Part 15
Si, aux temps lointains de sa prospérité, alors qu'il habitait son palais à Palma, Margalida avait été l'une des femmes de chambre de sa mère, il n'eût assurément ressenti pour elle que le désir fugace qu'inspire la fraîcheur de la jeunesse. Mais, ici, en pleine solitude, dominé pas le plus impérieux des instincts, qu'irrite la privation, il avait été pris de folie, en voyant la radieuse Margalida au milieu de ses vulgaires compagnes, dont la laideur faisait si étrangement ressortir sa merveilleuse beauté.
Il n'y avait plus qu'à fuir...
A quoi bon persister à vivre en ce pays? Nulle espérance ne pouvait désormais l'y retenir. Margalida l'évitait. Elle se cachait et pleurait en silence...
Ce n'était d'ailleurs que par un reste de vénération atavique pour le maître que le vieux Pép avait jusqu'ici toléré, sans trop murmurer, ce caprice de grand seigneur, mais sa colère ne pouvait tarder à éclater.
--Toute résistance est donc inutile... Soit, je partirai!
En prononçant cette phrase définitive, Jaime promena ses regards sur l'immense étendue des flots qu'on apercevait entre deux collines. Ce morceau de mer représentait pour lui le chemin du salut, l'espoir d'un devenir meilleur, l'inconnu qui ouvre aux désemparés ses bras mystérieux, aux heures où l'existence se fait cruelle. Tout était préférable à la perspective de continuer à vivre à Iviça.
Instinctivement, ses pas le portèrent vers la mer, qui était alors sa dernière espérance. Il évita de passer auprès de Can Mallorquí, et, en arrivant à la plage, il se dirigea vers l'extrême pointe du promontoire, à l'endroit même où il avait si longuement réfléchi, un soir d'orage, et où il avait pris la résolution de se présenter au festeig dans la maison de Margalida. Aujourd'hui, il raillait amèrement son optimisme d'alors qui lui avait fait rejeter avec dédain ses idées de jadis sur les morts présidant à notre destinée, sur leur autorité et leur pouvoir posthumes...
Comment avait-il pu méconnaître cette irréfragable et désespérante vérité? Ah! ces obscurs tyrans lui faisaient bien sentir, à présent, tout l'écrasant poids de leur puissance! Qu'avait-il fait, lui, pour qu'en ce petit coin de terre, son dernier refuge, on le regardât comme un intrus?... Les innombrables générations d'humains dont les cendres et l'âme sont confondues avec la terre de leur île natale ont donc laissé en héritage à leurs descendants cette haine invétérée de l'étranger, cette répulsion pour tout ce qui vient de l'extérieur?
Les morts commandent, et il est oiseux d'essayer de résister à leur volonté. Toutes nos tentatives pour nous libérer de cette géhenne, pour rompre la chaîne qui relie les siècles, seront stériles et vaines. Febrer songeait à la roue sacrée des Hindous, symbole bouddhiste qu'il avait vu représenter à Paris un jour qu'il assistait à une cérémonie religieuse d'une peuplade de l'Orient. La roue est l'image de la vie. Nous croyons avancer parce que nous nous mouvons; nous croyons progresser, parce que nous allons de l'avant, et, quand la roue a fait un tour complet, nous nous retrouvons à la même place. L'histoire... la vie de l'humanité... tout, tout n'est qu'un recommencement. Les peuples naissent, croissent, progressent; la hutte se convertit en château, puis plus tard en usine. Les cités colossales aux millions de citoyens se créent; surviennent ensuite les catastrophes, les guerres, les tueries.
