Part 3
«Mais si, le soir, Quand la lune sourit, tu rêves de t'asseoir Sur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendre La chanson de la brise, et si tu vas t'étendre Par les matins d'été, dans l'herbe, sur le dos, En regardant le ciel avec des yeux mi-clos, Si le rythme t'émeut, si ton être tressaille Quand s'envole une strophe, et si ton coeur défaille Quand un ami te lit des vers à haute voix, Si le désir te prend, devant ce que tu vois, De l'exprimer avec une forme parfaite, Si tu sens vaguement s'agiter un poète En toi, n'hésite pas! étouffe dans ton coeur Ce serpent! Il y va, crois-moi, de ton bonheur... Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en occupe. Le métier de poète est un métier de dupe. Ah! mon expérience est amère! Longtemps, J'ai subi les dédains, les affronts irritants Des sots; j'ai combattu pour l'art, plein d'énergie! Je marchais, ébloui toujours par la magie De mon rêve, mes yeux de fou perdus au ciel! Je ne souffrais de rien. J'étais même sans fiel Pour ceux qui me raillaient. J'étais le doux bohème Inoffensif; j'allais, en penaillons, tout blême, Et nourri seulement des viandes de l'esprit; Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit, J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle! J'étais l'extravagant heureux qui noctambule, Qui trouve, pour dormir, un banc délicieux, Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux. J'étais le vagabond poète qui balade, Cherchant des jours entiers un refrain de ballade, Et qui va devant lui, sans souci des hivers, Heureux de se chanter à lui-même ses vers! Je me disais: Mon temps n'est pas venu, mon heure Sonnera. Mais j'ai vu que l'espoir était leurre. J'ai vieilli, je me suis lassé d'être incompris. C'est absurde, mais c'est ainsi: le beau mépris Que nous avons d'abord pour le goût du vulgaire Tombe avec l'âge. Eh quoi! toujours faire la guerre? On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plus Des veilles sans profit, des travaux superflus. J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville: Et c'est à lui que va la multitude vile. C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim! Eh bien! je me révolte et je crie, à la fin! Mon coeur veut déverser son trop-plein d'amertume. Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthume Quelquefois. Il paraît que, quand nous sommes morts, La Gloire, cette femme, a souvent des remords De ne pas nous avoir aimés. On nous découvre. Nos vers sont exaltés; nos tableaux vont au Louvre... Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux? C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeaux De cette pourpre; et, mort, je n'en fais nul usage! Vois-tu, le désespoir vous étreint avec l'âge D'être plus inconnu qu'un faiseur de couplet; Et l'on mendie: «Un peu de gloire, s'il vous plaît! Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose, Quelques rayons sur ma future apothéose! Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autant Commencer tout de suite, et je mourrai content. J'ai trop voulu sortir de l'ornière banale, Dites-vous: quand l'idée est trop originale On la repousse?... Eh bien! si c'est là le récif Où j'échouai, je veux bien faire du poncif. Du poncif, s'il le faut! Mais avant que j'expire, C'est mon rêve, je veux que le bourgeois m'admire!»
«Oui, vieillis, les plus fiers lutteurs, les plus fougueux Parlent ainsi, lassés d'être incompris et gueux!
* * * * *
«Car c'est une tristesse noire De vieillir toujours méconnu. Alors, n'ayant pas eu la gloire Dans cette vie, on n'a rien eu.
«Comme on a passé sa jeunesse A chasser la chimère, on n'a Rien récolté pour sa vieillesse, Et quand l'heure affreuse sonna,
«L'heure de la tristesse, l'heure Des ressouvenirs étouffants, On se vit pauvre, sans demeure, Et vieux grand-père sans enfants.
«Trimer, c'est bon quand on est jeune. Mais on change en se faisant vieux. On ne supporte plus le jeûne, On songe qu'on serait bien mieux
«Dans un intérieur confortable Que sous un plafond d'où ça pleut; On songe que se mettre à table Doit être un plaisir, quand on peut!
