Part 6
--Folie de leur part, et folie de la tienne! affirma Valls. As-tu donc oublié quelle est ta naissance? Tu peux être mon ami, l'ami du chueta Pablo Valls, que tu rencontres au café, au cercle, et qu'au surplus les gens considèrent comme à moitié fou, mais de là à épouser une femme de ma famille!...
Et le marin riait en songeant à cette union. Les parents de Jaime allaient s'indigner et ne voudraient plus le saluer. Ils se montreraient plus indulgents, s'il commettait un assassinat. Sa tante, la papesse Juana, jetterait les hauts cris, comme si elle venait de voir un sacrilège. Il se perdrait, et Catalina, jusqu'ici tranquille et oubliée, mènerait une existence infernale où on lui prodiguerait les humiliations.
--C'est impossible, je te le répète; moi, son oncle, je m'y oppose.
Febrer regarda le capitaine d'un air hostile:
--Allons! dit-il, finissons-en. Il vaut mieux ne plus parler de cela, si nous voulons rester amis...
Ils firent en silence le reste du voyage. Arrivés au Borne, ils se séparèrent en se saluant froidement, sans se serrer la main.
A la nuit tombante, Jaime rentra chez lui. Mado Antonia avait placé sur une table de l'antichambre une petite lampe dont la lumière faisait paraître encore plus denses les ténèbres de la vaste pièce.
Les gens d'Iviça venaient de partir. Après avoir déjeuné avec elle et erré à travers la ville, ils avaient attendu Jaime jusqu'au soir; puis ils avaient regagné la felouque qui les avait amenés; ils devaient y passer la nuit, car le patron voulait mettre à la voile avant l'aube. Mado Antonia parlait avec sympathie de ces gens qui lui semblaient venir du bout du monde... La bonne Mado n'exprimait que la moitié de ses pensées; et, pendant qu'elle suivait Jaime jusqu'à la chambre à coucher, elle l'examinait à la dérobée, essayant de lire sur son visage. Que s'était-il passé à Valldemosa, sainte Vierge de Lluch? Qu'adviendrait-il du projet extravagant dont monsieur avait parlé en déjeunant? Mais Jaime était de mauvaise humeur et répondait d'un ton bref à ses questions: «Non! il ne resterait pas ce soir à la maison; il souperait au cercle.»
A la lueur d'un quinquet qui éclairait faiblement sa vaste chambre à coucher, il changea de vêtements, puis ayant pris des mains de Mado l'énorme clef de la grande porte, il s'achemina vers le cercle.
Il était neuf heures. Comme il passait devant le café du Borne, il aperçut son ami, le contrebandier Toni Clapès. C'était un gros homme à la face joufflue et rasée. Il avait l'air d'un curé de campagne, vêtu en paysan, qui serait venu passer la nuit à Palma. Malgré ses espadrilles blanches, son col de chemise sans cravate, et son chapeau rejeté en arrière, il était partout reçu avec de vives démonstrations d'amitié. Les membres du cercle le considéraient avec respect en voyant avec quel flegme il tirait de ses poches des poignées de billets de banque. Originaire d'un village de l'intérieur, il était arrivé, à force d'énergie et de courage, à devenir le chef d'un État mystérieux que tout le monde connaissait par ouï-dire, mais dont la secrète organisation demeurait dans l'ombre. Il avait des centaines de sujets capables de donner leur vie pour lui, et une flotte invisible qui naviguait la nuit, sans crainte des tempêtes, abordant aux points les moins accessibles de la côte. Ses préoccupations et ses craintes au cours de ces entreprises, ne se reflétaient jamais sur sa figure joviale. Il ne se montrait triste que s'il restait plusieurs semaines sans nouvelle de quelque barque partie d'Alger par le mauvais temps. «Perdue! elle est perdue! disait-il à ses amis. La barque et le chargement importent peu; mais il y avait des hommes à bord... Pauvres diables! On tâchera de faire quelque chose pour que leurs familles ne manquent pas de pain.»
Parfois, sa tristesse était feinte; il se pinçait les lèvres ironiquement. Un garde-côte venait de capturer une de ses barques. Et tout le monde riait, sachant que Toni la plupart du temps laissait saisir quelque vieille embarcation, avec quelques ballots de tabac pour toute cargaison, afin que les agents du fisc pussent faire parade de ce triomphe. Lorsqu'une épidémie sévissait dans les ports africains, les autorités de l'île, impuissantes à surveiller une aussi longue étendue de côtes, faisaient appel au patriotisme de Toni, qui promettait de cesser momentanément son trafic avec les pays contaminés, et chargeait sur d'autres points, pour éviter la contagion.
