Les morts commandent

Part 7

Chapter 73,770 wordsPublic domain

Febrer dissimula un sourire, en se souvenant de ce que l'on racontait sur doña Juana. Ce n'était ni par dédain ni par haine qu'elle lui refusait cette marque d'estime; mais elle avait fait voeu de ne plus toucher de sa vie d'autres mains d'hommes que celles des prêtres.

Quand il se retrouva dans la rue, Jaime se mit à murmurer de sourdes injures en regardant les balcons du palais qu'il venait de quitter:

--Vipère, va! se réjouit-elle assez de ce mariage! Oh! je sais bien que lorsqu'il sera un fait accompli, elle feindra la plus vive indignation et criera au scandale devant ses fidèles visiteurs. Peut-être même tombera-t-elle malade de chagrin, afin que tout le monde, dans l'île, la prenne en pitié... Et cependant sa joie est immense! C'est la joie de voir assouvi enfin un désir de vengeance, datant de longues années.

Jaime serrait les poings de rage, à la pensée de donner cette satisfaction à la vieille hypocrite. Et pourtant, dans sa situation désespérée, il allait être obligé d'en venir à ce qu'elle considérait comme le plus grave déshonneur.

Rentré chez lui, il prit son repas, silencieusement, sans savoir de quelle nature étaient les plats que la pauvre Mado lui servait. Pourtant celle-ci, inquiète et troublée depuis la veille, rôdait autour de lui, désireuse d'entamer la conversation, afin d'apprendre les nouvelles.

Dès qu'il eut terminé son repas, Jaime s'accouda aux lourds balustres couronnés de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin. Sous ses pieds se balançait le feuillage vernissé des magnolias et des orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d'un trait net l'espace azuré, et, par-dessus les remparts, la mer s'étendait lumineuse, immense, avec son incessant frémissement de vie, comme si les barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouillé son épiderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hérissé de mâts et de cheminées et, plus loin, avançant dans les eaux de la baie, la masse obscure des pins de Bellver, couronnée par le château circulaire, que dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville moderne et, plus loin, à l'extrémité du cap, l'antique Puerto Pi, avec la tour des signaux et les batteries de San Carlos.

De l'autre côté de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes flottantes de l'horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges, triste et inhabité. La cathédrale détachait sur le bleu profond du ciel ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de pierre que les vagues auraient jeté entre la ville et la côte. Par derrière, l'antique _Alcazar de la Almudaina_ érigeait ses tours fauves, aux rares ouvertures. Dans le palais épiscopal on voyait briller les vitres des miradors, pareilles à des lames d'acier rougi. Elles semblaient refléter un incendie.

Insensible à l'éblouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de l'atmosphère, à l'allègre pépiement des oiseaux qui voletaient autour de lui, Jaime se sentait envahi d'une intense mélancolie, d'un immense découragement. A quoi bon lutter contre le passé? Comment se libérer de cette pesante chaîne? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa fonction marquées pour toute l'existence. Il est donc bien inutile d'essayer de changer de situation ou d'attitude.

Maintes fois, alors qu'il était encore un tout jeune homme, il s'était senti hanté par de funèbres pensées en contemplant, de quelque point élevé, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au delà de l'enceinte de la vieille cité, Jaime apercevait des murs tristes d'où émergeait la pointe aiguë de noirs cyprès; une agglomération de constructions blanches, aux ouvertures pareilles à des bouches de four, et, ça et là, des dalles qui semblaient couvrir des entrées de cave.

Quel était le nombre des habitants dans la cité des vivants? Combien étaient-ils ceux-là qui occupaient les somptueux palais, les minables masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille... Quatre-vingt mille?... Hélas! Dans la nécropole, située à peu de distance, dans les petites maisons blanches, serrées entre les sombres cyprès, combien d'habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six cent mille?... peut-être un million!...

