Part 5
--Je ne suis pas sûr que Rafael Valls ait appartenu à ma famille, disait le capitaine. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis; mais s'il n'a pas été mon ancêtre, je le revendique comme tel, et je suis fier de me proclamer son descendant.
Valls avait collectionné toutes les brochures et tous les livres où étaient racontées les persécutions, et il parlait de ces horreurs comme de faits récents.
--Hommes, femmes et enfants s'embarquèrent sur un bateau anglais, mais une tempête les rejeta sur la côte de Majorque, et les fugitifs furent arrêtés. Cela se passait au temps où Charles II l'Ensorcelé régnait sur l'Espagne. Vouloir quitter Majorque où ils étaient si bien traités, et cela sur un bateau dont l'équipage était protestant!... Ils restèrent en prison pendant trois ans, et la confiscation de leurs biens produisit un million de douros. Or, comme le Saint-Office avait déjà dans ses coffres plusieurs autres millions arrachés aux victimes des persécutions précédentes, il fit bâtir à Palma le plus somptueux palais qu'ait jamais possédé l'Inquisition. On tortura les prisonniers jusqu'à ce qu'ils eussent fait les aveux que leurs juges voulaient obtenir, et le 7 mars 1691, les exécutions commencèrent. Cet événement eut un historien comme il n'en existe pas d'autre sur la terre: le père Garau, un saint jésuite, un puits de science théologique, directeur du séminaire de Monte-Sion, où est installé aujourd'hui le collège,--auteur du livre intitulé: _La Foi triomphante_, un chef-d'oeuvre que je ne vendrais pas pour tout l'or du monde. Le voici. Il m'accompagne partout.
Et il tirait de sa poche le petit volume relié en parchemin, dont il caressait, avec une tendresse féroce les vieux feuillets jaunis.
--Brave père Garau! Chargé d'exhorter et d'encourager les condamnés, il avait tout vu de près, et il parlait avec enthousiasme des milliers de spectateurs, accourus de tous les points de l'île, pour voir la fête; des messes solennelles auxquelles assistaient trente--huit criminels condamnés au bûcher; des riches costumes des gentilshommes et des alguazils; des cavaliers montés sur des chevaux fringants qui précédaient la procession; de la dévotion de la foule qui, au lieu de pousser des cris de pitié, comme elle faisait souvent quand on menait un scélérat à la potence, était restée muette devant ces réprouvés, abandonnés du Seigneur.
Selon le docte jésuite, ce jour-là, on constata que l'âme de ceux qui croient en Dieu et celle des athées n'étaient pas de la même trempe. Les prêtres marchaient, pleins de vaillance, exhortant à grands cris les coupables, infatigablement. Les misérables criminels se traînaient au supplice, pâles, défaits, abattus. Il était facile de voir ceux que Dieu soutenait.
Les condamnés furent conduits au pied du château de Bellver pour être livrés aux flammes. Le marquis de Leganès, gouverneur du Milanais, de passage à Majorque avec sa flotte, s'apitoya sur la beauté et la jeunesse d'une pauvre jeune fille condamnée à être brûlée vive et demanda sa grâce. Le Saint-Office loua les sentiments chrétiens du marquis, mais ne voulut pas tenir compte de sa prière.
C'était le père Garau qu'on avait chargé d'amener au repentir Rafael Valls, «homme qui avait des lettres, mais à qui le démon inspirait un orgueil démesuré, le poussant à maudire ceux qui l'avaient condamné à mort et à refuser de se réconcilier avec l'Église. Tout fut inutile; mais, disait le jésuite, ces bravades, oeuvres du Maudit, cessent devant le danger et contrastent avec la sérénité du prêtre qui exhorte le criminel.»
--Ah! c'est que, loin du bûcher, le père jésuite était un héros! Vous allez voir maintenant avec quelle évangélique pitié il raconte la mort de mon aïeul.
