Les morts commandent

Part 17

Chapter 173,850 wordsPublic domain

Il sauta sur l'appui, laissa pendre ses jambes dans le vide et lentement commença de descendre, tâtant du pied pour s'accrocher aux saillies, tout en évitant de faire choir de petites pierres, ce qui eût dénoncé sa tactique.

En touchant terre, il tira le revolver de sa ceinture, et baissé, presque à genoux, s'appuyant d'une main au sol, il contourna la base de la tour. Ses pieds se prirent dans les racines de mélèze que le vent avait insensiblement déterrées et qui s'agrippaient au sable comme de noires couleuvres enlacées. Chaque fois qu'il trébuchait ou se sentait accroché, ce qui l'obligeait à tirer violemment sur la racine pour se dégager, chaque fois qu'un caillou roulait sous ses pas ou que les feuilles froissées faisaient entendre leur bruit de soie, il s'arrêtait, haletant, la respiration coupée. S'il pouvait tomber à l'improviste sur ce misérable en train de lancer à mi-voix, près de la porte, ses mortelles injures!

Sans cesser de se traîner, de ramper comme un reptile, il parvint à apercevoir les premières marches, puis l'escalier entier, enfin la porte, toute noire au milieu de la tour, que blanchissait la lueur des étoiles.

Personne!... l'ennemi avait disparu.

La surprise fit redresser Jaime, qui se mit à examiner avec inquiétude la sombre et mouvante tache formée par les buissons qui s'étendaient sur la pente droite du promontoire.

Cet examen fut de courte durée.

Une lueur rouge, qui sillonna l'air, suivie d'une légère fumée et d'une forte détonation, partit des tamaris, à très peu de distance de Jaime. Celui-ci crut recevoir une pierre dans la poitrine, une pierre chaude que le coup de feu avait fait sauter jusqu'à lui...

«Ce n'est rien», pensa-t-il.

Mais, au même instant, et sans savoir comment, il se trouva étendu sur le dos, parmi les fougères.

«Ce n'est rien», s'affirma-t-il encore, mentalement.

Et se retournant instinctivement, il se mit à plat ventre, s'appuya sur la main gauche et tendit son bras droit armé du revolver. Il se sentait plein de vigueur et ne voulait pas se croire sérieusement blessé; cependant son corps, saisi d'une soudaine torpeur, semblait ne plus obéir à sa volonté. Il avait la pénible impression d'être rivé au sol.

Bientôt il vit les arbustes se mouvoir lentement, comme s'ils étaient remués par un animal prudent et avisé. C'est là qu'était caché l'ennemi. Celui-ci, n'entendant plus rien bouger, avança d'abord la tête hors de son abri, puis le buste, enfin retira ses jambes du fouillis des branches.

Avec la rapidité de vision d'un moribond, vision en laquelle se concentrent les fugitifs souvenirs de la vie entière, Jaime pensa à sa jeunesse, alors qu'il s'exerçait au tir au pistolet dans son jardin de Palma, étendu sur le sol et feignant d'être blessé, dans une illusoire rencontre avec de féroces ennemis acharnés à sa perte. Pour la première fois, cette capricieuse fantaisie d'adolescent allait lui être utile.

Il distingua nettement une masse noire: c'était le Ferrer, immobile juste en face du point de mire de son revolver. Il le vit s'avancer cauteleusement, un couteau à la main, sans doute pour l'achever. Alors, bien que ses yeux s'obscurcissent de plus en plus, que tout lui apparût maintenant enveloppé de brouillard, il pressa la détente, une, deux, trois fois, et crut que l'arme ne fonctionnait pas, car le bruit des détonations ne parvenait pas à ses oreilles; désespéré, il se disait que son meurtrier allait fondre sur lui, maintenant sans défense.

Il ne le voyait plus. Un nuage opaque s'interposa entre ses regards affaiblis et les objets environnants, ses oreilles se mirent à bourdonner.

Au moment où il croyait sentir son ennemi près de lui, le nuage se dissipa, il revit la lumière bleue de la nuit et il aperçut, étendu à quelques pas de lui, le corps d'un homme qui s'agitait convulsivement, grattant la terre des ongles, jetant des cris rauques, secoué par le hoquet de la mort.