Febrer témoignait une confiance fraternelle à cet homme fruste, généreux et gai. Souvent il lui avait conté ses embarras financiers, demandant des conseils à la finesse de ce paysan madré. Lui, Febrer, qui n'eût jamais rien voulu emprunter à ses amis du cercle, acceptait, dans les moments difficiles, l'argent de Toni, qui jamais ne paraissait se souvenir des prêts antérieurs.
Les deux amis se serrèrent la main.
--Alors, tu as été à Valldemosa?
Toni connaissait déjà le voyage de Jaime, tant les plus insignifiantes nouvelles circulent rapidement dans une ville de province.
--On conte même autre chose, ajouta Toni dans son rustique langage, autre chose qui me paraît être un mensonge. On dit que tu te maries avec la fille à don Benito Valls.
Febrer n'osa pas nier. «Oui, c'était bien vrai. Et il ne voulait avouer la chose qu'à Toni seul.»
Le contrebandier fit un geste de répugnance, tandis que ses yeux, pourtant accoutumés à toutes les surprises, exprimaient un vif étonnement.
--Tu agis mal, Jaime; tu agis mal.
Il disait cela gravement, comme si une question d'une importance capitale était en jeu.
Le grand seigneur montra plus de confiance à cet ami-là qu'il n'eût osé en témoigner à aucun autre.
--Mais je suis complètement ruiné, mon cher Toni. Rien de ce qui est encore chez moi ne m'appartient. Si mes créanciers me respectent encore, c'est uniquement parce qu'ils comptent sur ce mariage.
Toni continuait à secouer la tête en signe de dénégation. Lui, le rude paysan, le contrebandier qui se moquait des lois, paraissait stupéfait de cette nouvelle.
--De toutes façons, tu agis mal. Tu dois te tirer d'affaire comme tu pourras, mais pas ainsi... Nous, tes amis, nous t'aiderons. Mais toi, épouser une chueta!...
Il prit congé de Febrer, en lui serrant vigoureusement la main, comme s'il le voyait marcher à la mort.
--Tu agis mal... penses-y bien, dit-il sur un ton de reproche. Tu agis mal, Jaime!
IV
Quand, à trois heures du matin, Jaime se fut couché, il crut revoir dans l'obscurité de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni Clapès.
Ils semblaient lui tenir le même langage que la veille. «Je m'y oppose formellement,» répétait le marin avec un rire ironique. «Ne fais pas cela!» conseillait le contrebandier, d'un air grave.
Jaime avait passé au cercle les premières heures de la nuit, silencieux et de mauvaise humeur, obsédé qu'il était par le souvenir de cette double protestation. Qu'est-ce que son projet avait de si étrange, de si absurde, pour être également condamné par ce chueta, quoique ce mariage fût un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?
Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut par tous les moyens. Était-ce donc la première fois qu'un homme de sa classe tentait par un riche mariage de rétablir sa fortune? Ne voyait-on pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amérique se vendre à des filles de millionnaires, dont l'origine était moins avouable que celle de don Benito?
N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le reste du monde, ce genre d'alliances pouvait exister, mais non à Majorque. Cette terre rocheuse, tant aimée, avait une âme toujours vivante, l'âme des siècles passés, avec toutes ses haines et tous ses préjugés. Les gens y étaient tels qu'avaient été leurs pères, et tout progrès demeurait impossible dans cette terre routinière et rebelle aux idées de l'étranger.
Febrer s'agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il songeait à ses ancêtres. Quel passé glorieux! Et comme il le sentait peser sur lui, chaîne d'esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa misère présente!
C'était en 1514 que sa famille s'était vraiment illustrée, lorsque Charles-Quint avait entrepris de conquérir Alger. Dans cette expédition désastreuse, l'aîné des Febrer avait sauvé la vie de l'Empereur, mais celui qui s'y était le plus couvert de gloire, c'était le cadet, don Priamo, commandeur de Malte, qui, à la tête de deux cents chevaliers de l'Ordre, combattait toujours à l'avant-garde, dispersait et massacrait les Turcs, et même un jour, blessé au visage et à la jambe, s'était traîné jusqu'à une des portes d'Alger, où il avait cloué son poignard, pour montrer jusqu'où il s'était avancé. Ah! ce don Priamo! c'était à la fois le héros et le maudit de la famille. Jaime l'aimait parce qu'il représentait dans sa noble lignée, outre la bravoure folle, le désordre, l'esprit de liberté et le mépris des préjugés. En voilà un à qui importaient peu les différences de religion et de race, quand il aimait une femme! Arméniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui était bon. Il avait des bâtards partout. On contait même qu'un moment il avait été renégat par amour; toujours était-il qu'à Tunis il avait habité un palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente de son ami le bey. Rentré à Malte, il avait bientôt rompu ses voeux, et s'était retiré à Majorque où son libertinage avait fait scandale. Quel homme que ce commandeur! Jaime l'admirait comme un précurseur dont l'audace dissipait ses hésitations. Qu'y avait-il d'étrange à ce que lui, son descendant, s'unît à une chueta, pareille après tout aux autres femmes par ses moeurs, ses croyances et son éducation, puisque le plus célèbre d'entre les Febrer, à une époque d'intolérance, avait vécu avec des filles d'infidèles?... Mais les préjugés de la famille se réveillant bientôt dans l'âme de Jaime, lui remettaient en mémoire une clause qu'il avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur défendait de porter le nom de leur père, le nom des Febrer, qui s'étaient toujours maintenus purs de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.