«On songe qu'une chambre chaude Doit être agréable, le soir, Avec une femme qui rôde Autour de vous, blonde, en peignoir;
«Qu'il est doux, lorsque le vent souffle, D'être, béat, au coin du feu; Tout en rôtissant sa pantoufle, De somnoler un petit peu;
«Qu'il est doux de prendre ses aises, De mettre aux chenets son talon, D'avoir, au lieu de quatre chaises, De bons fauteuils dans son salon!
«Ah! que de choses on regrette Lorsqu'on eut des rêves trop grands! Musicien, peintre, poète, Ce sont de fichus métiers. Prends
«Quelque bon métier qui rapporte; Mets sur ton oreille un crayon Ou des panonceaux sur ta porte, Et ne cherche pas le rayon!
«Ne fais jamais d'art! Ne t'ingère Jamais de penser du nouveau! Fume un gros cigare. Digère. Et crains les rhumes de cerveau!
«Bois frais. Tiens-toi dans l'allégresse. Pas de vers, je te le défends. Vis comme un coq en pâte. Engraisse. Fais des ribambelles d'enfants!
«Du reste, je te dis ces choses, Mon pauvre ami, mais je sais bien Que les conseils des vieux moroses Ne serviront jamais de rien,
«Et que, si le diable t'y pousse, Tu seras poète, gamin! --Mais j'ai parlé trop, et je tousse... Embrasse-moi vite. A demain!»
* * * * *
Le lendemain, j'appris la mort du pauvre hère. Je l'accompagnai seul jusqu'à son cimetière, Puis, ayant vu glisser le cercueil dans le trou, Je marchai devant moi, longtemps, sans savoir où. Et je songeais: «Jamais je ne serai poète! Car je n'ai pas le coeur assez brave, et ma tête S'égarerait à tant souffrir. Je ne veux pas Traîner cette existence affreuse, à chaque pas Me blesser aux cailloux aiguisés de la route. L'Art, oh! l'Art m'attirait et me grisait, sans doute! Mais je veux travailler à faire mon bonheur. Cet homme avait raison. Il m'a donné la peur Du calvaire qu'il faut gravir pour être artiste. Je veux vivre impassible et vieillir égoïste!» Je m'aperçus alors que j'étais dans les champs, Que les arbres, bouquets de parfums et de chants, S'éveillaient au soleil, et que les verts cytises Invitaient sous leur ombre à des fainéantises; Que le ciel, d'un bleu pâle, avait l'air d'un satin De Chine; que c'était l'adorable matin, L'heure où la cime des ormeaux tremble et rougeoie. Dans ces odeurs, dans ces fraîcheurs, dans cette joie, J'oubliai tous les maux que l'autre avait soufferts...
--Et je rentrai chez moi pour écrire ces vers.
1887.
XIII
SOUVENIRS DE VACANCES
I
LE TAMBOURINEUR
A l'heure où l'invisible orchestre des cigales N'exerce pas encor ses petites cymbales, Quand l'horizon est rose et vert, de bon matin, Par les sentiers pierreux de la blanche colline, En jouant un vieil air lentement s'achemine Le tambourineur, beau comme un pâtre latin.
Sous les pins parasols d'où pleuvent les aiguilles Qui rendent les sentiers glissants, il fait des trilles Sur le fin gaboulet, comme un merle siffleur. Sa longue caisse aux flots de rubans verts ballante, Il s'en va pour donner une aubade galante A la belle qui l'a choisi pour cajoleur.
Il souffle dans son fifre un air très gai de danse, Pendant qu'il frappe avec la baguette, en cadence, La peau du tambourin qui ronfle sourdement. Le petit galoubet d'ivoire rossignole, Et le tambourin suit l'alerte farandole D'un monotone, un peu triste, accompagnement.
