Les morts commandent

Part 9

Chapter 93,808 wordsPublic domain

Le sourire de l'atlót avait reparu. C'est avec orgueil qu'il parlait de la bastonnade reçue «sans qu'on pût lui arracher un cri». C'était son père qui le frappait et un père peut châtier ses enfants, parce qu'il les aime; mais qu'un autre vînt essayer de le battre!... Il se condamnerait à mort, sûrement...

A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse pétulance d'une race habituée à voir le sang couler et à se faire justice par ses propres moyens.

Pép parlait de ramener son fils au séminaire, mais l'adolescent ne croyait pas cette menace sérieuse. Non, il n'y retournerait pas, même si son père voulait l'y conduire, attaché comme un sac au flanc d'un âne. Il fuirait plutôt dans la montagne ou sur l'îlot du Vedrá, où il vivrait en compagnie des chèvres sauvages.

Le maître de Can Mallorquí avait disposé de l'avenir de ses enfants, avec cette énergie du paysan qui n'admet nul obstacle à sa volonté, quand il croit avoir raison.

Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la maison. Pepét serait curé, ce qui à la fois honorerait et enrichirait la famille.

Jaime s'amusait des protestations du jeune garçon contre sa destinée. Il n'y avait dans toute l'île d'autre centre d'enseignement que le séminaire; les paysans et les pêcheurs qui ambitionnaient pour leurs fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que là.

Ah! les prêtres d'Iviça! Nombre d'entre eux, au temps de leurs études, avaient maintes fois pris part aux cours d'amour et joué du couteau et du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous la soutane, l'arrogance et la farouche énergie de leurs aïeux. Ils n'étaient pas impies, d'ailleurs la simplicité de leurs pensées ne leur permettait pas un tel luxe, mais ils n'étaient pas non plus dévots ni austères. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient attirés par le danger qu'ils affrontaient avec un enthousiasme hérité de leurs ancêtres. La petite île était une fabrique de prêtres courageux ayant le goût de l'aventure. Ceux d'entre eux qui restaient en Espagne, finissaient par être aumôniers dans les régiments. Les autres, plus entreprenants, s'embarquaient pour l'Amérique du Sud--aussitôt qu'ils avaient dit leur première messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande ambition était de retourner dans leur île chérie où ils revenaient tous, au bout de peu d'années, avec l'intention de vivre tranquillement dans leurs terres. Mais le démon de la vie moderne les avait mordus au coeur. Ils finissaient par s'ennuyer dans cette modeste existence insulaire, traditionnelle et routinière. Ils se souvenaient des villes jeunes et prospères du nouveau continent et, finalement, ils vendaient leurs biens ou les offraient à leurs familles, et se rembarquaient pour ne plus revenir.

Pép s'indignait de l'entêtement de son fils qui s'obstinait à vouloir rester paysan. Il parlait de le tuer comme s'il le voyait sur une route de perdition. Il comptait les fils d'amis qui étaient partis pour le Nouveau Monde, revêtus de la soutane. Le fils de Treufóch avait envoyé d'Amérique près de six mille douros. Un autre qui était missionnaire chez les Indiens, avait acheté à Iviça, un vaste domaine que son père cultivait. Et ce vaurien de Pepét, plus intelligent que tous les autres, se refuserait à suivre d'aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le tuer!

La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pép, le bras las d'avoir frappé, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attristée d'un père qui vient d'être obligé de sévir, l'atlót, tout en se frottant les côtes, avait proposé un arrangement.

Eh bien! c'était chose entendue. Il serait curé. Il obéirait à son père. Mais, avant, il voulait être un homme; il désirait se joindre aux garçons de son âge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur compagnie, danser le dimanche, se mêler aux festeigs, avoir une fiancée et surtout porter un couteau dans sa ceinture!

Ce dernier point lui tenait particulièrement au coeur. C'était vraiment là ce qu'il désirait le plus ardemment. Si Pép lui faisait cadeau du couteau du grand-père, il passerait par tout ce qu'on voudrait.

