Part 4
Agacés quelquefois par les archets frôleurs, Les instruments avaient des plaintes fantastiques, Comme le vent nocturne ou les dogues hurleurs Montant lugubrement leurs gammes chromatiques.
Tantôt sous un baiser de lune on croyait voir Quelque apparition vague en une clairière, Tantôt des cavaliers passer sous un ciel noir Quand le rythme prenait une fureur guerrière.
Et c'étaient, tout d'un coup, d'immenses désespoirs, Plaintes de trahison, mortes chères pleurées; Et puis, des souvenirs attendris de beaux soirs... Et les cordes n'étaient plus qu'à peine effleurées.
Le violon du chef chantait éperdument. Quel étrange génie avait donc ce grand diable? Il passa tout d'un coup du sauvage au charmant: Et ce fut une valse, alors, inoubliable!
Son archet, appuyé dans toute sa longueur, Faisait monter un son d'une pureté grave, Qui vous envahissait de trouble et de langueur, Et qui se prolongeait, agonisant, suave!
Vous roulant, vous berçant, avec quelles lenteurs Ondulait et mourait la vague mélodique! Et plus que la nuit chaude, et plus que les senteurs, Elle prenait les sens, cette rare musique!
J'écoutais, subissant comme un charme pervers. Parfois, il me semblait que ces archets magiques Jouaient, ayant quitté leurs cordes, sur mes nerfs... Et c'étaient de beaux cris d'amour, longs et tragiques!
Car d'abord le chef seul avait improvisé. Chaque musicien suivait, comme un élève, Accompagnant le chant... Mais voilà que, grisé, Chacun était parti maintenant dans son rêve!
Dans son rêve, les yeux fermés, chacun marchait. Ce n'étaient plus du tout de simples airs de danses, Car le coeur de chacun saignait sous son archet, Et tous ces violons chantaient des confidences!
XVII
BALLADE DE LA NOUVELLE ANNÉE
O bon jour de l'an de demain matin, Pour chacun de nous qui vivons sans trêve Apporte la fleur, l'objet, le pantin Qui fait oublier l'existence brève: Ève pour Adam, la pomme pour Ève, La noix de coco pour le sapajou, La rime au rimeur dont le vers s'achève... Il faut à chacun donner son joujou.
Donne un papillon aux touffes de thym Et des goélands au cap de la Hève; Le touriste anglais au Napolitain; Au duc de Nemours Madame de Clève; Au vieillard un songe, au jeune homme un rêve; Donne un livre au sage, un tambour au fou, Un élève au maître, un maître à l'élève... Il faut à chacun donner son joujou.
Dans l'obscur gâteau qu'on nomme scrutin Fais l'ambitieux découvrir la fève; Donne un beau suiveur au petit trottin; A ce vieux monsieur dont l'espoir endève Donne l'habit vert orné de son glaive; La carte au joueur et l'or au grigou; A moi, jeune auteur, le rideau qu'on lève... Il faut à chacun donner son joujou.
ENVOI
A celle qu'un jour je vis sur la grève Et dont le regard est mieux qu'andalou, Donne un coeur d'enfant pour qu'elle le crève. Il faut à chacun donner son joujou.
XVIII
DEUX MAGASINS
I
JOUJOUX
A l'heure où s'ouvrent les écoles, Oubliant les pensums, les colles Et les leçons, En riant, en jetant des billes, On voit se bousculer les filles Et les garçons!
Poussant des cris épouvantables, Ils courent avec leurs cartables Mis en sautoir, Leurs manches noires de lustrine, Se grouper à chaque vitrine Sur le trottoir.
Avant de gagner leurs demeures, Ils regardent pendant des heures Les beaux joujoux. C'est leur plaisir, à ces mioches Qui n'ont pas au fond de leurs poches Des petits sous.
Ils regardent, les pauvres gosses, Le Polichinelle à deux bosses Qui coûte cher, Les poupons en chaussons de laine, Les bébés dont la porcelaine Paraît en chair.
