Part 7
Luchon, ville des eaux courantes, Où mon enfance avait son toit, L'amour des choses transparentes Me vient évidemment de toi!
Ton nom seul, plein de bulles blanches, Fait pour moi des ruisseaux couler Sous des passerelles de planches Que mon pied soudain sent trembler!
Où voit-on les bergeronnettes, Qui s'y connaissent en ruisseaux, Longer plus d'eaux vives et nettes Sous de plus verdoyants arceaux?
Où la neige daignerait-elle Descendre ainsi du pic sacré Pour former une cascatelle Dès qu'un passant est altéré?
Où voit-on s'offrir une vasque A chaque tournant de chemin Pour qu'on puisse tenir Vénasque Dans le creux glacé de sa main?
Ce Vénasque au chapeau de brume Ne cesse pas de faire au val Des générosités d'écume Et des largesses de cristal!
Prodigue sûr de ses ressources Et que la pelouse bénit, Le mont jette l'argent des sources Par les fenêtres de granit!
Il veut, formidable Mécène Qui sait que l'eau fait toujours bien, Subvenir à la mise en scène De ce décor virgilien.
Dans l'herbe, au fond du précipice, Caressant ou rongeant le bord, Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse, L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort!
L'eau brille dans ta robe grise Comme des glaives et des socs, Montagne auguste dont Moïse Semble avoir frappé tous les rocs!
Quand l'eau semble absente, un bruit tendre Nous avise qu'elle est tout près, Et quand on ne peut pas l'entendre, On la sent dans l'odeur des prés.
O sentiers! ô ruisseaux sans nombre L'un à l'autre se mélangeant! Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre, Les ruisseaux des sentiers d'argent!
A travers d'obliques ondées, L'Aurore, dans un bleu frisson, Voit les collines accoudées Comme des nymphes qu'elles sont!
Sur leurs épaules incarnates Des torrents glissent, éperdus! Et ces éblouissantes nattes Sont faites de ruisseaux tordus!
De l'eau partout! Quand la rivière Déborde,--histoire de pouvoir Laisser autour de la chaumière Des petits morceaux de miroir,--
Les champs ont du ciel dans leurs barbes Comme un vieil homme a des yeux bleus! Et vous savez, chevaux de Tarbes Qui broutez les prés onduleux,
Combien de ces flaques dormantes Il faut savoir franchir d'un bond Lorsqu'on galope sur les menthes, Dont l'écrasement sent si bon!
Quelle terre ne serait sèche Auprès de cette terre? Ah! si L'on vivait d'amour et d'eau fraîche, Ce ne pourrait être qu'ici!
Et des fontaines! des fontaines! Y en a-t-il!... Il y en a Pour toutes les Samaritaines Et pour toutes les Rébecca!
Partout de l'eau! Toujours des gouttes Aux sandales des vagabonds! Tant d'eau partout que, pour les routes, Il faut, partout, des ponts, des ponts!
Voûtés comme de bons esclaves, Les ponts, joyeux de leurs fardeaux, Pour leur faire passer les gaves Prennent les routes sur leurs dos!
Et les routes d'or, qui s'amusent De voir les ponts plonger aux flots Leurs grands pieds de pierre qui s'usent, Ont de longs rires de grelots!
A l'heure où sortent les bréviaires, Le crépuscule rend divins Ces paysages de rivières, D'arches, de pics et de ravins.
Et toute cette eau, source ou gave, Sur le roc ou sous les cressons, Voix joyeuse ou silence grave, Nous instruit en fraîches leçons.
Ah! quelle leçon vaudrait-elle Cette claire leçon d'amour Que donne la neige éternelle En pensant aux ruisseaux d'un jour?
Où s'apprend la persévérance? C'est au catéchisme de l'Eau Qui, sous des airs d'indifférence, Songe toujours à son niveau.
Contre la force ou le sarcasme, L'Eau, noble et fine, nous apprend, En bouillonnant, l'enthousiasme, Et la patience, en filtrant!
Ses conseils n'ont rien de scolaire, Car elle enseigne, en ses ruisseaux, L'utilité de la colère, Des belles chutes, et des sauts!
Elle murmure avec tendresse --Car elle veut que nous rêvions-- Que bien souvent une paresse Peut laisser des alluvions!
On sait tout lorsque l'on assiste Aux cours délicieux de l'Eau: Sous la fougère et sous le ciste Elle explique, en passant, le Beau,
Prodiguant l'exemple qui frappe, Elle prouve aussi bien qu'il est Dans l'abondance d'une nappe Que dans la grâce d'un filet.
