Part 4
Il se lassa promptement de la vie madrilène, et commença de voyager à travers l'Europe, visitant tour à tour Londres, Paris, la Côte d'Azur, Ostende, l'Italie, la Norvège, suivant les saisons ou sa fantaisie du moment. Vers sa vingt-huitième année, il se trouvait à Munich, quand il y rencontra cette Mary Gordon dont il évoquait encore le souvenir quelques heures avant son départ pour Valldemosa. Il s'éprit de cette svelte jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux d'or, admirablement belle. Elle-même, séduite par sa ressemblance avec Wagner, ne tarda pas à l'aimer follement...
Ils allèrent cacher leurs amours à Constance, à l'ombre de la tour où avait été enfermé Jean Huss, puis ils passèrent en Suisse et en Italie, vibrant d'un même enthousiasme devant les splendeurs de la nature et les grandioses reliques du passé.
Les deux amants parlaient maintenant de mariage. Mary résolvait vite la question avec une simplicité énergique. Il suffisait, affirmait-elle, d'écrire deux lignes à son père. Il était fort loin, en Océanie, dans l'archipel dont il était gouverneur. D'ailleurs elle ne le consultait jamais. Il approuverait tous ses actes, tant il était sûr de son bon sens et de sa prudence. Mary parlait ensuite de l'avenir, réglant la partie financière de la future association avec le sens pratique de sa race. Peu lui importait que Febrer n'eût qu'une modeste fortune: elle était riche pour deux. Et elle énumérait tous ses biens: terres, immeubles et actions, avec la précision d'un intendant, sûr de sa mémoire.
Mais Febrer hésitait... Mary était d'une autre race que la sienne; elle avait d'autres moeurs, d'autres passions; le charme était rompu.
--Je le regrette, pour ce qu'elle pensera de l'Espagne, se dit-il un matin, en faisant sa valise, je le regrette pour don Quichotte!
Et il s'enfuit à Paris, où l'anglaise, il en était sûr, n'irait pas le relancer. Elle avait en horreur cette ville ingrate où l'on avait osé siffler «Tannhauser».
De ces relations qui avaient duré un an, Jaime gardait un souvenir de bonheur idéalisé par le temps, et une mèche de cheveux blonds. Il devait avoir aussi, au fond d'un vieux secrétaire, un portrait de la jeune fille, pêle-mêle avec des papiers, des cartes postales et des guides de voyage.
Le reste de sa vie, il ne se le rappelait guère: c'étaient des périodes de vide et d'ennui, avec de graves inquiétudes financières. Son intendant tardait de plus en plus à lui envoyer l'argent qu'il attendait. Aux demandes de Febrer, il répondait par des lettres pleines de doléances, où il lui parlait d'intérêts à payer, et de la peine qu'il avait à trouver des prêteurs. Jaime, croyant que, par sa seule présence, il pourrait mettre un terme à ces difficultés, faisait de courts séjours à Majorque, séjours qui se terminaient toujours par la vente de quelque propriété. Aussitôt il reprenait son vol, sans écouter les conseils de son intendant, avec un optimisme souriant. Bah! tout s'arrangerait... Et comme pis-aller, il songeait à la suprême ressource du mariage. En attendant, il voulait vivre...
Il vécut encore ainsi pendant quelques années, jusqu'au jour où son intendant mit un terme à ses joyeuses prodigalités, en lui envoyant, avec une lettre où il déclarait qu'il ne lui expédierait plus d'argent, ses comptes en règle et sa démission.
Il y avait un an que Jaime était revenu dans son palais de Majorque, où il vivait _enterré_, suivant sa propre expression,--sans autre distraction que ses nuits de jeu au cercle, et ses après-midi au Borne, devant une table de café, où il retrouvait d'anciens amis, Majorquins sédentaires, qu'il charmait par le récit de ses voyages. Soucis et misères, ainsi pouvait se résumer sa vie présente. Ses créanciers le menaçaient de saisie immédiate. Il conservait encore, seulement en apparence, le domaine de Son Febrer, et quelques autres biens, faisant partie de son patrimoine, mais les propriétés rapportaient peu à Majorque. De plus ses fermiers remettaient directement le montant des fermages à ses créanciers; même ainsi, il n'arrivait pas à payer la moitié des intérêts qu'il leur devait. Bref, la noble maison de Febrer sombrait, et personne ne pouvait la remettre à flot. Parfois même, Jaime songeait froidement qu'il n'y avait qu'un moyen de se tirer de ce mauvais pas, sans humiliation ni déshonneur: c'était de faire le nécessaire pour qu'on le trouvât un après-midi dans son jardin, endormi pour toujours sous un oranger, avec son revolver dans la main.