Peu à peu, les villes se dépeuplent et tombent en ruines. L'herbe et les mousses envahissent les orgueilleux monuments; les métropoles s'enfoncent petit à petit dans la terre et dorment d'un sommeil millénaire sous les collines qui les recouvrent. C'est maintenant une forêt vivace qui étend ses ramures au-dessus de ce qui fut une somptueuse capitale. Le chasseur sauvage passe à l'endroit précis où, autrefois, la foule en délire acclamait, tels des demi-dieux, les chefs vainqueurs, de retour des batailles. Les brebis broutent, guidées par un pasteur soufflant en ses pipeaux, sur les ruines d'un édifice qui fut la tribune où s'édictèrent des lois, mortes depuis. Les hommes se groupent à nouveau, la cabane surgit encore, puis le village, le château, l'usine, la cité... et tout se répète, invariablement à des centaines de siècles d'intervalle, comme se répètent, d'une génération à l'autre, les mêmes êtres avec les mêmes gestes, les mêmes idées, les mêmes préoccupations, au cours des années. La roue! l'éternel et inévitable recommencement...
Toutes les créatures de l'immense troupeau humain changent d'étable, mais de bergers, jamais.
Febrer demeura longtemps sur le rocher solitaire. Sans un mouvement, les coudes aux genoux, le menton dans ses paumes, il restait là, abîmé dans la profondeur de ses décevantes réflexions.
Quand il s'arracha à cette douloureuse méditation, le soir était venu.
Il suivrait donc sa destinée. Il était écrit qu'il ne pouvait vivre que sur les sommets sociaux, fût-ce avec l'humilité du besogneux. Devant lui se fermaient tous les chemins qui descendent. Adieu le bonheur qu'il avait cherché en vain dans un retour à la vie naturelle et primitive! Puisque les morts s'opposaient à ce qu'il fût un homme, il deviendrait un parasite.
Ses regards, en parcourant l'horizon, se fixèrent sur les vapeurs blanchâtres, amoncelées à la limite visible des eaux. Un groupe de nuages épais, argentés comme un duvet de cygne, attira sa vue. Cette blancheur lumineuse évoquait l'image d'un crâne poli. Des flocons légers de vapeur sombre flottaient au milieu de cette sorte de nébuleuse. L'imagination de Febrer crut voir dans les uns deux trous noirs, dans d'autres, au-dessous, un triangle obscur, semblable à celui qui se creuse dans les têtes de mort, à la place du nez; dans d'autres, plus bas encore, une déchirure énorme, pareille au rire muet d'une bouche sans lèvres et sans dents.
C'était la Mort, l'Impératrice du monde, qui se montrait à lui dans sa pâle majesté, en plein jour, défiant la splendeur du soleil, l'azur du ciel, le vert translucide de la mer. Oui, c'était bien elle! Des nuages épars au ras de la mer simulaient les plis d'un suaire; d'autres qui flottaient au zénith, dessinaient une ample manche d'où s'échappaient quelques vapeurs indécises, formant un bras osseux, terminé par une main, dont l'index, sec et crochu comme une griffe, montrait à Jaime au loin, une destinée mystérieuse...
Le mouvement des nuages effaça promptement cette image effrayante; ils prirent d'autres formes capricieuses, mais quoique la vision eût disparu, l'hallucination de Febrer persista.
Il acceptait cet ordre, sans révolte: il partirait! Les morts commandent; il était leur esclave sans défense.
Il se leva, ramassa son fusil qu'il avait abandonné à terre à côté de lui, et reprit le chemin de la tour. Mentalement, il préparait le programme de son départ. Mais il résolut de n'en parler à personne. Il attendrait que le vapeur faisant le courrier de Majorque touchât au port d'Iviça, et au dernier moment il aviserait Pép de sa détermination.
La certitude de quitter bientôt cet asile lui fit regarder avec plus d'intérêt l'intérieur de sa tour, à la lueur de la bougie qu'il venait d'allumer. Il voyait son ombre qu'agrandissaient les déplacements et les oscillations de la petite flamme se poser, de-ci, de-là, sur les murs blancs, et sur les objets dont ils étaient ornés, quand une toux rauque bien connue le fit se lever et se diriger vers le seuil. Un homme se tenait au haut de l'escalier: c'était Pép.
--Le souper! prononça-t-il sèchement, en tendant un panier.
