Les morts commandent

Part 8

Chapter 83,825 wordsPublic domain

Mais cette vierge-là laissait apercevoir dans sa ceinture rouge certaine excroissance inquiétante. C'était certainement un couteau ou un pistolet, compagnon inséparable de tout jeune Ivicin.

En apercevant Jaime, le Cantó se leva et laissa pendre son tambourin le long d'une courroie passée dans son bras gauche, tandis que sa main droite, qui n'avait pas lâché la baguette, touchait légèrement le bord de son chapeau.

--_Ayez un bon jour!_

Febrer, comme tout bon Majorquin, croyait à la férocité des Ivicins; aussi s'étonnait-il de l'aspect courtois qu'il leur trouvait quand il les rencontrait sur les chemins. Ils s'entre-tuaient parfois, toujours pour des rivalités d'amour, mais l'étranger était respecté avec ce scrupule traditionnel que professe l'Arabe pour l'homme qui vient lui demander l'hospitalité sous sa tente.

Le Cantó semblait honteux que le _señor_ majorquin l'eût surpris aussi près de chez lui, sur un terrain lui appartenant. Il balbutia quelques excuses. Il était venu là, parce qu'il aimait à contempler la mer, d'un point élevé. Il était mieux à l'ombre de la tour. Ici nul ami ne venait le troubler par sa présence et il pouvait librement composer les vers d'une romance pour le prochain bal au village de San Antonio.

Jaime sourit avec bienveillance devant les timides explications du Cantó.

--Ah! ah! tu composes des vers. Et, sûrement, ils sont dédiés à quelque jeune _atlóta_?

Le jeune homme acquiesça de la tête.

--Et quelle est cette jolie fille?

--_Fleur-d'Amandier_, répondit le poète.

--_Fleur-d'Amandier?_ Le joli nom!

Animé par l'approbation du señor, l'atlót continua ses confidences. _Fleur-d'Amandier_, c'était Margalida, la fille de Pép de Can Mallorquí. C'était lui, le Cantó, qui lui avait donné ce joli surnom en la voyant blanche et belle comme les fleurs qui viennent sourire sur les branches noircies par l'hiver, quand les gelées sont finies et que les premiers souffles tièdes annoncent le printemps.

Tous les garçons du voisinage répétaient maintenant ce nom, et Margalida n'était jamais désignée autrement.

Et, avec complaisance, le chanteur reconnaissait qu'il savait découvrir les pseudonymes et que ceux qu'il donnait aux gens leur restaient pour toujours.

Febrer s'amusait à écouter les paroles du jeune homme. Où diable la poésie allait-elle se nicher?

Il lui demanda s'il travaillait. L'atlót répondit négativement. Ses parents ne voulaient pas qu'il se livrât à une besogne manuelle. Un jour de marché, il avait été ausculté par un médecin qui avait conseillé à sa famille de lui éviter toute fatigue. Et lui, satisfait de l'ordonnance, passait ses journées en plein air, à l'ombre d'un arbre, à écouter chanter les oiseaux ou à guetter les atlótas quand elles passaient par les sentiers. Puis, quand il sentait s'élaborer en sa cervelle un chant nouveau, il s'asseyait au bord de la mer pour le composer lentement et le fixer dans sa mémoire docile.

Jaime prit congé du Cantó. Il pouvait continuer tranquillement son poétique labeur. Mais, au bout de quelques pas, il s'arrêta et tourna la tête, étonné de ne plus entendre le tambourin.

L'improvisateur s'éloignait en descendant la côte, craignant de molester le señor avec sa musique et cherchant un autre endroit solitaire.

Febrer arriva chez lui. Tout ce qui, de loin, paraissait former le rez-de-chaussée de la tour, était, en réalité, un soubassement massif. La porte était au même niveau que les fenêtres supérieures.

Les gardiens pouvaient ainsi, autrefois, éviter une surprise des pirates, en se servant, pour entrer ou sortir, d'une échelle qu'ils remontaient à l'intérieur, une fois la nuit venue. Jaime avait fait fabriquer, pour son usage, un grossier escalier de bois qu'il ne retirait jamais. La tour, construite en granit sablonneux, était comme usée, à l'extérieur, par la brise marine. De nombreuses pierres de taille avaient roulé hors de leurs alvéoles et ces trous formaient comme des degrés dissimulés pour permettre d'escalader la tour.

