Les Musardises

Part 5

Chapter 53,472 wordsPublic domain

«Il y a pourtant plus d'un but Digne d'un homme jeune et libre! O chanson dans le lointain... chut! Ne serai-je jamais qu'un luth Qui vibre?

«Je m'en blâme... et toujours, si on Chante un chant dans un lointain rose, Je retourne avec passion A cette délectation Morose!

«La tristesse est un aconit Doux et vénéneux, que j'aspire! Et mon vivre est selon le rit De ton Jacques d'_As you like it_, Shakspeare!

«Mon coeur m'échappe, se mêlant A toute fin de jour jolie; Et sitôt qu'un air doux et lent Monte, j'en suce la mélan- Colie!

«Oui, tout le triste qui coula D'un chant, à l'heure violette, Est sucé par moi... lon, lon, la... Comme l'oeuf est sucé par la Belette!»

Coteau d'Andilly, 1893.

II

EXERCICES

Secouons la léthargie Où tout est trop oublié, Et traitons notre énergie Comme un muscle atrophié.

Veuillons pour vouloir. La chose Importe peu! Mais veuillons! Veuillons cueillir une rose Sur un gouffre, et la cueillons;

Veuillons franchir un obstacle. Devenir tireur adroit, Organiser un spectacle, Faire respecter un droit.

Parler la langue des Kurdes, Écrire le nubien; Veuillons des choses absurdes Pour apprendre à vouloir bien!

Quittons l'âme inoccupée Que nul désir n'effleurait: On apprend la lourde épée Avec le léger fleuret.

Ces petits sports volontaires Ne seront pas superflus. Ainsi qu'on fait des haltères, Veuillons peu d'abord, puis plus.

Ramassons, aux plages molles, Des cailloux, et lançons-les! On devient des discoboles En maniant des galets.

Lorsque nous nous fatiguâmes A vouloir, soyons contents; Car lorsqu'on a fait ses gammes On n'a pas perdu son temps.

Telle ambition profonde, Jouant un jeu qu'on moquait, Guettait la boule du monde Dans celle d'un bilboquet.

III

LES BARQUES ATTACHÉES

Dansez, les petites barques! Dansez, les petits bateaux Sur lesquels on voit des marques De gros couteaux!

Dansez, les petites barges Sur lesquelles sont écrits Des noms cordiaux et larges Comme des cris!

Dansez, le _Requin_, de Nantes, Le _Marsouin_, de Paimpol, Que des cordes frissonnantes Tiennent au sol!

Dansez ces danses, penchées Par l'effort sur un lien, Que les barques attachées Dansent si bien!

Quand on tient par une amarre Que l'on ne peut pas casser Au port plat comme une mare, Il faut danser!

L'air a tant de transparence Qu'on peut, au lointain de l'eau Où vient se jeter la Rance, Voir Saint-Malo!

Dansez!--En cognant vos quilles, Faites onduler vos rangs! Les paniers sont pleins d'équilles Et de harengs;

Les goélands font des rondes Sur les quais par l'eau vernis; Les rouleaux de cordes blondes Semblent des nids;

Et sur la pierre brûlante Quelques mousses ingénus Dorment en montrant la plante De leurs pieds nus!

Dansez en roulant des hanches Le long des pierres du bord, Les petites barques blanches Qu'on laisse au port!

Dansez, les peintes en rouge, Dansez, les peintes en bleu, Sur votre reflet qui bouge Toujours un peu!

Dansez, les neuves, parées, Et les très vieilles, qui n'ont, Pour éblouir les marées, Plus que leur nom!

Que chacune dans la Rance Mire le beau nom qu'elle a! Et dansez, _Bonne Espérance_, _Maris Stella_!

Dansez, la _Belle Jeannette_, Dansez, les _Trois Bonnes Gens_, Le _Vieux Gabier_, la _Mouette_, Les _Deux Sergents_!

Trompez, la _Nouvelle-Zemble_, Votre impatience par Un balancement qui semble Presque un départ!

Là-bas, en blancheurs confuses, Ces champignons des remous Qu'on appelle des méduses Naviguent, mous!

Dansez en rêvant aux vagues! Ah! sur l'eau, d'un coup profond, Quels colliers et quelles bagues Les rames font!