--Le couteau du grand-père! implorait l'enfant. Le couteau de l'_aguelo_!

Pour le couteau de l'_aguelo_, il consentait à être curé et même, s'il le fallait, il irait vivre solitaire, de l'aumône qu'on voudrait bien lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au bord de la mer. Au souvenir de cette arme vénérable, les yeux du Capellanét fulguraient d'admiration; il la décrivait à Febrer en termes chaleureux. Un bijou! une antique lame d'acier, aiguisée et brunie. On pouvait percer une monnaie d'un coup de sa pointe, et, quand elle était dans la main de son aïeul, il fallait voir!... C'est que le grand-père était un rude homme! Lui, ne l'avait pas connu, mais il en parlait tout de même avec admiration, et le médiocre respect que lui inspirait son bonhomme de père n'était rien auprès de la vénération dont il entourait cette glorieuse mémoire.

Bientôt, poussé par son désir, il s'enhardit à solliciter la protection de don Jaime. Si le señor voulait l'aider!... Il suffirait qu'il demandât pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son père le lui remit à l'instant.

Febrer accueillit cette requête avec bienveillance.

--Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton père refuse de te le donner, moi je t'en achèterai un, la prochaine fois que j'irai à la ville.

Cette certitude enthousiasma le Capellanét. Il était indispensable qu'il fût armé pour pouvoir se mêler aux hommes. Bientôt sa maison ne serait-elle pas visitée par les plus courageux garçons de l'île? Margalida était une femme maintenant, et le festeig allait commencer. Pép avait été pressenti à ce sujet par les jeunes gens. On l'avait prié de fixer les jours et les heures où pourraient venir les prétendants.

--Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...

Ce qu'il avait vu dans tant de maisons de l'île lui paraissait absurde à Can Mallorquí. Il avait oublié que la fille de Pép était en âge d'être mariée. Mais, en vérité, cette enfant, cette poupée blanche et gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?

Après quelques instants de réflexion, il n'était plus du même avis. Margalida lui apparaissait tout autre. C'était une femme, en effet. La transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait qu'il venait de perdre quelque chose. Mais il se résignait devant la réalité.

--Et... combien sont-ils? demanda-t-il d'une voix sourde.

Pepét agita une main tout en levant les yeux à la voûte de la tour. Combien? On ne le savait pas encore de façon certaine. Au moins trente. Ça allait être un festeig dont on parlerait dans toute l'île. Et encore, y avait-il beaucoup d'atlóts qui, tout en dévorant Margalida des yeux, n'osaient pas prendre part à la veillée, se sachant vaincus à l'avance.

Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'île. Elle était belle, gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pép racontait partout qu'il donnerait Can Mallorquí à son gendre, quand il mourrait. Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de l'autre côté de la mer, sans voir d'autres atlótas que les Indiennes. Ah! malheur!

Mais l'indignation du Capellanét durait peu. Il s'enthousiasmait à la pensée de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux garçons qui allaient courtiser sa soeur. Il se réjouissait en songeant à ces intrépides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le traiteraient tous comme un camarade puisqu'il était le frère de Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son amour-propre, c'était Pierre, surnommé le _Ferrer_ parce qu'il était forgeron. C'était un homme d'une trentaine d'années dont on parlait beaucoup dans la paroisse de San José.

Le Capellanét l'admirait infiniment, parce qu'il le considérait comme un grand artiste. En effet, quand le _Ferrer_ se décidait à travailler, il fabriquait les plus beaux pistolets que l'on eût jamais vus dans les campagnes d'Iviça. Pepét énumérait ses travaux les plus fameux. D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu à des armes maintenant hors d'usage--il est à remarquer que tout ce qui portait les marques de l'ancienneté inspirait un respect particulier au jeune atlót--et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait à nouveau, d'une manière à lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais très personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d'ornements en argent incrusté. Une arme sortie de ses mains pouvait être chargée jusqu'à la gueule sans qu'il y eût à craindre qu'elle éclatât.