La dignité, cet esclavage, Ne rend jamais son flot boudeur; On ne connaît pas le rivage Où l'attachera sa grandeur!
Son orgueil n'a pas la folie De se priver des jeux charmants. Ah! comme elle aime qu'on oublie Qu'elle est un des quatre éléments!
Quand de sa crue on s'inquiète, Elle se pique de vermeil, Ne dédaignant pas la paillette Qu'elle sait être du soleil.
C'est par l'Eau que les blanches cimes Se racontent aux peupliers: Car les glaciers les plus sublimes Parlent en ruisseaux familiers.
Eh quoi! l'Eau? la soeur de la Terre? L'Eau qui féconde? la grande Eau? L'Eau qui lave et qui désaltère Daigne jouer sous ce rideau?
Elle joue avec l'écrevisse, Avec le saule... Et, tout d'un coup, Elle va se mettre en service, Elle qui peut inonder tout!
Elle coulait, large et futile, Sous les terrasses du château, Et puis un besoin d'être utile L'a prise brusquement, cette eau!
Lâchant la pompe fluviale, Elle file, d'un air malin, Dans la rigole triviale Que lui propose le moulin!
Elle s'échappe des palettes, Et, bravement, voulant avoir De grosses bulles violettes, Elle va mousser au lavoir;
Elle entre, avec un bruit de foudre, Dans une scierie aux longs toits, Pour y mêler sa blanche poudre A la poudre blonde du bois;
Et quand on a dépecé l'arbre, Elle va, toujours s'échappant, S'embaucher pour scier du marbre Chez un marbrier de Campan!
Elle a ses gaîtés les meilleures Dans le travail et dans le bruit... L'Eau divine a fait ses huit heures Quand commence à tomber la nuit!
Le clair de lune y met sa traîne... Le bétail y met ses naseaux... Soyez, belle Eau Pyrénéenne, Bénie entre toutes les eaux!
--Source calme ou torrent bravache, L'Eau qui descend de la hauteur Apprend tout ce qu'il faut qu'on sache Pour être poète ou lutteur!
L'Eau ne cesse pas, gave ou source, D'apprendre à l'homme, à chaque instant, Qu'on emporte--en prenant sa course, Et qu'on reflète--en s'arrêtant;
Mais que, malgré le flot qui rage, L'arbre emporté d'un brusque effort, O lutteur, devient un barrage Lorsque le torrent n'est pas fort;
Et que, malgré l'azur, poète, Quand le ruisseau n'est pas profond, A travers le ciel qu'il reflète On peut voir la terre du fond!
1893.
IV
LA BRANCHE
Cette branche pendante et gracile de saule, Qui vibre parce que l'eau vibrante la frôle, Ayant voulu sans doute écouter de plus près Ce que dit le ruisseau dans son tumulte frais, Se pencha, d'une souple inflexion de tige, Un peu d'abord, puis trop,--maladresse ou vertige! Et l'eau, par une feuille, en courant, la retint: Si bien qu'elle, à présent, dont c'était le destin De vivre, avec toujours le même geste calme, Dans l'azur, d'une vie indolente de palme, Elle doit s'agiter sans cesse, trembloter. Sangloter quand il plaît à l'eau de sangloter. Se secouer gaîment si l'eau devient rieuse, Et s'épuiser en longs émois, la curieuse, Qu'estiment bien punie alors ses vertes soeurs, Mais qui n'a nul regret des tranquilles douceurs, Mais qui secrètement les raille et les méprise, Mais qui se sent, malgré le courant qui la brise, Et l'affole, et malgré l'implacable ruisseau Qui ne lui fait jamais grâce d'un seul sursaut, Heureuse d'être celle avec qui communique Le flot, et de savoir ce qu'il dit, elle unique!
V
LA FONTAINE DE CARAOUET
La Fontaine de Caraouet Est la plus charmante de toutes. Elle chante comme un roue, La Fontaine de Caraouet! Elle est si fraîche qu'Arouet Perdrait, en y buvant, ses doutes. La Fontaine de Caraouet Est la plus charmante de toutes.
O Fontaine de Caraouet, Tu chantes sous de vertes voûtes! Qui boit ton eau fait un souhait, O Fontaine de Caraouet! Quand celle qu'on aime vous hait, En chantant tu vous désenvoûtes, O Fontaine de Caraouet Qui chantes sous de vertes voûtes!
O Fontaine de Caraouet, De quelle ombre tu te veloutes! C'est là que mon sort se jouait, O Fontaine de Caraouet, Là qu'un silence m'avouait Ce qu'entend le coeur aux écoutes... O Fontaine de Caraouet, De quelle ombre tu te veloutes!