Dans l'odeur d'algue et d'éponge Du petit port trop serein, Barques, bercez-vous d'un songe Glauque et marin!

Acceptez ces ondes plates! Le long de vos ventres ronds Repliez, comme des pattes, Vos avirons!

Faites comme les poètes: Dans le banal clapotis Trouvez les flots des tempêtes En plus petits!

Sur l'eau verte où des bicoques Mirent leurs toits renversés, Vous poussant un peu des coques, Barques, dansez,

En rêvant aux villes claires Des pays orientaux Qui, de près, sont des misères! En rêvant aux

Archipels blonds et fertiles Qui, si vous en approchez, Vous paraîtront moins des îles Que des rochers!

Sachez la vertu d'un câble, Et que tout l'or du lointain Est dans ce chanvre implacable Qui vous retient!

On fait dans le creux d'une anse Les voyages les plus beaux Pendant qu'on tire en silence Sur ses anneaux!

Alors, pourquoi le voyage? Mon Dieu, si c'est pour laisser Un sillage,--tout sillage Doit s'effacer!

C'est pourquoi, dansez sur place! On voit au loin Saint-Malo... Le soir vient... la brise est lasse... Dansez sur l'eau!

Bords de la Rance, 1892.

IV

MATIN

Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre. On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivre Le cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher. On est comme devant une fleur de pêcher Qu'on craint, en la cueillant, de connaître fragile. Il fait un temps si beau qu'on dirait que Virgile A voulu, ce matin, nous parler de plus près. Un paysage entier fuit entre deux cyprès. C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue. On descend vers le lac, et, comme la statue Qu'éveillait peu à peu Monsieur de Condillac, On n'est plus qu'un parfum de rose près du lac. On ne sait pas pourquoi, ce matin, les buées Se sont, aux flancs des monts, si bien distribuées. C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur. On devrait être heureux, baigné de tant d'azur Qu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'île, Mais, quand l'air est trop doux, le coeur n'est pas tranquille. Il fait un temps si beau que, gauche et stupéfait, On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait. On voudrait décliner humblement l'atmosphère. Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire, C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords. Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts.

V

SILENCE

Le silence est la chose exquise. Du silence Dans de l'ombre, c'est la douceur par excellence! Se taire dans une ombre où l'on ferme les yeux, C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux, Le chant le plus parfait, la plus haute prière... Et l'on voit des ronds d'or naître sous sa paupière. Oh! écouter, la nuit, entendre, nuitamment, «Le bruit des ailes du silence!...» (_Saint-Amant._)

O silence introublé des nuits! Fenêtre ouverte! Ombre muette et bleue! O raison qui déserte! Illusions qui se retrouvent au complet! Chevauchement de la Chimère qui vous plaît! Ou, mieux encor, chagrins bien savourés! retraites D'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites! Souvenirs d'autant plus chéris dans le secret Qu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intérêt! Descentes en soi-même! O prospecteur de l'âme, Silence! pour qui seul le pur filon s'enflamme! ... Plus de voix résonnant, raisonnant (mot haï Par un _é_, moins encor pourtant que par _a, i_!) ... Silence, ami profond qu'on écoute se taire, Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terre Et qu'on est éclairé seulement par le feu! Confident qui, toujours, lorsqu'il reçoit l'aveu, Prend la voix de la conscience pour répondre! Glaçon mystérieux qu'on sent sur l'âme fondre Comme celui qu'au front porte un fiévreux brûlant! Silence où l'on se met comme dans un lit blanc! Oh! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres, Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres. Et puis les étirer longtemps, loin des propos, Et chercher les coins frais du silence!...

Repos. Arrêt des boniments. Trêve des éloquences. Évasion d'entre les paroles. Vacances Délassement délicieux. Cerveau guéri De tous les coups dont il était endolori Par tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontre Et qui ne cessent pas de parler pour et contre La chose indifférente ou l'individu vain. Suprême réconfort. Bain d'eau fraîche... le bain Où les rêves lassés laissent tremper leurs ailes! (Mais, quand ces ailes-là rebattront, auront-elles Jamais l'incomparable et divin battement Des plumages muets qu'écoutait Saint-Amant?)