Le solitaire monta dans sa rustique demeure. C'était une vaste pièce circulaire sans autres baies que la porte et la fenêtre opposée, ouvertures semblables à des tunnels, dans l'épaisseur inusitée des murs.

Ceux-ci, à l'intérieur, étaient soigneusement enduits de cette chaux spéciale à Iviça, qui donne un aspect riant aux plus sordides chaumières des plus humbles hameaux.

Dans la voûte, coupée par une lucarne révélatrice de l'ancien escalier qui conduisait à la plate-forme, on voyait encore la suie des flambées qui avaient été allumées autrefois.

Quelques planches, mal réunies par des traverses de bois, fermaient la porte, la fenêtre et la lucarne. Il n'y avait pas une seule vitre. Mais on était en plein été et Febrer, indécis sur sa destinée, ou plutôt indifférent, remettait sans cesse à plus tard les travaux d'une installation définitive.

Cette retraite lui paraissait charmante malgré sa sauvagerie. Il y trouvait la trace de l'habile main de Pép et de la grâce de Margalida. Ce qui lui plaisait, c'était la blancheur des murs, la propreté des trois chaises et de la table de bois blanc, propreté qu'entretenait jalousement la fille de son ancien fermier. Des filets et des lignes s'étendaient sur les murs en brunes tentures; un peu plus loin étaient accrochés le fusil et la cartouchière. Enfin, de longues et étroites valves marines, qui avaient la transparence de l'écaille, étaient rangées en éventail, C'était là un cadeau de Ventolera, ainsi que deux énormes coquilles blanches hérissées d'épines aiguës, et dont l'intérieur était d'un rose humide comme de la chair de femme. Elles ornaient la table de travail.

Près de la fenêtre, étaient roulées en tas la paillasse de feuilles de maïs, l'oreiller et les draps, couche rustique que venaient arranger, chaque après-midi, Margalida et sa mère.

Jaime y dormait bien mieux que dans son palais de Palma. Les jours où Ventolera ne venait pas le réveiller en chantant la messe sur la plage ou en lançant de petites pierres à la porte de la tour, le dernier des Febrer restait sur sa paillasse assez tard dans la matinée.

Le bruit de la mer arrivait jusqu'à lui, de la grande mer berceuse. Une lumière mystérieuse, où se mêlaient l'or du soleil et l'azur des vagues, filtrait à travers les fentes et venait frémir sur la blancheur des murailles. Les mouettes poussaient leurs cris joyeux et, passant devant la fenêtre avec un léger battement d'ailes, traçaient des ombres rapides sur le mur opposé.

Le soir, le solitaire, tôt couché, songeait longtemps, les yeux grands ouverts, en voyant peu à peu disparaître la lumière du jour dans le bleu sombre de la nuit où s'allumaient les premières étoiles. Parfois la splendeur lunaire pénétrait jusqu'à lui par les volets entr'ouverts.

Durant cette demi-heure de veille, il revoyait tout son passé avec une extraordinaire lucidité. C'était pendant ces minutes précédant le sommeil que surgissaient en sa mémoire ses souvenirs les plus lointains. La mer grondait; les cris stridents des oiseaux de nuit déchiraient l'air, les courlis se lamentaient comme des petits enfants que l'on martyrise...

Que faisaient, en cet instant, ses amis de Palma? De quoi causait-on dans les cafés du Borne?...

Quand il s'éveillait, le matin, ces souvenirs le faisaient sourire de pitié. Le jour nouveau semblait embellir sa vie, la faire plus aimable. Et dire qu'il avait pu être comme les autres, qu'il avait adoré l'existence des villes!... La seule vie désirable était celle qu'il menait à présent.

Il promenait son regard sur l'intérieur de la tour.

C'était un véritable salon, plus calme et plus intime que tous ceux du palais de ses aïeux. Tout lui appartenait, au moins, et il ne craignait pas d'en partager la propriété avec des usuriers. Il possédait même ici de magnifiques antiquités que nul ne pouvait lui disputer.