Ce fut alors qu'une nuit, au sortir du cercle, à cette heure avancée où l'insomnie nerveuse fait voir la réalité avec une netteté singulière, un ami de Febrer lui suggéra une idée; il lui conseilla d'épouser la fille de Benito Valls, le riche _chueta_ (c'est le nom méprisant qu'on donne à Majorque aux descendants des Juifs convertis). Benito Valls aimait beaucoup Jaime. Souvent il était intervenu spontanément dans ses affaires, le sauvant de périls imminents, autant par sympathie pour sa personne que par respect pour son nom. Malade, il n'avait qu'une héritière, sa fille Catalina. Celle-ci avait voulu prendre le voile, quand elle était encore toute jeune; mais avec sa vingtième année, il lui était venu un goût très vif pour le monde, et elle s'attendrissait sur les malheurs de Febrer, lorsqu'on en parlait devant elle.
Jaime recula d'abord devant cette proposition, aussi stupéfait que devait l'être Mado Antonia. Epouser une _chueta_!... Puis peu à peu ses répugnances se dissipèrent, à mesure que croissaient ses embarras d'argent... Pourquoi pas, après tout? La fille de Valls était la plus riche héritière de l'île et les questions de race n'ont rien à faire avec l'argent.
A la fin, il céda aux instances de ses amis, intermédiaires officieux entre lui et la famille. C'est pour cette raison que ce matin-là, il allait déjeuner à Valldemosa où Valls habitait pendant une grande partie de l'année, pour soulager l'asthme qui le suffoquait.
Febrer fit un effort de mémoire pour se rappeler Catalina. Il l'avait vue maintes fois dans les rues de Palma. Bonne tournure, visage agréable. Quand elle serait loin des siens et qu'elle s'habillerait mieux, elle ferait une dame fort «présentable»... Mais pourrait-il jamais l'aimer?
Il eut alors un sourire sceptique. L'amour était-il donc condition indispensable du mariage? Le mariage était un voyage à deux qui durait toute la vie. Il suffisait de chercher dans une femme les qualités qu'on exige d'un compagnon de route: bon caractère et identité de goût. L'amour! tout le monde croyait avoir droit à ses joies. Mais l'amour, comme le talent, comme la beauté, comme la fortune, était le privilège d'un bien petit nombre. Heureusement l'illusion masquait aux yeux des hommes cette cruelle inégalité, et tous finissaient leurs jours avec le regret nostalgique de leur jeunesse, pendant laquelle ils croyaient avoir réellement connu l'amour, alors qu'ils n'avaient eu qu'un instant de délire sensuel. Oui, l'amour était une fort belle chose, mais il n'était nécessaire ni dans le mariage ni dans la vie. L'important pour les deux époux était de bien choisir chacun son compagnon pour le reste du voyage; de régler leur pas sur le même rythme; de dominer leurs nerfs et d'empêcher le contact continuel de la vie commune d'amener le dégoût. Tout cela, Jaime comptait le trouver dans cette union; il n'en demandait pas davantage.
Tout à coup Valldemosa apparut à ses yeux, sur le sommet d'une colline entourée de montagnes. La tour de la Chartreuse, ornée de carreaux de faïence verts, dominait la riche frondaison des jardins, qui entouraient le monastère.
Febrer vit, à un tournant du chemin, une voiture immobile. Un homme en descendit, qui agitait les bras pour que le cocher de Jaime arrêtât les chevaux; puis il ouvrit la portière, et en riant, alla s'asseoir aux cotés de Febrer.
--Ah, c'est toi, capitaine! s'écria celui-ci, tout étonné.