O silence!

Et surtout, ne plus jamais entendre Ceux qui disent, venant par le bouton vous prendre: «Expliquons-nous!».

Grands dieux! ne nous expliquons plus! On ne s'entend que grâce à des malentendus.

1890.

VI

BILLET DE REMERCIEMENT

Mon cher Mécène, quelques lignes M'avisent que votre intendant Vient de m'expédier deux cygnes Pour embellir mon humble étang.

Priant les dieux qu'il ne s'égare Sur leurs plumages éclatants Aucun des charbons de la gare, Je les attends! je les attends!

Après avoir brossé sa veste Et mis dans ses poches du pain, Le vieux jardinier, d'un pas leste, Est allé les chercher au train.

Moi, des blancheurs plein la cervelle, Fou de ce lumineux cadeau, Je cours annoncer la nouvelle Aux berges de ma pièce d'eau.

Je suis un peu honteux, à cause Que je n'ai pas pour eux, hélas! L'ombre auguste d'un laurier-rose, L'eau divine d'un Eurotas!

Mais s'il vit, ce couple de cygnes, Dans mon pauvre lac reflété, Je croirai qu'en mes vers indignes Pourra vivre un jour la beauté.

VII

N'obligez pas le poème Qui, mystérieusement, Voudrait s'ouvrir de lui-même, A devancer le moment.

Les bouquetières brutales, Quand la fleur tarde à fleurir, Lui soufflent dans les pétales Pour la forcer à s'ouvrir;

Alors, sur sa tige verte, La rose s'ouvre à regret: Il est vrai qu'elle est ouverte, Mais son parfum n'est pas prêt.

Et la fleur compare, triste Dans la corbeille d'osier, Ce procédé de fleuriste Au procédé du rosier.

VIII

LE SOUVENIR VAGUE OU LES PARENTHÈSES

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe (Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul), Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe, Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.

Blonde comme on ne l'est que dans les magazines, Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot; Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines (Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot).

D'un orchestre lointain arrivait un andante (Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon), Et le grand geste vert d'une branche pendante Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon.

Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre, Et l'on voyait, au loin, dans l'or clair d'un étang (D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare), Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.

Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes (Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir), Votre balancement m'éventait de dentelles Que mes doigts au passage essayaient de saisir.

Sur le nombre des plis de vos volants de gazes Je faisais des calculs infinitésimaux, Et languissants, distraits, nous échangions des phrases (Des phrases qui n'étaient peut-être que des mots).

Votre chapeau de paille agitait sa guirlande, Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux (De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande), Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux.

Noir comme un gros pâté sur la marge d'un texte Tomba sur votre robe un insecte, et la peur (Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte) Vous serra contre moi.--Cher insecte grimpeur!

Un grêle rameau sec levait sur le ciel pâle, Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu. Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un châle (Un châle qui n'était peut-être qu'un fichu).

L'ombre nous fit glisser aux pires confidences; Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard J'apercevais une âme aux profondes nuances, (Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).

IX

Oui, sans doute, et tant pis pour ceux que l'aveu choque Une âme mélangée, obscure, et de l'époque; Du grave et du frivole, et des hauts et des bas; De grandes lâchetés après de grands combats... Mais, du moins, nulle hypocrisie, une profonde Franchise, un coeur pressé de se montrer au monde, Qui, simplement, toujours, à tous, se dévoila, Disant: «Voici le bien, et, le mal, le voilà; Voilà ce que je suis, ni plus, ni moins»; la crainte Toujours d'être prisé plus qu'on ne vaut, et mainte Fois, pour qu'un sentiment ne devienne trop grand, Le soin de l'amoindrir, vite, en se dénigrant; Pour l'injuste louange autant de gêne à l'âme Que peu d'étonnement pour un injuste blâme; Le mépris d'une estime usurpée et du vol D'une admiration; l'orgueil peut-être fol De vouloir être aimé tel quel, avec ses tares; Et tandis qu'ils s'en vont chantant sur leurs guitares, Tous, toutes les vertus dont le ciel les orna, La fierté satisfaite et rogue, d'un qui n'a Jamais voulu tromper, jamais été de force A remettre au bois mort un peu de verte écorce; Qui, jamais ne mentant et ne bonimentant, N'a voulu de soi-même être le charlatan Et proposer un coeur où la faiblesse abonde Comme le plus naïf et le plus pur du monde; Et qui, fardé, cherchant un traître demi-jour, Jamais n'a raccroché l'amitié ni l'amour; Qui ne veut pas du tout, par surprise, qu'on l'aime, Et qui, s'il est aimé rarement, l'est lui-même, Lui-même pour lui-même, avec son peu de bon, Son beaucoup de mauvais, lui tout entier, et non Je ne sais quel monsieur de haute fantaisie Fabriqué sans défauts par son hypocrisie.

