Part 16
--Ah! señor, señor!... dit Pép. Le diable est déchaîné, vous dis-je. Nous n'aurons plus jamais de tranquillité. Et tout cela, parce que vous n'avez pas voulu me croire, parce que vous n'avez pas respecté les coutumes établies par des hommes plus sages assurément que ceux d'aujourd'hui...
Comment tout cela finirait-il?
Febrer s'efforça de tranquilliser le paysan et laissa échapper quelques mots révélant un projet qu'il désirait tenir caché.
--Tu peux te réjouir, Pép. Je vais partir pour toujours; je ne veux pas troubler ton repos et la paix de ta famille.
--Ah! c'est vrai? réellement, vous allez partir?
La joie du fermier était si vive, si grande sa surprise, que Jaime ne sut qu'en penser. Il lui sembla distinguer une certaine malice dans les yeux de Pép, animés par le plaisir que lui causait cette nouvelle inespérée:
«Ah ça! pensa-t-il, est-ce que cet insulaire s'imagine que mon départ, si subitement décidé, ne serait qu'une fuite?»
--Oui, je quitterai le pays, reprit-il, mais je ne sais quand... Plus tard, quand le moment me semblera opportun. Mais avant, il faut que je rencontre celui qui me cherche...
Pép, à ces mots, eut un geste de résignation; toute sa joie sembla soudain disparaître. Cependant, au fond de sa conscience, il ne pouvait qu'approuver cette façon d'agir.
Quand le paysan se leva pour regagner Can Mallorquí, Febrer, qui venait d'apercevoir au loin le Capellanét, se rappela ce que lui avait demandé le jeune homme.
--Si tu n'y vois pas d'inconvénient, Pép, laisse-moi donc ton fils pour compagnon.
Le vieux accueillit fort mal cette requête.
--Non, don Jaime. Si vous avez besoin de compagnon, je suis à votre disposition, moi qui suis un homme. Quant à Pepét, il faut qu'il aille terminer ses études. La semaine prochaine je conduirai le petit au séminaire... c'est là mon dernier mot.
Resté seul, Febrer descendit à la plage. Ventolera réparait les joints de sa barque, qui était à sec, avec de l'étoupe et du goudron. Etendu au fond de la coque, il cherchait, de ses yeux affaiblis, les interstices, et quand il découvrait une fente, il lançait à pleine voix des chants en latin estropié, pour témoigner sa joie.
L'embarcation ayant remué, il leva les yeux et aperçut Febrer appuyé sur le plat-bord. Il sourit malicieusement, puis, interrompant ses cantiques:
--Salut, don Jaime!
Il était au courant de tout. Les femmes de Can Mallorquí lui avaient conté la nouvelle, qui, à cette heure, faisait le tour du pays.
--Alors, on vous a défié, don Jaime, on a voulu vous faire sortir de chez vous? Ah! on me donna aussi pareille sérénade, quand je faisais la cour entre deux voyages, à ma défunte femme. C'était un de mes anciens camarades devenu mon rival. Mais l'atlóta fut pour moi parce que j'eus la main plus preste. Je frappai mon ami d'un coup de couteau en pleine poitrine, et il fut longtemps entre la vie et la mort. J'eus grand soin ensuite, chaque fois que je descendais à terre, de me tenir sur mes gardes pour échapper à sa vengeance. Mais les années passèrent: tout s'oublie; nous finîmes par faire la contrebande ensemble, entre Alger et Iviça, et le long des côtes de l'Espagne.
Ventolera riait d'un rire puéril, se plaisant à ces histoires de jeunesse:
--Hélas! disait-il, on ne viendra plus hurler devant ma porte! C'est bon pour les jeunes gens, cela!
Et l'accent du vieillard se faisait mélancolique, quand il songeait que jamais plus il ne serait mêlé à ces luttes d'amour et à ces combats, sans lesquels il n'y avait pas de bonheur.