Ils comptent les ballons, les balles, Par un clown jouant des cymbales Très étonnés; Et ce sont des heures d'extase Devant cette vitre où s'écrase Leur petit nez.
Que c'est beau! leurs sourcils s'écartent! Ce sont de vrais fusils, qui partent! De vrais fourneaux! De vrais outils de jardinage! Et les voitures d'arrosage Ont des tonneaux!
Sous des arbres dont les verdures Sont faites avec des frisures De copeaux verts, Ils voient, bêtes et gens en marche, Tout ce qui s'échappe de l'Arche Aux toits ouverts!
Ils regardent d'un regard tendre Les filles de Noé leur tendre Des petits bras; (Comme, au commencement du monde, On avait une tête ronde, Des chapeaux plats!)
L'Auvergnat sortant de sa boîte, Les soldats de plomb dans l'ouate S'emmitouflant, La chèvre avec ses trois noeuds roses, Ils regardent toutes ces choses En reniflant.
Une dame dans la boutique Fait marcher un ours mécanique Sur le parquet. Comme il marche!--Une demoiselle Entoure avec de la ficelle Un grand paquet!
Un Monsieur achète un théâtre Où l'on peut, en or sur du plâtre, Lire: OPÉRA. Le Monsieur sort. La porte sonne. Oh! les beaux joujoux que personne Ne leur paiera!
Les fillettes aux mains crispées Regardent surtout les poupées Dans leur carton. Hein, Sophie? hein, Claire? hein, Louise? En ont-elles de la chemise Et du feston!
Sont-elles riches, les mâtines! On leur enlève leurs bottines Pour les coucher! Et celle en bleu, près de la Cible! Il ne sera jamais possible De la toucher!
Et celle avec sa robe Empire Qui fait que tout leur coeur soupire: «Oh! je la veux!» Et cette autre avec sa dînette! (Leur grande soeur la midinette A ces cheveux!)
Elles restent là, bouche ronde! Le ménage de cette blonde Aux yeux trop grands Dont l'écriteau dit qu'«elle nage» Est mieux monté que le ménage De leurs parents!
Et les garçons, qu'est-ce qu'ils disent Devant les sabres qui reluisent Comme d'acier? Se peut-il qu'un enfant reçoive De quoi tout d'un coup être zouave Ou cuirassier?
Oh! les chevaux que l'on harnache! (Ils sont en vrai poil, qui s'arrache, Que l'on te dit!) Et le poussah sur une sphère, Qui titube comme leur père Le samedi!
Hein, Gaston? hein, Marcel? hein, Charle? Quand viendra le jour dont on parle A la maison, Dont on parle en fumant des pipes, Le jour où tous les pauvres types Auront raison,
Pourra-t-on en être à tout âge? Lorsque viendra le grand partage Des partageux, Les mômes, moucherons, moustiques, Entreront-ils dans les boutiques Prendre les jeux?
Il faut, si c'est de la justice, Que tout, la petite bâtisse En blocs de bois, Le clown au pantalon trop large, Le Grand Tir, le canon qu'on charge Avec des pois,
Il faut que l'avaleur de boules, Il faut que tout, les coqs, les poules, Soit partagé! Le singe montrant ses gencives, Et les couleurs «inoffensives» S. G. D. G.;
Tout: l'Anglais fumant son cigare, Le chemin de fer avec gare, Tunnels et ponts... On prendra tous les jeux de quilles! On mettra dans les bras des filles Tous les poupons!
Le pain, ça manque. Oui, mais ça manque Aussi, ce clown, ce saltimbanque, Tous ces chiens fous, Ce Polichinelle à deux bosses!... Droit au pain, soit! Et, pour les gosses, Droit aux joujoux!
Ainsi, sous la blouse ou le châle, Pense, plus grand et déjà pâle, Chaque moutard. Ils restent dans le vent qui siffle. Ce soir, tous vont, risquant la gifle, Être en retard.
