Les Musardises

Part 2

Chapter 23,076 wordsPublic domain

Quelle vague, quel flot Dont la crête scintille Put monter assez haut Pour te laisser, Coquille?

Quel vieux séditieux Dont le cerveau retarde, Blanche, au feutre des dieux, Vint t'arborer, Cocarde?

Quel montreur, affublant L'ombre d'un drap tragique, Te projette, Rond blanc De lanterne magique?

Loupe au cristal puissant, Quel savant gigantesque Par toi nous grossissant Arrive à nous voir presque?

Fer à cheval d'acier, Quel maréchal t'embrase Pour marescalcier Bucéphale ou Pégase?

Pour que nous n'en ayons Jamais le goût aux lèvres, Qui met sur des clayons Ce fromage de chèvres?

Quel est le noir jaloux Qui, sultan jusqu'aux moelles, T'a placé, Piège à loups, Dans son sérail d'étoiles?

Quand tu scintilles, nu, Au crépuscule fourbe, De quel crime inconnu Reviens-tu, poignard courbe?

Hamac, quel négligent, T'accrochant à deux astres, Dort dans ton arc d'argent, Bercé sur nos désastres?

Pour que passe un rayon, Quel brave machiniste Ouvre ce trappillon Sur notre monde triste?

Au fond du ciel léger Pétase de lumière, Quel est le Grand Berger Qui te porte en arrière?

Toi qui mets sur l'azur Ta nacre de Byzance, Es-tu d'un Être obscur Le jeton de présence?

En encre de clarté, D'une plume de cygne, Quel dieu te fait, Pâté, Sur le ciel, quand il signe?

Alourdis-tu--terreur Qui surplombe ou qui tombe!-- Globe, un poing d'empereur? Ou d'anarchiste, Bombe?

Buire, quel Cellini Galbe ton métal rose? Quel est, Point sur un I, Le Musset qui te pose?

Te maniant encor, Là-haut, mieux que personne, Quel est, Faucille d'or, Le Hugo qui moissonne?

Quel clown, frappant du pied, Va bondir de la Ville, Cerceau, dans ton papier, Pour imiter Banville?

A quel char de sommeil Dors-tu, Roue enrayée? Cymbale de vermeil, Qui t'a dépareillée?

Quelle fut--le sait-on? O Tête d'Holopherne, Ta Judith? Quel est ton Diogène, Lanterne?

Ex-voto, pour quel voeu Pends-tu sur la nuit noire? Quel Roland du Mont Bleu T'embouche, Cor d'ivoire?

Quel émir, Bouclier, Te suspend à sa selle? A quoi va se lier, Cerf-Volant, ta ficelle?

Quels sont tes poids, Plateau De balance romaine? En mangeant ce gâteau Quel enfant se promène?

Quel chiffre est ciselé Sur cette tabatière? Quel chat noir a filé Par ton trou blanc, Chatière?

Quel garde assermenté T'a sur sa blouse, Plaque? Quelle Tasse de thé Sert-on sur du vieux laque?

Grand Bouton de Cristal, Quel mandarin te porte? Poignée en clair métal, Ouvres-tu quelque porte?

Fermoir étincelant, Fermes-tu quelque tome? Hublot, tu luis au flanc De quel Vaisseau Fantôme?

Quel Coq, _escam quærens_, Perle, du bec te pousse? Palette, quel Rubens Passe dans toi le pouce?

De cette Opale, au loin, Quel turban s'agrémente? Qui te grignote un coin, O Pastille de menthe?

Qui va, dans les «ha! ha!» Te décrocher, Timbale? Quelle Nausicaa Te perd dans le ciel, Balle?

Dans quel moule arrondi Est-ce que l'on t'arrange, Tarte? De quel midi Peux-tu bien être, Orange?

De quel verre, Sorbet? De quelle jatte, Crème? O, de quel alphabet? Zéro, de quel problème?

De quel pré, Champignon? Visière, de quel Casque? Pont, de quel Avignon? Tambourin, de quel Basque?

Qui donc, Veilleuse, dort? Quel est ton hiver, Neige? Cirque, ton picador? Ton écuyer, Manège?

Quel Hercule a jeté Ce Peloton de laine? Fleur, quel est ton été? Ton Sèvres, Porcelaine?

Faïence, ton Nevers? Prunelle, ton Cyclope? Médaille, ton revers? Cachet, ton enveloppe?