Et Valls, ouvrant le petit livre à une page marquée d'un signet, lisait lentement: «Tant que la fumée seule arriva jusqu'à lui, il demeura immobile comme une statue. Mais dès que la flamme approcha, il se défendit, se déroba, se débattit de toutes ses forces, jusqu'à n'en pouvoir plus. Il était gras comme un cochon de lait, et il prit feu à l'intérieur, si bien qu'avant que les flammes l'eussent atteint, ses chairs flambaient comme des tisons; enfin son corps creva par le milieu, et ses entrailles tombèrent éparses, comme celles de Judas. _Crepuit medius, diffusa sunt omnia viscera ejus._»
La lecture de ce sauvage récit produisait toujours son effet.
Les rires cessaient, les visages s'assombrissaient, tandis que le capitaine promenait ses regards de tous côtés d'un air triomphant, en remettant le petit volume dans sa poche.
Un jour que Febrer était parmi ses auditeurs, Valls lui dit d'un ton rancunier:
--Toi aussi, tu étais là... c'est-à-dire un de tes aïeux, un Febrer, qui portait la bannière verte, comme _alferez major_ du Saint-Office; et les belles dames de ta famille se rendirent en carrosse au pied du château, pour assister au brûlis.
Jaime, importuné par ce souvenir, haussa les épaules.
--Ce sont de vieilles histoires!... Qui se rappelle aujourd'hui les choses de ce temps-là? Seuls, quelques fous comme toi. Allons, Pablo, parle-nous plutôt de tes voyages... de tes conquêtes.
Le capitaine grommelait:
--Vieilles histoires? Ah! l'âme des Majorquins est encore la même qu'en ce temps-là. Les haines de religion et de race persistent. Ce n'est pas pour rien qu'ils vivent à part sur un morceau de terre isolé par la mer.
Mais Valls recouvrait vite sa bonne humeur, et comme tous ceux qui ont roulé dans le monde, ne savait pas résister quand on l'invitait à conter ses aventures.
Febrer, un vagabond comme lui, l'écoutait avec un vif plaisir. Tous deux avaient eu une existence agitée et cosmopolite, tout autre que la vie monotone de leurs compatriotes; tous deux avaient été des prodigues. L'unique différence entre eux était que Valls, avec l'activité de sa race, avait toujours su gagner de l'argent, et qu'à ce moment-là, quoiqu'il eût seulement dix ans de plus que Jaime, il avait des revenus largement suffisants pour ses modestes besoins de célibataire. D'ailleurs, de temps en temps encore, il s'occupait de commerce et faisait la commission pour des amis qui lui écrivaient de ports éloignés.
Dans cette vie accidentée de marin, le récit des jours de misère et de tempête n'intéressait pas Febrer; il ne sentait s'éveiller sa curiosité que lorsque Valls évoquait ses amours de jeunesse, alors qu'il commandait les bateaux de son père, au temps où il avait connu des femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part à ces orgies de matelots où coule le whisky, et où l'on finit par jouer du couteau.
--Pablo, conte-nous tes amours à Jaffa, tu sais, quand les Maures voulaient t'assassiner.
Et Febrer riait aux éclats, en écoutant le marin qui se disait que Jaime était un bon garçon, digne d'un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu'un défaut, c'était d'être un _butifarra_, un peu trop attaché à ses préjugés de famille.
Lorsqu'il fut monté dans la voiture de Febrer, sur la route de Valldemosa après avoir donné l'ordre à son cocher de retourner à Palma, il rejeta en arrière le feutre mou qu'il portait en toute saison, un chapeau au fond aplati, dont le bord était toujours relevé par devant, et baissé sur la nuque.
--Nous voici réunis, dit-il. Vrai, tu ne m'attendais pas? mais je sais tout. On m'a mis au courant, et puisqu'il y a une fête de famille, il faut qu'elle soit complète.
Febrer feignit de ne pas comprendre. Bientôt la voiture entra dans Valldemosa. Elle s'arrêta tout près de la Chartreuse, devant une maison de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du jardin, ils virent venir à eux un homme âgé, aux favoris blancs, qui s'appuyait sur une canne. C'était don Benito Valls. Il souhaita la bienvenue à Febrer d'une voix lente et couverte, en s'arrêtant entre les mots pour respirer. Il parlait avec humilité, et insistait sur l'extrême honneur que lui faisait son hôte en se rendant à son invitation.
--Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?
Don Benito répondit qu'il était enchanté, il le répéta même plusieurs fois, mais on lisait dans ses yeux de l'inquiétude. Son frère lui inspirait une certaine crainte. Il était si mauvaise langue! Mieux valait pour eux ne pas se voir.
--Nous sommes venus ensemble, ajouta le marin. Quand j'ai appris que Jaime devait déjeuner ici, je me suis invité, sûr de te faire plaisir. Ces réunions de famille sont charmantes.
Ils étaient entrés dans la maison, décorée avec simplicité. Les meubles étaient modernes et vulgaires. Aux murs pendaient des chromos et d'atroces peintures, représentant des paysages de Valldemosa et de Miramar.
Catalina, la fille de don Benito, accourut de l'étage supérieur. Quelques grains de poudre de riz, saupoudrant son corsage, révélaient l'empressement avec lequel elle avait mis la dernière main à sa toilette, en voyant arriver la voiture.
Jaime put l'examiner longuement pour la première fois. Elle était grande; elle avait le teint d'un brun mat, des sourcils noirs, des yeux pareils à deux gouttes d'encre, la lèvre et les tempes ombragées d'un léger duvet. Son corps était d'une sveltesse juvénile, avec des contours fermes et pleins, présage de l'embonpoint propre aux femmes de sa race. Elle semblait avoir un caractère doux et soumis. C'était bien la bonne compagne, incapable d'être jamais gênante dans le voyage à deux qu'est la vie commune. Elle avançait, les yeux baissés. Ses joues se colorèrent, quand elle fut en face de Jaime. Son attitude, ses regards furtifs marquaient le respect, la vénération qu'éprouvent les gens intimidés par la présence de quelqu'un qu'ils regardent comme un être supérieur.
Le capitaine caressa tendrement sa nièce avec une certaine liberté, en prenant cet air jovial de vieux viveur qu'il avait en parlant aux filles de Palma, dans quelque restaurant du Borne, à une heure avancée de la nuit.
Don Benito les conduisit dans la salle à manger. Le déjeuner attendait depuis longtemps déjà. Chez lui, on avait conservé les anciens usages; on déjeunait à midi précis. Les convives se mirent à table, et Jaime, qui était assis à côté de don Benito, se sentit bientôt agacé par sa respiration haletante.
Dans le silence qui accompagne toujours le début d'un repas, on entendait le sifflement pénible de ses poumons. Comme tous les malades, il éprouvait le besoin de parler, et ses discours n'en finissaient pas, tant il balbutiait et faisait de longues pauses, pendant lesquelles il demeurait sans souffle, les yeux révulsés, comme s'il allait mourir asphyxié. Une atmosphère d'inquiétude envahissait la pièce. Febrer le regardait, alarmé, comme s'il s'attendait à le voir tomber mourant de sa chaise. Sa fille et le capitaine, habitués à ce spectacle, semblaient plus indifférents.
--C'est ce maudit asthme... don Jaime, articula péniblement le malade. A Valldemosa... je me porte mieux... A Palma, je me mourais...
Catalina profita de l'occasion pour dire d'une voix de petite religieuse timide, qui contrastait avec ses yeux ardents d'orientale.
--Oui, ici papa se porte mieux.
--Ici, tu es plus tranquille, mon frère, ajouta le capitaine, et tu fais moins de péchés.
Febrer songeait que ce serait un supplice de passer sa vie à côté de ce soufflet crevé. Heureusement qu'il n'en avait pas pour longtemps. Ce ne serait qu'un ennui de quelques mois. Sa résolution d'entrer dans la famille n'était pas ébranlée. Allons, courage!
L'asthmatique, dans sa manie de bavardage, parlait à Jaime des illustres Febrer, ses ancêtres, les meilleurs gentilshommes de l'île.
--J'ai eu l'honneur d'être le grand ami de monsieur votre grand-père, don Horacio.