En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait à sourire. Qui pouvait répondre du passé? Quels secrets devaient être cachés dans les mystères de son arbre généalogique, aux temps lointains où les Febrer s'associaient, pour leurs opérations commerciales, avec les riches juifs des Baléares? Plusieurs membres de sa famille, et même lui, ainsi que d'autres représentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose du type israélite. La pureté des races est une illusion! Mais voilà! il y avait, hélas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrières dressées par les moeurs entre les hommes!
Lui-même, qui prétendait se rire des préjugés légués par le passé, n'éprouvait-il pas un insurmontable sentiment de dédain à l'égard de don Benito, qui allait être son beau-père? Il se regardait comme supérieur à lui; il le tolérait par bonté, par pitié, mais il s'était révolté intérieurement, quand le riche chueta lui avait parlé de sa prétendue amitié avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n'avaient traité d'égal à égal avec ces gens-là...
Febrer s'endormit enfin d'un profond sommeil, tandis que sa pensée se perdait dans des rêveries de plus en plus confuses.
Le lendemain matin, en s'habillant, par un effort énergique de volonté, il se décida à faire une visite qui lui répugnait fort.
«Avant de me résoudre à ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma dernière carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs années que je ne l'ai vue, mais après tout, c'est ma tante... et légalement, je devrais être son héritier... Dire que si elle voulait... il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d'affaire.»
Il calcula quelle serait l'heure la plus propice pour se présenter chez la grande dame. Chaque après-midi, avait lieu sa fameuse réception de chanoines et de personnages graves qu'elle accueillait d'un air de souveraine. C'étaient ceux-là qui allaient être ses héritiers, comme mandataires et représentants de plusieurs sociétés religieuses. Il fallait que Jaime fît sa visite immédiatement, afin de la surprendre dans sa solitude, après la messe et les exercices spirituels de la matinée.
Doña Juana habitait un palais tout proche de la cathédrale. Elle était restée célibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle déception que le père de Jaime lui avait fait éprouver dans sa jeunesse. Toute la combativité de son caractère bilieux, tout l'enthousiasme de sa foi sèche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de la religion. «Tout pour Dieu et pour le roi!» se plaisait-elle à répéter. Jeune, elle avait rêvé des héroïnes de la Vendée, elle s'était enthousiasmée pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse de Berry. Elle eût voulu, à l'exemple de ces femmes énergiques qui défendaient la religion et la légitimité, monter à cheval, avec l'image du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe d'amazone. Mais ces désirs n'avaient jamais été chez elle que de vagues fantaisies. En réalité, sa seule expédition avait été un voyage en Catalogne pendant la dernière guerre carliste, voyage qu'elle avait fait pour voir de plus près les progrès de la «sainte entreprise» qui dévorait la majeure partie de ses biens.
Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu'au temps de sa jeunesse elle avait caché dans son palais le comte de Montemolin, le prétendant à la couronne, et que là elle l'avait mis en rapport avec le général Ortega, capitaine général des Iles. A ces médisances on ajoutait que doña Juana avait éprouvé un amour romanesque pour le prétendant. Ces on-dit faisaient sourire Jaime: ce n'étaient là que mensonges. Son grand-père, don Horacio, qui était bien informé, avait conté maintes fois toute cette histoire à son petit-fils. La Papesse n'avait jamais aimé que le père de Jaime. Le général Ortega était une espèce d'illuminé que doña Juana recevait avec mystère. Au fond d'un grand salon, qui était presque dans les ténèbres, vêtue de blanc, elle lui parlait d'une voix lointaine, une douce voix d'outre-tombe, comme si elle était l'ange du passé; elle lui disait la nécessité de rendre à l'Espagne ses antiques coutumes, de balayer les libéraux et de rétablir le gouvernement des gentilshommes. «Pour Dieu et pour le roi!» Ortega avait été fusillé sur la côte de Catalogne, après avoir échoué dans sa tentative de débarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle était restée à Majorque, prête à donner encore son argent, le jour où l'on renouvellerait la «sainte entreprise».