--Tu ne m'attendais pas, hein?... Moi aussi je suis du déjeuner, je m'invite. C'est mon frère qui va être surpris!
Jaime serra la main du nouveau venu. C'était un de ses plus sûrs amis: le capitaine Pablo Valls.
III
Pablo Valls était connu de tout Palma. Quand il s'asseyait à la terrasse d'un café du Borne, autour de lui se formait un nombreux cercle d'auditeurs que faisaient sourire ses gestes énergiques et sa voix de tonnerre.
--Moi, je suis _chueta_, criait-il! Juif, tout ce qu'il y a de plus juif! Et après?... Dans ma famille, nous avons tous vu le jour dans la _Calle_[C]. Au temps où je commandais le «Roger de Lauria», je m'étais arrêté un jour à Alger devant la porte de la synagogue; un vieillard, après m'avoir regardé, me dit: «Tu peux entrer; tu es des nôtres!» Alors, je lui tendis la main et je lui dis: «Merci, mon coreligionnaire!»
[C] Il s'agit de la Calle de la Plateria, ou rue des Orfèvres, habitée exclusivement par les Chuetas.
Les auditeurs riaient, et le capitaine Valls, en proclamant sa qualité de _chueta_, promenait ses regards de tous côtés, comme pour défier les gens, les maisons, l'âme même de cette île, qui poursuivait sa race d'une haine absurde, depuis des siècles.
Son visage trahissait son origine. A ses favoris, blonde et grisonnants, à sa courte moustache, on reconnaissait un ancien marin; mais son profil était nettement sémite; il avait le nez fort et recourbé, le menton proéminent, et des yeux aux longues paupières, à la pupille qui semblait d'ambre ou d'or, suivant la lumière, avec des points couleur de tabac.
Il avait beaucoup navigué et fait de longs séjours en Angleterre et aux États-Unis. De ces pays de liberté, étrangers aux haines religieuses, il avait rapporté une franchise belliqueuse qui le poussait à braver les préjugés traditionnels. Les autres _chuetas_, terrorisés par plusieurs siècles de persécution et de mépris, cachaient leur origine, ou cherchaient à la faire oublier à force de douceur. Le capitaine Valls, au contraire, profitait de toutes les occasions pour rappeler la sienne, qu'il affichait comme un titre de noblesse, comme un défi lancé à l'opinion publique.
--Je suis juif. Et après? Cela veut dire: coreligionnaire de Jésus, de saint Paul et de beaucoup d'autres saints que vous vénérez sur vos autels. Les _butifarras_ parlent avec orgueil de leurs aïeux, mais leur noblesse ne date guère que d'hier; moi, je suis de souche plus ancienne: j'ai pour ancêtres les patriarches de la Bible!
Puis il s'indignait des préjugés acharnés contre sa race, et devenait agressif:
--En Espagne, disait-il gravement, il n'est pas un chrétien qui puisse se glorifier de son origine. Nous sommes presque tous petits-fils de Juifs ou de Maures... Les autres... les autres...
Il s'arrêtait alors, et, un instant après, affirmait résolument:
--Les autres sont petits-fils de moines!
Dans la Péninsule on n'a pas pour le Juif cette haine traditionnelle qui sépare encore en deux camps les habitants de Majorque. Pablo Valls se mettait en fureur, quand il parlait de son pays natal. Il n'y avait pas de Juifs judaïsants; la dernière synagogue avait disparu depuis des siècles. Les Juifs s'étaient convertis en masse, et les rebelles avaient été brûlés par l'Inquisition. Les chuetas de maintenant étaient les plus fervents catholiques de Majorque, apportant dans leur religion nouvelle un fanatisme tout sémite. Ils priaient à haute voix, faisaient entrer leurs fils dans les ordres, recherchaient des protections pour qu'on admît leurs filles dans les couvents; ils figuraient parmi les conservateurs les plus réactionnaires, auxquels ils apportaient des capitaux. Et pourtant, ils étaient en butte à la même antipathie que dans les siècles passés, et vivaient isolés sans qu'aucune classe sociale voulût s'allier à eux.