Febrer le laissa chanter la messe en continuant son calfatage. Il trouva chez lui le panier de provisions sur la table. Le Capellanét l'avait déposé là sans attendre, obéissant probablement à un appel impérieux de son père, toujours de mauvaise humeur. Après avoir déjeuné, Jaime examina de nouveau les deux trous creusés dans le mur par les balles. Maintenant qu'il n'était plus surexcité par l'ivresse du danger et qu'il appréciait froidement les choses, il sentait monter en lui une colère plus violente qu'au moment où, la nuit précédente, il s'était précipité vers la porte. Que l'on eût visé quelques millimètres plus bas... et il serait tombé sur le seuil dans l'obscurité, comme une bête frappée par le chasseur.
--Mordieu! s'écria-t-il, quand je pense qu'un homme de mon rang pouvait mourir ainsi, victime d'un guet-apens organisé par ces rustres!
Sa colère lui inspira alors une ardente soif de vengeance. Il éprouva le besoin de provoquer à son tour, de se montrer arrogant, et d'apparaître, calme et menaçant, au milieu de ses ennemis.
Il décrocha son fusil, en vérifia la charge, et prit le chemin qu'il avait suivi la veille, dans l'après-midi. Comme il passait près de Can Mallorquí, les aboiements du chien firent courir à la porte Margalida et sa mère. Les hommes étaient dans un champ lointain que cultivait Pép. En pleurnichant, la mère saisit les mains de Febrer et balbutia d'une voix entrecoupée par l'émotion:
--Ah! don Jaime!... soyez bien prudent, sortez peu, et tenez-vous sur vos gardes.
Margalida, muette, les yeux démesurément ouverts, contemplait Febrer avec une admiration mêlée d'inquiétude. Dans l'ingénuité de son âme, elle semblait se recueillir humblement, faute de mots pour exprimer ses pensées.
Jaime poursuivit sa route. Plusieurs fois, il se retourna et vit, debout à l'entrée de la métairie, Margalida qui le suivait des yeux avec une anxiété visible...
Tout en marchant, il ruminait des projets d'attaque. Il était résolu à l'action immédiate. A peine verrait-il le Ferrer apparaître sur le seuil de sa masure, il tirerait sur lui ses deux coups de fusil. Il viderait ses différends en plein jour, lui, et il serait plus heureux. Ses deux balles n'iraient point s'enfoncer dans un mur.
En arrivant à la forge, il la trouva fermée. Personne! Le forgeron avait disparu, ainsi que la vieille dont l'oeil unique lui avait lancé des regards foudroyants.
Febrer s'assit comme la veille au pied d'un arbre, le fusil tout prêt, se dissimulant derrière le tronc, pour le cas où cette solitude cacherait quelque piège.
Un assez long temps s'écoula. Les palombes, que ne troublait plus le ronflement de la forge, voltigeaient dans la clairière. Un chat se promenait lentement sur le toit qui menaçait ruine, en rampant pour tâcher d'attraper les moineaux qui sautillaient. Febrer, indifférent à tout, ne songeant qu'à la vengeance, restait là patiemment, espérant toujours que le vérro allait brusquement apparaître. A force d'attendre inutilement sans bouger, il se calma.
Que faisait-il là, en pleine montagne, loin de sa maison, tandis que le crépuscule descendait? pourquoi se tenait-il prêt à châtier un ennemi sur la culpabilité duquel il n'avait, après tout, que de vagues indices? Peut-être que le forgeron était chez lui et qu'il s'était enfermé en le voyant arriver... En ce cas, il était bien inutile de l'attendre. Il pouvait aussi être parti au loin, avec la vieille, et il ne reviendrait qu'à la nuit close. Allons, mieux valait rentrer tout de suite à la tour. Il y passa tranquillement la soirée. Quand il eut dîné et que le Capellanét fut reparti, emportant la triste certitude d'avoir à réintégrer le séminaire, Febrer ferma sa porte et plaça, tout contre, la table et les chaises, car il craignait d'être surpris dans son sommeil. Il éteignit la lumière et se mit à fumer dans l'obscurité. Son fusil était posé à côté de lui, son revolver n'avait pas quitté sa ceinture. Au bout de quelque temps, il regarda sa montre à la lueur de son cigare. Dix heures!... Au loin, un aboiement se fit entendre; il crut reconnaître la voix du chien de Can Mallorquí. Peut-être le vigilant animal éventait-il la présence de quelque intrus rôdant aux environs de la tour... Alors c'est que l'ennemi était proche. Peut-être allait-il s'avancer en rampant sous les branchages, à couvert dans les fourrés de tamaris. Il saisit ses armes et se tint prêt à descendre par la fenêtre, au premier cri, à la première secousse, pour surprendre l'ennemi par derrière.