Beaucoup plus tard, à Madrid, Jaime, un après-midi qu'il se promenait dans la banlieue, à San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes, avait soudain cessé de plaisanter parce qu'il avait ressenti la même impression, en contemplant les muettes nécropoles, qui, pareilles à un cordon serré de forts du néant, se dressent au milieu des cyprès, tout autour de la ville. Un demi-million d'êtres vivants s'agitait dans ses rues, croyant être les seuls à gouverner leur vie, et ils oubliaient les quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient invisibles tout près d'eux.

Febrer avait été poursuivi également par ces pensées lugubres à Paris et dans toutes les grandes villes qu'il avait visitées. Non, en aucun lieu, les vivants n'étaient seuls. Partout ils étaient entourés par les morts, qui, infiniment plus nombreux, avec toute l'autorité du passé, posaient lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s'en allaient pas, ainsi que le prétendait le dicton populaire. Ils demeuraient immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimité! Inutile de détourner nos yeux et de chercher à les effacer de notre mémoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre à une aveugle gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.

Notre maison, c'étaient eux qui l'avaient construite; les religions, c'étaient eux qui les avaient fondées; les lois qui nous régissaient, c'étaient eux qui les avaient dictées; nos passions, nos goûts, la morale, les usages, les préjugés, l'honneur, tout était leur oeuvre.

Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par nous-mêmes, et ce qui agit en nous, c'est une force qui a jadis animé d'autres organismes, semblable à la sève transmise par la greffe, qui communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l'énergie des arbres séculaires. Bien des idées que nous prenons pour des créations de notre esprit, ont été formulées déjà, et sont demeurées depuis notre naissance à l'état latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un jour. Les vertus, les défauts, les affinités et les antipathies ne sont qu'un héritage légué par les morts, qui se survivent dans leurs descendants.

On les croit disparus, mais ils sont là, vigilants, formant un invisible camp retranché autour des agglomérations humaines. Ils nous surveillent avec sévérité, nous suivent, et, si nous dévions de la route qu'ils nous ont tracée, ils nous y ramènent par un imperceptible, mais sûr avertissement. Ils s'unissent tous, pour maintenir les hommes en un troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent à la conquête d'un idéal nouveau. Vite, ils rétablissent, par une violente réaction, le calme uniforme de la vie, qu'ils veulent silencieuse, semblable au murmure mélancolique des herbes balancées, au bruissement d'ailes des papillons, à la paix d'un cimetière endormi sous le soleil. L'âme des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce qu'ils sont nos maîtres. Les morts commandent, et il est vain de résister à leurs ordres.

Ah! l'homme qui mène l'existence vertigineuse des grandes villes, ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu'il mange; cet homme ne connaît pas tout cela. Il ne peut se rendre compte de cette vérité: que sa vie lui a été transmise par des milliers d'ascendants dont les dépouilles gisent à quelques pas de lui, ascendants qui le guettent et, à son insu, dirigent sa volonté. Il obéit aveuglément par la force du lien auquel son âme est fixée et dont il ne sait ni l'origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses actes émanent de son libre arbitre, alors qu'ils lui sont imposés par les invisibles tout-puissants.

Jaime, qui connaissait tous ses ancêtres, savait aussi l'histoire de tout ce qui l'entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela, sa maison surtout, semblait avoir une âme... Aussi, mieux que personne, sentait-il peser sur lui la tyrannie des êtres et des choses du passé.

Il retrouvait en lui son grand-père, le grave don Horacio et un autre aïeul plus lointain qui avait été Grand Inquisiteur de Majorque, comme aussi l'âme héroïque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de ses courageux ancêtres. Sa mentalité d'homme moderne gardait même confusément quelque chose de l'esprit des anciens majorquins qui tenaient pour vils et méprisables les juifs convertis. Cela expliquait l'invincible répugnance qu'il avait ressentie en se trouvant en contact avec ce don Benito, si obséquieux, si humble... Et ces sentiments étaient insurmontables. Il ne pouvait réagir contre sa propre nature! D'autres, plus forts, plus puissants que lui s'y opposaient: les morts commandaient, il fallait obéir!