Ton portrait, Médaillon? Diamant, ton satrape? Grelot, ton postillon? Grain de raisin, ta grappe?

Ton Versaille, OEil-de-Boeuf? OEil de tigre, ta jongle? Ton bilboquet, Boule? OEuf, Ton nid? Arc, ta flèche? Ongle,

Ton doigt? Lotus, ton lac? Ton lait, Bol? Ton puits, Cruche? Fruit, ta branche? Or, ton sac? Pain, ton blé? Miel, ta ruche?

* * * * *

Je m'arrête, essoufflé... Mais je sens qu'elle va Parler! que cette voix va tinter, qu'on rêva D'argent! que cette voix d'argent va me répondre! Que la Lune a senti sa patience fondre, Et qu'elle va répondre!... Et j'attends, haletant, Qu'elle tinte le mot de l'énigme; et, tintant Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue, La Lune me répond froidement:

«Continue!»

VIII

LE VIEUX PION

... Le voyans au dehors, et l'estimans par l'extérieure apparence, n'en eûssiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il était de corps et ridicule en son maintien... Mais ouvrant cette boîte eûssiez au dedans trouvé une céleste et impréciable drogue...

RABELAIS.

Vieux pion qu'on raillait, ô si doux philosophe Aux coudes rapiécés, pauvre être marmiteux Dont l'étroit paletot, d'une luisante étoffe, Disait un long passé d'hivers calamiteux,

Je te revois. Ton crâne avait une houppette, Une seule, au milieu, de poils,--et tu louchais. Et longuement, avec un fracas de trompette, Dans un mouchoir à grands carreaux tu te mouchais.

Je te revois, dans le préau, sous les arcades, Grave, déambuler, et j'ai la vision De ton accoutrement pendant ces promenades Où tu marchais au flanc de ma division;

De ta longue, oh! si longue et noire redingote, Dans laquelle plus d'un avait déjà sué; De ton chapeau gibus bon pour mettre à la hotte, Si fantastiquement bleuâtre et bossué!

Ton haleine odorait le vin et la bouffarde, Et, quand tu paraissais à l'étude du soir, Souvent ton nez flambait dans ta face blafarde, Et c'est en titubant que tu venais t'asseoir.

Pochard mélancolique au crâne vénérable, Parfois tu t'éveillais, quand tu cuvais ton vin, Et, frappant un grand coup de règle sur la table, Tu glapissais: «Messieurs, silence!...» Mais en vain.

Ou plutôt, tu dormais, sans souci des boulettes Qu'on mâchait longuement pour t'envoyer au nez. Et ton étude alors marchait sur des roulettes... Plus de punitions ni de pensums donnés!

On t'avait surnommé Pif-Luisant. Les élèves Charbonnaient ton profil grotesque sur le mur. Mais tu marchais toujours égaré dans tes rêves. Tu ne souffrais de rien. Tu vivais dans l'azur.

Car tu faisais des vers. Tu rimais un poème! A nul autre que moi tu ne l'as avoué. --Comment donc avais-tu, lamentable bohème, Au fond de ce collège, en province, échoué?

Pif-Luisant, je t'aimais. Quelquefois je suis triste En repensant à toi. Qu'es-tu donc devenu? C'est toi qui m'as prédit que je serais artiste, Et c'est toi le premier rimeur que j'ai connu.

Un jour, ayant trouvé des vers dans mon pupitre, Tu fus pris d'une joie attendrie, et je vis Comme un rayonnement sur ta face de pitre, Et tu me contemplais avec des yeux ravis!

Dès ce jour, tu m'aimas. Et tandis que les autres Jouaient en criaillant aux barres, nous causions. Les conversations exquises que les nôtres! Parfois tu m'expliquais un peu mes versions.

Je crois que si j'ai fait vraiment ma rhétorique, C'est sous les marronniers, en t'écoutant parler. Tu commentais, dans ton langage poétique, Homère,--et je voyais la grande mer s'enfler,

Les galères en ligne avec leurs belles proues, Et les cnémides d'or des Grecs étincelants, Et je voyais passer, le rose sur les joues, La merveille de grâce, Hélène, à pas très lents!

Quelquefois tu prenais Virgile, ou bien Tibulle: J'entendais, sous les verts feuillages, les pipeaux, Les clochettes dont la chanson tintinnabule Dans les lointains du soir, quand rentrent les troupeaux.

