchauffant!
--C'est pour le rapporter à mon petit enfant, Dit la femme, en levant le front. Je suis l'aïeule D'un pauvre enfant malade à qui je reste seule, Car cet hiver le père et la mère sont morts. Pour travailler, mes bras ne sont plus assez forts. Je ne peux que glaner, et ce travail-là chôme. Et l'enfant va mourir sous notre triste chaume, Sans même avoir connu ces douceurs, ces bonbons, Qui font sourire encor les petits moribonds. Ne pouvoir pas gâter alors qu'on est grand'mère, C'est dur! Que lui donner? Je ne savais que faire; Mais voici qu'il me dit, ce matin, au réveil: «Je serais bien content si j'avais du soleil!» Car le soleil jamais n'entre dans ma chaumière, Et mon petit garçon est privé de lumière. Alors, voyant qu'ici du soleil avait lui, Je viens en ramasser un bon morceau pour lui.» Et la vieille reprit avec foi sa besogne.
Quand il se sent ému, saint Pierre se renfrogne. Il dit: «Elle est stupide! elle ne voit donc pas Que son soleil s'en va dès qu'elle fait un pas! Cette vieille cervelle est dure comme pierre Et ne comprend plus rien!»
Mais Jésus dit à Pierre, Pensif, ayant rêvé sur cette femme un peu: «On ne sait pas ce que l'amour des simples peut!» Et, n'ayant pas compris toute cette parole, Saint Pierre répétait: «Mais cette femme est folle! Elle est folle, Seigneur!...» Soudain, il s'arrêta, Presque aussi confondu que quand le coq chanta: Car la vieille marchait maintenant sous les branches, Et les rayons restaient entre les quatre planches, Et les rayons, dans l'ombre, étincelaient encor. Et, paraissant pousser devant elle un tas d'or, Sans s'étonner, la vieille, impassible et muette, Emportait le soleil dans son humble brouette.
1892.
XIII
L'AMOUREUX DE MARGARIDON
«Vierge au regard loyal, fleur de notre campagne, Si je puis être aimé de vous, Margaridon, Demain même, je veux, pour vous en faire don, Acheter un foulard au colporteur d'Espagne.
«Si nous nous accordons sans trop tarder, je crois Que je ne saurai pas vous refuser la montre Qu'un bijoutier gascon dans sa boîte nous montre Au milieu de coeurs d'or, de bagues et de croix!
«Si nous nous marions aux premières pervenches, J'irai jusqu'à donner du ruban de velours Pour que le capulet même de tous les jours Soit aussi bien bordé que celui des dimanches.
«Sans être un grand Crésus, j'ai mon petit avoir. J'ai des boeufs. J'ai le champ que m'a laissé mon père. Un potager. Enfin, la maison est prospère, Et vous aurez du linge à porter au lavoir.
«Et si vous ne voulez que goûter le jeune âge, Vous vivrez sans rien faire, aussi blanche de peau Que les dames d'Albi qui portent un chapeau, Car la mère est vaillante et fait tout le ménage.
«La chambre est belle. Elle a trois mètres de hauteur. Moi-même j'ai taillé la poutre et les lambourdes. J'ai pendu deux portraits sous la Vierge de Lourdes: L'un, c'est Monsieur Hugo; l'autre, Monsieur Pasteur.
«De l'huile de mon bras la commode est luisante. Le lit est grand, profond: c'était le lit des vieux. La mère l'a cédé pour que nous soyons mieux. Tout ça sera bien beau quand vous serez présente!
«Les rideaux ont été passés à l'amidon; Et j'ai fait faire un cadre avec les coquillages Que l'oncle a rapporté de ses lointains voyages, Pour le petit miroir de ma Margaridon.
«J'ai, pour vos pots de fleurs, élargi d'une planche La fenêtre où bientôt vous viendrez vous asseoir... Et lorsque je suis seul, je regarde, le soir, La place où vous mettrez votre main sur ma manche.»
1889.