Ce pessimisme le rappela à la réalité. Tout était perdu! Il se savait incapable de mettre de l'ordre dans ses affaires en se livrant à ces transactions qui prolongent longtemps une vie d'expédients.

Il renonçait à ce mariage, son unique planche de salut; et, dès que ses créanciers connaîtraient ce renoncement qui renversait toutes leurs espérances, ils l'accableraient de leurs exigences. Il allait se voir expulsé de la maison de ses pères; il ferait pitié à tout le monde, et cette compassion générale l'affligerait plus qu'une insulte. Il ne se sentait pas la force nécessaire pour assister au naufrage définitif de sa maison et de son nom. Que faire? Où aller?...

Il resta ainsi, une grande partie de l'après-midi, à contempler la mer, suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrière le cap, ou s'évanouissaient à l'horizon de la baie.

En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit à franchir la porte de l'oratoire de la maison, une porte antique oubliée, qui, en grinçant sur ses gonds oxydés, détacha des toiles d'araignée et de la poussière.

Qu'il y avait longtemps qu'il n'était entré là!... En cette atmosphère dense de pièce fermée, il crut percevoir une vague odeur d'essences précieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonnés; une odeur qui lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand vestibule.

L'autel, en vieux chêne sculpté, brillait discrètement dans la pénombre, la lumière se reflétant sur les ornements d'or vieilli. Sur la sainte table, un balai de lisières et un seau gisaient, oubliés là depuis le dernier nettoyage, datant de plusieurs années. Deux prie-Dieu d'ancien velours bleu de roi paraissaient garder encore l'empreinte des nobles dames défuntes. Sur les pupitres étaient restés deux livres d'heures, aux coins usés par un trop long service. Jaime reconnut un de ces livres. C'était le missel de sa mère, la belle jeune femme pâle et dolente qui partageait sa vie entre la prière et l'adoration de son fils, pour lequel elle rêvait les plus hautes destinées. L'autre avait sans doute appartenu à sa grand'mère, cette américaine de l'époque romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l'antique palais aux accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.

Cette image du passé, présente et latente en cette chapelle désertée, le souvenir de ces deux pieuses femmes, l'une toute mystique, l'autre sentimentale, achevèrent de troubler Febrer.

Et dire que sous peu, les griffes des usuriers viendraient profaner ces choses si vénérables!... Non, il ne pourrait jamais assister à cela. Adieu! Adieu!...

Quand la nuit fut venue, il chercha sur le Borne son ami Toni Clapès. Comptant sur la sympathie et la confiance que celui-ci lui témoignait, il lui emprunta quelque argent.

--Je ne sais quand je pourrai te le rendre... Je quitte Majorque. Que tout s'effondre, mais que je n'y sois pas!

Clapès lui donna plus qu'il ne lui demandait. Toni demeurait dans l'île; avec l'aide du capitaine Valls, il tâcherait d'arranger les affaires de Febrer, si cela était encore possible. Le capitaine était brouillé avec Jaime, depuis la veille, mais cela n'avait nulle importance. Valls était un noble caractère, un ami sûr, qui ne l'abandonnerait jamais.

--Ne dis à personne que je quitte Palma, ajouta Jaime. Toi et Pablo, vous devez être seuls à le savoir...

--Et quand pars-tu?

--Je prendrai le premier vapeur en partance pour Iviça. Il paraît que je possède encore un bout de terre par là: un tas de rochers, couverts de broussailles... une tour presque en ruines, datant de l'époque des pirates. Or, que je sois dans ce coin perdu ou ailleurs, c'est tout un... c'est même beaucoup mieux ainsi. Je chasserai, je pécherai... et je vivrai en sauvage, sans voir personne.