Ils en ont oublié qu'il gèle. Ils ne battent plus la semelle; Mais, quelquefois, Leur souffle ayant terni la glace, Pour mieux voir ils essuient la place Avec leurs doigts!
II
FLEURS
Nous sommes les fleurs des fleuristes, Nous sommes les fleurs des marchands, Les petites fleurs qui sont tristes De ne pas fleurir dans les champs;
Nous sommes les fleurs printanières Qui n'ont jamais vu le printemps, Et dont on fait des boutonnières Pour des revers trop miroitants;
Nous sommes cette rose noire Et ce bleuet gros comme un chou Pour qui les smokings, sous leur moire, Ont un oblique caoutchouc!
Nous sommes ces lilas superbes Qui dans les boutiques, l'hiver, Montent en monstrueuses gerbes Coûtant monstrueusement cher!
Nous sommes, parmi le vertige Des jours de l'an nauséabonds, Les pauvres fleurs que l'on oblige A faire un métier de bonbons!
Nous sommes les fleurs qu'on envoie Dès qu'on a publié les bans, Pour que la famille les voie Dans des paniers à grands rubans;
Nous sommes les fleurs où voltige La libellule de carton; Nous tremblons trop sur notre tige, Car notre tige est en laiton!
Nous sommes les fleurs qui sur elles N'ont qu'un papillon de papier Offrant sur deux plateaux, ses ailes, L'adresse, en or, du boutiquier.
Pour nous la rosée est un mythe, Malgré d'adroits contrefacteurs Dont la ruse, sur nous, l'imite Avec des vaporisateurs.
Nous sommes les fleurs sans abeilles Qui trouvent les trois jours bien longs Où l'on fait vivre leurs corbeilles Sur les pianos des salons!
Nous voyons sur nous, parasites Qui blessent nos feuillages verts, Pousser des cartes de visites Où parfois on écrit des vers!
C'est nous qu'un pâle accessoiriste, Après les six rappels du «trois», Monte en hâte à la grande artiste Par des escaliers trop étroits.
Nous sommes ces iris de nacre Que les fleuristes de Paris Savent envoyer dans un fiacre Pendant l'absence des maris!
Nous sommes ces héliotropes, Ces glaïeuls forcés de fleurir Qui portent dans des enveloppes Le nom qu'on sait avant d'ouvrir!
C'est nous la flore citadine Qui, sous les capillaires fous, Ne se penche, pendant qu'on dîne, Qu'aux berges d'argent des surtouts!
C'est nous la flore dont l'arome Toujours au pays flottera Qui va de la Place Vendôme A la Place de l'Opéra.
Les noms de cette étrange flore Sont du botaniste inconnus: Comment porter les noms encore Des fleurs que nous ne sommes plus?
Nous sommes désormais--Nature, Ne ris pas de ces noms de fleurs!-- Le réséda-de-la-ceinture, L'oeillet-des-costumes-tailleurs!
Et, fleurs que loin de nos collines Dans la fourrure on exila, Le mimosa-des-zibelines Et la parme-du-chinchilla!
Nous sommes ces frivoles touffes Qui connaissent pour seuls étés La température des Bouffes Et celle des Variétés.
Nous sommes, parmi les éloges Aux blondes nuques adressés, Les fleurs chaudes qui, dans les loges, Frayent avec les fruits glacés.
Nous sommes le lys qui se fane Au vent des restaurants du soir; La rose qu'on jette au tzigane Qui sur l'épaule a son mouchoir;
Le muguet qui sait chaque phrase Qu'on dit à la fin des soupers, Et la jacinthe qu'on écrase Dans les coins sombres des coupés!
Nous sommes, quand le coeur s'effraye, Ces violettes d'un instant Qu'on respire en prêtant l'oreille Et qu'on mordille en hésitant.