Les minutes s'écoulèrent. Rien! Febrer voulut regarder l'heure, mais sa tête tomba sur l'oreiller, ses yeux se fermèrent. Une ombre épaisse, une nuit profonde se fit en sa pensée où toute conscience disparut.
Jaime ne se réveilla que le matin quand un rayon de soleil, filtrant à travers une fente, vint donner droit dans ses yeux.
Il se leva presque joyeux et, en défaisant la barricade de meubles qui obstruait sa porte, il se sentit presque honteux de cette précaution qu'il regardait comme de la couardise.
Pour se distraire, il alla passer la matinée en mer. En compagnie de Ventolera, il pêcha à l'abri des roches du Vedra jusqu'au milieu de l'après-midi.
En revenant à la côte, il aperçut le Capellanét courant vers la plage et agitant en l'air quelque chose de blanc.
Avant qu'il eût sauté à terre et tandis que la barque enfonçait sa proue dans le gravier, le garçon lui avait déjà crié, avec l'impatience de celui qui apporte une grande nouvelle:
--Une lettre, don Jaime!
Le Capellanét prodiguait les explications.
Le piéton avait apporté la lettre dans la matinée. Cette lettre faisait partie du courrier de Palma, que le vapeur avait débarqué la veille à Iviça. Si le señor voulait y répondre, il devait le faire sans tarder, car le bateau repartait pour Majorque dès le lendemain. En chemin, Jaime ouvrit le pli et ses yeux cherchèrent tout de suite la signature: Pablo Valls!
Dès les premières lignes, Febrer retrouva le bon Valls tout entier, avec son exubérance tapageuse, avec son caractère à la fois agressif et sympathique.
Jaime croyait voir sur le papier le grand nez crochu, les favoris gris, les prunelles couleur d'huile, tachetées de tabac, enfin, le large feutre bosselé qu'il mettait de travers.
Le début de la lettre était terrible: «Cher sans-vergogne»... et les premiers paragraphes étaient du même style.
Il mit la lettre dans sa poche, mû par ce sentiment qui nous pousse à nous réserver un plaisir pour mieux le savourer. Il monta à la tour, après avoir congédié Pép.
Assis auprès de la fenêtre, il commença de lire attentivement.
Les premières phrases n'étaient qu'un débordement de fureur comique, d'insultes affectueuses, d'indignation, à cause des oublis dont Jaime s'était rendu coupable.
Pablo Valls donnait libre cours à sa verve, avec une amusante incohérence, comme un bavard longtemps condamné au silence, qui a souffert le martyre de ne pouvoir parler à son aise.
Il reprochait à Febrer son origine et son orgueil qui l'avaient poussé à fuir sans prendre congé de ses amis: «Ah! tu es bien de la race des inquisiteurs! Tes ancêtres ont brûlé les miens, ne l'oublie pas. Mais il faut que les bons se distinguent des méchants. Moi, le réprouvé, le chueta, l'hérétique abhorré, j'ai répondu à vos mauvais procédés envers mes pères et à ton manque de confiance envers moi-même en m'occupant de tes affaires. Tu dois d'ailleurs en avoir été informé par notre ami Toni Clapès qui l'a écrit plusieurs fois et dont le négoce ne cesse de prospérer, quoiqu'il ait éprouvé, ces temps derniers, quelques contrariétés. Les douaniers ont saisi deux de ses barques, chargées de tabac.
«Mais ne divaguons pas. Ayons de l'ordre, de la précision et de la clarté. Du coté de ta chipie de tante, la _Papesse Jeanne_, ne conserve nulle espérance. Cette vénérable dévote ne se souvient de toi que pour flétrir ta conduite indigne, ta _fin misérable_--comme elle se plaît à dire--et pour glorifier la justice de Dieu, qui châtie ceux qui ont suivi les mauvaises voies et oublié les saintes traditions de la famille.