Et puis, c'était Ovide et ses métamorphoses, Cycnus qui, duveté de neige, est fait oiseau, Daphné qui fuit, montrant ses talons nus et roses, Syringe qui se change en flexible roseau,

En roseau chuchoteur et qui devient lui-même Une flûte à six trous entre les doigts de Pan, Io, génisse blanche et que Jupiter aime, Les yeux d'Argus semés sur les plumes du paon!

Merci, vieux, qui, plus jeune encor, malgré ton asthme, Que le gandin pédant dont nous suivions les cours, Fus l'éveilleur de mon premier enthousiasme, Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours!

Merci, toi qui me mis de beaux rêves en tête, Toi dont la main furtive, au dortoir, me glissait Les livres défendus de plus d'un grand poète, O toi qui m'as fait lire en cachette Musset!

Souvent, le professeur, corrigeant ma copie, Dans un discours français trouvait, en suffoquant, Quelque insulte à Boileau qui lui semblait impie, Quelque néologisme horriblement choquant;

Il pâlissait de mon audace épouvantable, Comme s'il s'attendait à voir crouler le toit... Mais il ne s'est jamais douté que le coupable, Mon affreux corrupteur, Pif-Luisant, c'était toi!

Oui, si je fus poussé vers quelque plus moderne Irrégularité, celui qui me poussa Fut ce pion crasseux qu'on traitait de baderne. Diogène poussif et Silène poussah!

O bohème déchu dont le sort fut si rude, Es-tu du grand sommeil sous la terre endormi, Ou bien fais-tu toujours, là-bas, ta triste étude, Et liras-tu ces vers de ton petit ami?

Grand poète incompris, ivrogne de génie, Toi qui me prédisais un si bel avenir, Tu fus mon maître vrai. Loin que je te renie, Aujourd'hui j'ai voulu chanter ton souvenir.

Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-être, Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant, Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre être, Toi que j'ai tant aimé... doux pochard... Pif-Luisant!

1889.

IX

LES SONGE-CREUX

Nous sommes de bien douces gens Qui ne faisons mal à personne, Contents de peu, point exigeants, Heureux d'une rime qui sonne, Heureux d'un beau vers entendu, D'une ballade commencée, D'une chimère caressée, D'un penser finement rendu. De bon sens peut-être indigents, Détestant tout ce qui raisonne, Nous sommes de bien douces gens Qui ne faisons mal à personne!

Qu'on laisse aux pauvres songe-creux, Aux rimeurs, aux penseurs étiques, Les choses qui les font heureux, Leurs rêves et leurs esthétiques! Laissez-nous poursuivre à l'écart Notre amoureuse musardise; Pour tout ce qui n'est pas de l'art Nous sommes pleins de balourdise; Nous sommes inintelligents Hors de nos vers... Qu'on nous pardonne, Nous sommes de bien douces gens Qui ne faisons mal à personne!

Sans savoir compter jusqu'à trois Nous nous en allons dans la vie; Nous sommes des esprits étroits Qui n'avons qu'une seule envie. Et nous fuyons dans nos jardins Les contacts blessants du vulgaire, Lui rendant dédains pour dédains... Mais ne lui cherchant pas la guerre! Aussi, daignez être indulgents Au songe-creux qui déraisonne... Nous sommes de bien douces gens Qui ne faisons mal à personne!

Février 1888.

X

LA FORÊT

La Nature, par qui souvent nous sommes tristes, Nous tous qui l'adorons, les rêveurs, les artistes, --Tandis que jour et nuit nous nous évertuons A vouloir l'exprimer, et que nous nous tuons Au labeur de fixer son image impossible, Nous regarde souffrir et demeure impassible.

