Part 6
Le paradoxe était aux lèvres des plus sages; Les fracs étaient fleuris d'oeillets pris aux corsages; Et, comme on entendait de lointains violons, Les femmes ne faisaient que des réponses vagues, Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues, Avec des rires brefs et des regards très longs.
L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane; Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane; Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain. Ce fut une soirée unique de magie. Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagie Luttaient tous les parfums d'un nocturne jardin.
Oh! les rires troublés! oh! les beaux bruits de jupes! Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes! Les mots précis partant des coins esthétisants, Les mots vagues des coins philosophants, les drôles Des coins moqueurs... et les blancs haussements d'épaules Aux madrigaux musqués des dolents bien-disants!
Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes, Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthes Jetés vite aux cous nus par les prestes galants; Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres; Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres; Les barques, sur le lac, commençant des tours lents;
Les barques promenant des chants et des lumières... Énervements heureux et fébrilités chères! Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons, Tente un refrain narquois sur une mandoline, Cet autre proposant d'aller sur la colline... Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts!
Ce fut une soirée unique de magie. Le vent malin souffla la dernière bougie Devant que se fondît notre ultime sorbet. Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches, On voyait, incendie indiscret sous les branches, Une lanterne japonaise qui flambait.
Et nous nous augmentions l'exquis de cette fête De la sentir frivole, imprudente, inquiète; Et, délicats devins d'un brutal avenir, Assurés de bientôt périr,--et quels artistes!-- Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes, Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir!
Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes, Et la communion légère de ces âmes, Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens, --Honnêtes, mais pervers un peu,--ces nonchalances, Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences, Cette complicité parfaite d'indulgents,
La fraîcheur, sous les doigts, de ces perles, ces grâces, Cette confusion d'esprits de toutes races, Ces minutes, ce parc où l'on était si bien, Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares, De tout ce que déjà menacent les barbares, De tout ce dont bientôt il ne restera rien!
1892.
XIII
LE CAUCHEMAR
Nous étions prisonniers entre les quatre murs D'une bibliothèque aux fenêtres grillées Et d'où nous entendions sonner, rythmés et durs, Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées.
On abattait les bois autour de la prison; Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches, Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon, La hache bleue avait des promptitudes blanches.
L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum; Et les hauts bûcherons triomphaient de leur force Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun, La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce.
Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyions Un arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre, Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons, Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre
Tombait. Des voix criaient: «Abattez le noyer! Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre! Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer, Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre!»
Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri: «Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque! Abattez les forêts--car tout le monde écrit, Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque,
«Car le nombre croissant des écrivains profonds, Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles, Devient supérieur au nombre des chiffons Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes!
«Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet, Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte! Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on fait Du bon papier avec le bois qu'on met en pâte!»
Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau, Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives; Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau Éparpillait au loin cinq petites olives.
Et tandis que des chars emportaient ces piliers Dont la longueur traînante aux chemins se profane, On entendait crier des ordres singuliers: «Mêlez le carbonate avec la colophane!
«Au travail! L'atmosphère est à deux cents degrés! Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle! Pour défibrer le bois nos meules sont en grès! Vite! Le monde écrit comme une immense école!
«Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'un Un Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore. C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun! Neutralisez avec des sulfites le chlore!»
Et d'autres voix criaient: «Le papier manque! Il faut Que, craquant à la place où la hache l'échancre, Le cèdre se décide à tomber de son haut Afin que nous puissions utiliser notre encre!
«La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous?» Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure, Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux. --Et la journée avait sa page d'écriture.
Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs, Tous griffonnaient leur page,--et même les poètes! Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs Que sur l'onde et le sable aient jamais été faites!
«Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel! Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre, Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel!» C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère,
La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau, S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: «Il semble Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau!» Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble!
«Les sapins sont très bons!» Cylindre et laminoir Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves; Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs; Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves!
«Les peupliers sont excellents!» Les peupliers Tombaient en frissonnant de leurs longues échines, Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés, S'envolaient en journaux des ardentes machines!
«A cause de ses fleurs gardez l'acacia!» Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles. Mais les femmes voulant écrire, on le scia, Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles!
Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes, On voyait s'échapper des biches et des faons Du bois où sombrement l'on pratiquait des coupes.
Et tandis que les bois allaient se dépeuplant, Sans cesse on entendait mille plumes hâtives Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan Continuellement ronflaient les rotatives.
Eux-mêmes--car ceci se passait en des temps Où tout ce qui venait du livre était la gloire!-- Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitants Désiraient la cognée et voulaient la doloire!
Les beaux arbres disaient--car ces temps furent tels--: «Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache! Émigrons dans les vers afin d'être immortels! Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!»