«De toutes façons, rejeton d'inquisiteur, ta sainte tante ne t'aidera jamais en quoi que ce soit. On se raconte sous le manteau, à Palma, que renfonçant définitivement aux pompes de ce monde et même à la «Rose d'or» si longtemps convoitée, et que le pontife tarde trop à lui envoyer, elle fera don de tous ses biens aux quelques moines et prêtres qui composent sa petite cour, après quoi elle ira finir ses jours comme dame pensionnaire, dans un couvent.
«Tu n'as donc rien à espérer d'elle. Or, ici, j'entre en scène, comprends-tu bien, petit père Garau? Moi, le réprouvé, le chueta, je vais remplacer auprès de toi la Providence.»
Et le style se faisait soudain concis, d'une netteté toute commerciale.
Il était d'abord question des biens que possédait encore Jaime avant de quitter Majorque. Longuement ils étaient énumérés, évalués, ainsi que les charges, hypothèques, etc.
Venait ensuite l'interminable liste des créanciers, suivie d'un état détaillé des intérêts et engagements réciproques, le tout formant une sorte d'écheveau terriblement embrouillé, dans les fils duquel s'égarait la mémoire de Febrer, mais que Valls démêlait avec cette maëstria, cette sûre adresse propres aux enfants d'Israël, quand il s'agit d'affaires, si confuses soient-elles.
Si le capitaine Valls était resté six mois sans écrire à son ami, il n'avait pas laissé passer un jour sans s'occuper à mettre de l'ordre dans ses finances. Il avait bataillé avec les plus féroces usuriers de l'île, insultant les uns, gagnant les autres d'astuce, se servant, tantôt de la persuasion, tantôt des menaces, avançant de l'argent pour apaiser les créanciers les plus pressants. En définitive, après cette terrible bataille, Valls avait reconstitué, pour le dernier des Febrer, une petite fortune libre de toute charge, mais considérablement amoindrie.
Il restait à peine quinze mille douros, mais cela ne valait-il pas mieux que la vie qu'il menait auparavant, dans son palais de grand seigneur, sans avoir de quoi manger, harcelé par les exigences des créanciers?
«Il est temps que tu reviennes parmi nous. Que fais-tu là-bas? Vas-tu passer tout le reste de ton existence, transformé en Robinson dans ta tour du Pirate?
«Allons, fais ta malle et arrive; la vie n'est pas coûteuse à Majorque, et comme rien ne t'empêchera de solliciter un emploi de l'État--avec ton nom et tes relations, tu l'obtiendras facilement,--tu pourras vivre ici, très convenablement. Guidé et conseillé par moi, tu pourrais même faire du commerce. Si tu désires voyager, je me charge de te trouver un poste en Algérie, en Angleterre ou ailleurs.
«Tu sais que j'ai de dévoués amis dans tous les pays du monde. Hâte-toi donc de revenir, sympathique rejeton d'inquisiteur... je ne t'en dis pas davantage.»
Plusieurs fois, au cours de la journée, Febrer relut cette missive. Ces nouvelles l'avaient un peu ému, éveillant brusquement les souvenirs de sa vie passée, que son existence actuelle avait quelque peu effacés: les cafés du Borne!... ses amis du cercle!... Dire qu'il allait retrouver tout cela! Le sort en était jeté. Il s'éloignerait sans tarder, bien résolu à mettre à profit le retour du vapeur qui avait apporté sa lettre et qui repartait le matin suivant.
Soudain, comme pour le retenir, le souvenir de Margalida surgit dans sa mémoire.
Il revoyait la jeune fille au teint de camélia, son corps aux adorables rondeurs et ses grands yeux baissés, dont le doux regard timide semblait vouloir dissimuler, comme un péché, la sombre ardeur des larges pupilles.
Il allait la quitter à tout jamais. Il ne la reverrait plus! Elle deviendrait la compagne, la chose, d'un de ces rustres barbares, qui flétrirait la beauté de cette jolie fleur en la faisant travailler aux champs. Elle serait bientôt pareille à une bête de somme, son teint se hâlerait, son échine, si souple, se courberait vers la terre, ses mains mignonnes se durciraient, calleuses...
Il s'arracha à ces regrets pénibles en songeant, hélas! que Margalida ne l'aimait pas, ne pouvait l'aimer! A ses pressantes déclarations d'amour elle n'avait répondu que par un déconcertant mutisme et par de mystérieuses larmes. A quoi bon poursuivre une impossible conquête?