Donc, j'étais amoureux de la grande forêt. Son sauvage parfum fort et doux m'enivrait; Il me fallait ses chants d'oiseaux et ses murmures; Et, la nuit, je rêvais d'elle, de ses ramures, Des bouquets nuptiaux que font ses aubépins, De ses fourrés touffus et peuplés de lapins Dont on voit brusquement fuir les petits derrières, Des morceaux de ciel bleu plafonnant ses clairières... Je l'aimais. Cet amour m'avait pris tout entier Le jour que j'avais fait un pas dans le sentier Qui la traverse toute en partant de l'orée. Je l'avais aussitôt follement adorée. On y voyait fleurir de grandes, grandes fleurs! On y sentait un tas de si bonnes odeurs! Et, le soir, quand chantaient les brises étouffées, Des endroits noirs semblaient habités par les fées! On avait peur. Enfin ma tête s'égarait... Et j'étais amoureux de la grande forêt! Mais amoureux vraiment, amoureux de ses sources, De ses ruisseaux croisant dans l'ombre mille courses, De ses mousses, de ses insectes voltigeant, De ses feuillages verts, bleu foncé, gris d'argent, Des enchevêtrements épineux de ses haies, De ses mûrons, de ses framboises, de ses baies, De sa mystérieuse et solennelle paix; Puis aussi de ses coins dans les taillis épais, De ses coins retirés qui semblent des alcôves Avec des lits fleuris de petites fleurs mauves!

Et j'aimais les sentiers même où l'on a des peurs Quand les bras sarmenteux des arbustes grimpeurs Viennent en s'étirant vous accrocher la manche, Où l'on se croit suivi soudain quand une branche Vous fait, malicieuse, un brusque frôlement, Et vient vous chatouiller dans le cou, drôlement!

J'aimais cette forêt.

Bien souvent le poète S'éprend ainsi, se met une folie en tête Dont il souffre beaucoup, mais qui dure fort peu Lorsqu'il la satisfait pleinement, lorsqu'il peut Posséder cette idée ou cet objet qu'il aime, Et lui faire un enfant, c'est-à-dire un poème. C'est ainsi que j'aimais. Je mourais du désir De prendre la forêt dans mes vers, de saisir Son charme, son parfum, son silence, et de rendre L'émoi dont m'emplissaient un feuillage vert tendre, Une source, un recoin moussu, quelque oiselet Qui le long du sentier, par terre, sautelait, Un rayon qui glissait dans le feuillage sombre, Et la fraîcheur exquise, et le murmure, et l'ombre... Je mourais du désir d'exprimer tout cela!

C'est pourquoi je me dis: «Je serai toujours là Dans la forêt, notant le moindre frisson d'aile. Je viendrai chaque jour me remplir les yeux d'elle, Tâcher de lui voler de sa beauté, m'asseoir Sur le même arbre mort, s'il le faut, chaque soir, Tant que je n'aurai pas bien traduit son mystère Et cette forte odeur de feuillage et de terre Qu'elle sent. Je veux bien me priver de sommeil: Mais je la surprendrai, la gueuse, à son réveil, Pour bien voir quelles sont à l'aurore ses teintes, De quel vert plus brillant ses feuilles sont repeintes, Et comment la rosée à leur bout vient perler, Et comment tous les plus vieux arbres font trembler, Dans l'azur matinal, des cimes toutes roses!»

Oui, mon rêve, c'était de traduire ces choses, Mais malgré mes efforts je ne le pus jamais! Je ne possédai pas la forêt que j'aimais! Et mon amour devint alors de la souffrance. Je fus pris tout d'un coup d'une désespérance Affreuse. Et comme, un jour, pour la dernière fois, Assis dans la fraîcheur exquise d'un sous-bois, Je voulais découvrir les mots exacts pour dire L'églantier qui fleurit, la brise qui soupire, Le mystère si calme et frais du clair-obscur, Les petits airs penchés des clochettes d'azur Qui se livrent, sans doute, à quelque babillage, Et les sourires bleus du ciel dans le feuillage, Le soleil qui parfois en rais semble pleuvoir, Je me mis à pleurer de ne pas le pouvoir! J'étais vaincu, brisé! Soudain, tout mon courage S'en allait! Je pleurais d'impuissance et de rage! Je pleurais, suffoqué de douleur, étouffant D'un de ces gros chagrins de poète et d'enfant! Et les branches étaient doucement frémissantes, Et jamais les oiseaux cheminant dans les sentes N'avaient été plus gais, les merles plus siffleurs. Au-dessus de mon front passaient des vols ronfleurs D'abeilles, de frelons... J'étais couché dans l'herbe: Et je la sentais douce, odorante. Et, superbe, Sans savoir que pour elle un homme sanglotait, La forêt verdoyait, fleurissait et chantait!