Beaucoup la croyaient ruinée par ses prodigalités pendant la dernière guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dévote dame. Sa vie était simple comme celle d'une paysanne; elle possédait encore dans l'île d'immenses domaines, mais elle dépensait toutes ses économies pour faire des cadeaux à des églises et à des communautés, et des dons au Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour Dieu. Une dernière illusion la faisait vivre encore. Le Saint Père ne lui enverrait-il pas la Rose d'or, avant qu'elle mourût? Cette distinction n'était conférée jadis qu'aux reines, mais elle avait été obtenue depuis quelques années par quelques riches dévotes de l'Amérique du Sud. Doña Juana réduisait ses dépenses et vivait dans une sainte pauvreté, afin d'envoyer plus d'argent au Saint-Siège. Avoir la Rose d'or, et puis mourir!...
Febrer était arrivé devant la maison de la Papesse. Il franchit une vaste cour d'honneur, pareille à la sienne, mais mieux entretenue, sans herbe entre les pavés, sans crevasses dans les murs, d'une propreté de couvent. Au haut de l'escalier, la porte lui fut ouverte par une servante jeune et pâle, vêtue d'une robe bleue monacale ceinte d'une cordelière blanche, qui eut l'air tout étonnée en le reconnaissant.
Elle le laissa dans l'antichambre, pleine de portraits de famille, comme celle du palais de Febrer, puis en trottinant légèrement comme une souris, elle courut annoncer à sa maîtresse cette visite extraordinaire qui venait troubler la paix monastique de la maison.
De longues minutes s'écoulèrent dans le silence. Jaime entendit des pas furtifs dans la pièce voisine. Il vit des portières se soulever doucement, comme agitées par une brise légère; il devina que derrière elles on l'épiait. La servante revint ensuite et le salua avec une politesse grave. Elle l'introduisit dans un grand salon et disparut.
Febrer trompa l'ennui de l'attente en examinant la vaste pièce, d'un luxe tout archaïque. Une portière de damas se souleva enfin; il vit entrer une femme qui avait l'air d'une vieille domestique, tout en noir, avec une jupe unie et un modeste corsage de paysanne. Ses cheveux gris étaient en partie couverts par un fichu sombre auquel le temps avait donné une teinte de rouille. Sous sa jupe on voyait ses pieds chaussés de pantoufles d'étoffe, d'où sortaient des bas blancs très épais. Jaime s'empressa de se lever. Cette espèce de vieille domestique, c'était la Papesse.
Doña Juana s'installa dans un fauteuil pareil à un trône, où, tous les après-midi, elle présidait avec la majesté d'une reine, le conseil composé de ses fidèles chanoines, de vieilles dames, ses amies, et de personnages bien pensants.
--Assieds-toi, dit-elle d'une voix brève à son neveu.
Machinalement, par habitude, elle étendit ses mains au-dessus d'un monumental brasero d'argent, quoiqu'il fût vide; puis de ses yeux gris au regard perçant qui imposait le respect, elle considéra Jaime fixement. Ce regard impérieux s'humanisa peu à peu jusqu'à trembler en se mouillant d'émotion. Plus de dix années s'étaient écoulées depuis que doña Juana n'avait vu son neveu.
--Tu es un Febrer pur sang, dit-elle; tu ressembles à ton grand-père... Ah! tu as bien le type de ta famille!
En parlant ainsi, elle cachait sa véritable pensée; elle passait sous silence l'unique ressemblance qui l'émût, celle de Jaime avec son père. Elle croyait revoir l'officier de marine qui jadis venait la voir. Il ne manquait que l'uniforme et le lorgnon... Ah! le monstre d'ingratitude! le libéral maudit!...
Ses yeux reprirent leur dureté habituelle. Son visage parut plus sec, plus blême, plus anguleux.
--Que désires-tu? dit-elle rudement. A coup sûr, ce n'est pas pour le plaisir de me voir que tu viens!...
Le moment terrible était arrivé. Jaime baissa les yeux, et redoutant d'en venir au fait, commença son récit en remontant très loin.
--Ma tante, je ne suis pas un mauvais garçon; j'ai gardé toutes les anciennes croyances; je désire maintenir le prestige de notre famille, et, si je puis, l'augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l'avoue. J'ai fait des folies et dissipé tous mes biens... Pourtant, l'honneur de notre nom est demeuré intact. De cette vie de péché et de prodigalité, j'ai retiré deux choses précieuses: l'expérience et le ferme propos de m'amender. Ma tante, je veux changer de manière de vivre; je veux devenir un autre homme.