Et comme la nature et ses vertes beautés Rendaient tous les humains impatients d'écrire, Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés, Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire!
Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges: «Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix!» Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges!
Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux; Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage, Nous n'apercevions plus à travers les barreaux Que deux ou trois forêts au fond du paysage!
Et plus on écrivait, et plus on imprimait, Plus les quatre parois s'épaississant de livres, Automatiquement sur nous se refermait La chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres.
Mais, sans même observer qu'elle se resserrât, Tout joyeux d'habiter la ratière livresque, Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat, Du lard scientifique au sucre romanesque.
Et toujours, lentement, sûrement, par milliers, Les volumes venaient s'ajouter aux volumes, Toujours, tous les brochés à tous les reliés, Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes!
Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents, Histoires sur romans, et romans sur poèmes, Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs, Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes!
Et plus s'élargissaient les horizons dehors, Plus la prison, dedans, se rétrécissait, comme Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts, L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme!
Et mangeant peu à peu l'espace tout entier Dans lequel la lecture épuisait nos fantômes, Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier Où nous courions encore en compulsant des tomes!
Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat. Rien ne méritait plus, dans l'aride nature, Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât: Tout était devenu de la littérature!
A peine restait-il des bois vendus sur pied Ces brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles: Tous les arbres étaient devenus du papier; On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles!
Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs. Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque, Une forêt tombait en murmurant: «Je meurs!» Et les murs avançaient dans la bibliothèque!
Mais voici que, surpris par le progrès des murs, Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtes Allaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs, Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes!
Nous connûmes trop tard les immenses regrets. Le livre même en eut pour ce qu'on assassine. «_Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!_» Soupira vainement la Phèdre de Racine.
On entendit gémir le grand vers de Hugo: «_Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!_» Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot, Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre!
Alors, près de mourir, lorsque le dernier bois Jeta la dernière ombre au bord d'une prairie, Nous comprîmes soudain, pour la première fois, Que nous avions vécu dans une librairie;
Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai Avaient en vain passé devant nos âmes closes; Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé, Que l'image du monde et le portrait des choses!
Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir, Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres, De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir, De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres!
Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chair Le maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre, Et la douceur de vivre et la beauté de l'air Que chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre!
Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os, Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres, Et, les livres des murs s'étant touchés du dos, Nous fûmes écrasés entre des dos de livres!
1891.
III
LA MAISON DES PYRÉNÉES
I
LA MAISON
O toiture, tu te dessines! Asile vert, je te revois! Quatre colonnes de glycines Supportent deux balcons de bois.
Le store met une paupière Au regard d'un miroir sans tain; Et le bon jardinier Jean-Pierre Flûte un petit rire enfantin.
L'étroit pont de schiste se marbre Des ombres de la frondaison. Le piano chante dans l'arbre, Tant l'arbre est près de la maison.
La clôture est une volière Où les oiseaux chantent en choeur Qu'il faut bien agiter le lierre Puisqu'il a la forme d'un coeur.
Toute cette maison chantante Qui se mire dans un ruisseau Sent le coutil, comme une tente, Et sent l'iris, comme un berceau!
Décoré d'une antique huche Et de trois chaises, l'escalier Sent la cire, comme une ruche, Et la pomme, comme un cellier.
Au salon tendu de cretonne, Un doux lustre vénitien, Quand nos rires montent, s'étonne De se sentir moins ancien;
Les portes que le vernis dore Semblent, pour rendre ce salon Plus délicatement sonore, Faites en bois de violon.
A voix haute on lit en famille Tout ce qu'apporte le facteur, Et la sonnette de la grille Est la sonnette du bonheur!
Je revois tout cela!--L'abeille Bourdonnait, et j'avais dix ans. Ah! je crois que je me réveille Dans ma chambre aux parquets luisants!
Les hauts volets de cette chambre Étant de ce bois odorant, De ce beau sapin couleur d'ambre Que le soleil rend transparent,
Je pouvais, les fenêtres closes, Dire que le ciel était bleu Lorsque les volets étaient roses Comme des doigts devant le feu!
Pour voir les pics couverts de neige En faisant le grand tour du val, Le vieil écuyer du manège Venait me chercher à cheval.
Je rentrais... Abeille, je t'aime, Qui, comme un miel sur du pain sec, Mettais sur le grec de mon thème Un murmure beaucoup plus grec!
Minutes que rendaient célestes La mélodie et le travail! Tous nos orgueils étaient modestes Comme des bijoux de corail.
Le soleil baignait Sauvegarde. Monsieur l'Inspecteur des forêts Envoyait souvent, par un garde, Des fougères que j'adorais!