Jaime vit que le paysan n'était pas en humeur de causer, et lui-même n'y tenait pas.
--_Bona nit!_
Pép reprit le chemin de la métairie après ce laconique salut de serviteur mécontent, mais respectueux, qui ne veut échanger avec son maître que les mots indispensables.
Jaime rentra, ferma la porte et laissa le panier sur la table. Il n'avait pas le moindre appétit. Plus tard il souperait.
Il prit une pipe de cerisier, naïvement décorée par le couteau d'un rustre, la bourra et se mit à fumer en suivant d'un oeil distrait les arabesques de la fumée bleue dont la finesse prenait, en passant devant la lumière, une transparence irisée. Puis, il prit un livre et voulut concentrer sa pensée sur sa lecture, mais ce fut en vain.
Autour de cette carapace de pierre, dans laquelle rêvait Febrer, la nuit régnait. Le grand silence solennel qui tombe de l'éther semblait filtrer à travers les murs et donnait aux plus légers craquements l'apparence de bruits terrifiants. Dans ce calme imposant, il croyait entendre les battements de ses artères. De sa respiration placide, la mer rythmait le silence. Pour la première fois, Jaime éprouva toute l'amertume de l'isolement auquel il s'était condamné. Lui serait-il possible de mener plus longtemps cette existence d'anachorète? A l'extérieur, se devinait l'ombre, grosse de mystères et de périls, ne recelant plus de bêtes féroces comme aux âges préhistoriques, mais pouvant donner asile à des ennemis à l'affût.
Soudain Jaime, qui gardait jusque-là une parfaite immobilité, tressaillit sur sa chaise. Un bruit étrange avait déchiré l'air. C'était un hurlement prolongé, un de ces appels agressifs par lesquels les atlóts vindicatifs se défiaient à la faveur de la nuit.
Febrer fut tenté de se lever, de courir à la porte... mais il réfléchit et ne bougea pas. Le hurlement traditionnel avait retenti à quelque distance. C'étaient sans doute des jeunes gens du district qui avaient choisi les environs de la tour du Pirate pour se rencontrer, les armes à la main... Cela ne lui était pas destiné; il s'informerait le lendemain de ce qui s'était passé.
Il rouvrit son livre, mais à peine avait-il parcouru quelques lignes qu'il bondit et jeta sur la table pipe et volume.
_Aououououou!_ Le hurlement de défi avait été poussé presque au bas de l'escalier, et son retentissement prolongé avait éveillé au loin les échos.
C'était bien pour lui! On venait le défier jusqu'à sa porte!... Il regarda fixement son fusil, porta la main droite à sa ceinture, palpa la crosse de son revolver, toute tiède de son contact avec le corps; puis, il fit deux pas vers la porte... mais il s'arrêta en haussant les épaules. Après tout, il n'était pas du pays; il ne connaissait pas ces moeurs de sauvages et se jugeait à couvert de semblables provocations.
Il reprit son livre et se rassit en souriant d'une gaieté forcée.
--Crie, mon bonhomme, hurle, siffle! Je le regrette pour toi, car tu peux t'enrhumer à la fraîcheur de la nuit, tandis que je suis chez moi bien tranquille.
Mais cette ironique satisfaction n'était qu'apparente... Le hurlement retentit une fois encore, non plus au bas de l'escalier, mais plus loin, peut-être au milieu des tamaris, voisins de la tour. L'homme s'était porté là, semblait-il et attendait la sortie de Febrer.
Qui pouvait-il être?... Peut-être ce misérable vérro qu'il était lui-même allé provoquer durant le jour. Peut-être le Cantó qui jurait publiquement qu'il aurait sa peau, avant peu! Il était possible aussi que ceux qui le guettaient fussent deux ou même davantage.