Tambourineur d'Amour, comme je te ressemble! Je vais jouant du triste et du gai tout ensemble: Le tambourin sonore et grave, c'est mon coeur, Rien plus lourd à porter, va, que ta caisse lourde! Mais, toujours, cependant qu'il fait sa plainte sourde, Sifflote mon esprit, ce galoubet moqueur!
1888.
II
L'ÉTANG
L'étang, dont le soleil chauffe la somnolence, Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs. Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants, Leur assiette de Chine où de l'or se balance.
D'autres n'ont pu fleurir, mais purent émerger, Et, pointe autour de quoi l'onde en cercles se plisse, Leur gros bouton bronzé qui commence à nager Est une cassolette avant d'être un calice.
D'autres, encor plus loin du moment de surgir, Promesse de boutons par l'eau glauque couverte, Se bercent d'un remous sous l'ample feuille verte Qu'on voit, comme un plateau de laque, s'élargir.
Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente. Il en est d'achevés que leur tige me tend, Complètement éclos, comme, sur cet étang, Les nénuphars berçant leur soucoupe indolente.
D'autres n'ont encor pu qu'atteindre le niveau... Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse, Qu'on laisse à fleur d'esprit flotter avec paresse, Comme les nénuphars qui pointent à fleur d'eau.
Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde, D'autres pensers germés mystérieusement, Qui montent en secret vers leur achèvement, Comme les nénuphars qui dorment sous l'eau lourde.
III
LES PAPILLONS
En Mai, quand les brises roucoulent, Quand fleurissent toutes les fleurs, Les papillons sont grands buveurs: Les petits papillons se soûlent.
Souvent, au crépuscule gris, A l'heure où le couchant se clore, On en voit balocher encore: C'est tout simplement qu'ils sont gris.
Le regard les suit et s'étonne De les voir, dans le jour tombant, S'en aller d'un vol titubant, D'un vol qui zigzague et festonne.
Les pauvrets se sont attardés A boire dans toutes les roses; Pour chasser les ennuis moroses Ils se sont un peu pochardés.
Au sortir de leur chrysalide Faisant dehors leurs premiers pas, Pour les parfums n'avaient-ils pas Encor la tête assez solide?
Avaient-ils des chagrins d'amour, Ces papillons? Voulaient-ils boire Pour se consoler d'un déboire? Mon Dieu, ça se voit chaque jour!
Ou par des amis en goguette Se laissèrent-ils emmener De fleur en fleur biberonner, Comme de guinguette en guinguette?
Eux, les élégants papillons, Si corrects près des marguerites, Ils sont, en regagnant leurs gîtes, Dépoudrés de leurs vermillons!
Et gris à rouler sous les roses, Lorsqu'il leur faut rentrer chez eux, Ils s'en reviennent deux par deux... Et voilà qu'ils disent des choses!...
Ils se détaillent leurs amours, Se vantent de leurs prétentaines, Mettent de travers leurs antennes, S'attendrissent, font des discours;
Eux, les doux frôleurs de corolles, Les petits Platons de l'air pur, Amis des lys et de l'azur, Ils racontent des gaudrioles!
Quand les nectars et les rayons Ont troublé leur âme sensible, Il n'y a rien de plus terrible Que l'ivresse des papillons!
Dons Juans récitant leurs listes, Ils révèlent soudain aux fleurs Quelles âmes d'écornifleurs Ils cachaient, ces idéalistes!
Battant des ailes de pastel, Chacun, avant la nuit, aspire Un dernier lys avec sa spire, Ainsi que l'on hume un cocktail!
Les roses ayant une essence Qui grise mieux que le trois-six, Ce qu'au buisson dit le _Tircis_ Est de la plus rare indécence.
Les _Machaons_ sont déchaînés. Et les hautaines _Atalantes_ Ne fuient qu'avec des ailes lentes Qui semblent leur dire: «Venez!»