Et cette maison de campagne Sentait, lorsque tombait le jour, La mousse, comme la montagne, Le mystère, comme l'amour!
Un grand chapeau garni de tulle Pendait aux cornes d'un isard. Mon père traduisait Catulle, Et ma soeur déchiffrait Mozart.
II
LES PYRÉNÉES
Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées, Attiré sans cesse vers vous, Et, riantes ou ravinées, Qu'avez-vous pour moi de si doux?
Lorsque j'arrive de Provence A travers des champs de maïs, D'où vient que je sens à l'avance Votre odeur de gouffre et de lys?
D'où vient qu'à vingt ans comme à douze Je suis debout dans le wagon, Dès qu'on a dépassé Toulouse, Pour vous chercher à l'horizon?
Et sitôt qu'au béret d'un pâtre Je connais que vous approchez, Quel est ce courant d'air bleuâtre Qui m'aspire entre vos rochers?
D'où vient que, lorsque à votre charme Je veux résister, c'est vraiment Comme si par le fer d'une arme Je rendais plus fort un aimant?
D'où vient que pour moi, sur la terre, Il n'est d'Alpes ni d'Apennins M'attirant avec ce mystère Qu'ont les grands pouvoirs féminins?
D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse, Où je suis allé par hasard, Il n'est pas un chamois qui puisse Me sembler beau comme un isard?
Où donc est-elle cette force A quoi je sens que j'obéis? Dans quelle fleur? Sous quelle écorce? D'où vient que j'aime ce pays?
J'aurais pu le trouver superbe Sans le trouver aussi charmant: Quelle est, entre ses herbes, l'herbe D'où naquit cet enchantement?
Lézard vivant ou feuille morte, Un talisman se glissa-t-il Dans l'humble butin qu'on rapporte D'une course au bord d'un péril?
Qui de vous est une amulette, Caillou blanc où luit un mica, Pierre à l'odeur de violette, Bouquet au parfum d'arnica?
Quels cristaux, quelles marcassites, Grands monts où je me trouve heureux, Font-ils que, né loin de vos sites, Je me sens adopté par eux?
Effleurai-je une mandragore Dans les racines d'un sapin Quand je me rendais à Bigorre En passant par le col d'Aspin?
Je n'ai pas l'âme montagnarde: D'où vient que vous me retenez, Pâle ciel que le mont regarde Avec de grands lacs étonnés?
Est-il une Circé des neiges Versant son philtre au ruisseau clair? Où donc êtes-vous, sortilèges? Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air?
Je cherche... D'où m'êtes-vous nées, Tendresses pour ce haut jardin? --Mais dans le soir des Pyrénées, Ma mémoire s'ouvre soudain.
Dans le soir une phrase vole, Par mon père dite jadis: «Ta grand'mère était espagnole.» Ma grand'mère était de Cadix!
Ah! je comprends, montagne verte, Pourquoi, souvent, dans vos sentiers, J'ai marché d'un pas plus alerte En rencontrant des muletiers!
Au tournant poudreux d'une route, Je comprends, quand je vous entends, Pourquoi, toujours, je vous écoute, Grelots sonores, si longtemps!
Voilà pourquoi, sous les étoiles, Je vous guettais au coin des ponts, Attelages couverts de toiles, De sparterie et de pompons!
Pourquoi j'aimais voir les saccades Que l'âne imprime aux cacolets Lancer dans l'argent des cascades, Des grains de raisins violets!
Tout s'explique,--et, bal du dimanche, Pourquoi, toujours, mon coeur battit Lorsque l'espadrille était blanche Et que le pied était petit!
Je n'étais pas traître ou fantasque Quand j'aimais, dans les bruits du bal, Presque autant le tambour de basque Que le tambourin provençal.
Ce n'est pas l'odeur forestière Que je demande au sapin bleu, C'est le parfum de la frontière D'un pays dont je suis un peu.
Car l'Espagne qui me possède Et qui fait que je vais, là-haut, --Laissant en bas la brise tiède,-- A la rencontre du vent chaud,
Ce n'est pas cette espagnolade Qui pendant un instant vous a Lorsqu'on mord dans une grenade Ou qu'on respire un mimosa;
Ni la jeune espagnolerie Qui vous prend quand on lit Musset Et qu'une basquine fleurie Passe dans votre rêve... c'est
Une Espagne en mon coeur vivante Au point que, lorsqu'il bat le soir, C'est elle, à grands coups, qui s'évente De son petit éventail noir!
Donc, à ma lyre--est-ce une tare? Mais avec fierté je le dis!-- J'ai quelques cordes de guitare: Ma grand'mère était de Cadix!