Mais l'admiration de Pepét pour le Ferrer était due à une autre circonstance. Pour la révéler à Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton plein de mystère et de respect, il dit:

--Le Ferrer est un _vérro_.

Un _vérro_? Jaime, pendant quelques minutes, demeura pensif, essayant de coordonner ses connaissances sur les moeurs de l'île. Un geste expressif du Capellanét vint en aide à sa mémoire. Un vérro est un homme dont le courage n'a plus besoin d'être prouvé, un homme qui a déjà envoyé _ad patres_ un ou plusieurs individus, pour prouver la justesse de son tir et la sûreté de sa main.

Voici à peine six mois que le Ferrer avait de nouveau débarqué à Iviça après avoir passé huit années dans un bagne d'Espagne. On l'avait condamné à quatorze ans de travaux forcés, mais il avait été gracié d'une partie de sa peine. A son retour dans le pays, il avait été reçu en triomphe. Pensez donc! Un enfant de San José qui revient d'un aussi héroïque exil!

Le Capellanét éprouvait pour le vérro un grand respect. Il décrivait les particularités de sa personne avec la prolixité des gens enthousiastes d'un héros.

--Il n'est ni grand, ni fort comme vous; à peine vous arriverait-il à l'oreille, disait-il à Jaime, mais il est très agile. Personne ne peut lui tenir tête au bal. Il a rapporté de son long séjour au bagne un teint pâle, un teint de nonne cloîtrée. Il vit à la montagne dans une petite maison qui touche au bois de pins, à côté des charbonniers qui fournissent sa forge de combustible. Ah! il ne l'allume pas tous les jours, sa forge! Le Ferrer a la prétention d'être un artiste. Il ne travaille que lorsqu'il doit réparer un fusil ou fabriquer ces beaux pistolets qui font l'admiration de tous.

Le Capellanét ajoutait d'un ton confidentiel, qu'il désirait voir le vérro entrer dans sa famille. Ah! si Margalida pouvait le choisir! Peut-être que grâce à leur future parenté, il se déciderait à lui faire cadeau d'un de ces bijoux si enviés; qu'en pensait don Jaime?

Il plaidait pour l'ex-forçat comme si celui-ci faisait déjà partie des siens.

Il vivait si mal, le pauvre! Pensez donc! Seul à la forge, sans autre compagnie que celle d'une vieille parente, toujours vêtue de noir, qui tirait le soufflet pendant qu'il battait le fer rouge! Sa maison n'était qu'un antre obscur, enfumé et maussade au milieu des pinèdes. Comme l'arrivée de Margalida éclairerait tout cela! Et puis, si elle vivait à la forge, il comptait bien obtenir de la générosité de son beau-frère, un couteau aussi affilé que celui de l'_aguelo_, si Pép continuait injustement à lui refuser ce glorieux héritage.

Le souvenir de son père parut jeter une ombre sur les espérances du jeune garçon. Il entrevoyait qu'il serait difficile que le maître de Can Mallorquí acceptât pour gendre le Ferrer. Cependant le vieux fermier ne pouvait rien dire de mal du vérro. Il regardait même sa réputation comme un honneur pour le village. Mais le Ferrer était un artisan peu entendu en agriculture, et quoique tous les Ivicins se montrassent également habiles à cultiver la terre, à jeter un filet dans la mer, ou à faire la contrebande, enfin à exercer une foule de petits métiers, Pép voulait pour sa fille un véritable laboureur, habitué durant toute sa vie à manier la charrue. Dans son cerveau dur et quelque peu vide, quand une idée germait, elle s'y enracinait si profondément qu'il n'y avait ni ouragan, ni cataclysme qui pût l'en arracher. Pepét serait prêtre et courrait le monde. Quant à Margalida, elle épouserait un cultivateur qui agrandirait le domaine de Can Mallorquí après en avoir hérité.