Le _Mars_, gai comme un soir de solde, Dit au _Tabac d'Espagne_: «Ohé!» Le _Daphnis_ change de Chloé. Le _Tristan_ se trompe d'Ysolde.
A demain matin les pardons! Il faudra qu'on s'y reconnaisse. Mais, ce soir, plus d'une _Vanesse_ Pour les phlox trahit les chardons.
Un obscur papillon d'avoine Tutoie un lilas de jardin. Le papillon du chou, soudain, Appelle: «Mon chou!» la pivoine.
Le désordre règne. Il n'y a Plus de lois ni de protocoles. L'_Argus_ parle argot. «Tu me colles!» Dit l'_Argynne_ au pétunia.
Le _Demi-Deuil_ n'est plus sévère. Et: «Ma primevère n'est pas Grande», dit le _Sylvain_ tout bas, «Mais je bois dans ma primevère!»
IV
DÉJEUNER DE SOLEIL
Le soleil hume la rosée Qui s'évapore lentement. Vers lui, dans le matin charmant, Elle monte, vaporisée,
L'aurore fait le firmament D'une teinte exquise et rosée. Le soleil hume la rosée Qui s'évapore lentement.
Sur chaque brin d'herbe est posée Une goutte arc-en-cielisée De plus de feux qu'un diamant... Et, comme il en est très gourmand, Le soleil hume la rosée.
V
LES COCHONS ROSES
Le jour s'annonce à l'Orient De pourpre se coloriant; Le doigt du matin souriant Ouvre les roses; Et sous la garde d'un gamin Qui tient une gaule à la main, On voit passer sur le chemin Les cochons roses,
Le rose rare au ton charmant Qu'à l'horizon, en ce moment, Là-bas, au fond du firmament, On voit s'étendre, Ne réjouit pas tant les yeux, N'est pas si frais et si joyeux Que celui des cochons soyeux D'un rose tendre.
Le zéphyr, ce doux maraudeur, Porte plus d'un parfum rôdeur, Et, dans la matinale odeur Des églantines, Les petits cochons transportés Ont d'exquises vivacités Et d'insouciantes gaîtés Presque enfantines.
Heureux, poussant de petits cris, Ils vont par les sentiers fleuris, Et ce sont des jeux et des ris Remplis de grâces; Ils vont, et tous ces corps charnus Sont si roses qu'ils semblent nus, Comme ceux d'amours ingénus Aux formes grasses.
Des points noirs dans ce rose clair Semblant des truffes dans leur chair Leur donnent vaguement un air De galantine, Et leur petit trottinement A cette graisse, incessamment, Communique un tremblotement De gélatine.
Le long du ruisseau floflottant Ils suivent, tout en ronflotant, La blouse au large dos flottant De toile bleue; Ils trottent, les petits cochons, Les gorets gras et folichons Remuant les tire-bouchons Que fait leur queue.
Et quand les champs sans papillons Exhaleront de leurs sillons Les plaintes douces des grillons Toujours pareilles, Les cochons, rentrant au bercail, Défileront sous le portail, Agitant le double éventail De leurs oreilles.
Puis, quand, là-bas, à l'Occident, Croulera le soleil ardent, A l'heure où le soir descendant Touche les roses, Paisiblement couchés en rond, Près de l'auge peinte en marron, Bien repus, ils s'endormiront, Les cochons roses.
VI
LE PETIT CHAT
C'est un petit chat noir, effronté comme un page. Je le laisse jouer sur ma table, souvent. Quelquefois il s'assied sans faire de tapage; On dirait un joli presse-papier vivant.
Rien de lui, pas un poil de sa toison ne bouge. Longtemps il reste là, noir sur un feuillet blanc, A ces matous, tirant leur langue de drap rouge, Qu'on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.
Quand il s'amuse, il est extrêmement comique. Pataud et gracieux, tel un ourson drôlet. Souvent je m'accroupis pour suivre sa mimique Quand on met devant lui la soucoupe de lait.