Febrer le regarda, étonné... Quel mensonge! Oui, son grand-père était connu de tous et il parlait à tous avec une gravité qui imposait le respect aux gens, sans les froisser. Mais de là, à être son ami!... Peut-être Benito Valls avait-il été en rapport avec don Horacio, à l'occasion d'un de ces emprunts que celui-ci était forcé de contracter pour soutenir l'éclat de sa maison en pleine décadence.
--J'ai connu aussi beaucoup monsieur votre père, continua don Benito, encouragé par le silence de Febrer. Je fis campagne pour lui, quand il fut élu député. Ah! cela date de loin! J'étais jeune et je n'étais pas riche... Dès ce temps-là, je figurais parmi les rouges.
Le capitaine l'interrompit en riant. Aujourd'hui son frère était membre de toutes les confréries de Palma.
--Oui, je suis conservateur, cria le malade en suffoquant. J'aime l'ordre... j'aime les vieilles coutumes... je veux voir commander ceux qui ont quelque chose à perdre. Et la religion? Ah, la religion!... Pour elle, je donnerais ma vie.
Et il mettait la main sur son coeur en respirant avec angoisse, comme si son enthousiasme l'étouffait. Il levait au ciel ses yeux de moribond, adorant avec le respect de la peur, la sainte institution qui avait brûlé ses ancêtres.
--Ne faites pas attention à ce que dit Pablo, continua-t-il, après avoir repris haleine, en s'adressant à Febrer; vous le connaissez; une mauvaise tête, un républicain, un homme qui pourrait être riche, et qui va atteindre la vieillesse, sans avoir deux pesetas.
--A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!
Après cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant Febrer, les scènes bruyantes auxquelles elle avait souvent assisté, quand les deux frères discutaient.
Don Benito haussa les épaules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son frère était fou. De l'esprit, un coeur d'or, mais une tête à l'envers! C'était à cause de ses idées exaltées et de ses vociférations dans les cafés, que les gens comme il faut gardaient encore certaines préventions contre... et qu'ils disaient du mal de...
Et le vieillard accompagnait ses phrases tronquées de gestes timides, évitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse _Calle_.
Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d'avoir cédé à son humeur agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout à l'heure, et mangeait, la tête baissée.
Sa nièce rit de son bon appétit. Chaque fois que Pablo dînait chez eux, elle admirait la capacité de son estomac.
--C'est que moi, je sais ce que c'est que la faim! dit le marin avec un certain orgueil. Oui, j'ai souffert de la faim, de cette faim qui nous donne envie de manger nos compagnons.
Et brusquement amené par ce souvenir à conter ses aventures maritimes, il parla de ses jeunes années, de ce temps où il avait été engagé à bord d'un des trois-mâts qui se rendaient aux côtes du Pacifique. Comme il s'obstinait à être marin, son père, le vieux Valls, l'avait embarqué sur une de ses goélettes, qui allait chercher du sucre à la Havane. Mais ce n'était pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs plats, et le capitaine n'osait pas lui donner d'ordres, ne voyant en lui que le fils de l'armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait devenu un bon marin, endurci et expérimenté. Avec l'énergie tenace de sa race, il s'était embarqué, à l'insu de son père, sur un trois-mâts qui faisait voile vers les îles Chinchas, pour y charger du guano. L'équipage était composé d'individus de divers pays: anglais déserteurs de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Pérou, tout ce qu'il y avait de pire. Ils étaient commandés par un Catalan ladre, qui prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l'aller, pas d'incidents. Mais, au retour, une fois le détroit de Magellan franchi, calme plat: le trois-mâts était demeuré immobile dans l'Atlantique, pendant près d'un mois. Les vivres s'épuisaient rapidement. L'armateur, un avare, avait approvisionné le bateau avec une parcimonie scandaleuse, et le capitaine avait lésiné à son tour sur les vivres en s'appropriant une partie des sommes destinées aux achats.
--On nous donnait deux biscuits par jour, et ils étaient pleins de vers. Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme de bonne maison, d'enlever une à une ces petites bêtes; mais, après cette épuration, il ne restait plus que deux croûtes, minces comme des hosties, et je mourais de faim. Ensuite...
--Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et repoussant assiette et fourchette avec une mine dégoûtée.
--Ensuite, continua le marin impassible, je supprimai ce nettoyage, et j'avalai mes biscuits tels quels. Il est vrai que je les mangeai la nuit... Ah! si j'avais pu en avoir beaucoup, ma petite! A la fin, on ne nous en distribuait plus qu'un par jour. Quand j'arrivai à Cadix, je dus être au régime du bouillon, pour me remettre l'estomac.
Quand le déjeuner eut pris fin, Catalina et Jaime allèrent dans le jardin. Don Benito, avec un air de bon patriarche, avait dit lui-même à sa fille d'accompagner le señor Febrer, pour lui montrer des rosiers exotiques qu'il avait plantés. Les deux frères demeurèrent dans la pièce qui servait de bureau, regardant le jeune couple qui se promenait dans le jardin, et finit par s'asseoir dans deux fauteuils d'osier, à l'ombre d'un arbre.
Catalina répondait aux questions de son compagnon avec la timidité d'une demoiselle chrétienne, pieusement élevée, qui devine le but caché sous la galanterie banale du langage. Cet homme venait pour elle, et son père était le premier à souscrire à ses désirs. Affaire conclue! Le prétendant était un Febrer; elle allait lui répondre: oui! Elle se rappelait ses années de pensionnat, où elle était entourée de fillettes moins riches qu'elle, qui profitaient de toutes les occasions pour la taquiner, poussées par la jalousie et par la haine que leur avaient inculquées leurs parents. Elle était la chueta! Elle n'avait d'amies que parmi les petites filles de sa race, et encore celles-ci, désireuses de se mettre bien avec l'ennemi, se trahissaient mutuellement, sans énergie ni esprit de solidarité pour la défense commune. A l'heure de la sortie, les chuetas partaient les premières, sur l'invitation des religieuses, pour éviter les insultes et les attaques des autres élèves, dans la rue. Même les bonnes qui accompagnaient les fillettes se battaient, adoptant les haines et les préjugés de leurs maîtres. Il en était de même dans les écoles de garçons: les chuetas sortaient d'abord pour éviter les coups de pierre ou de courroies des «vieux chrétiens».
La fille de Valls avait enduré les traîtrises cruelles de ses camarades, coups sournois d'épingle ou de griffe, coups de ciseau dans sa tresse; plus tard, la haine et le mépris de ses anciennes compagnes l'avaient suivie hors du pensionnat, remplissant d'amertume tous ses plaisirs de jeune fille riche. A quoi bon être élégante?... Sur les promenades, elle n'était saluée que par les amis de son père. Au théâtre, sa loge ne recevait d'autres visites que celles des gens de la Calle. Il lui faudrait se résigner à épouser un chueta, comme l'avaient fait sa mère et sa grand'mère.
Poussée par le désespoir et par le mysticisme de l'adolescence, elle avait voulu se faire religieuse, mais son père avait failli en mourir de chagrin. Il avait fini par consentir, mais aucun couvent n'avait voulu lui ouvrir ses portes. Et, au moment où, forcée de se retourner vers le monde, elle vivait en garde-malade auprès de son père, voilà que le noble Febrer se présentait ainsi qu'un prince de conte de fées. Que la bonté de Dieu est grande! Elle se voyait dans ce palais, voisin de la cathédrale, dans le quartier des nobles aux rues étroites et silencieuses, pavées de pierres bleuâtres, où passaient, aux heures somnolentes de l'après-midi, des chanoines appelés par la cloche du choeur. Elle se voyait, se promenant dans une luxueuse voiture, avec Jaime à côté d'elle, parmi les pins de la montagne de Bellver ou le long du môle. Elle se réjouissait en songeant aux regards haineux de ses anciennes compagnes qui lui envieraient non seulement sa fortune et son nouveau rang, mais encore et surtout cet homme à qui ses lointaines aventures avaient fait une éblouissante auréole de séducteur redoutable.