Jaime ne parvenait point à comprendre ce prodige. Voyons, était-ce lui, vraiment, qui avait tiré?

Il voulut se lever, mais ses mains en s'appuyant au sol, s'enfoncèrent dans une flaque bourbeuse et tiède. Il tâta sa poitrine et la sentit mouillée par un liquide épais et chaud qui coulait en petits filets continus. Il essaya de plier les jambes pour se mettre à genoux... ses jambes demeurèrent inertes. Alors, seulement, il se rendit compte de la gravité de son état.

De nouveau, sa vue devint trouble. La tour lui apparut double, puis triple, enfin elle se changea en une suite de remparts fortifiés, s'étendant tout au long de la côte et allant se perdre dans la mer.

Sa gorge et ses lèvres furent envahies par une saveur âcre. Il lui semblait qu'il buvait un liquide chaud et fort, mais que, par un caprice de son organisme bouleversé, il l'avalait _à l'envers_, comme si ce breuvage réconfortant arrivait à sa bouche en venant du plus profond de ses entrailles. La masse noire qui, à quelques mètres de lui, se convulsait et râlait, lui parut grandir et prendre des proportions gigantesques. C'était maintenant une bête apocalyptique, un monstre nocturne qui, en se soulevant, semblait atteindre les étoiles.

L'aboi furieux d'un chien et un bruit de voix dissipèrent bientôt toute cette fantasmagorie enfantée par la solitude et la fièvre. Des lumières surgirent du sentier:

--Don Jaime! Don Jaime!

Quelle était cette voix de femme? Où donc l'avait-il entendue?

Il aperçut des ombres qui s'agitaient, et se baissaient vers lui, tenant à la main comme des étoiles rouges. Il distingua deux paysans, un grand et un petit. Ce dernier brandissait au-dessus du monstre, qui soubresautait toujours, l'éclair d'une arme blanche; mais son bras était retenu par le grand...

Puis il ne vit plus rien. Il eut l'impression que deux mains à la peau fine et tiède, lui prenaient doucement la tête... Une voix, tremblante et mouillée de larmes, la voix qui avait prononcé son nom tout à l'heure, résonna de nouveau à son oreille, avec un frémissement qui lui sembla se communiquer à tout son corps.

--Don Jaime! don Jaime!

Sur sa bouche, un frôlement tiède et soyeux se fit sentir. Puis, peu à peu, le contact fut plus appuyé et se changea bientôt en un baiser ardent, frénétique, sauvage, tout imprégné de passion, de douleur et de rage...

Avant de perdre la notion de ce qui l'entourait, le blessé sourit faiblement en reconnaissant, penchés sur son visage, deux grands yeux humides, ivres d'amour et de souffrance, les yeux de Margalida.

IV

Lorsque Febrer se retrouva dans une chambre de Can Mallorquí, couché dans un lit en bois--peut-être le lit de Margalida--il comprit ce qui s'était passé.

Il avait pu, avec l'aide de Pép et de son fils, qui le soutenaient chacun d'un côté, se traîner jusqu'à la ferme, tandis que deux petites mains douces maintenaient sa tête vacillante. Vaguement, il se remémorait tout cela; c'étaient des impressions presque irréelles, tenant du rêve, semblables à la confuse mémoire que l'on conserve des faits de la veille, après un jour d'ébriété.

Il se souvenait que son front, pris d'une mortelle faiblesse, avait dû chercher un appui sur l'épaule de Pép, qu'il avait senti ses forces l'abandonner comme si sa vie s'échappait de lui avec l'écoulement chaud et visqueux qui le chatouillait tout le long du dos et de la poitrine. Il se souvenait que, derrière lui, il avait entendu des gémissements désespérés, des paroles entrecoupées implorant l'assistance de toutes les puissances célestes. Et lui, malgré sa croissante faiblesse, malgré ses tempes qui battaient, malgré le bourdonnement qui annonçait l'évanouissement proche... il concentrait toute son énergie pour empêcher ses jambes de fléchir; péniblement, il avançait, pas à pas, avec la crainte de tomber pour toujours sur le chemin. Combien interminable lui avait paru la descente à Can Mallorquí!