--Voici quatre cent cinquante ans que notre tête reçoit l'eau du baptême, vociférait le capitaine, et nous sommes toujours les maudits, les réprouvés, comme avant la conversion. N'est-ce pas amusant?... Les chuetas! dit-on, sale engeance!... Ici, il y a deux catholicismes: l'un pour nous, l'autre pour le reste de la population.
Et le marin ajoutait avec une haine où semblaient s'être concentrés les souvenirs de toutes les persécutions subies par les gens de sa race:
--Et c'est bien fait! parce qu'ils sont lâches, parce qu'ils aiment trop leur île, cette roche où nous sommes nés. C'est pour ne point l'abandonner qu'ils se sont faits chrétiens. S'ils étaient restés juifs et s'étaient dispersés dans le monde, comme tant d'autres, ils seraient peut-être à l'heure présente d'importants personnages, banquiers de rois, au lieu d'être réduits à fabriquer des bourses en argent dans les petites boutiques de la _Calle_.
Sceptique en matière religieuse, Pablo Valls attaquait tous les dévots: les Juifs fidèles à leurs anciennes croyances comme les convertis, les catholiques, les musulmans qu'il avait connus au cours de ses voyages sur les côtes d'Afrique ou aux Échelles du Levant. A d'autres moments, par une sorte d'atavisme, il se sentait pris de tendresse pour sa race dont il parlait avec un respect religieux:
--Nous, les Sémites, déclarait-il avec orgueil en se frappant la poitrine, nous sommes le premier peuple du monde. A l'origine, en Asie, nous n'étions que des meurt-de-faim, parce qu'il n'y avait personne avec qui faire du commerce, personne à qui prêter de l'argent: mais nous seuls avons donné aux hommes des pasteurs qui resteront leurs maîtres dans les siècles des siècles. Moïse, Jésus et Mahomet sont de chez nous. Un fameux triumvirat, n'est-ce pas, messieurs?... Et récemment encore, notre race a donné au monde un quatrième prophète; seulement celui-là a deux faces et deux noms: d'un côté, c'est Rothschild, le chef de tous les capitalistes; de l'autre, Karl Marx, l'apôtre de ceux qui veulent les dépouiller.
Valls résumait à sa façon, en quelques phrases brèves, toute l'histoire de sa race dans l'île. Les Juifs y étaient fort nombreux, jadis. Presque tout le commerce était entre leurs mains; une grande partie des vaisseaux leur appartenait. Les Febrer, et autres potentats chrétiens, s'associaient avec eux sans scrupule. C'étaient alors des temps de liberté; la persécution et la barbarie sont relativement modernes. Les trésoriers des rois, ainsi que leurs médecins, étaient israélites; mais quand les haines confessionnelles s'étaient éveillées, les juifs les plus riches et les plus rusés avaient su se convertir à temps, spontanément, s'étaient fondus avec les familles catholiques du pays, et avaient fait ainsi oublier leur origine. C'étaient ces nouveaux catholiques qui, avec la ferveur des néophytes, avaient attiré la persécution contre leurs anciens frères. Les chuetas d'à présent, les seuls Majorquins d'origine juive connue, étaient les descendants des derniers convertis, les petits-fils de ceux contre qui s'était acharnée l'Inquisition. Être chueta, avoir vu le jour dans la _Calle_, était le plus grand malheur pour un Majorquin. C'est en vain qu'on avait fait des révolutions en Espagne, et acclamé des lois libérales, qui proclamaient égaux tous les Espagnols; le chueta, dès qu'il arrivait dans la péninsule, y était un citoyen comme les autres, mais à Majorque, il demeurait un réprouvé, une sorte de pestiféré qui ne pouvait s'allier qu'avec ses pareils.
Valls raillait la hiérarchie à laquelle s'étaient pliées, pendant des siècles, les diverses castes de l'île, hiérarchie dont certains degrés restaient encore intacts. Au sommet les orgueilleux _butifarras_; au-dessous les gentilshommes; après eux les _mossons_, c'est-à-dire les gens exerçant des professions libérales; puis les marchands et les ouvriers; puis encore, les paysans, cultivateurs du sol. Venaient ensuite, par ordre de considération, après ces Majorquins, nobles ou plébéiens, les porcs, les chiens, les ânes, les chats, les rats... et enfin, plus bas que tous ces animaux, l'odieux habitant de la _Calle_, le chueta, paria de l'île.