O Fontaine de Caraouet, Est-ce que toujours tu glougloutes? Les guides claquent-ils du fouet, O Fontaine de Caraouet? La villa blanche qu'on louait Est-elle encor près des trois routes? O Fontaine de Caraouet, Est-ce que toujours tu glougloutes?
La Fontaine de Caraouet Est au fond des heures dissoutes. Ne me demandez plus où est La Fontaine de Caraouet! D'un bonheur on est le jouet, Et puis, au jour, jour, tu t'ajoutes... La Fontaine de Caraouet Est au fond des heures dissoutes!
Les Fontaines de Caraouet Nous laissent sur le coeur des gouttes. Ces gouttes tremblent pour dire: «Et La Fontaine de Caraouet?» Même si l'on se secouait Elles ne tomberaient pas toutes. Les Fontaines de Caraouet Nous laissent sur le coeur des gouttes!
VI
LA GLYCINE
A mon balcon cette glycine Tord ses bras fleuris dans le soir, Avec le tendre désespoir D'une princesse de Racine.
Elle en a la fière langueur Et la mortelle nonchalance; Et lorsqu'un souffle la balance, Et que le jour traîne en longueur,
Et tarde à partir, et recule Le déchirement tant qu'il peut, Elle exhale une âme d'adieu, Bérénice du crépuscule!
Le livre glisse de mes mains. Le petit drame se termine. «Cruel!» dit au jour la glycine. Les cieux blessés ont des carmins.
Par la haute porte-fenêtre, Mystérieusement, alors, Une des branches du dehors, Comme un geste vivant, pénètre.
Du frémissant encadrement Ce bras jeune et souple s'échappe; Et je sens sur mon front la grappe Qu'il laisse pendre tendrement!
Tout s'embaume. Et je remercie. Et, pour lui dire mon amour, Je donne à la fleur, tour à tour, Le nom d'Esther et d'Aricie.
Et je compare, les yeux sur Mon livre tombé sans secousse, L'odeur plus forte d'être douce Au vers plus ardent d'être pur!
Un divin poison m'assassine! Et je doute, en le chérissant, Si de ma glycine il descend Ou s'il monte de mon Racine!
VII
LE CARILLON DE SAINT-MAMET
Le Carillon de Saint-Mamet Tinte quand d'or le ciel se teinte; Comme si le soir s'exprimait, Le Carillon de Saint-Mamet Mystérieusement se met A tinter dans l'air calme... Il tinte, Le Carillon de Saint-Mamet, Tinte, quand d'or le ciel se teinte!
Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet, Ce chant de promesse et de plainte? Plaint-il les gens de Saint-Mamet Ou bien nous?... Est-ce qu'il promet Le pardon du mal qu'on commet Dans l'âpre course où l'on s'éreinte? Qui plaint-il? Qu'est-ce qu'il promet, Ce chant de promesse et de plainte?
Mon coeur, croyant qu'on lui parlait, Frissonnait à ce chant qui tinte, Quand j'étais un enfantelet! Mon coeur croyait qu'on lui parlait... Ah! je voudrais encor qu'il ait Cette délicieuse crainte! Mon coeur, croyant qu'on lui parlait, Frissonnait à ce chant qui tinte!
L'odeur des herbes qu'on brûlait Disait bientôt l'automne atteinte. Une chauve-souris volait. L'odeur des herbes qu'on brûlait Venait jusqu'à notre chalet, Et nous avions la gorge étreinte. L'odeur des herbes qu'on brûlait Disait bientôt l'automne atteinte.
Levant les yeux de son ourlet, La servante disait: «Il tinte!» Et regardait vers le volet, Levant les yeux de son ourlet! Ce tintement la consolait D'être à d'humbles choses astreinte. Levant les yeux de son ourlet, La servante disait: «Il tinte!»
La femme qui nous vend du lait Se signait mainte fois et mainte; Vite mettant son capulet, La femme qui nous vend du lait Vers la petite église allait; Et, des morts traversant l'enceinte, La femme qui nous vend du lait Se signait mainte fois et mainte!
Le Carillon de Saint-Mamet Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte; Mais, alors, comme il nous charmait, Le Carillon de Saint-Mamet! La mère de ma mère aimait L'écouter, la bougie éteinte... Le Carillon de Saint-Mamet Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte.
Mais notre vie, alors, coulait Plus profonde d'être restreinte! Comme un ruisseau sur le galet, Ah! notre vie, alors, coulait! Nous n'avions qu'un petit valet, Mais qui chantait une complainte... Et notre vie, alors, coulait Plus profonde d'être restreinte!