Le Capellanét s'inquiétait fort de savoir quel serait le préféré de Margalida. Ah! ils auraient du fil à retordre, les concurrents, ayant à lutter avec un homme comme le Ferrer. Même si sa soeur montrait ses préférences pour un autre, l'élu aurait maille à partir avec le brave des braves qui saurait bien se débarrasser de lui. On allait voir de grandes choses! On parlait déjà partout du festeig de Margalida. Dans toutes les maisons du district il en était question. Bientôt toute l'île s'en occuperait. Et Pepét souriait avec une joie féroce, comme un petit sauvage qui s'apprête à voir le sang couler.

Il avait une vive admiration pour Margalida, lui reconnaissant une autorité supérieure à celle de son père, d'autant plus que le respect qu'il avait pour elle n'était pas basé sur la crainte des coups. C'est elle qui dirigeait toutes choses dans la maison; chacun lui obéissait. La mère marchait à sa suite, comme une servante, n'osant rien faire sans la consulter. Pép, si absolu dans ses idées, s'arrêtait avant de prendre une résolution, se grattait le front avec un geste de doute et murmurait: «Il faudra, pour cela, consulter l'atlóta...»

Et le Capellanét lui-même, qui avait pourtant hérité de l'obstination paternelle, abandonnait souvent ses projets de protestation, sur une parole de la jeune fille, sur un conseil insinué avec un sourire par sa voix douce.

--Elle sait tout, je vous assure, don Jaime! disait l'enfant, convaincu. J'ignore si elle est jolie. Par ici, on dit qu'elle l'est: à moi, elle ne me plaît pas. J'aime mieux celles qui sont de mon âge, plus gaies, plus vives... Malheureusement, elles ne peuvent encore admettre le festeig!...

Il recommençait à vanter les mérites de sa soeur, énumérant ses talents et insistant avec un certain respect sur son habileté de chanteuse.

--Connaissez-vous le Cantó, don Jaime? C'est un atlót, faible de poitrine, qui ne peut travailler et qui passe ses journées, étendu à l'ombre des arbres, frappant en cadence sur un tambourin et balbutiant des vers... C'est un agneau blanc, une poule plutôt, avec une peau et des yeux de femme, incapable de se mesurer avec personne. Eh bien, celui-là aussi veut faire sa cour à Margalida!

Mais le Capellanét jurait de lui crever son tambourin sur la tête avant de l'accepter pour beau-frère. Il se refusait à contracter alliance avec un homme qui ne fût pas un héros... En revanche, pour tirer des chansons de sa tête, et les chanter, en y intercalant des cris de paon, personne n'égalait le Cantó. Il fallait être juste et Pepét reconnaissait bien son mérite. C'était une gloire pour la paroisse, autant que le valeureux Ferrer. Cependant, même avec ce compositeur réputé, Margalida pouvait brillamment lutter quand, par les soirées d'été, sous la treille de la métairie ou aux bals du dimanche, poussée par ses compagnes et toute rougissante, elle se décidait à s'asseoir au centre du cercle d'auditeurs et, le tambourin sur un genou, les yeux cachés sous un foulard, elle répondait, par une romance, entièrement improvisée, à ce qu'avait chanté, avant elle, le poète.

Si le Cantó chantait, un dimanche, de longs couplets contre les femmes, montrant combien elles sont fausses, et combien elles coûtent cher à leurs maris avec leur amour des chiffons, Margalida lui répondait, le dimanche suivant, par un chant deux fois plus long, dans lequel étaient critiqués la vanité et l'égoïsme des hommes. Et les atlótas reprenaient ses vers en choeur, et témoignaient de leur enthousiasme par des gloussements de joie, reconnaissant à l'improvisatrice la gloire de les avoir vengées.

--Pepét!... Atlót!

Comme un pur cristal, une voix de femme résonna au loin, rompant le profond silence des premières heures de l'après-midi, silence chargé de vibrations de chaleur et de lumière. En répétant son appel, la voix devenait de plus en plus forte, comme si elle se rapprochait de la tour.