Près de la porte, reposaient contre le mur deux amphores extraites du fond de la mer par des pêcheurs qui les avaient ramenées dans leurs filets. Deux vases de terre bleuâtre, terminés en pointe, durcis par la mer et ornés capricieusement par la nature de guirlandes de coquillages pétrifiés.

Au centre de la table, entre les coquilles, était délicatement placé un autre présent de Ventolera: une tête de femme surmontée d'une sorte de tiare ronde qui couronnait les cheveux tressés. La terre grise dont elle était formée était pointillée de petites sphères dures et blanches, granulations dues aux siècles accumulés et à l'eau salée.

Jaime, en contemplant cette compagne de sa solitude, démêlait à travers ce masque rugueux la sérénité de ses traits, et le mystère de ses yeux d'orientale, fendus en amande. Il la voyait comme nul ne pouvait la voir. A force de la contempler durant de longues heures, dans le silence, il avait fini par effacer le masque, oeuvre du temps, et reconstituer le pur visage, tel qu'il était quelques milliers d'années auparavant.

--Regarde-la, c'est ma fiancée, avait-il dit un matin à Margalida. N'est-ce pas qu'elle est belle. Elle a dû être princesse à Tyr ou à Ascalon, je ne sais pas au juste. Mais ce dont je suis certain, c'est qu'elle m'était réservée, qu'elle m'aimait quatre mille ans avant ma naissance et qu'elle est venue me retrouver à travers le temps. Elle possédait une flotte, des esclaves; elle avait des manteaux de pourpre et des terrasses qui étaient des jardins suspendus; mais elle a tout abandonné pour se cacher dans la mer, attendant pendant une douzaine de siècles qu'une vague la jetât à la plage pour y être recueillie par Ventolera... Pourquoi me regardes-tu ainsi? Toi, ma pauvre petite, tu ne comprends rien à ces choses...

Margalida le regardait, en effet, avec les marques du plus profond étonnement. Elle avait hérité de son père le respect qu'il portait au señor, et s'imaginait que celui-ci ne pouvait dire que des choses graves et sensées... Et maintenant, voici que ses divagations sur la fiancée millénaire entamaient sa crédulité, la faisaient légèrement sourire, tout en lui inspirant une peur superstitieuse de cette grande dame des temps anciens, qui n'était plus qu'une tête. Mais enfin puisque don Jaime disait cela... ce devait être vrai. Tout ce qui le concernait était si extraordinaire!...

Il y avait déjà trois mois que Febrer était à Iviça. Son arrivée avait énormément surpris Pép Arabi, encore occupé à raconter à ses parents et à ses amis son incroyable aventure, son audace soudaine, ce récent voyage à Majorque, le séjour de quelques heures à Palma et sa visite au palais des Febrer, lieu enchanteur où se trouvait entassé tout ce qui peut exister au monde de luxueux et de seigneurial.

Les franches déclarations de Jaime étonnèrent moins le paysan.

--Pép, je suis ruiné; tu es riche, en comparaison de moi. Je viens habiter la tour... je ne sais pour combien de temps. Peut-être pour toujours.

Et il entra dans les détails de la sommaire installation qu'il projetait, tandis que Pép souriait d'un air incrédule. Ruiné!... Tous les grands seigneurs disent cela et, avec ce qui leur reste après leur prétendue ruine, on pourrait enrichir bien des pauvres.

Pép ne voulut pas accepter l'argent que lui offrit don Jaime. Il allait cultiver des terres qui appartenaient au señor; on réglerait les comptes plus tard.

Et voyant que don Jaime s'obstinait à vouloir vivre dans la tour, Pép s'employa à la rendre habitable. Il donna l'ordre à ses enfants d'apporter les repas au señor chaque fois que celui-ci ne voudrait pas descendre à Can Mallorquí pour s'asseoir à leur table.

Au cours du premier mois de cette nouvelle existence, un événement extraordinaire vint troubler sa paisible quiétude. Une lettre lui parvint, contenant quelques lignes d'une grosse écriture mal formée. C'était Toni Clapès qui lui écrivait. Il lui souhaitait beaucoup de bonheur dans sa vie nouvelle. Il lui disait qu'à Palma il n'y avait rien de changé. Il ajoutait que Pablo Valls ne lui écrivait pas parce qu'il était extrêmement mécontent de lui. Etre parti sans l'avertir!