XIV
LES BOEUFS
C'est l'heure où la nuit pose, en montant vers les cieux, Son pied sur chaque mont comme sur une marche; Et, déchirant le soir du cri de ses essieux, Un char de foin a l'air d'une meule qui marche.
Deux boeufs trament ce char, et, de leur front têtu, Ils poussent en avant, les cornes abaissées; Chacun d'un tablier de toile est revêtu, Qu'on voit en bas frangé de ficelles tressées.
Cette frange descend sur leurs genoux noirauds Pour éloigner, pendant les chaudes matinées Où des bourdonnements s'échappent des sureaux, Le harcèlement bleu des mouches obstinées.
Ils avancent, coiffés de peaux d'agneaux, les boeufs, Flanquant des coups de queue à leur croupe écailleuse, Et sans paraître voir le tournant trop bourbeux, Ni qu'après le tournant la côte est rocailleuse.
Lorsque le char s'enfonce et qu'il faut l'arracher, Dans le marbre gluant des naseaux noirs et roses, Ils soufflent un instant, puis, sans daigner broncher, Ils partent à nouveau, les paupières mi-closes.
Et tandis qu'ils sont là peinant, poussant plus fort, Les boeufs mystérieux, énormes et timides, Comme s'ils demeuraient étrangers à l'effort, Gardent, sous leurs cils durs, toujours, leurs yeux humides.
Un attendrissement semble être en eux monté Que ne peut plus troubler la présente détresse; Et, les voyant souffrir avec cette bonté, J'ai compris quelle était leur profonde sagesse.
Ils ne s'étonnent plus, les paisibles boeufs roux, Car ils ont longuement réfléchi sur les choses; Et ce sont devenus des philosophes doux, Patients rumineurs des effets et des causes.
Ils ne s'étonnent plus, ils ne s'indignent plus, Sachant qu'on perd son temps en révoltes superbes, Quand la route implacable ouvre ses deux talus, Et qu'il vaut mieux songer en remâchant des herbes!
Ils savent qu'à leur sort ils ne changeraient rien, Mais que chaque moment des plus ingrates vies Peut posséder le rêve, insaisissable bien, Secrète liberté des races asservies!
Qu'importent l'aiguillon cruel, le taon haineux, L'accouplement au joug, les cornes qu'on attache! Ils ne souffrent de rien, ne vivant plus qu'en eux, Et machinalement accomplissant leur tâche.
Qu'importe la charrue et d'avoir entendu Le cri que le bouvier pousse à la capvirade!... Chacun, posant sans bruit son large pied fendu, Rêve, et sent près de lui rêver son camarade.
Ils vont, sans s'occuper des coups ni des faux pas, Trouvant que pour rêver, déjà, la vie est brève. Et que, si grands qu'ils soient, des maux ne valent pas De détourner le sage, un moment, de son rêve!
C'est pourquoi, quand, la ronce accrochant les moyeux, L'ornière sous la roue hostilement se creuse, Au plus fort de la lutte ils gardent dans leurs yeux Cette belle douceur de la pensée heureuse.
1889.
XV
LES GENETS
Sur ces balais--stupidement--dressés du sol S'est abattu tout un doux vol.
Pour se poser--sur ces balais,--dans la campagne, Des papillons viennent d'Espagne.
Des papillons--qui sont des fleurs,--des fleurs qui sont Des papillons! Essaim? Buisson?
Sont-ils des fleurs?--Sentez leur souffle!--Ou bien sont-elles Des papillons? Voyez leurs ailes!
Papillons-fleurs;--ces papillons--se sont, légers, Sur chaque brindille étagés!
Les gros en bas,--et, tout en haut--de chaque tige, Le plus petit de tous voltige!
Et tout ce vol--de papillons--tout palpitants S'installe là pour quelque temps.
Et maintenant,--les vieux balais--ont une housse, Et répandent une odeur douce:
Ça sent si bon--que c'est toujours--comme si on Attendait la procession!