Il avait éprouvé un inimaginable bien-être, quand, à la lueur apaisante de la lampe, on l'avait couché dans le lit aux draps frais. Ah! ne plus jamais quitter cette couche molle! Demeurer étendu ainsi jusqu'à la fin de ses jours!...

Du sang... Du sang partout! sur la veste et la chemise, tombées, comme des éponges imbibées, au pied du lit; sur les draps blancs, dans le seau d'eau où Pép trempait un linge pour laver le buste du blessé. A chaque vêtement de dessous qu'on arrachait à Jaime, une pluie fine de sang jaillissait autour de la place où il étaient collés, et des frissons parcouraient tout son corps.

Les femmes ne cessaient de se lamenter. La mère de Margalida, oubliant toute prudence, joignait les mains, levait les yeux au ciel avec une expression de folle terreur.

Febrer, à qui le repos avait rendu toute sa sérénité, s'étonnait de ces exclamations. Il se sentait bien; pourquoi les femmes s'alarmaient-elles ainsi? Margalida, silencieuse, les yeux encore agrandis par la frayeur, vaquait aux soins nécessaires, cherchant du linge, ouvrant des coffres sans bruit, mais avec les mouvements fébriles qu'inspire le danger.

Pép, les sourcils froncés, son brun visage, couvert d'une pâleur livide, s'occupait du blessé tout en donnant des ordres brefs: «De la charpie! Beaucoup de charpie! Silence! A quoi bon tant de cris et de lamentations! Toi, femme, soutiens la tête du señor et aide-moi à le tourner sur le coté, pour que je puisse laver le dos comme la poitrine.»

Dans sa jeunesse, le pacifique Pép avait vu des drames plus tragiques, et il s'entendait à panser les blessures.

Ayant enlevé, avec un fin linge mouillé, le sang coagulé, il avait mis à découvert deux trous dont était percé le buste de Jaime: l'un dans la poitrine, l'autre dans le dos.

--Bon! La balle a traversé le corps, murmura-t-il, il sera donc inutile de l'extraire.

De ses grosses mains de campagnard, auxquelles il s'efforçait de donner une délicatesse féminine, il introduisait des tampons de charpie dans ces trous sanglants, bordés de chair déchirée, d'où le sang continuait à couler.

Margalida, les yeux baissés, pour ne pas rencontrer le regard de Jaime, s'approcha de son père et le pria de s'écarter en disant:

--Laissez-moi faire, père; je crois que je m'y prendrai mieux.

Et le blessé crut sentir sur sa chair, mise à vif et toute vibrante encore de la cruelle déchirure, une impression de fraîcheur délicieuse et calmante, dès que, de ses doigts blancs, tout menus, la jeune fille eut délicatement pansé les plaies.

L'optimisme, qui l'avait soutenu lorsque ses jambes s'étaient dérobées sous lui et qu'il était tombé au pied de la tour, reparut alors. Certainement, ce ne serait pas grave... tout au plus une blessure le contraignant à garder le lit deux ou trois jours. D'ailleurs, il se sentait mieux déjà. Il voulut rassurer Pép et les siens, mais, dès qu'il essaya de prononcer un mot, il se sentit horriblement las et faible. Le paysan l'arrêta d'un geste.

--Chut, don Jaime, il faut rester immobile. Le médecin va venir. Pepét est monté sur notre meilleur cheval pour aller le chercher à San José.

Et voyant que son malade continuait à sourire, les yeux grands ouverts, Pép se mit à bavarder pour le distraire et l'empêcher de parler.

--J'étais endormi d'un sommeil lourd et profond, disait-il, quand les cris de ma femme, qui me tirait violemment par le bras, m'éveillèrent en sursaut. Les enfants couraient à la porte, en manifestant aussi une grande frayeur. Hors de la ferme, là-bas, vers la tour éclataient des coups de feu. On attaquait de nouveau le señor. Pepét, en entendant les dernières détonations, sembla se réjouir. «Je reconnais le bruit du revolver de don Jaime, s'écria-t-il, il se défend!»