La Nature est toujours la grande indifférente; De tous les maux humains elle reste ignorante. Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyant Qu'elle les regardait en ne s'apitoyant Jamais, et que devant leurs souffrances cruelles Ses fleurs gardaient leur joie et fleurissaient plus belles, Et qu'elle n'était rien qu'un merveilleux décor! Mais, pour nous qui l'aimons, c'est bien plus dur encor, Pour nous, ses amoureux, les peintres, les poètes, Puisque enfin nos douleurs par elle nous sont faites! C'est de son seul amour que l'artiste est martyr. Ne peut-elle donc pas à ses maux compatir, La toujours insensible et sereine Nature, Ou paraître savoir tout au moins sa torture?

Mais non!--Et si jadis, forêt, grande forêt, Si, dans son désespoir, celui qui t'adorait Était allé se pendre, un soir, à quelque branche, Cela n'aurait pas fait faner une pervenche, S'attrister un iris, pleurer un chèvrefeuil! Tes roses d'églantiers n'auraient pas pris le deuil De leur pauvre amoureux, en fermant leurs pétales! Calmes auraient souri tes hautes digitales! Tes oiseaux n'auraient pas éloigné leurs ébats Et n'auraient pas jasé ni chansonné plus bas En voyant balancer ma longue forme brune! Et quand un ironique et blanc rayon de lune M'aurait comme vêtu du linceul des défunts, Ta brise aux chauds soupirs, ta brise aux doux parfums N'aurait pas tu son bruit de harpe qu'on accorde, Et des liserons bleus auraient fleuri ma corde!

Bellevue, 1888.

XI

OÙ L'ON RETROUVE PIF-LUISANT

Il bouquinait un vieux Hugo de chez Hetzel Au seuil d'une taverne. Étant de cette race Qui déjeune d'un bock et dîne d'un bretzel, Il m'apparut bien maigre à cette humble terrasse.

Alors, je l'emmenai dans le soir. Il parlait. Le profond Luxembourg nous ouvrit ses quinconces. Je crois l'entendre encor dans le soir violet Maudire l'esthétisme et les Muses absconses.

Je crois le voir encor s'arrêter.--«_Mille dious!_» Dit-il au promeneur surpris qu'on l'interpelle, «Notre premier devoir est de chanter pour tous! Foin d'un art compliqué pour petite chapelle!

«Quand l'importance du cheveu que vous sciez En huit, mes bons seigneurs, n'est pas très bien saisie, Pourquoi vous figurer que des initiés Peuvent seuls s'ingérer d'aimer la Poésie?

«Certe, il faut fuir les lourds et stupides moqueurs, Mais craindre, quand on veut écarter le vulgaire, D'y confondre certains qui n'en sont pas, les coeurs Qui sentent grandement, s'ils ne comprennent guère.

«Aimez ces dédaignés et ces silencieux Qui, les vers déclamés, n'en disent rien de juste, Mais à qui l'on surprend des larmes dans les yeux, Tant ils ont bien senti passer le vol auguste!

«Aimez ces ignorants de vos jeux, de leur prix, Et leur simplicité quelquefois justicière; Et songez qu'après tout ce qu'ils n'ont pas compris Ce n'était, bien souvent, que tours de gibecière,

«Ah! ne préférez pas ces soi-disant experts Qui pèsent au carat les beautés précieuses A ces âmes qui pour répercuter les vers Ont la sonorité des âmes spacieuses!»

XII

OÙ L'ON PERD PIF-LUISANT

J'allais souvent le voir tandis qu'il se mourait.

C'était à mi-chemin du ciel qu'il demeurait, Dessous les toits, et dans une affreuse mansarde Aux murs blanchis, au noir plafond qui se lézarde. J'allais souvent le voir, et nous causions longtemps, Et ses doigts amaigris étaient plus tremblotants Chaque jour, et sa lèvre était plus violette.

* * * * *

Il me disait:

«Surtout, ne sois jamais poète. Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu. Tu le vois, je suis vieux, exténué, rendu Avant l'âge, car j'ai voulu faire ce rêve. La lutte m'a brisé. Non, la vie est trop brève: Pourquoi passer son temps à batailler, pourquoi Ne pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi? Le bonheur régulier, crois-moi, la vie intime, Le foyer, une femme et des enfants, l'estime De son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers! N'en fais jamais! Si c'est un innocent travers, S'il te plaît, comme on dit, de courtiser la Muse, Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse, Tu le peux, et c'est sans danger.