Clapès, se souvenant des conseils qu'il avait donnés à Jaime, la nuit précédente, fut satisfait de constater que celui-ci les avait écoutés. Il lui serra la main affectueusement. Enfin, c'était fini, cette vilaine histoire de la chueta. Son âme! de paysan se réjouissait de cette solution inattendue.

--Tu fais bien de partir, Jaime!... Tes projets d'hier, vois-tu, n'étaient que pure folie!

SECONDE PARTIE

I

Jaime, incliné sur le plat bord d'une petite embarcation, contemplait machinalement son image, ombre transparente, dont le frémissement de l'eau rendait les contours indécis. Sa main soutenait le _volanti_, ligne de fond, garnie de multiples hameçons, qui drainait le fond de la mer.

Midi était proche. La barque était à l'ombre. Derrière Febrer s'étendait avec ses découpures, ses anfractuosités, et ses pointes saillantes, la côte d'Iviça. Devant lui, le pic isolé du Vedrá s'enlevait, imposant et superbe, à trois cents mètres, d'un seul jet, et par suite de son aspérité, cette roche déserte paraissait plus haute et plus énorme. Au pied de ce colosse, son reflet colorait magnifiquement les eaux d'une nuance à la fois dense et transparente. Par delà son ombre azurée, la Méditerranée bouillait et lançait des étincelles d'or sous le flamboiement du soleil, tandis que la côte rouge et dénudée semblait irradier du feu.

Chaque fois que le temps était beau et la mer calme, Jaime venait pêcher dans le chenal étroit qui sépare l'île du Vedrá. Ce chenal présentait alors l'aspect d'un tranquille fleuve d'eau bleue, troué par des rochers dont les têtes noires émergeaient à la surface. Dès que la brise fraîchissait, les récifs se couvraient de blanche écume en faisant entendre de formidables rugissements; des montagnes d'eau pénétraient, livides, avec un grondement sourd, dans cette gorge marine. Il fallait alors hisser la voile au plus vite et fuir ce redoutable couloir, chaos bruyant, plein de courants funestes et de périlleux remous.

A la proue de l'embarcation se tenait le père Ventolera, vieux matelot qui avait navigué sur des navires appartenant à toutes les nations, et qui, depuis que Jaime habitait l'île, l'accompagnait chaque fois qu'il allait en mer.

--J'ai près de quatre-vingts ans, monsieur, et je ne laisse point passer un seul jour sans aller pêcher sur mon bateau. J'ignore ce que c'est qu'une maladie, et les plus gros temps ne me font pas peur--disait-il à Febrer, avec fierté.

Sa figure était tannée par le soleil et l'air salin, mais il avait fort peu de rides. Ses jambes, sèches et nues sous son pantalon haut retroussé, montraient une peau fraîche, indiquant des membres vigoureux encore. Sa vareuse, ouverte sur la poitrine, laissait voir une toison grise, de même couleur que ses cheveux qui s'échappaient d'un béret noir orné d'un gland pourpre au sommet et d'un large ruban à petits carreaux rouges et blancs, souvenir de son dernier voyage à Liverpool.

Ses joues s'agrémentaient de deux favoris étroits et, à ses oreilles, pendaient deux petits anneaux de cuivre.

Les premières fois, quand Jaime venait pêcher à l'ombre du Vedrá, il oubliait de regarder l'eau et même de surveiller la ligne qu'il tenait à la main pour contempler ce colosse de granit qui, séparé de la côte, s'élevait majestueusement sur les flots.

Dans les cavités de la grande roche grise, obscurcies par les pins maritimes, les sabines et autres végétations, Febrer voyait sauter de gros points colorés, comme d'énormes puces rousses ou blanchâtres d'une constante mobilité. C'étaient les chèvres du Vedrá; des chèvres que l'isolement avait rendues à l'état sauvage; elles avaient été abandonnées depuis de nombreuses années et se reproduisaient en liberté, loin de l'homme, ayant perdu toute habitude de domesticité. Elles fuyaient sur la pente abrupte, grimpant vers la cime, avec des bonds prodigieux, dès qu'une barque abordait au pied du pic.