Le volubilis violet Se mêlait à la coloquinte; L'humble barrière où s'enroulait Le volubilis violet N'était pas encor ce qu'elle est: Une belle grille bien peinte! Le volubilis violet Se mêlait à la coloquinte!
Toute aube sent le serpolet. J'ignorais le mal et la feinte. J'avais une âme d'oiselet. Toute aube sent le serpolet. Ah! si j'avais su qu'il fallait Devenir Alceste ou Philinte! Toute aube sent le serpolet. J'ignorais le mal et la feinte.
Le Carillon tintait, fluet! Au salon de perse déteinte Ma soeur jouait un menuet. Mais, quand tintait le son fluet, Le menuet diminuait Pour écouter le son qui tinte... Le son, alors, entrait, fluet, Au salon de perse déteinte.
Dieu! pourrait-on, si l'on voulait, Te ravoir, simplicité sainte? Reboire au premier gobelet? Le pourrait-on, si l'on voulait? C'est pourtant d'un oignon bien laid Qu'on revoit fleurir la jacinthe! Dieu! pourrait-on, si l'on voulait, Te ravoir, simplicité sainte?
Une étoile se rallumait Sur le val, obscur labyrinthe. Au-dessus de chaque sommet Une étoile se rallumait Quand la cloche de Saint-Mamet Tintait!... Oh! si, lorsqu'elle tinte, Une étoile se rallumait Sur la vie, obscur labyrinthe!
O Carillon de Saint-Mamet, Tinte, quand d'or le soir se teinte! Dans l'air bleu qui nous le transmet, O Carillon de Saint-Mamet, Tinte ce tintement qui met Plus de calme en notre âme!... Tinte, O Carillon de Saint-Mamet, Tinte, quand d'or le soir se teinte!
VIII
PRIÈRE D'UN MATIN BLEU
Tout est bleu d'éther. L'abeille du lys Dit: «_Pater noster Qui es in coelis..._»
Le moineau des toits, Le lézard du mur Disent à la fois: «_Sanctificetur..._»
«_Nomen..._», dit le jonc. «_Tuum..._», dit l'étang. Et le doux et long Delphinium blanc
Répète: «_Tuum..._» Sur autant de tons Qu'un delphinium A de clochetons!
Que dit l'eau du puits? «_Adveniat..._» L'air? «_Regnum tuum..._» Puis Tout devient plus clair!
Bien qu'entre les pins Glisse un canon mat, Là-bas les lapins Ont gémi: «_Fiat!..._»
Ayant accepté Qu'un plomb la tuât, La caille a chanté: «_Voluntas tua!..._»
Un pigeon luisant Quitte le bouleau Et monte, en disant: «_Sicut in coelo!..._»
La bêche, à ce vol Dont elle vibra, Droite dans le sol Gronde: «_Et in terra!_»
Et: «_Panem nostrum..._», Dit le sol vermeil. «_Quotidianum..._», Répond le soleil!
Le ciel est si bleu Que tout, ce matin, Pense qu'il ne peut Prier qu'en latin!
C'est le réséda D'aube irradié Qui murmure: «_Da Nobis hodie..._»
«_Dimitte nobis Debita nostra..._». Bourdonne l'iris Où l'abeille entra.
Le fenouil léger Qu'on appelle aneth Dans le potager A dit: «_Sicut et..._»
«_Nos dimittimus..._», Disent à mi-voix, «_Debitoribus..._», Les fourmis du bois.
Dans ses petits pots Le myosotis S'éveille à propos Pour dire: «_Nostris..._»
Blanc d'avoir traîné, Le pur Lohengrin, Le cygne dit: _«Ne Nos inducas in..._»
Un corbeau plus vieux Que Mathusalem Croasse un pieux: «_Tentationem._»
«_Sed libera nos..._», Bêlent en marchant Les doux mérinos Qui broutent le champ.
Ayant le premier Fait le mal subtil, Que dit le pommier? «_A malo!_» dit-il.
Il dit: «_A malo..._» Et le cyclamen Incliné sur l'eau Lui répond: «Amen!»
1891.
IX
OMBRES ET FUMÉES
J'aime les ombres, les fumées, Ces fugacités et ces riens, Ces formes vaguement formées, Ces tremblements aériens.
Je t'aime, toi qui ne te poses Jamais, Fumée, ô soeur du Vent, Et je vous aime, Ombre des choses, Plus que les choses bien souvent!
Je vous aime, parce que, vaines, Vous me convenez, à moi, vain, Et parce que, les incertaines, Vous me charmez, moi, l'incertain!