Pepét abandonna sa pose de jeune animal au repos; libérant ses jambes prisonnières de ses bras, il se leva d'un bond... C'était Margalida qui l'appelait. Son père devait le réclamer pour quelque travail.

Jaime le retint par le bras.

--Laisse-la venir, dit-il en souriant. Fais le sourd pour qu'elle crie.

Le Capellanét sourit à son tour en montrant ses dents blanches dans son visage de bronze. Il était enchanté de cette innocente complicité et il voulut immédiatement la mettre à profit en parlant au señor avec une hardiesse toute familière.

«C'était vrai? don Jaime demanderait pour lui au _siño_ Pép... le couteau de l'_aguelo_?»... Ah! ce couteau, il y pensait toujours.

--Oui, tu l'auras, dit Febrer. Et si ton père ne te le donne pas, je te promets que je t'achèterai le plus beau que je trouverai à la ville d'Iviça.

Le garçon se frotta les mains, et ses yeux lancèrent des éclairs de joie sauvage.

--C'est uniquement pour que tu sois un homme, comme les autres, ajouta Jaime, mais défense de t'en servir, hein! Que ce ne soit qu'un ornement; rien de plus.

Pepét, avide de voir son désir se réaliser au plus vite, répondit par d'énergiques signes de tête.

--Oui, un ornement, rien de plus...

Mais ses yeux se voilèrent d'un doute cruel... Un ornement! Mais si quelqu'un l'offensait, que devait faire un homme ayant un toi compagnon?

--Pepét!... Pepét... Atlót!...

Cette fois, la voix cristalline résonnait à plusieurs reprises, au pied même de la tour. Febrer espérait bien l'entendre de plus près et voir apparaître, d'abord la tête de Margalida, puis enfin toute sa personne à la porte d'entrée. Mais il attendit longtemps en vain. La voix maintenant se faisait plus pressante, avec de gentils tremblements d'impatience.

Jaime se pencha au dehors et vit, immobile au bas de l'escalier, la jeune fille qui, dans son ample jupe bleue, paraissait plus menue, plus fragile. Sous les bords très amples de ce chapeau, pareil à une auréole, le fin visage se détachait, d'une pâleur rosée, où semblaient trembler les deux perles noires de ses yeux.

--Salut, Fleur-d'Amandier! dit Febrer, d'une voix mal assurée, mais avec un sourire.

Fleur-d'Amandier! En entendant ces mots dans la bouche du señor, la jeune fille sentit ses joues se couvrir de rougeur. Quoi! don Jaime connaissait ce surnom?... Était-il possible qu'un monsieur grave comme lui, fit attention à de tels enfantillages?

Margalida avait baissé la tête; dans son trouble, elle jouait avec les pointes de son tablier, saisie de cet émoi qu'éprouve toute fille d'Ève, qui, pour la première fois, se rend compte qu'elle est femme et s'entend adresser une déclaration d'amour.

III

Le dimanche suivant, dès le matin, Febrer descendit au village. C'était l'un des derniers jours de l'été. Les métairies, d'une blancheur éblouissante, reflétaient, comme des miroirs, le feu d'un soleil africain. Dans l'air bourdonnaient des essaims d'insectes. Des figuiers bas et ronds, appuyés sur leurs tuteurs et formant des toits de verdure, tombaient les figues ouvertes par la chaleur et éclatant sur le sol comme d'énormes gouttes de sucre pourpre. De chaque côté du chemin, les nopals érigeaient leurs haies d'épines. Entre leurs racines poudreuses, des lézards, peureux et ivres de soleil, glissaient, mobiles émeraudes.