Malgré cela, Pablo était un bon ami et s'occupait activement à débrouiller ses affaires. Il avait pour cela une habileté diabolique. Il était chueta, en un mot. Toni lui donnerait plus tard de plus abondantes nouvelles.

Après ce brusque rappel du passé, deux mois s'écoulèrent sans qu'il arrivât d'autre lettre. Qu'importait à Jaime ce qui se passait dans un monde où il ne devait jamais retourner?... Il ne savait certes pas ce que la destinée lui réservait; il n'y voulait même pas songer. Le hasard l'avait amené là, il y resterait. Il n'aurait d'autres plaisirs, que la chasse et la pêche, d'autres pensées et d'autres désirs que ceux d'un homme primitif; et cette perspective lui causait une sorte de volupté tout animale. Il se tenait à l'écart, et n'adoptait pas les habitudes des indigènes auxquels il ne se mêlait pas; mais il s'intéressait aux moeurs de cette race rude et quelque peu féroce.

Ainsi, quand un atlót avait atteint l'âge de puberté, son père l'appelait dans la cuisine de la métairie, devant toute la famille assemblée, et lui disait solennellement:

--Tu es maintenant un homme.

Et il lui remettait un couteau à forte lame. Ainsi armé chevalier, l'atlót perdait sa timidité. Dorénavant il se défendrait tout seul, sans recourir à la protection de sa famille.

Puis, quand il avait gagné un peu d'argent, il complétait son équipement de paladin en faisant l'acquisition d'un pistolet, orné d'incrustations d'argent, que lui vendaient les forgerons du pays dont les ateliers étaient enfouis au milieu des bois.

Il se joignait alors aux autres atlóts, et, de ce jour, commençaient sa vie de jeune homme et ses aventures amoureuses: les sérénades avec accompagnement de cris pareils à des hennissements, les bals, les excursions aux lointaines paroisses qui célébraient la fête de leur saint patron et où l'un des principaux divertissements consistait à tuer un coq d'un coup de pierre; enfin les festeigs, ces veillées d'amour où les jeunes gens s'assemblent pour faire la cour à une jeune fille: coutume respectable qui, malheureusement, était souvent l'origine de rixes et de meurtres.

Dans l'île, il n'y avait pas de voleurs. Les maisons isolées en pleine campagne restaient souvent désertes, la clef sur la porte, tandis que les propriétaires étaient absents. Les hommes ne s'entre-tuaient jamais pour des questions d'intérêt. La jouissance du sol était bien répartie; en outre, la douceur du climat et la frugalité des habitants rendaient ceux-ci généreux et peu attachés aux biens matériels. L'amour, l'amour seul amenait des rixes, mettait des éclairs de haine dans les regards et faisait sortir les couteaux de leurs gaines.

Pour une atlóta aux yeux noirs et aux mains brunes, ils se cherchaient, se provoquaient à la faveur des ténèbres avec des hennissements de défi. Ils ululaient de loin, avant d'en venir aux mains. L'arme moderne qui ne lance qu'un projectile leur semblait insuffisante et, par-dessus la cartouche, ils ajoutaient une poignée de poudre et une autre de balles, bourrant le tout fortement. Si l'escopette n'éclatait pas dans les mains de l'agresseur, l'ennemi était infailliblement réduit en miettes.

Les veillées d'amour duraient des mois et souvent des années. Quand un paysan avait une fille en âge d'être mariée, il voyait se présenter chez lui les jeunes gens du district et ceux des districts voisins, car tous les Ivicins ont des droits égaux.

Le père notait le nombre des prétendants. Dix, quinze, vingt, quelquefois trente. Il calculait ensuite de combien de temps il pouvait disposer au cours de la veillée, avant d'être terrassé par le sommeil. Puis, selon le nombre des soupirants, il assignait à chacun plus ou moins de minutes pour courtiser sa fille.