Et, ma race, tu m'accompagnes Lorsque ici je cherche, en rôdant Sur la lisière des Espagnes, Un pittoresque plus ardent.
Si j'aime un nerveux paysage, C'est que je promène sur lui Les yeux qu'avait dans son visage Celle à qui je pense aujourd'hui.
Quelques piments dans un platane, Un foulard jaune, un grand manteau, Éveillent la voix gaditane Dont parle en moi le contralto.
Et c'est pourquoi, souvent, je semble, Bien qu'immobile, voyager: Un doux fil qu'on tire et qui tremble Me relie à quelque oranger!
C'est la raison, blondes cigales, De mon goût pour les grillons bruns, Et de ces humeurs inégales Que me reprochent quelques-uns!
Mes autres aïeux voient sans haine Cette étrangère qu'il y a Dans la famille phocéenne Que je tiens de Massilia;
Mais elle! sa race est jalouse, Et, quand mon âme a des sursauts, Je crois bien que cette Andalouse Me dispute à ces Provençaux!
Ah! quand je sens mon énergie Se briser en moi d'un coup sec, Je suis pris d'une nostalgie Qui ne vient pas d'un marin grec!
L'ancêtre que je commémore Lorsque ainsi je deviens rêveur, C'est peut-être, ô Cadix! un More Dont la romance est dans mon coeur.
Et ce qui vers vous, Pyrénées, Sans cesse me ramènera, C'est que vous êtes dessinées Avec des fiertés de sierra!
C'est que le vent chaud vient vous battre, Ce vent énervant et subtil Qui fait rire comme Henri Quatre Et pleurer comme Boabdil!
C'est que votre terre, voisine D'un sol où j'ai quelque cousin, Reste encore si sarrasine Qu'un blé s'y nomme sarrasin;
C'est que toujours votre nature Garde en son frémissant décor Une arabe désinvolture, --Et l'écho sublime d'un cor!
Je comprends de quel atavisme M'est venu ce besoin moral De sentir un fond d'héroïsme Au tableau le plus pastoral.
Mon goût même devient logique: Voilà pourquoi, vent africain, Il me faut une Géorgique Retouchée un peu par Lucain!
Et, Galice, Aragon, si proches De ces cimes qu'on voit blanchir, Pourquoi, toujours, devant ces roches J'aime vivre--sans les franchir!
Votre Espagne, pour mon Espagne Qui n'est qu'une goutte de sang, Si je passais cette montagne, Aurait un parfum trop puissant!
Mais ce que la France y mélange Rend ici le parfum léger, Et tout m'est doucement étrange Sans que rien me soit étranger.
Superbe, et bien assez vermeille Devant l'Espagne qui l'est trop, La montagne est comme Corneille Adaptant Guilhem de Castro!
Elle mêle une noble mousse Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea: C'est de l'Espagne encore douce Et de la France âpre déjà.
Ceux que le béret auréole S'ajoutent, d'un air que je sais, Ce rien de bravade espagnole Qui rendit toujours plus français!
Les fouets claquent en mousquetade, Les mots chantent sous le balcon, Et déjà la rodomontade Roule de l'_r_ dans le gascon.
Folie où la raison chuchote, La bravoure du béarnais Porte Sancho sous Don Quichotte Comme un gilet sous un harnais.
La sombre cape où l'on s'engonce Ne se voit pas encor souvent; Mais l'oeil sous le sourcil s'enfonce, Et la fenêtre sous l'auvent.
Lorsque tourbillonnent ces rondes Que l'on noue autour des pressoirs, Quelques femmes sont encor blondes, Tous les raisins ne sont pas noirs!
Au seuil des blanches maisonnettes Danse un couple auquel je ne vois Pas encore des castagnettes... Déjà des claquements de doigts!
La danseuse, brusque et gentille, Est encor française... Elle l'est... Mais on dirait que la mantille Commence dans le capulet!
Au fond des églises agrestes, Riantes comme leurs curés, Les ferveurs sont encor modestes, Les autels déjà trop dorés!
D'une tendresse encor française, La foi qui dans ces roches vit Aurait peur de sainte Thérèse, Et Bernadette lui suffit!
Devant ces crêtes mitoyennes Voilà pourquoi je suis si bien: Toute la France de mes veines Dans ce clair pays me retient;
Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes, O goutte de sang espagnol, Que comme entre mille alouettes Un furtif petit rossignol!
Et si j'aime, depuis l'enfance, Sous ce ciel venir, et rester, C'est qu'ici, sans quitter ma France, J'entends mon Espagne chanter!
III
L'EAU