La joie des nouvelles récentes inclinait Febrer vers le scepticisme. Bah! personne ne meurt d'amour! Certes, il devrait faire un grand effort pour quitter cette île; le lendemain, en perdant de vue la blancheur africaine des murs de Can Mallorquí, il éprouverait certainement une amère tristesse. Mais, peut-être, lorsqu'il vivrait loin de ces gens grossiers et qu'il reprendrait son ancienne vie, Margalida ne lui apparaîtrait plus que comme une pâle image, et il serait le premier à rire de son intempestive passion pour cette petite paysanne, fille d'un fermier de sa famille.
Il ne tergiversa donc plus. La soirée suivante, il la vivrait devant la table d'un café de Palma de Majorque, sous l'éclat des globes électriques, en voyant passer de fringants équipages. Il n'habiterait plus son palais. L'antique demeure des Febrer était à jamais perdue pour lui, par suite de l'arrangement qu'avait conclu en son nom l'ami Valls. Mais il aurait une petite maison, claire et propre, sur le «Terre-Plein» ou dans tout autre quartier dominant la mer. Et, comme jadis, la fidèle Mado Antonia l'entourerait de ses soins maternels. Nul ennui, nulle honte ne l'attendaient là-bas. Il serait même délivré de la présence de don Benito Valls et de sa fille, qu'il avait quittés de si incivile façon!
A la nuit tombante, le Capellanét apporta le dîner. Tandis que Febrer mangeait avec l'appétit que donne la joie, le jeune homme fureta dans la pièce, tâchant de découvrir la fameuse lettre qui avait si fort excité sa curiosité. Son esprit fut déçu, mais la gaieté de don Jaime finit quand même par le gagner, et, sans savoir pourquoi, il se mit, lui aussi, à rire, se croyant obligé de faire comme le señor.
Febrer le plaisanta sur son prochain retour au séminaire; il lui annonça qu'il comptait lui faire un cadeau magnifique, mille fois plus précieux que le couteau lui-même. Et en disant cela, il regardait son fusil accroché au mur.
Quand Pepét fut parti, Jaime ferma sa porte et, à la lueur de la bougie, s'amusa à faire l'inventaire des objets qui remplissaient sa chambre. Dans un antique coffre de bois, grossièrement sculpté au couteau, étaient rangés, soigneusement plies par Margalida, au milieu d'herbes odorantes, les habits de ville qu'il portait lors de son arrivée dans l'île. Il s'en revêtirait le lendemain matin. Il pensa, non sans effroi, au supplice que lui feraient endurer les bottines et surtout le faux col, après ces longs mois de vie libre en pleine campagne; mais il voulait quitter l'île tel qu'il y avait débarqué. Il comptait donner tout le reste à Pép, sauf son fusil qui était pour le Capellanét. Il riait d'avance de la mine que ferait le petit séminariste devant un tel cadeau, qui lui paraîtrait, sans doute arriver un peu tard... Mais bah! l'arme lui servirait pour chasser, quand il serait curé dans un des districts de l'île.
De nouveau, Febrer tira de sa poche la lettre de Valls, et se plut à la relire lentement, comme s'il y trouvait chaque fois des nouvelles qu'il n'avait pas remarquées. Ce bon Pablo! comme ses conseils tombaient bien! Il arrachait son ami à Iviça au moment le plus opportun, quand celui-ci était en guerre ouverte avec tous ces rustres. Avec son esprit d'à propos, Valls le sauvait du danger.
Quelques heures auparavant, alors que la lettre n'était pas encore entre ses mains, sa vie lui apparaissait absurde et ridicule. Maintenant il se sentait un tout autre homme. Il souriait de pitié et rougissait de lui-même, quand il songeait à cette espèce de fou qui, la veille, le fusil en bandoulière, avait pris le chemin de la montagne pour aller provoquer un ancien forçat et lui proposer un duel à la mode des barbares, dans la solitude du bois. Comme si on ne pouvait vivre qu'à la façon de ces insulaires, en tuant pour ne pas périr! Comme si la civilisation n'existait pas au delà de l'écharpe azurée qui entourait ce petit coin de terre!... Cette nuit était la dernière de sa vie de sauvage. Le lendemain, tout ce qui lui était arrivé dans l'île ne serait plus pour lui qu'une série d'incidents curieux, dont le récit amuserait sans doute ses amis du Borne...