Et tandis que je rêve ainsi, tout exalté De découvrir en moi cette ultime fierté Qui loin de toute feinte abaissante me pousse, Une petite voix insidieuse et douce Vient murmurer tout près de moi: «Turlututu! Cette franchise, est-ce vraiment de la vertu? Cet effroi du mensonge à soutenir, qui gêne, Ce superbe refus de se donner la peine De jouer, pour les gens, tout un long rôle appris, De se contraindre en quoi que ce soit, ce mépris De toute hypocrisie,--entre nous, ne serait-ce Pas simplement l'effet d'une extrême paresse?»

X

NOS RIRES

Malgré l'amour, la vie et l'heure et les périls, Nous rions quelquefois des rires puérils, Des rires dont le son doit étonner nos âmes; Pour rien, pour un détail dont nous nous avisâmes, Des rires fous qui sont des fous rires vraiment. Et nous pour qui l'amour est un déchirement, La vie un songe en pleurs, l'heure une fuite pâle, Et pour qui les périls ouvrent un long dédale, Malgré l'amour, la vie, et l'heure et les périls, Nos rires sont parfois de si brusques avrils, Nos rires font sous bois des musiques si franches, Si fraîches, qu'entendus de loin, entre les branches, Par le passant qui rêve et ralentit le pas, Ils doivent lui donner--hélas! il ne sait pas!-- L'illusion que là le bonheur simple habite, Que la tendresse est calme, et la maison petite, Et qu'on ignore encor tous les mauvais frissons. Mais nous, nous cependant, lorsque ainsi nous laissons, Gourmandes de gaîtés après de trop longs jeûnes, Rire un peu, malgré nous, nos lèvres... qui sont jeunes, Toujours nous évitons avec les plus grands soins De laisser se croiser nos yeux... qui le sont moins, Et, riant, nous n'osons nous regarder en face, De peur qu'en un sanglot le rire ne se casse.

XI

LES DEUX CAVALIERS

Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs, Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes, J'ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés, J'ai vu du sang caillé dans des cheveux bouclés, J'ai vu d'affreux yeux blancs,--j'ai vu les Femmes Mortes!

Et depuis que je vis ces mortes, et depuis Que, pâles, je les vis dans leurs robes à queue, Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des Ennuis Plonge en mon coeur un couteau long comme mes nuits, A la manière du sinistre Barbe-Bleue.

En vain, pour surveiller les chemins d'alentour, --Hélas, quelle arrivée attendre, ou quel retour?-- J'ai fait monter mon Ame au sommet de la tour. Je sens entrer en moi, lentement, cette lame Que la cruelle main excelle à retenir. Et je crie: «Ame, ma soeur Ame, Ne vois-tu rien venir?»

Et l'Ame me répond: «Je ne vois rien que l'herbe, L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie. --Quoi! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe? --Rien que la platitude immense, qui poudroie! --Quoi! vers ta blanche tour, en hâte, ne s'éploie, Par le ciel de soie, Aucun oiseau bleu? --Non! sur le sol boueux, aussi loin que je voie, Il ne vient qu'une oie Claudicante un peu.»

--«Je sens qu'on m'entre cette lame! Ne vois tu rien venir, soeur Ame?»

Elle répond: «Je ne vois rien Passer le pont!»

Elle répond: «Je ne vois rien, Sur l'or céleste, Que le moulin Du discours vain Dont le seul geste Répond au mien.»

«Ne vois-tu rien venir?--Non rien, Sur la grand'route, que le chien, Je ne vois rien, sur la grand'route, Que le chien poussiéreux du Doute, Que le caniche fantômal Que Faust écoute, Que l'éternel et le banal Barbet du mal.»