Par les matinées calmes, le bruit de leurs bêlements, décuplé par l'absolu silence, s'étendait, au loin, sur la surface de la mer.

Tirant d'une brusque secousse sa ligne hors de l'eau, Ventolera s'écria, avec un grognement de satisfaction:

--Et de huit!...

Accrochée à un hameçon, une espèce de langouste d'un gris sombre s'abattit sur le fond de la barque en donnant de formidables coups de queue et faisant crisser ses pattes. D'un coup de pied, le pêcheur l'envoya rejoindre quelques-unes de ses pareilles qui, déjà inertes, gisaient dans une corbeille, sur des lichens.

--Vous ne chantez donc pas la messe, aujourd'hui, père Ventolera?

--Volontiers, si vous me le permettez, monsieur!

Jaime connaissait les manies du vieillard. Il savait le plaisir qu'il éprouvait à entonner les versets de l'office divin, chaque fois qu'il avait le coeur en gaieté. Depuis qu'il ne faisait plus de voyages au long cours, son unique distraction était de remplir les fonctions de chantre, le dimanche à l'église de San José.

Ils demeurèrent longtemps ainsi: Febrer attentif à sa ligne qui s'obstinait à ne pas faire le plus léger mouvement, tous les poissons étant pour le vieux, et celui-ci continuant à lancer à pleine voix les _O salutaris_ et les _Kyrie_. Aussi le señor fut bientôt de méchante humeur et imposa silence au chanteur:

--Assez pour aujourd'hui, père Ventolera... Vous effrayez les poissons.

--Cela vous a plu, n'est-ce pas? insista l'autre avec candeur. Oh! je sais aussi des chansons... Je sais la complainte du capitaine Riquer... une chose arrivée. Voulez-vous que je vous la chante?

Jaime fit un geste de protestation.

--Mais il est midi, grand-père!... Il faut rentrer.

Le vieux regarda le soleil qui dépassait le sommet du Vedrá. Il n'était pas encore midi, mais peu s'en fallait. Ensuite, il observa la mer...

--Le señor a raison. Maintenant d'ailleurs, les poissons ne mordraient plus guère... N'importe! Pour moi, je suis satisfait de ma journée.

De ses bras brunis, il tira la corde qui servait à hisser la petite voile triangulaire.

La barque pencha sur le côté, se balança de la poupe à la proue, sans avancer et, bientôt, commença de fendre l'eau, avec un doux clapotis.

Ils sortirent du chenal, laissant derrière eux le Vedrá et suivant la côte d'Iviça. Jaime tenait le gouvernail, tandis que le vieux, serrant le panier de poissons entre ses genoux, comptait et maniait les pièces avec satisfaction.

Ils doublèrent un promontoire et une nouvelle partie de la côte apparut. Sur un monticule de roches rouges, coupées çà et là par les taches foncées de buissons très verts, se détachait une tour massive et jaunâtre, un cylindre aplati, sans autre ouverture du côté de la mer qu'une haute fenêtre, trou noir aux contours irréguliers. Au faîte de la tour, une meurtrière qui avait servi jadis à placer un petit canon, se découpait sur l'azur du ciel. D'un côté du promontoire coupé à pic sur la mer, le terrain descendait, couvert de verdure, d'arbustes bas et touffus, au milieu desquels on découvrait la tache blanche du minuscule hameau.

L'embarcation mit le cap sur la tour et, avant d'y arriver, dévia vers une plage voisine, où la coque vint doucement toucher le fond de gravier.

La voile amenée, le bateau attaché à un petit rocher, Jaime et son matelot sautèrent sur le sol.

--Reprendrons-nous la mer tantôt, señor? Febrer ayant fait un geste négatif, le vieux le quitta en lui donnant rendez-vous pour l'aube prochaine.