Tout d'abord, de son nez délicat il le flaire, Le frôle; puis, à coups de langue très petits, Il le lampe; et dès lors il est à son affaire; Et l'on entend, pendant qu'il boit, un clapotis.
Il boit, bougeant la queue, et sans faire une pause, Et ne relève enfin son joli museau plat Que lorsqu'il a passé sa langue rêche et rose Partout, bien proprement débarbouillé le plat.
Alors, il se pourlèche un moment les moustaches, Avec l'air étonné d'avoir déjà fini; Et, comme il s'aperçoit qu'il s'est fait quelques taches, Il relustre avec soin son pelage terni.
Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates; Il les ferme à demi, parfois, en reniflant, Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes, Avec des airs de tigre étendu sur le flanc.
Mais le voilà qui sort de cette nonchalance, Et, faisant le gros dos, il a l'air d'un manchon; Alors, pour l'intriguer un peu, je lui balance, Au bout d'une ficelle invisible, un bouchon.
Il fuit en galopant et la mine effrayée, Puis revient au bouchon, le regarde, et d'abord Tient suspendue en l'air sa patte repliée, Puis l'abat, et saisit le bouchon, et le mord.
Je tire la ficelle, alors, sans qu'il le voie; Et le bouchon s'éloigne, et le chat noir le suit, Faisant des ronds avec sa patte qu'il envoie, Puis saute de côté, puis revient, puis refuit.
Mais dès que je lui dis: «Il faut que je travaille; Venez vous asseoir là, sans faire le méchant!» Il s'assied... Et j'entends, pendant que j'écrivaille, Le petit bruit mouillé qu'il fait en se léchant.
VII
BALLADE DU PETIT BÉBÉ
Il fait un gazouillis suave, Un chantonnement continu, Sans souci du ton, de l'octave. Son crâne au seul frison ténu Est si blond qu'il paraît chenu. Par une prudente planchette Dans son haut fauteuil retenu, Le petit bébé fait risette.
Et puis il désigne, très brave, Le gros chat, de son doigt menu. Et puis, quand sa bonne le lave Et poudre tout son corps charnu, De vive force maintenu Jambes en l'air, sans chemisette, En montrant son derrière nu Le petit bébé fait risette.
Après quoi, longuement, il bave. Et comme un objet inconnu Il contemple, rêveur et grave, Son pied dans ses deux mains tenu. Et, pris du désir saugrenu De sucer son bout de chaussette Auquel il n'est pas parvenu, Le petit bébé fait risette.
ENVOI
Épousez-vous, couple ingénu, Comme Marius et Cosette. Tout rit lorsque, nouveau venu, Le petit bébé fait risette.
VIII
CRÉPUSCULE
Au bord de l'horizon les collines boisées Ondulent, en prenant des teintes ardoisées, Cependant qu'un dernier reflet, comme un mica Piqué sur les coteaux, scintille dans leur brume, Et que, timidement, une étoile s'allume Dans l'azur pâle et délicat.
Les arbres, sur le ciel, de leurs grêles membrures, Font un dessin pareil à celui des nervures D'une feuille. A présent, les étoiles sont deux, Et luisent à travers la vapeur violette Comme des yeux de femme à travers la voilette... Les arbres ont un air frileux.
Tous les contours ont des finesses d'aquarelle. Les fonds sont des lavis très clairs. Un clocher frêle S'effile exquisement sur le lointain bleuté. Les étoiles sont trois. La campagne repose, Et dans le ciel vert d'eau monte une lune rose Comme un cuivre désargenté.
De larges bandes d'or l'horizon se chamarre. Mais le dernier reflet s'est éteint sur la mare. On croit voir des cyprès dans les hauts peupliers. Le jour traîne un moment encor son agonie. Les crapauds font un chant d'une plainte infinie... Les étoiles sont des milliers.
IX
ON SOUFFLE
On souffle, et vous vous envolez, Duvet des chandelles de neige! Le souffle qui vous désagrège Met à nu des coeurs désolés!