Nous sommes ces oeillets de Londre Et ces jonquilles de Menton Dans lesquels, avant de répondre, On enfonce un joli menton.
Nous enguirlandons l'aventure, Et, quand le bonheur est défunt, Nous assurons à la rupture De l'élégance et du parfum.
Nous sommes les fleurs nécessaires Aux intrigues de la Cité. Nous n'avons connu, dans les serres, Qu'un soleil d'électricité.
Dans les serres nous sommes nées; Des saisons nous ne vîmes rien. Quelles étaient nos destinées, Cependant, nous le savons bien!
Nous sentons en nous, ô mystère! Parler la sève d'autres fleurs Qui poussèrent, libres, de terre, Et nos souvenirs sont les leurs!
Nous sentons, dans ces mornes fêtes Où passent d'inutiles fronts, Vaguement, que nous sommes faites Pour être ailleurs,--et nous souffrons.
Nous aimerions, fières, ravies, Vraiment fraîches, pures toujours, Nous mélanger à d'autres vies, Favoriser d'autres amours!
Pourquoi donc, fleurs dont nous naquîmes, Dans vos graines aviez-vous mis L'amour des vallons et des cimes, Puisqu'il ne nous est pas permis?
Puisqu'il nous faut vivre à distance De ces choses, pourquoi faut-il Que nous soupçonnions l'existence D'une Nature et d'un Avril?
--Et nous sommes, dans les boutiques, Sur du gazon artificiel, Les petites fleurs nostalgiques. D'air pur, de lumière et de ciel.
Janvier 1890.
XIX
L'ALBUM DE PHOTOGRAPHIES
Cet album sur quoi tu te penches, Je n'en peux voir sans un frisson Les épais feuillets blancs qui sont Pareils à des façades blanches!
Je vois, dans le carton glacé, S'ouvrir, à chacune des pages Qui sont à deux ou trois étages, Six fenêtres sur le passé.
On est là, la mine ravie! Et peut-être restera-t-on A ces fenêtres de carton Plus qu'aux fenêtres de la vie.
Jusques à quand souriront-ils A ces fenêtres découpées De maisonnettes de poupées, Nos vieux trois-quarts, nos vieux profils?
Sous leurs fermoirs et sous leurs moires, Les vieux albums de vieux portraits Laisseront s'effacer nos traits Plus lentement que les mémoires.
On sera morts depuis longtemps Qu'aux visiteurs priés d'attendre Ces portraits feront encor prendre Patience quelques instants.
On sera ces oncles, ces tantes, Ces bonshommes gras ou fluets, Ces haut-de-forme désuets, Et ces robes trop importantes!
Ces enfants dans des fauteuils, nus; Ces lycéens--depuis grands-pères!-- Ces magistrats, ces militaires, Tous ces morts, tous ces inconnus!
Cessez, fenêtres minuscules, De nous offrir aux yeux moqueurs Lorsqu'il n'y aura plus des coeurs Pour accepter nos ridicules!
Ah! nos portraits qui s'en iront Dans les albums inévitables Déposés sur les coins des tables Où, doucement, ils jauniront!
Morts, faudra-t-il que l'on remeure D'abord dans les coeurs, puis encor Sur ces cartons à biseau d'or Où sinistrement on demeure?
Jetez ces rois et ces valets Dont s'éternise l'agonie! Puisque la partie est finie, Jetez les cartes! Jetez-les!
XX
AU CIEL
«Hé, là-bas!» s'écria saint Pierre, «Qui frappe à l'huis du Paradis? --Oh! c'est l'âme d'un pauvre hère, Mon bon Monsieur!» que je lui dis.
--«Vous croyez qu'on entre peut-être Ici comme dans un moulin? --Vous êtes si bon, mon doux maître...» Repris-je en faisant le câlin.
--«Taisez-vous! On ne peut me plaire Par des douceurs ni des cadeaux; C'était bon avec leur Cerbère Qu'on prenait avec des gâteaux!