--Je vous réveillerai de la plage, lui dit-il, en chantant l'_Introït_ à l'heure où l'on peut encore distinguer les étoiles au ciel.

Puis il s'éloigna vers l'intérieur des terrés, en portant au bout de son bras le précieux panier de poissons.

--Donnez ma part à Margalida, père Ventolera, et dites que l'on m'apporte vivement mon déjeuner.

Le matelot acquiesça d'un mouvement d'épaules, sans tourner la tête, et Jaime s'achemina vers la tour. Ses pieds chaussés d'espadrilles s'enfonçaient dans le gravier où venaient se perdre les ultimes frémissements de la mer.

Bientôt il quitta la plage pour escalader les gradins naturels, taillés dans le rocher, qui conduisaient à son abri solitaire.

Les tamaris dressaient leur feuillage échevelé d'un gris de nickel et enfonçaient leurs racines dans le roc, comme s'ils s'alimentaient seulement du sel dissous dans l'atmosphère.

A l'écho de ses pas, un frôlement se fit entendre dans les buissons épais. C'était comme le bruit d'une fuite apeurée et l'on pouvait distinguer, courant entre les arbustes, une sorte de paquets de poils gris ou fauves terminés par une queue pareille à une houppette blanche. C'étaient des lapins qui fuyaient, et ils entraînaient dans leur fuite les beaux lézards couleur d'émeraude, paresseusement allongés sur le sol.

Dominant ces rumeurs légères, le roulement frêle d'un tambour, accompagnant une voix d'homme, arrivait aux oreilles de Jaime. La voix chantait une romance d'Iviça. Elle s'arrêtait, de temps en temps, comme indécise, répétant les mêmes vers, sans se lasser. Puis elle passait à une autre mélodie, lançant à la fin de chaque strophe, suivant la coutume du pays, un gloussement étrange ressemblant au cri du paon, une note gutturale et stridente comme celle qui termine les chants arabes.

Quand Febrer parvint au faîte, il aperçut le chanteur. Il était assis sur une pierre, derrière la tour et contemplait la mer.

Il portait, appuyé sur la cuisse, un petit tambour peint en bleu et orné de fleurs et d'arabesques dorées. Son bras gauche reposait sur l'instrument, tandis que la main soutenait sa tête, cachant presque entièrement sa figure entre les doigts et la paume.

De sa dextre, armée d'une courte baguette, il frappait lentement, en mesure, l'un des parchemins et sans faire d'autre mouvement, il demeurait là dans une attitude songeuse, la pensée sans doute concentrée sur son improvisation, et contemplait l'immense horizon bleu à travers ses doigts amaigris.

On l'appelait le Cantó comme tous ceux qui, dans l'île, improvisaient des couplets nouveaux durant les bals et les sérénades.

C'était un jeune garçon, grand, mince, étroit d'épaules, un _atlót_ qui n'avait pas encore atteint dix-huit ans. Souvent une quinte de toux venait brusquement interrompre son chant. Son cou frêle se gonflait et son visage, ordinairement d'une pâleur transparente, rougissait soudain dans l'ardeur de l'improvisation.

Il avait des yeux trop grands, des yeux de femme avec une lacrymale d'un rose trop vif, qui tranchait violemment sur les paupières bleuies. En tout temps, il portait le costume de fête: pantalon de velours bleu, ceinture et cravate écarlate et, par-dessus cette cravate, un fichu de femme, enroulé autour du cou, et dont les pointes brodées pendaient sur la poitrine.

A chacune de ses oreilles, une rose était posée, et sous son feutre rejeté en arrière et orné d'un ruban damassé, on voyait flotter, comme une frange ondulée, les mèches frisées de sa longue chevelure, luisante de pommade.

Devant cette parure quasi féminine, ces yeux veloutés et ce teint diaphane, Febrer compara mentalement l'éphèbe à l'une de ces vierges exsangues qu'idéalise l'art nouveau.