Et je crie: «Ame, ma soeur Ame, Ne vois-tu rien venir?--Non, rien, Sinon, toujours, le même infâme Troupeau de jours pareils, qui vient!»

--«Ma soeur Ame, regarde bien! Ne vois-tu rien venir?--Non, rien! Sur la plaine où, du regard, j'erre, Rien que la stupide bergère; Aucune princesse étrangère; Ni messager, ni messagère; Et si, quelquefois, mensongère, Une blancheur va s'élevant, C'est un nuage de poussière Qui ne précède que du vent!»

--«Je sens qu'on m'entre cette lame! Ne vois-tu rien venir, soeur Ame? Ma soeur Ame, regarde bien!» Et ma soeur Ame ne voit rien!

Mais, un jour, il faudra que ma soeur Ame voie Arriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie, Les deux cavaliers, Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite, Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite, Sautent les halliers.

Alors, nous n'aurons plus, mon Ame, qu'à nous taire! Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire, Alors le noir dragon et le blanc mousquetaire Monteront par l'étroit escalier, monteront Si vite par l'étroit petit escalier rond, Qu'étant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes, Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes, Car, entrés par derrière en ouvrant les rideaux, Tous deux l'auront ensemble estoqué dans le dos!

Qui sera le dragon et qui le mousquetaire? Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre, Les deux bons assassins qui, brusques, entreront Dans la chambre où l'Ennui me tue, et le tueront? Mon Ame, ces soldats, mes frères et les vôtres, Seront-ils le Malheur et l'Amour... ou deux autres? Deux autres?... Mais lesquels?... Lorsqu'on entend un pas, Ce sont toujours ceux-là qui viennent, n'est-ce pas? Sous quel nom viennent-ils? Sous quel masque? On l'ignore... Mais je suis sûr qu'un jour, dans l'escalier sonore, Signal de mon salut, ma soeur, nous entendrons Le tintement précipité des éperons.

XII

L'HEURE CHARMANTE

Le repas s'achevait en musique, aux bougies. Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies, Mais s'éclairait de ces lanternes du Japon Qui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse, Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse, En étirant leurs corps annelés, de crépon.

Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moirée Croiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soirée Unique. Le feuillage était notre plafond; Des étoiles luisaient dans tous les interstices; Les décors naturels se mêlaient aux factices; L'amour était frivole, ému, libre, profond.

Le réel avait tu sa rumeur importune. Les ombrelles des pins se veloutaient de lune. Un désordre joyeux régnait dans le couvert. Les candélabres hauts de vieille argenterie Portaient, à chaque branche, une flamme fleurie D'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert.

Ce fut une soirée unique de magie Et dont nous garderons toujours la nostalgie: Les coeurs étaient de choix, les esprits aristos; Les silences disaient des passages de rêves; Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves, Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux.

Le vin était d'Asti; le luxe, véritable; Des violettes en tous sens jonchaient la table; Les unes se mouraient: elles étaient des bois; D'autres duraient encore: elles étaient de Parme; D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme, Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois.

Le moindre pli, le moindre noeud, la moindre ganse, Résumait en soi seul des siècles d'élégance; Le moindre mot de ces charmants civilisés, Des siècles de finesse; et, dans les accessoires Les plus inattendus, des siècles de victoires Sur la lourde matière étaient totalisés.

On disputait de poésie et de musique; Un doux bavard faisait de la métaphysique; Les fraises, cependant, d'un tas pyramidal S'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes; Les rieuses offraient moitié de leurs amandes; On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal.

Et les glaces fondaient, minuscules banquises, En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises. On se sentait parfois dans une extase, et puis On ne savait plus trop d'où venait cette extase, Si c'était du joli mystère d'une phrase, Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits.

Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise, Dans un accoudement satisfait, s'éternise L'égrènement rêveur des grappes de muscats; Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatte Sourirent d'un sourire un peu haut sur cravate Et tinrent des propos obscurs et délicats.

L'amour était ému, libre, profond, frivole; Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-vole; Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feux Palpitèrent, des cigarettes allumées, Aux cheveux plus légers que de blondes fumées La fumée emmêla de bleuâtres cheveux.