Dès que la nuit était tombée, les prétendants accouraient par tous les chemins, les uns en groupe, chantant avec accompagnement de hennissements et de gloussements; d'autres, solitaires, se contentant de souffler dans le _bimbau_, instrument composé de deux petites lames de fer, qui bourdonnait comme un frelon et semblait leur faire oublier la fatigue de la marche. Ils venaient de très loin. Il y en avait qui mettaient trois heures à l'aller et autant au retour, et cela deux fois par semaine, le jeudi et le samedi, jours consacrés au _festeigo_, pour parler pendant trois minutes à une atlóta.

En été, ils s'asseyaient en rond sous le _porchú_, espèce de vestibule à l'entrée de la métairie. L'hiver, ils pénétraient dans la cuisine. La jeune fille, assise sur un banc de pierre, conservait la plus parfaite immobilité. Elle avait quitté le chapeau de paille agrémenté de larges rubans qui, aux heures ensoleillées, lui donnait l'air d'une bergère d'opérette. Elle portait le costume de fête: jupe verte ou bleue à menus plis, qu'aux jours ordinaires elle conservait, suspendue au plafond, et maintenue entre des cordes, afin qu'elle gardât ses plis intacts. Sous cette jupe elle avait, huit, dix ou douze cotillons, de sorte qu'il était impossible d'imaginer qu'il y eût de la chair sous cet amoncellement d'étoffes.

Les concurrents délibéraient longtemps sur l'ordre à suivre, et, une fois tout bien réglé, ils allaient docilement s'asseoir, l'un après l'autre, auprès de la jeune fille, et chacun lui parlait durant les quelques minutes qui lui étaient assignées.

Si, dans le feu de la conversation, l'un d'eux dépassait le temps marqué, ses compagnons le rappelaient à la réalité en lui lançant des regards furieux, et toussant ou même en lui adressant des menaces. Si malgré cela, il persistait, le plus fort d'entre eux le saisissait par un bras et l'éloignait pendant qu'un autre prenait sa place. Parfois, quand les compétiteurs étaient nombreux et que le temps pressait, l'atlóta causait avec deux galants à la fois, accomplissant des prodiges d'habileté pour ne pas laisser voir de préférence.

Les veillées se succédaient ainsi, jusqu'à ce que la jeune fille eût fait choix d'un atlót, sans se laisser influencer par la volonté de ses parents.

Durant ce court printemps de sa vie, la femme est, à Iviça, vraiment reine. Puis, une fois mariée, elle abdique à tout jamais toute souveraineté, cultive la terre comme son mari, et n'est guère plus considérée qu'un animal domestique.

Les atlóts évincés se retirent quand ils n'éprouvent pas une grande passion pour la jeune fille, et ils vont porter leurs hommages quelques lieues plus loin. Mais, lorsqu'ils sont réellement épris, ils guettent la maison, tendent des pièges au préféré, qui doit maintes fois se battre avec ses anciens rivaux, et c'est miracle quand il arrive au jour des noces sans avoir reçu quelque estafilade.

Le pistolet est pour l'Ivicin une sorte de deuxième langue. Dans les bals du dimanche, il fait parler la poudre pour manifester son amour. Au sortir de la métairie de la jeune fille qu'il courtise, il décharge son arme pour donner à la belle et à sa famille une marque d'estime et crie ensuite: _Bona nit!_ Bonne nuit!

Si, au contraire, il se retire, congédié, et désire outrager la famille, il fait les choses dans l'ordre inverse, criant d'abord: Bonne nuit! et tirant un coup de pistolet immédiatement après... Mais, dans ce dernier cas, il doit fuir sur-le-champ, car les membres de la famille, qu'il vient d'insulter ainsi, sortent aussitôt et répondent à cette déclaration de guerre par des coups de feu.

Jaime étudiait avec intérêt ces coutumes des douars qui s'étaient perpétuées dans l'île.

Il goûtait le plaisir que l'on éprouve quand on est installé à une place commode pour assister à un spectacle intéressant. Ces campagnards et ces pêcheurs, belliqueux petits-fils de corsaires, étaient pour lui d'agréables compagnons d'existence. Il s'était plu d'abord à les regarder à distance en témoin curieux, mais, peu à peu, subissant l'influence de leurs habitudes, il avait fini par adopter certaines d'entre elles.

Il n'avait pas d'ennemis, et cependant, quand il se promenait à travers l'île sans son fusil, il cachait un revolver dans sa ceinture... On ne sait jamais ce qui peut arriver.