«Je suis un portier sans faiblesse. Répondez: sur terre, là-bas, Alliez-vous entendre la messe? --Pas souvent», lui dis-je tout bas.
--«On sait ce que cela veut dire, Pas souvent! Mais notre bon Dieu Est partout. Cela peut suffire De l'adorer hors du saint lieu.
«Lui faisiez-vous votre prière En vous couchant?--En me couchant? Je ne me souviens pas, saint Pierre. Mais peut-être bien qu'en cherchant...
--«Hum!... enfin!... Et la bonne chère? --Je l'aimais assez...--Et le vin? --La bouteille aussi m'était chère. --Bûtes-vous trop?--Cela m'advint.
--«Mais vous viviez comme un infâme! Et la vertu?...--Dame! j'aimais Toujours une petite femme! --Était-ce la même?--Jamais!
«Que la dernière était jolie! On s'en allait, sur les gazons, Par les dimanches de folie, On s'en allait...--C'est bien! Gazons!
«Et vous avez encor l'audace De me dire ça sous le nez? Pour vous nous n'avons pas de place: Allez-vous-en chez les damnés!
«Oh! là-bas on vous fera fête, Monsieur le... Tiens, au fait, qu'avez- Vous été sur terre?--Poète. Je faisais des vers, vous savez.
--«Hein? Poète?...» Alors, m'ouvrant vite: «Pourquoi,» fit-il d'un ton plus doux, «Ne l'avoir pas dit tout de suite? Entrez donc! Vous êtes chez vous.»
XXI
BALLADE DES VERS QU'ON NE FINIT JAMAIS
Mes vers pour qui je sens la plus grande tendresse Sont tous les non-finis qui vont par un, par deux; Ces vers dont on remet l'achèvement sans cesse, Qu'on retrouve en fouillant dans les papiers poudreux. Quand on est un poète, on est un paresseux; On n'est point patient comme un graveur sur cuivre: Souvent, quand la beauté d'un sujet vous enivre, On se met au travail; mais le feu tombe, mais Les vers vont faiblissant si l'on veut les poursuivre. Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.
L'idée est délicate, et la forme la blesse Des poèmes trop faits. Elle préfère ceux Qui ne l'ajustent pas avec trop d'étroitesse: Elle court moins danger de s'abîmer en eux. Quand on veut achever, cela devient chanceux; La mort du sens exquis bien souvent doit s'ensuivre; Il fond comme fondrait une étoile de givre Qu'on voudrait prendre, ou bien la neige des sommets! Dans des vers terminés le rêve peut-il vivre? Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.
C'est vous, vers commencés, et puis que l'on délaisse, Rondels abandonnés, refrains harmonieux Auxquels on n'a pas fait de chansons, par mollesse, Sonnets dont on n'a fait qu'un tercet merveilleux, C'est vous que le poète aime toujours le mieux. Et tel alexandrin qu'un second n'a pu suivre Dit un charme, un parfum léger dont on fut ivre, Mieux qu'un poème long. Ce sont les plus mauvais, Les vers que, du tiroir, pour la foule, on délivre... Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.
ENVOI
Lecteur, je suis navré. Ces vers que je te livre --Dont, peut-être, on vendra le papier à la livre,-- Ne sont pas, il s'en faut, hélas! ceux que j'aimais. Car les meilleurs, comment les mettre dans un livre? Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.
XXII
SUR UN EXEMPLAIRE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE
... Le savant Huet, évêque d'Avranches, faisait venir _musard_ du latin _musa_.
(PRÉFACE.)
Ainsi j'ai musardé, musardisé, musé, Sans croire qu'aux lauriers pour moi fussent des branches, Et sans être aussi sûr que Monseigneur d'Avranches Qu'un mot comme _musard_ vînt de _Musa, Musæ_.