Et cette odeur--s'en va troubler--toute la lande, Car le vent fait la propagande.
Balais! balais!--qui vous eût dit,--balais piteux, Que vous seriez si capiteux?
Et tout d'un coup--(mais quel besoin--des fleurs ont-elles Étant des fleurs, d'avoir des ailes?)
L'essaim doré,--qui se souvient--d'être espagnol, Prend au vent d'Espagne son vol!
Que reste-t-il--de l'or vivant,--des ailes douces? Quelques noires petites gousses!
Vous n'avez plus--qu'à frissonner,--genêts frileux, En nous offrant, des balais bleus,
Des balais bleus--pour balayer--devant nos portes L'amas prochain des feuilles mortes!
Balais! balais!--pauvres genêts,--vous êtes laids! Vous n'êtes plus que des balais!
Et vainement--vous murmurez,--ne pouvant croire A la fuite de tant de gloire:
«Qu'est-ce que c'est--que ces fleurs-là--qui fuient aux vents Il faut consulter les Savants!»
«Que voulez-vous!»--vous répondront--leurs voix cassées, «C'est des papilionacées!
«Il faut avoir,--quand on a peur--de ces douleurs, Des fleurs qui ne soient que des fleurs!
«Mais quand on veut--des fleurs en or--ayant des ailes, On sait à quoi s'attendre d'elles!»
XVI
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
On entend encor fuser quelques trilles. La couleur du ciel commence à muer. Des coups d'ailes font encor remuer La vigne des murs, le lierre des grilles.
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
Les échanges vifs que faisaient les branches D'oiselets lancés comme des volants Deviennent plus mous, deviennent plus lents. La lune, au ciel clair, met ses cornes blanches.
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
Le doux crépuscule a jeté sa cendre; Les lointains sont bleus et vont se noyant; Et la feuille d'or, tout en tournoyant, Du grand peuplier se met à descendre.
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
Une cloche tinte, une chèvre bêle. Une fille passe, et chante, et suit l'eau. Le chant que l'on chante à cette heure est beau; La fille qui passe à cette heure est belle.
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
Les pas des marcheurs attardés se pressent. Un rameau, quitté par son chanteur fol, Est encor tremblant de l'élan du vol. Où vont ces oiseaux qui tous disparaissent?
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
La clarté s'esquive, et déjà l'on doute Si l'objet qu'on voit est loin ou tout près. S'en revenant seul, lentement, des prés, Un poney velu traverse la route.
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
Un alignement de petites meules Donne aux champs l'aspect de camps endormis. L'heure est aux amants, et non aux amis. Les coeurs vont par deux, les âmes vont seules.
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
La vie est soudain comme une inconnue Qui fixe sur vous de trop larges yeux. Il semble que tout soit insidieux. On s'entend parler d'une voix émue.
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
On s'entend parler d'une voix de songe Dont on ignorait la sonorité. C'est l'heure charmante où la vérité A tout à fait l'air d'être du mensonge.
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
Et si maintenant la rainette chante Aux bords ébréchés des petits bassins, C'est que, sur ton coeur ayant des desseins, Cette heure a besoin d'être trop touchante...
Derniers petits chants et derniers ébats Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.
1891.
XVII
L'OURS
Martin, ours. Une bête énorme. Un plantigrade Que l'on n'aimerait pas avoir pour camarade. Touffu, férocement espiègle, et reniflant. Un ours qui jetterait un homme sur le flanc D'un seul revers de patte, et, de deux coups de griffes, Mettrait toutes ses chairs palpitantes en chiffes; Un ours dont un géant ne viendrait pas à bout, Et qui, s'il se montrait soudainement debout, Ferait, comme devant la nuit le crépuscule, S'évanouir Samson et se dissoudre Hercule: Car Hercule, l'athlète aux puissantes sueurs, Et Samson, le plus grand parmi les grands tueurs, Ne seraient, dans les bras de la bête assaillie, Malgré leur corps trapu, leurs muscles en saillie, Leurs intrépides reins, leur imployable dos, Qu'un giclement de sang et qu'un craquement d'os.