J'allumai la lanterne dont je me sers pour aller dans la campagne, quand il n'y a pas de lune; ma femme prit la lampe et nous gravîmes tous le raidillon de la tour sans penser au danger que nous pouvions courir. Nous nous heurtâmes tout d'abord au Ferrer moribond dont la tête trouée laissait couler un flot de sang. Il gémissait et se tordait comme un démon. Maintenant il a cessé de souffrir. Que Dieu l'accueille en sa miséricorde! Devant cette agonie, Pepét, rageur et malin comme un singe, sortit de sa ceinture un couteau et voulait achever le mourant. Il a fallu le battre pour l'en empêcher. Mais d'où ce garçon a-t-il sorti cette arme magnifique? Les enfants sont de véritables diables.... Enfin nous vous avons aperçu, étendu à plat ventre auprès de l'escalier de la tour. Ah! don Jaime, quelle horrible peur nous avons eue, tous! Nous vous avons cru mort... Voyez-vous, c'est dans ces moments-là que l'on se rend compte de l'affection qui nous attache aux personnes!

Et le brave homme accompagnait ces paroles d'un bon regard de chien, regard humble et tendre qui semblait caresser le blessé, tandis que les deux femmes, se tenant timidement près du lit, avaient l'air de vouloir lui rendre la santé, en le contemplant avec une tendresse mêlée d'inquiétude. Les yeux de Jaime se fermèrent pendant qu'on le regardait ainsi, et doucement, il tomba dans un assoupissement profond, sans rêves, sans délire, molle torpeur, voisine de l'anéantissement, comme si sa pensée s'était endormie avant son corps.

Quand il rouvrit les yeux, la lumière qui éclairait la pièce n'était plus rouge. Il vit la lampe suspendue, toujours à la même place, mais la mèche éteinte était noire. Une lueur livide pénétrait par l'étroite fenêtre de la pièce: c'était le petit jour. Jaime éprouva une cruelle sensation de froid. Quelqu'un soulevait les couvertures. Des mains agiles tâtaient les bandes qui recouvraient ses blessures. La chair, insensible à la douleur, quelques heures auparavant, se contractait et frissonnait maintenant au plus léger contact. Il éprouvait l'impérieux besoin de se plaindre.

De son regard voilé, il suivait les mains qui le suppliciaient. Il vit des manches noires, puis levant les yeux, aperçut, une cravate, un col de chemise bien différents de ceux dont usaient les paysans et, sur tout cela, un visage avec une moustache blanche, visage qu'il avait rencontré souvent par les chemins, mais sur lequel sa mémoire troublée ne pouvait mettre un nom. Peu à peu, cependant, il se souvint. Ce devait être le médecin de San José qu'il avait si souvent aperçu sur son cheval: vieux praticien philosophe, chaussé d'espadrilles, ne différant des paysans que par son faux col et sa cravate.

Quand l'homme à la blanche moustache eut disparu et qu'il ne sentit plus ces mains qui le martyrisaient, il retomba dans une torpeur apaisante. Il ferma les yeux, mais son ouïe s'affina dans ce grand silence et ces demi-ténèbres. On parlait à voix basse hors de la chambre, dans la cuisine contiguë et il put saisir quelques phrases de la conversation. Une voix inconnue, celle du médecin, résonnait faiblement: il se félicitait de ce que la balle ne fût pas restée dans le corps. Elle avait seulement traversé le poumon. Ce fut alors un choeur d'exclamations épouvantées, d'hélas! contenus, puis la même voix se fit entendre:

--Oui, le poumon! mais il ne faut pas perdre la tête pour cela. Le poumon se cicatrise facilement. Seulement la pneumonie traumatique est à redouter.

Tout en écoutant ce diagnostic, le blessé persistait dans son optimisme. «Ce n'est rien», pensait-il, et il se replongeait insensiblement dans son assoupissement profond.

A partir de ce moment, Febrer perdit la notion du temps et de la réalité. Il vivait, c'était certain, mais d'une vie d'ombre et d'inconscience, traversée de courts intervalles de lucidité. Par moments, il ouvrait les yeux, mais ses paupières ne pouvaient longtemps se tenir relevées et, lentement, venaient abriter de nouveau ses prunelles contre la lumière du jour.

Comme il s'éveillait ainsi, une fois, ses yeux rencontrèrent ceux du Capellanét. Le jeune homme le croyant en meilleure santé, se mit à lui parler tout bas, afin de ne pas s'attirer la colère du père qui exigeait un silence absolu:

--On a enterré le Ferrer. Le bravache est en train de pourrir dans la terre. Ah! qu'elles ont bien porté, vos balles, don Jaime!... Quelle sûreté de tir! Vous lui avez fracassé la tête!