Peu importait que celui-ci fût riche, comme le frère du capitaine, ou intelligent comme tant d'autres. Nombre de chuetas, fonctionnaires dans la Péninsule, militaires, magistrats, financiers, constataient, dès leur retour à Majorque, que le dernier des mendiants les dédaignait, et, pour peu qu'il crût avoir à s'en plaindre, éclatait en injures contre eux et leur famille. L'isolement de ce petit morceau de l'Espagne, entouré par la mer, maintenait intacte l'âme des siècles passés.
Vainement, pour échapper à cette haine qui persistait malgré le progrès, les chuetas exagéraient leur catholicisme, et faisaient montre d'une foi ardente et aveugle où entrait pour beaucoup la peur dont une persécution de plusieurs siècles les avait pénétrés, corps et âme. Vainement ils priaient à voix haute dans leurs maisons, pour que dans la rue nul ne l'ignorât, et en outre faisaient leur cuisine à la fenêtre, pour montrer à tous qu'ils mangeaient du porc. La haine traditionnelle n'était pas vaincue. Les fils de chuetas qui voulaient se faire prêtres, ne trouvaient pas de place dans les séminaires; les couvents fermaient leurs portes à toute novice née dans la Calle. Les filles des chuetas pouvaient épouser en Espagne des personnages importants ou fort riches; mais c'était à peine si elles trouvaient à Majorque un chrétien qui consentît à accepter leur main et leurs richesses.
--Une sale engeance que les chuetas! disait Valls ironiquement. Ils sont travailleurs, économes; ils vivent en paix dans leur famille, et sont même plus catholiques que les autres... mais ce sont des chuetas! Il faut bien qu'ils aient quelque tare. Entendez-vous bien! Oui, quelque tare cachée. Que celui qui veut en savoir davantage fasse une enquête!
Et le marin riait en parlant de ces pauvres paysans qui--il n'y avait pas encore longtemps--affirmaient de bonne foi que les chuetas étaient couverts de crasse et avaient une queue comme la diable, et qui, s'ils rencontraient seul un enfant de la _Calle_, le mettaient tout nu pour s'en assurer.
--Et mon frère! ajoutait Valls, mon saint frère Benito, qui prie tout haut, et à force de baiser les images bénites, finira par les manger!...
Tous riaient franchement, puisque le frère de Benito était le premier à se moquer de lui. Tous se rappelaient la bonne histoire qui lui était arrivée. Le riche chueta était devenu propriétaire d'une maison et de bonnes terres dans un village de l'intérieur. Lorsqu'il était allé prendre possession de sa nouvelle propriété, les voisins les plus sages lui avaient donné de sages conseils. Il était bien libre de visiter son domaine pendant le jour, mais passer la nuit dans sa maison! impossible! Jamais, de mémoire d'homme, un chueta n'avait dormi dans le village. Don Benito ne prêta pas d'attention à ces avis, et voulut passer une nuit dans sa propriété; mais à peine se mit-il au lit que tous les habitants de la maison s'enfuirent. Quand il fut fatigué de dormir, il sauta à bas du lit. Obscurité complète. Il croyait avoir dormi douze heures au moins, et il faisait encore nuit. Il ouvrit une fenêtre, et se heurta la tête à un obstacle, au milieu des ténèbres. Pendant son sommeil, les habitants avaient bouché toutes les ouvertures et toutes les sorties, et le chueta dut s'échapper par le toit, au milieu des risées de la population, fière de son travail. Cette farce était en guise d'avertissement; s'il persistait à, se moquer des coutumes établies, il s'éveillerait quelque nuit au milieu des flammes.
--C'est sauvage, mais bien drôle! ajoutait le capitaine. Mon frère!... Une bonne personne!... Un saint!...
Et l'on continuait de rire. Il était un peu en froid avec son frère, sans qu'ils eussent pourtant cessé toutes relations. Le marin était le bohème de la famille. Toujours absent, tantôt sur mer, tantôt dans de lointaines contrées, il menait une vie de joyeux célibataire: ce qu'il gagnait lui suffisait. Aussi, à la mort de leur père, Benito s'était-il arrangé pour rester à la tête de la maison, et voler à Pablo plusieurs milliers de douros. Le capitaine racontait la chose à qui voulait l'entendre.