Par un jeu bête et sacrilège Pauvres coeurs désauréolés! On souffle, et vous vous envolez, Duvet des chandelles de neige!
Rayons blancs dont sont étoilés Nos coeurs naïfs (au mien que n'ai-je Votre poids encor, qui l'allège!) Ainsi, vous nous êtes volés: On souffle, et vous vous envolez!
XIV
LA PREMIÈRE
Or, c'est Dieu qui fit la première, Qui façonna son corps si cher Lui-même, dans de la lumière, Et pétrit son exquise chair.
Il mit sur sa peau de l'aurore Et du soir d'été dans ses yeux, Puis il tissa pour elle encore Le soleil en rayons soyeux.
De ses adroites mains divines Le bon Dieu sculptait, il dorait. Et déjà le souffle odorait Entre les lèvres purpurines.
Déjà l'oeil charmant s'entr'ouvrait Comme s'entr'ouvre une pervenche; Et du talon fin à la hanche La ligne onduleuse courait.
Pâle aux musiques de l'orchestre Qu'apportaient les vents attiédis, Émerveillant le paradis Qui n'était alors que terrestre,
Ève s'épanouit, semblant Sous les branches, nue et pudique, Un tel chef-d'oeuvre doux et blanc Que le lys murmura: «J'abdique!»
Dieu, riant dans sa barbe, dit: «Tu feras le bonheur de l'homme.» Or, c'est elle qui le perdit En lui faisant croquer la pomme.
A qui serait-il donc prudent D'offrir le coeur et la chaumière? La première perdit Adam: Et c'est Dieu qui fit la première!
XV
Oh! les yeux, les beaux yeux des femmes! Que de choses nous y voyons! C'est de la lumière des âmes Que nous croyons faits leurs rayons.
Nous croyons lire en leurs prunelles Des perversités, des candeurs; Et nous mettons du rêve en elles, Nous fiant à leurs profondeurs;
Mais le trouble des yeux, leur vague, Et leurs calmes de soirs d'été, Leurs bleus changeants comme la vague, Leur douce et vivante clarté,
La lumière exquise filtrée Entre les cils frangés,--tout ça N'est rien qu'un peu d'humeur vitrée Qu'un peu de soleil nuança.
Les yeux sont des petites flaques Reflétant du ciel sans savoir; Pas plus que s'ils étaient opaques Les pensers ne peuvent s'y voir;
Et, tout simplement, quand se lève Leur regard profond et câlin, S'ils nous paraissent pleins de rêve, C'est qu'ils ont un beau cristallin.
XVI
LES TZIGANES
Un ordre fut donné par le chef à mi-voix, Et des bruits d'instruments dans l'ombre s'entendirent. Le silence se fit. Et, sur leurs clés de bois, Harmonieusement les cordes se tendirent.
Ce ne furent d'abord, sous les arbres touffus, Que des fragments épars d'harmonie essayée, --Par de vagues accords, des préludes confus, L'âme des violons voulant être éveillée.
Incertains un moment gémirent les altos, Puis de leur gravité sonore ils s'assurèrent, Et les Tziganes noirs, drapés dans leurs manteaux, Brusquement, pour jouer, en cercle se levèrent.
Alors le chef, les yeux perdus, improvisant, Attaqua la mesure avec un geste large, Et, du son merveilleux lui-même se grisant, Il partit, endiablé, comme dans une charge.
L'orchestre répandit un long bruit de sanglots; Et du même côté, tous, la tête penchée, Ils envoyaient l'archet, pâles, les yeux mi-clos, Ivres de l'harmonie en ondes épanchée.
Ils jouaient, balançant lentement leurs grands corps, Et toujours un sourire énigmatique aux lèvres. Et par moments c'étaient d'étranges désaccords, Ou, sous les doigts pinceurs, des pizzicati mièvres.