Le juge était venu de la ville, avec sa canne à glands, ainsi que l'officier de gendarmerie et deux messieurs porteurs de papiers et d'encriers, escortés de tricornes et de fusils. Ces personnages omnipotents, après s'être reposés à Can Mallorquí, étaient montés jusqu'à la tour, inspectant tout, regardant, mesurant, parcourant le terrain et forçant le Capellanét à s'étendre à la place où l'on avait trouvé le corps de don Jaime et à se placer dans la même posture. Avec l'assentiment du juge, des voisins compatissants avaient emporté le corps du Ferrer jusqu'au cimetière de San José. Et le cortège imposant des autorités était alors redescendu à la ferme, afin d'interroger le blessé. Mais il fut impossible de lui arracher une parole. Le señor dormait et, quand on l'eut réveillé, il regarda tout ce monde avec des yeux vagues, inconscients, que tout aussitôt il referma.

--Vraiment, vous ne vous souvenez de rien de tout cela, don Jaime? Ces messieurs, ont alors déclaré qu'ils reprendraient leur interrogatoire quand vous seriez guéri. Il n'y a rien à craindre. Tous les honnêtes gens et tous ceux de la justice sont pour nous en cette affaire. Chacun a dit la vérité. Le vérro s'était rendu à deux reprises, la nuit, devant la tour pour provoquer le señor majorquin, et le señor s'était défendu. Certainement, don Jaime n'a rien à craindre. Je l'affirme, moi qui suis au courant des choses de justice. Cas de légitime défense, don Jaime... Dans toute l'île, on ne parle que de l'événement. Il paraît qu'au casino et dans les cafés de la ville, tout le monde vous donne raison. On a même envoyé le récit de cette affaire à Palma, pour qu'il soit inséré dans les journaux. A cette heure-ci, vos amis de Majorque sont au courant de tout. Le procès sera vite jugé. Le seul que l'on ait arrêté et conduit à la prison d'Iviça, c'est le Cantó, à cause de ses menaces et de ses mensonges. Il essayait de faire croire que c'était lui qui était allé vous défier, il faisait l'éloge du vérro qu'il représentait comme une innocente victime. Mais il sera remis en liberté d'un moment à l'autre, dès que les juges seront las de ses mensonges et de ses fourberies.

Parfois, c'était la figure ridée de la femme de Pép qu'apercevait Jaime, en rouvrant les yeux. Elle était là, à côté du lit, se précipitant, dès qu'elle rencontrait le regard vitreux du malade, vers une petite table surchargée de tasses et de fioles. Sa tendresse pour Jaime se manifestait par un incessant désir de lui faire ingurgiter tous les liquides ordonnés par le médecin.

Quand c'était le doux visage de Margalida qu'apercevait Jaime à son réveil, il éprouvait aussitôt une sensation de bien-être qui l'aidait à demeurer plus longtemps lucide. Elle paraissait implorer miséricorde, avec ses pupilles humides sous les paupières cernées de bleu, qui faisaient deux taches sombres dans la pâleur délicate de son teint. Hésitante, elle s'approchait du lit, mais nulle rougeur ne venait animer ses joues, comme si, en ces circonstances, sa grande timidité passée se fût évanouie. Doucement, elle arrangeait les oreillers, rajustait les couvertures qu'avaient rejetées en tous sens les mouvements fébriles du malade. Elle lui donnait à boire et soutenait sa tête avec des gestes maternels.

Un jour le blessé saisit au passage une de ses mains, et longuement y appuya sa bouche. Margalida n'osa pas retirer sa main, mais elle détourna la tête, comme si elle voulait cacher les larmes qui gonflaient ses paupières. Puis, elle se mit à gémir douloureusement et Jaime crut l'entendre exprimer ses remords: «C'est ma faute! C'est à cause de moi!»

Mais l'effort qu'il venait de faire l'avait affaibli. Un nuage obscurcit sa vue. Il tomba dans un sommeil lourd, peuplé d'incohérentes hallucinations, de cauchemars qui lui arrachaient des cris d'angoisse. C'était le délire. Parfois, il s'éveillait pendant quelques instants, assez pour constater qu'il était étendu sur sa couche, que des bras puissants avaient saisi les siens et le maintenaient dans ses draps, d'où il s'efforçait de s'échapper.