Doña Juana approuva d'un air énigmatique. C'était très bien. Ainsi avaient agi saint Augustin et d'autres saints qui, après avoir passé leur jeunesse dans la licence, étaient devenus plus tard des lumières de l'Église.
Jaime fut encouragé par ces bonnes paroles. Lui, assurément, ne parviendrait pas à être une lumière de quoi que ce fût, mais il désirait devenir un bon gentilhomme chrétien. Il voulait se marier et bien élever ses enfants... Mais, hélas! après une vie aussi déréglée que la sienne, il était difficile de se relever et de revenir à la vertu. Il avait besoin d'un soutien. Il était ruiné. Ses domaines étaient presque entièrement la propriété de ses créanciers; sa maison était un vrai désert. Il s'était défendu contre la misère en vendant les souvenirs du passé. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main miséricordieuse ne lui prêtait son appui. Et il avait pensé à sa tante, qui en somme était sa plus proche parente, presque sa seconde mère; il espérait qu'elle allait le sauver.
La mention de cette pseudo-maternité fit rougir faiblement doña Juana; ses yeux étincelèrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir, quel cruel bourreau!
--Et c'est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse, d'une voix qui sifflait entre ses dents, écartées et jaunâtres, mais encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne possède presque rien. A peine le nécessaire pour vivre et pour faire quelques aumônes.
Son ton était si affirmatif que Febrer perdit toute espérance, et jugea inutile d'insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.
--C'est bien, reprit-il avec un visible dépit. Mais puisque votre appui me manque, je suis obligé de recourir à un autre moyen pour me tirer d'embarras. J'en ai trouvé un. Vous êtes maintenant la doyenne de ma famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui peut me sauver; je songe à épouser une jeune fille riche, mais de basse extraction. Que dois-je faire?
Il espérait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de la curiosité; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un sourire froid sur les lèvres de la Papesse.
--Je le sais, dit-elle. On m'a tout raconté ce matin, à Sainte-Eulalie, à la sortie de la messe. Tu as été hier à Valldemosa. Tu te maries... tu épouses... une chueta.
Elle avait dû faire un effort pour prononcer ce mot et elle tressaillit quand il passa sur ses lèvres.
Un long silence, un silence lourd, tragique et absolu comme celui qui suit les grandes catastrophes, pesa sur le salon. On eût dit que la maison s'était effondrée et que venait de s'éteindre l'écho du dernier mur écroulé.
--Et... qu'en pensez-vous? se hasarda à demander Jaime, timidement.
--Fais ce qu'il te plaira, répondit froidement la Papesse. Tu sais que nous avons vécu de longues années sans nous voir, nous pouvons donc continuer à nous passer l'un de l'autre durant le reste de notre vie.. Toi et moi, nous ne sommes plus du même sang. Nous pensons de façon différente; nous ne pouvons plus nous comprendre.
--De sorte que je dois me marier? insista-t-il.
--Cela, demande-le à ta conscience. Depuis quelques années les Febrer se sont engagés dans de tels chemins que, désormais, rien de ce qu'ils feront ne peut me surprendre.
Jaime constatait dans les yeux et dans la voix de sa tante, une sorte de joie contenue, comme la volupté de la vengeance, la joie de voir commettre par son ennemi, ce qu'elle considérait comme une infamie. Il en fut irrité.
--Et si je me marie, reprit-il en imitant la froideur de doña Juana, puis-je compter sur vous? Assisterez-vous à la cérémonie?
Ces paroles eurent raison du calme apparent de la Papesse qui, hautaine, se redressa. Les romans qu'elle avait lus, dans sa jeunesse, lui revinrent en mémoire; elle parla comme une reine outragée:
--Monsieur, je suis Genovart par mon père. Ma mère était Febrer, mais leur naissance les faisait égaux. Pour moi, je renie le sang qui va se mélanger à celui de gens vils, meurtriers du Christ.
D'un geste impérieux elle lui montrait la porte, indiquant que l'entretien devait se terminer là-dessus.
Cependant, elle parut bientôt se rendre compte de ce que sa véhémente protestation avait de suranné, de théâtral. Elle baissa les yeux et, avec un air de mansuétude chrétienne, elle dit plus simplement:
--Adieu, Jaime! Que le Seigneur t'éclaire!
--Adieu, ma tante!
Il lui tendit la main machinalement, mais elle retira la sienne et la tint derrière son dos.