A travers les colonnades torses des oliviers, on apercevait au loin, sur tous les sentiers, des groupes de paysans se dirigeant vers le bourg. Les atlótas marchaient devant. A côté d'elles cheminaient les prétendants, escorte fidèle et tenace, échangeant des regards hostiles et se disputant la plus légère marque de préférence, car plusieurs d'entre eux faisaient à la fois le siège de la même jeune fille. Les parents fermaient la marche. C'étaient, pour la plupart, des travailleurs vieillis avant l'âge par les fatigues et les privations de la vie des champs, humbles bêtes de somme soumises et résignées, pauvres hères, à la peau noire, aux membres secs comme des sarments. Dans la torpeur de leurs pensées, ils ne se souvenaient des années où ils jouaient un rôle dans les feisteigs que comme d'un printemps lointain.

Quand Febrer parvint au village, il se dirigea tout droit à l'église. Autour d'elle se groupaient six ou huit maisons, y compris la mairie, l'école et le cabaret. Elle dressait sa masse, superbe et puissante, symbole du lien qui unissait toute la population, éparse par monts et par vaux, à plusieurs kilomètres à la ronde.

Jaime, après avoir ôté son chapeau, épongé son front moite, se réfugia sous les arcades d'un petit cloître précédant l'église.

Il demeura longtemps à regarder les paysans arrivant par groupes et se hâtant aux derniers appels de la cloche qui sonnait au haut de la tour. Par la porte entr'ouverte arrivait jusqu'à lui un épais relent de respirations ardentes, de sueurs et de vêtements d'étoffe grossière. Il éprouvait de la sympathie pour tous ces braves gens quand il les rencontrait séparément, mais, dès qu'ils étaient réunis en foule, ils lui inspiraient une insurmontable aversion, et il évitait le plus possible leur contact.

Cependant, la solitude de son logis lui faisait sentir le besoin de voir du monde. En outre le dimanche était pour lui un jour monotone, fastidieux, interminable. Il ne pouvait aller en mer, faute de batelier, le père Ventolera chantant l'office, et les campagnes solitaires avec leurs maisonnettes fermées, lui donnaient l'impression d'un cimetière.

Avec un regard de curiosité et un léger salut, les familles retardataires défilaient devant Febrer. Tout le monde le connaissait dans le district. Quand les paysans le rencontraient seul dans la campagne, ils lui ouvraient volontiers la porte de leur maison, mais leur affabilité n'allait pas plus loin, et ils semblaient incapables de se rapprocher de lui spontanément. C'était un étranger, et, qui pis est, un Majorquin. Sa qualité de señor inspirait une mystérieuse défiance à ces rustres qui ne parvenaient point à s'expliquer pourquoi ce citadin s'obstinait à rester dans sa tour isolée.

Dans l'église, s'éleva un long murmure, comme si mille respirations, longtemps contenues, s'exhalaient enfin dans un soupir de satisfaction. Puis des pas, des salutations échangées à voix basse, des heurts de chaises, des grincements de bancs, des traînements de pieds indiquèrent la fin de l'office. Et la porte fut obstruée parce que tout le monde voulait sortir à la fois.

Les femmes sortaient en groupes: les vieilles vêtues de noir; les jeunes, fières de montrer leurs beaux atours. Les hommes s'arrêtaient un instant devant la porte, pour remettre sur leur tête tondue, sauf une couronne de longues boucles sur le front, le foulard qu'ils portaient sous le chapeau, ornement qui rappelait le capuchon de l'ancien haïck arabe autrefois en usage dans le pays, mais qui ne se montrait plus maintenant que dans les circonstances extraordinaires.

Les vieux tiraient de leur poche une pipe rustique, fabriquée de leurs propres mains, et la remplissaient de tabac de _póla_, herbe à l'odeur âcre qui se cultive dans l'île. Les jeunes gens, prenant de fières attitudes, passaient, les mains dans leur ceinture, la tête haute, devant les femmes et les atlótas aimées qui feignaient l'indifférence, tout en les regardant du coin de l'oeil.

Peu à peu, la foule se dispersait:

--_Bon día!... Bon día!..._

La famille de Pép vint saluer Febrer qui l'accompagna jusqu'à Can Mallorquí.