Et cet ours, au regard terriblement oblique, Danse la mazurka sur la place publique.
L'homme qui tout petit à sa mère le prit, Son montreur, l'apostrophe en faisant de l'esprit, Dit qu'on peut l'approcher, le toucher, sans qu'il morde, Et roule du tambour, et tire sur la corde Qui s'attache à l'anneau de la narine en sang, Et lui chante un refrain monotone et dansant; Et docile, et craignant de perdre la cadence, Le formidable ours brun de la montagne danse... Soulevant le gros rire épais des hommes saouls, Il danse, sous la pluie insultante des sous.
Une bosse de chair et de fourrure sale Lui ballotte au sommet de l'épine dorsale; Et de peur de déplaire à cet homme, cet ours Fait, devant l'honorable assistance, des tours. L'homme n'a qu'à parler, et l'ours obéit vite. L'ours ne se fait jamais prier. L'homme l'invite, Sitôt que la mazurke est dansée, à polker: Et l'ours polke; à valser: l'ours valse; à mieux marquer La mesure: l'ours marque avec sa patte, et volte, Gracieux comme un ours qui fait le désinvolte; A s'asseoir: l'ours se met, grave, sur son séant; A manier un peu sa trique de géant: L'ours a l'air, s'escrimant dans le vide qu'il rosse, Sa trique entre les bras, d'un gros guignol féroce; A montrer «comment l'ours marche en montagne»: l'ours Marche, allongeant des pas silencieux et lourds; A faire le bourgeois riche qui se promène: Et l'ours, caricature horriblement humaine, Se lève sur ses pieds; puis, plein de dignité, Déposant sur sa tête énorme, de côté, Un tout petit chapeau de paille ridicule, L'ours vient faire un salut au public--qui recule! Et puis, l'ours roule et tangue et feint d'être un peu gris; Et puis, l'ours fait le mort, et les coups et les cris Et les piétinements le laissent immobile... Et puis, l'homme à chacun va tendre sa sébile, Grommelle en la sentant légère dans sa main, Relève l'ours encor couché sur le chemin En donnant à l'anneau deux coups de corde brusques, Lance à la bête un coup de pied, reprend ses frusques, Ramasse son gourdin, rajuste son tambour, Et part, suivi d'enfants.
Ainsi de bourg en bourg, Ainsi de ville en ville.
Et je n'ai pas, en somme, Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme.
Saint-Béat, 189...
XVIII
TOUT D'UN COUP
Les clartés qui, là-bas, piquant les ombres bleues, Révèlent qu'un menu village, à bien des lieues, Doit au flanc rond de quelque colline s'asseoir, Les clartés, tout d'un coup, que nous voyons, ce soir, Du haut d'un col, avant de descendre les rampes, Luire,--et qui sont, là-bas, les chandelles, les lampes, Les feux d'une gaîté, d'un travail, d'un souci,-- Ces clartés, tout d'un coup, nous rappellent que si L'on rêve au bord des ciels, on vit au ras des terres; Que si l'on rêve un peu sur les monts solitaires, On vit, dans les vallons, on vit, on vit beaucoup; De sorte que nos coeurs, oubliant, tout d'un coup, Que les feux du méchant, ses lampes, ses chandelles, Ne font pas, au lointain, des lumières moins belles Que les lampes, les feux, les chandelles du bon, Et que l'affreux signal qu'allume un vagabond Et la douce fenêtre au seul rideau de serge Qu'éclaire saintement le coucher d'une vierge Sont deux étoiles d'or identiques,--nos coeurs, Pour lesquels, tout d'un coup, ces petites lueurs Ne sont plus, dans la nuit, que d'autres existences, Nos coeurs qui, tout d'un coup, sentent qu'à ces distances Vous ne différez guère, ô pires, des meilleurs, Aiment également tous ces lointains veilleurs!
XIX
LE MENDIANT FLEURI