Soudain un cri résonna. Moins éclatant que ceux de l'avant-veille, il semblait plus lointain, mais Jaime eut l'impression qu'il avait été poussé tout près, par quelqu'un, caché parmi les tamaris. C'était le même genre de hurlement, mais sourd et rauque, comme si le provocateur, craignant qu'il ne se fît entendre de trop loin, mettait ses mains autour de sa bouche pour le lancer, avec ce porte-voix naturel, uniquement dans la direction de la tour.
Le premier moment de surprise passé, Febrer rit en silence et haussa les épaules. Il n'avait pas l'intention de bouger. Que lui importaient ces coutumes primitives, ces défis de rustres?
Pour distraire son attention, il relut dans la lettre de Valls les noms de ces créanciers, dont plusieurs lui rappelaient de vaines colères ou des scènes grotesques.
Les hurlements, stridents et rauques, continuèrent de résonner à de longs intervalles. Chaque fois, Febrer frémissait de colère et d'impatience. Mordieu! allait-il passer une nuit blanche à cause de cette sérénade menaçante?
Il réfléchit que peut-être l'ennemi, caché dans les broussailles, voyait la lumière qui filtrait à travers les fentes de la porte, et que c'était pour cela qu'il persistait dans ses provocations. Il éteignit la bougie et s'étendit sur son lit. Il éprouva une sensation de bien-être, à se trouver dans l'obscurité, le dos mollement enfoncé dans sa paillasse. Ah! il pouvait s'égosiller pendant des heures jusqu'à perdre la voix, cet animal! Jaime ne bougerait point.
Il s'endormit presque, bercé par ces cris de menace. Il avait barricadé la porte comme la veille. Tant que les cris se feraient entendre, il était sûr de ne courir aucun danger.
Tout à coup, il tressaillit violemment et se dressa sur son lit, s'arrachant à cet assoupissement qui précède le sommeil. Les hurlements avaient cessé. Ce qui l'avait éveillé, c'était le mystérieux silence, plus inquiétant, plus redoutable que les vociférations hostiles.
Il avança la tête et crut percevoir parmi les rumeurs confuses de la nuit un léger craquement, comme si un chat montait l'escalier de la tour, en grimpant prudemment, avec de longues pauses.
Jaime chercha son revolver, le saisit et attendit. L'arme tremblait dans sa main. Il commençait à éprouver la colère de l'homme énergique qui devine la présence d'un ennemi, rôdant à sa porte.
La lente ascension s'arrêta à peu près au milieu de l'escalier; puis après un long silence, quelqu'un parla a voix basse de façon à n'être entendu que de Jaime. C'était bien la voix du Ferrer. Il la reconnaissait. Le vérro l'invitait à sortir, le traitant de lâche, et vomissant des injures contre les Majorquins et leur île abhorrée.
Cédant à un élan irréfléchi, Jaime se leva brusquement. La paillasse craqua sous le poids de ses genoux. Une fois debout dans l'obscurité, son revolver à la main, il se jugea ridicule et se remit à mépriser son agresseur.
Pourquoi attacher de l'importance aux cyniques paroles de ce repris de justice? Mieux valait se recoucher.
Un moment s'écoula sans que le Ferrer redonnât signe de vie, comme si, ayant entendu les craquements du lit, il croyait que Jaime se disposait à sortir. Mais comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la tour, la voix injurieuse s'éleva de nouveau, bien distincte dans le calme environnant:
--Lâche! lâche! Sors donc, fils de p...!
Poussé à bout par un tel outrage, Jaime trembla de colère. Sa pauvre mère, si pure, si pâle, si faible, elle qui avait la douceur d'une sainte, il fallait que son image fût évoquée devant lui, salie par la plus ignoble des injures, que vomissait la bouche de ce misérable forçat!...
D'instinct, il se dirigea vers la porte, mais se heurta, dès les premiers pas, à la table et aux chaises qu'il avait entassées là.
--Non, pas la porte!...
Un rectangle de lueur bleue, indécise, se dessina sur le mur.
Jaime venait d'ouvrir silencieusement la fenêtre.