Oui, j'aime toutes les fumées, Celles qui traînent sur les champs, Celles qui sortent des ramées, Celles aux panaches penchants,
Les larges dont les hanches rondes Se roulent dans l'azur profond, Celles qui sont des boucles blondes Qui de plus en plus se défont,
Ou des vrilles que l'air allonge, Fins copeaux roulants et fuyards De quelque menuisier de songe Qui raboterait des brouillards;
J'aime celles qui sont, il semble, --Leurs flocons ensemble étant pris Et montant ainsi pris ensemble,-- Des grappes de gros raisins gris;
Celles dont le duvet tressaille Sur les chaumes, piquant au bout De ces obscurs chapeaux de paille Des aigrettes de marabout;
Celles qui, tôt disséminées, Par petits bonds légers s'en vont Du chalumeau des cheminées, Comme des bulles de savon;
Les droites et les zigzagantes, Et celles qui font sur les cieux Des fioritures élégantes, Des paraphes prétentieux;
J'aime celles dont les spirales Semblent monter d'un encensoir; J'aime les roses, matinales, J'aime les bleuâtres, du soir;
Et celles que j'aime entre toutes, Sont les pâles, les faibles, les Pas encor tout à fait dissoutes, Mais presque, aux lointains violets;
Celles aux graciles volutes Qui, dans les vallons assombris, Dénoncent à peine les huttes Et les éphémères abris;
Celles qu'un jeu de brise courbe, Courbe et redresse tour à tour, Sur les moribonds feux de tourbe Abandonnés par le pastour,
Et dont les timides guirlandes S'effacent à nos yeux ravis, Et défaillent au loin des landes Sur un horizon de lavis...
* * * * *
Et j'aime aussi toutes les ombres, Et tous leurs caprices chinois, Géantes, naines, pâles, sombres, Selon l'heure et selon le mois;
Les belles ombres magistrales Qui rampent solennellement; Les ombres caricaturales A l'hoffmannesque mouvement;
Les ombres surtout, je l'avoue, Qui par des pinceaux très subtils Semblent faites: sur une joue, Cette fameuse ombre des cils;
Cette ombre que, minutieuse, Sur le bas du roc cinabrin Ou sur le pied roux de l'yeuse, Projette l'herbe, brin par brin;
Sur le ruisseau, l'ombre d'un saule Superposée à son reflet; Au fond du ruisseau, l'ombre drôle D'un têtard vif sur le galet;
Une ombre de fils d'araignée Dans laquelle un insecte mort, Balançant sa panse saignée, Met une petite ombre encor;
Votre ombre au rideau de l'auberge, Moustaches du chat accroupi; L'ombre d'un cheveu de la Vierge; L'ombre d'une barbe d'épi;
Et dans le lys, cadran solaire A qui Mab dit: «Quelle heure est-il?» En bâillant sous un capillaire, L'ombre tournante du pistil!
Mais les ombres que je préfère, Sont celles, naturellement, Qu'un fugitif objet vient faire, Les chères ombres d'un moment.
Et c'est l'ombre de ce qui vole Qui me séduit le plus, étant La plus vaine et la plus frivole, Par son symbole inquiétant.
J'aime les ombres minuscules Qui dansent sous les papillons, Qui dansent sous les libellules, Sur l'eau, les herbes, les sillons;
J'aime l'ombre que l'alouette Laisse par terre en s'élevant, Et la rapide silhouette, Sur les toits, de l'engoulevent;
L'ombre d'un bond de sauterelle, L'ombre, sous un zéphyr souffleur, De la plume abandonnant l'aile, Du pétale quittant la fleur;
Toute ombre vite évanouie, Toute ombre qu'on perd brusquement: Sur les lèvres de mon amie L'ombre d'un attendrissement,
Dans toutes les ombres des branches Toutes les ombres d'oiselets, Celles, sur les poussières blanches, De votre vol, duvets follets,
Et, sur la frissonnante page Où j'écris ces vers, au jardin, L'ombre que jette le passage De quelque moucheron soudain!
Oui, lorsque à mon accoutumée Je laisse aller jouer mes yeux, C'est avec l'ombre et la fumée Qu'ils s'amusent toujours le mieux;
Et parmi les ombres sans nombre Au jeu desquelles je me plus, La plus philosophique, l'ombre La plus ombre, et, partant, la plus
Vraiment de mes regards aimée, Ce fut,--ô deux riens s'assemblant!-- Ce fut l'ombre d'une fumée Bleuissante sur un mur blanc!
1893.
X
LA FLEUR