Aux premiers temps de son séjour à la tour, comme les nécessités de son installation l'obligeaient à se rendre à la ville, il avait conservé son costume habituel. Mais, insensiblement, il s'accoutuma à ne plus porter de cravate; puis, ce fut le faux col qu'il abandonna; enfin, il renonça aux bottines. Pour chasser, il préférait la blouse et le pantalon de panne des paysans. A la pêche, il s'habitua à marcher les pieds nus dans des espadrilles, à travers les varechs et les rochers.

Le feutre de don Jaime était maintenant identique à celui de tous les _atlóts_ de San José et se différenciait par quelques détails de ceux des villages voisins. C'était là, aux yeux de Margalida, un honneur pour sa paroisse.

Margalida! Febrer se plaisait à causer avec elle, ravi de l'étonnement que ses récits de voyages, et ses plaisanteries débitées d'un air grave, éveillaient dans cette âme ingénue.

Ce jour-là, il l'attendait. Elle allait lui apporter son dîner d'un moment à l'autre. Il y avait bien une demi-heure déjà qu'une colonne de fumée, mince et ténue, flottait au-dessus de la cheminée de Can Mallorquí.

Jaime voyait, en imagination, la fille de Pép préparant les aliments, allant et venant, près du foyer, suivie du regard par sa mère, qui n'osait pas mettre la main aux mets destinés au señor.

Tout à l'heure, il allait voir apparaître la jeune fille, portant au bras le panier où se trouvait le repas. Elle arriverait avec son large chapeau de paille garni de longs rubans qui préservait des rayons brûlants sa figure, si miraculeusement blanche que le soleil l'avait à peine dorée comme un ivoire ancien.

Quelqu'un remua sous la treille, se dirigeant vers la tour. C'était Margalida!... Non, ce n'était pas elle. C'était son frère, Pepét, qui était à la ville d'Iviça depuis un mois, Pepét qui se préparait à être séminariste et auquel les gens du pays avaient donné, pour ce motif, le surnom de _Capellanét_.

II

--_Bon diá tanguí!_ Ayez un bon jour!

Pepét étendit une serviette sur un côté de la table et y déposa deux assiettes couvertes, plus une bouteille de vin de treille qui avait la couleur et la transparence du rubis.

Puis il s'assit sur le sol, prenant ses genoux entre ses bras et demeura immobile. La nacre lumineuse de ses dents brillait dans le sourire de son visage brun. Ses yeux malins se fixaient sur Jaime avec une expression de chien fidèle et gai.

--Comment, tu n'es donc pas à Iviça pour être curé? demanda celui-ci tout en commençant son repas.

Le jeune garçon hocha la tête.

--Si, monsieur, j'étais à la ville d'Iviça pour ce que vous dites. Mon père m'avait confié à un professeur du séminaire. Vous ne savez peut-être pas où se trouve le séminaire, don Jaime?

Le petit paysan parlait de cet établissement comme d'un lieu de tortures redoutable: il n'y avait ni arbres, ni air, ni liberté. La vie n'était pas possible dans cette prison.

En y pensant, le Capellanét devenait subitement grave. Le joyeux sourire qui éclairait sa figure au teint olivâtre, s'effaçait. Ah! quel mois il avait passé là!

Le maître trompait la monotonie des vacances en essayant--à l'aide de son éloquence... et d'une férule--d'initier ce petit paysan aux beautés des lettres latines. Il désirait faire de lui un petit prodige pour la rentrée des classes, et multipliait les coups en conséquence. La veille, le Capellanét avait reçu quelques coups d'étrivière qui avaient mis sa patience à bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n'avait pas été un prêtre!... Il s'était échappé et avait fait à pied le chemin jusqu'à Can Mallorquí, mais avant de partir, pour se venger, il avait déchiré plusieurs livres auxquels le maître tenait beaucoup, renversé l'encrier sur la table et tracé sur les murs de vilaines inscriptions...

La soirée avait été fertile en émotions, à Can Mallorquí. Pép avait accueilli son fils à coups de bâton. Fou de rage, il voulait le tuer; Margalida et sa mère avaient dû s'interposer entre eux.