--Cela se passe d'ailleurs de même entre chrétiens, s'empressait-il d'ajouter. Dans la question d'héritage, il n'y a ni race, ni croyance qui tienne. L'argent n'a pas de religion.
Valls parlait ensuite avec colère des interminables persécutions subies par ses ancêtres. Les moindres prétextes semblaient bons aux chrétiens pour molester les gens de la Calle. Lorsque les paysans avaient à se plaindre des nobles, et qu'ils descendaient en bandes armées contre les citoyens de Palma, le conflit finissait toujours par une attaque du quartier juif où les combattants se réconciliaient en massacrant ceux qui n'avaient pas fui et en pillant leurs boutiques. Si, en cas de guerre, un bataillon majorquin recevait l'ordre de partir pour l'Espagne, les soldats se mutinaient, quittaient leur caserne, et mettaient à sac la _Calle_. Quand les réactions succédaient aux révolutions, les royalistes célébraient leurs victoires en dévalisant les orfèvres juifs. S'emparant de leurs richesses, ils faisaient des feux de joie avec leurs meubles, jetant dans les flammes jusqu'aux crucifix... Des crucifix qui appartenaient à d'anciens juifs! c'était à coup sûr de la contrefaçon!
--Et de quelle race sont les gens de la Calle? criait le capitaine. Tout le monde le sait bien: il y en a qui ont le nez et les yeux faits comme les miens; mais on y voit aussi des camards, qui n'ont rien du type générique. En revanche, combien se tiennent pour nobles de vieille roche qui ont les traits d'Abraham et de Jacob!
Autrefois il existait une liste de noms suspects permettant de connaître les vrais chuetas; et comme d'anciennes familles chrétiennes portaient ces mêmes noms, c'était seulement le caprice de la tradition qui les distinguait les uns des autres. Seuls, les descendants de ceux qui furent fouettés ou brûlés par l'Inquisition, sont restés stigmatisés par la haine populaire. Le fameux catalogue des noms suspects devait provenir des archives du Saint-Office.
--Le bel avantage d'avoir embrassé le christianisme! Les aïeux furent rissolés sur les bûchers, et les petits-fils marqués et maudits pour les siècles des siècles!
Le capitaine perdait son accent ironique en rappelant l'effroyable histoire des chuetas de Majorque. Ses joues se coloraient, une flamme de haine passait dans ses yeux. Pour vivre tranquilles, ils s'étaient convertis en masse au XVe siècle. Il ne restait pas un juif dans l'île; mais il fallait bien que l'Inquisition fît quelque chose pour justifier son existence. Il y eut alors des autodafés où périrent en plein Borne les suspects de Judaïsme. Parmi les chuetas, certains furent brûlés, d'autres fouettés, quelques-uns simplement condamnés à la honte de porter un chaperon, où étaient peints des diables, et de tenir à la main un cierge de cire verte. Mais tous, indistinctement, virent leurs biens confisqués, au profit du Saint-Office qui s'enrichit ainsi. Depuis lors, les suspects, au moins ceux d'entre eux qui ne pouvaient compter sur la protection de quelque ecclésiastique, durent aller tous les dimanches entendre la messe à la Cathédrale avec leurs familles, conduits et surveillés par un alguazil, qui les formait en troupeau, les affublait d'un manteau pour qu'ils fussent bien reconnaissables, et les menait ainsi à l'église au milieu des lazzi, des injures et des coups de pierre que leur lançait la dévote populace.
Chaque semaine, ce supplice recommençait. Les pères mouraient sans l'avoir vu prendre fin; les fils devenaient des hommes, et, à leur tour, engendraient d'autres chuetas destinés, eux aussi, à l'opprobre public.
Quelques familles se concertèrent pour fuir ce honteux esclavage. Elles se réunirent dans un verger, voisin des remparts, sous la direction d'un certain Rafael Valls, homme d'une grande énergie et d'une haute culture, qui les encourageait et les conseillait.