Ainsi j'ai soupiré, flûte, cornemusé, Sans savoir que parfois sur des jeux tu te penches, O Muse! et que tu prends tout d'un coup des revanches Lorsqu'on pense avec toi ne s'être qu'amusé.
Je jouais, pour user ma jeunesse trop neuve, En attendant le jour prédit par Sainte-Beuve Où survit au musard un homme avantageux.
Je jouais... puis: «Vivons!» dis-je, en fermant ce livre. Mais la Muse habitait dans le nom de mes jeux; Et sans elle à présent je ne saurais plus vivre.
II
INCERTITUDES
I
CHANSON DANS LE SOIR
Il fit halte, ébloui, humant Cette soirée et son haleine, Au sommet de l'escarpement D'où l'on découvre infiniment La plaine.
Un doux crépuscule du mois Des doux crépuscules--septembre-- Bleuissait vaguement les bois, Sous un ciel de rose, à la fois, Et d'ambre
La lune, basse, et n'ayant point Son teint coutumier de béguine, Montrait un rougeâtre embonpoint, Telle une orange mûre à point, Sanguine;
Et, sous cet astre de Japon, Le val fuyait en molles lignes, Avec le canal clair, le pont, L'étang ridé comme un crépon, Les vignes.
Il admirait, lorsque, soudain, Un chant monta de ce théâtre, De ce cirque, de ce jardin, Exhalé du dernier gradin Bleuâtre,
Et cet air où le soir mêla Son murmure de vaste conque, Cet air divinement vola... C'était, d'ailleurs, un _lon lon la_ Quelconque.
Mais, dans le lointain de pastel, Ce chant naïf, lent comme un psalme, Était irrésistible,--et tel Que cet instant fut immortel De calme.
Il se fit un tel unisson De ce chant et du paysage, Que le poète eut un frisson. Et nous vîmes des pleurs sur son Visage.
Puis, de ce ton triste et coquet, Ému, mais où du railleur passe, De ce ton qui laisse inquiet, Qui est son défaut, et qui est Sa grâce,
Cependant que toujours, parmi Le doux bruit du soir qui soupire, Montait sur le val endormi La chanson charmante, il se mit A dire:
«O chanson qui monte, vieil air, Filet lointain d'une voix pure, Selon la brise vague ou clair, O dentelle de son dans l'air, Guipure!
«O chanson qui monte dans l'or, Du ciel, sur la lande embrumée, Qui flotte au-dessus du décor, Ruban de son, et moins encor... Fumée!
«Oh! qui donc, de cette façon Mélancolieuse et touchante, Quel rustique et jeune garçon, Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson, Te chante?
«Quel simple, ignorant de ce qu'il, Oh! de tout ce qu'il ressuscite De tendre, en moi, de puéril, Ajoute ce charme subtil Au site?
«Charme dont, languissant musard, Je suis ému jusqu'à la larme, Parce que, inattendu, sans art, Il éclôt d'un simple hasard, Ce charme!
«Voilà! le fredon d'un vilain, L'odeur d'un pré, la saison, l'heure, Un peu de bleu crépusculin, Voilà! ce n'est pas plus malin... On pleure!
«Eh quoi! pleurer comme d'amour Pour un _lon lon la_ monotone, Pour le dernier soupir du jour, Pour le vent dans les arbres, pour L'automne?
«De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs? De quoi donc, mon âme, es-tu veuve, Pour que, parmi ces champs déserts, Un air tel que tous les vieux airs M'émeuve?
«Est-ce là mon état normal? De quel ciel suis-je nostalgique? De quel pays ai-je le mal?... Tais-toi, chant qui me rends ce val Magique!
«Ah! de mes larmes il appert Que dans un désordre je sombre! Quoi! pleurer parce que Vesper S'allume, et qu'une voix se perd Dans l'ombre?
«Savourer le charme anxieux Du moment et de l'atmosphère? Jouir de l'ouïe et des yeux? --Hélas! il y a pourtant mieux A faire!