Au cours de ces fugaces réveils, pareils à la rapide vision lumineuse d'un soupirail dans la noirceur d'un tunnel, il reconnaissait, penchés autour de lui, les visages amis de toute la famille de Can Mallorquí. Souvent aussi, c'était la bonne figure du médecin et, enfin, un jour il crut même apercevoir les favoris grisonnants et les yeux couleur d'huile de son ami Pablo Valls.

Parfois, tandis qu'il demeurait ainsi plongé vivant dans l'irréel, des phrases qui semblaient venir de très loin, parvenaient à son oreille: Pneumonie traumatique! Délire!...

Son cerveau, déséquilibré par la fièvre, semblait tourner, tourner, et ce mouvement éveillait en sa mémoire une image confuse, qui, jadis, avait bien souvent occupé sa pensée.

Il voyait une immense roue, énorme comme la sphère terrestre, dont la partie supérieure se perdait dans les nuages, tandis que l'inférieure s'enfonçait en d'infinis abîmes. La jante de cette roue était faite de chair humaine, de millions et de millions de créatures soudées les unes aux autres, qui agitaient leurs membres restés libres pour se convaincre de leur individualité, tandis que leurs corps demeuraient irrévocablement unis aux corps voisins. L'attention du malade était attirée par les rayons de la roue dont les formes et la matière étaient différentes. Les uns étaient faits avec des épées aux lames sanglantes, couvertes de guirlandes de laurier, symbole d'héroïsme; d'autres étaient formés de sceptres d'or, de bâtons de justice; d'autres étaient composés de rouleaux d'or, d'autres de crosses d'évêque ornées de pierres précieuses, symbole de divine autorité, depuis que les hommes sa réunirent en troupeau pour bêler, craintifs, en levant leurs yeux vers le ciel...

Le moyeu de la roue était un crâne, poli comme l'ivoire, brillant et immobile, dont la bouche et les orbites vides semblaient railler en silence cet inutile mouvement...

La roue tournait, tournait sans cesse, et les millions d'êtres entraînés par elle, criaient, gesticulaient, enthousiasmés par la vitesse.

Jaime avait à peine le temps de les apercevoir au sommet, que déjà ils étaient précipités en bas, la tête en avant; mais eux, dans leur illusion, croyaient avancer en droite ligne et, à chaque tour, saluaient l'apparition d'espaces nouveaux, admiraient mille choses inconnues jusque-là. L'endroit où ils avaient passé quelques instants auparavant leur paraissait merveilleux. Ignorant l'immobilité de l'axe autour duquel ils tournaient, ils étaient persuadés qu'ils allaient vers un but déterminé: «Comme nous courons! Où nous arrêterons-nous?» Et Febrer plaignait leur ingénuité, en les voyant se féliciter d'aller si vite, alors qu'ils se retrouvaient toujours à la même place.

Soudain, il se sentit lui-même poussé par une force irrésistible. Le gigantesque crâne lui disait avec un rire moqueur:

«Et toi aussi!... A quoi bon te révolter contre ton destin!...»

A son tour, il se trouvait entraîné par la roue, confondu avec toute cette humanité crédule et puérile, sans avoir, comme elle, le réconfort de l'illusion. Ses compagnons de voyage l'insultaient, le jugeant fou, puisqu'il doutait de ce qui était visible pour eux.

Bientôt la roue éclatait, peuplant l'immensité des flammes de l'explosion. Puis c'étaient des cris d'épouvante poussés par des millions d'êtres, précipités dans l'insondable mystère de l'éternité.

Et Jaime se sentait tomber, tomber, tomber durant des années, des siècles, jusqu'à ce que son dos vînt tout à coup s'étendre et se reposer mollement sur sa couche. Il ouvrit alors les yeux.

Margalida était là, le contemplant à la lueur de la lampe, avec une inexprimable expression de terreur. La pauvre enfant soupirait avec angoisse et lui saisissait les bras de ses petites mains tremblantes:

--Don Jaime! vous parliez d'une roue et d'une tête de mort; quel affreux rêve faisiez-vous donc?