Toute à son rêve, elle prêtait l'oreille aux paroles de Febrer, comme, à un doux gazouillement... C'était une musique qui l'enivrait, tandis qu'elle pensait à l'avenir, s'ouvrant devant elle, avec l'éclat d'un lever de soleil qui perce les nuages. Elle entendait Febrer parler des grandes villes, lointaines et magnifiques, et elle songeait qu'il lui serait bien doux de les visiter, au bras de ce gentilhomme.
--Oh! quand verrai-je toutes ces choses? murmura-t-elle... Hélas! je suis condamnée à vivre éternellement dans cette île. Je n'ai jamais fait de mal à personne, et pourtant on ne m'aime pas, on me fait toutes sortes d'ennui. Je dois être antipathique...
Febrer saisit l'occasion que lui présentait l'adresse féminine.
Antipathique?... Elle, Catalina?... Mais il n'était venu à Valldemosa que pour la voir, pour lui parler. Il lui offrait une vie nouvelle... Toutes ces belles choses qui l'émerveillaient, elle n'avait qu'un mot à dire pour les goûter. Voulait-elle accepter sa main?
Catalina, qui, depuis une heure, attendait cet offre, pâlit et trembla d'émotion. Elle demeura longtemps sans répondre, et enfin balbutia quelques mots. Elle était heureuse assurément, plus qu'elle ne l'avait jamais été; mais elle pensait qu'une jeune fille bien élevée ne devait pas répondre tout de suite.
--Moi!... je ne sais vraiment!... c'est une telle surprise.
Jaime voulut insister, mais à cet instant, le capitaine Valls apparut dans le jardin, et l'appela à grands cris. Ils devaient retourner à Palma. Il avait déjà donné au cocher l'ordre d'atteler. Febrer protesta sourdement. De quel droit ce fâcheux se mêlait-il de ses affaires? Mais la présence de don Benito le fit taire. Le père de Catalina, le visage congestionné, grognait, tout haletant. Le capitaine allait et venait, avec une nervosité hostile, et maugréait contre le cocher. On devinait que les deux frères venaient d'avoir une violente discussion. Don Benito regarda tour à tour sa fille et Jaime, et, persuadé qu'ils s'étaient entendus, sembla se rasséréner.
Accompagné de Catalina, il reconduisit ses hôtes jusqu'à leur voiture. L'asthmatique prit la main de Jaime et la serra fortement. Febrer pouvait considérer cette maison comme la sienne; il avait là un ami véritable, désireux de lui rendre service. S'il avait besoin de son aide, il n'avait qu'un signe à faire.
Il nomma une fois encore don Horacio, rappelant leurs anciennes relations d'amitié; puis il invita Jaime à déjeuner avec eux le surlendemain, sans faire le moins du monde mention de son frère.
--C'est entendu, je reviendrai, dit-il, en jetant sur Catalina un regard qui la fit rougir.
Quand les voyageurs eurent perdu de vue la grille de la maison derrière laquelle le père et la fille agitaient encore leurs mains en signe d'adieu, le capitaine Valls lança un bruyant éclat de rire.
--Alors il paraît que tu veux que je devienne ton oncle? demanda-t-il ironiquement.
Febrer, qui était déjà furieux de l'intervention de son ami et du rude sans-gêne avec lequel il lui avait fait quitter la maison de don Benito, donna libre cours à sa colère.
En quoi cela le regardait-il? De quel droit se mêlait-il de ses affaires?
--Tout beau! répliqua le marin, en s'installant à son aise et en portant la main à son chapeau de mousquetaire, rejeté en arrière. Tout beau, mon galant! Je me mêle de ça, parce que je suis de la famille. Il s'agit de ma nièce, n'est-ce pas? C'est du moins ce qui me semble.
--Et si je veux en faire ma femme, qu'as-tu à dire? Il se peut que Catalina accepte; il se peut que son père l'approuve.
--Sans doute, mais moi je suis son oncle, et son oncle proteste et soutient que ce mariage est une folie.
Jaime le regarda avec étonnement.
Une folie, épouser un Febrer? Pablo espérait mieux sans doute pour sa nièce?