Un nouvel hurlement se fit entendre, mais Jaime se contenta encore de hausser les épaules. L'inconnu pouvait crier tant qu'il voudrait... mais, il était tout à fait impossible de lire! Inutile de feindre la quiétude. Les hurlements se succédaient, rageurs, comme le cri de guerre d'un coq en furie. Ils devenaient sarcastiques, insultants; ils reprochaient outrageusement à l'étranger sa prudence et semblaient le traiter de lâche.
En vain Febrer tenta de n'y point prêter attention. Ses yeux se voilaient; pendant les intervalles de silence, le sang bourdonnait dans ses oreilles. Une vague de colère montait en lui. Il songea que Can Mallorquí était bien peu éloigné et que, peut-être, Margalida tremblante, penchée à sa fenêtre, entendait ces appels insultants dirigés vers la tour, où un peureux se cachait en faisant le sourd. Non, cela ne pouvait durer. Il jeta son livre et souffla sa bougie. Dans l'obscurité il fit quelques pas, oubliant totalement les plans d'attaque qu'il formait un instant auparavant. Il avait déjà tâté son fusil, quand il renonça à s'en munir. C'était une arme moins encombrante qu'il lui fallait, car il serait peut-être forcé de descendre et de marcher au milieu des buissons. Il prit son revolver, se dirigea à tâtons vers la porte, et, avec lenteur, l'entr'ouvrit juste assez pour que sa tête pût passer. Les gonds rouillés tournèrent avec un léger grincement.
En passant brusquement de l'obscurité de sa chambre à la diffuse clarté des étoiles, il aperçut la tache sombre des broussailles, au pied de la tour; plus loin, la vague blancheur de la ferme, et, en face, les sommets sombres des montagnes. Cette vision ne dura qu'un instant, il ne put en voir davantage. Deux brefs éclairs, deux serpents de feu se dessinèrent successivement dans l'ombre des fourrés, suivis de deux détonations qui se confondirent presque.
Jaime sentit monter à ses narines une âcre odeur de poudre brûlée; il pensa d'abord que c'était peut-être une illusion. Cependant, au même instant, le sommet de son crâne fut ébranlé sans bruit par quelque chose d'étrange qui eut l'air de le toucher, sans toutefois le toucher réellement, comme s'il était frôlé par une pierre. Une espèce de pluie fine et légère tomba sur son visage... Du sang? ou de la poussière? Il se ressaisit presque immédiatement. On avait tiré sur lui du buisson de bruyères, tout près de l'escalier. C'était là que se cachait l'ennemi; là!... Il apercevait, dans l'obscurité, l'endroit précis d'où étaient partis les coups de feu... Avançant la main au dehors, il fit feu à son tour avec le revolver; une, deux... cinq fois, tant qu'il y eut des cartouches dans le barillet.
Il avait ainsi tiré au juger, dans un mouvement de colère folle. Un léger bruit de branchages cassés, une ondulation presque imperceptible du buisson remplirent son âme d'une joie sauvage... Il avait sûrement atteint l'ennemi!... Il porta alors la main à son front pour s'assurer qu'il n'était pas blessé. En la passant sur son visage, il fit tomber de ses sourcils et de ses joues de la poussière de mortier. Ses doigts, glissant sur son crâne encore ébranlé par la commotion, rencontrèrent dans le mur, deux trous en forme d'entonnoir où l'on sentait un reste de chaleur. Les deux balles l'avaient frôlé avant d'aller s'enfoncer dans le mur, à une imperceptible distance de sa tête.
Febrer se réjouit de sa chance. Ainsi il était sauf... Mais l'autre?... Où pouvait-il être maintenant?... Il fallait descendre entre les tamaris et tâcher de le reconnaître, tandis qu'il agonisait... Soudain le cri sauvage éclata au loin, aux environs de la ferme. Un cri moqueur, triomphal, que Jaime interpréta comme l'annonce d'un prochain retour.
Le chien de Can Mallorquí, excité par les coups de feu, aboyait lugubrement. Dans la campagne, d'autres chiens lui répondaient... Le hurlement s'éloigna, mais ne cessa de se faire entendre, chaque fois plus faible, plus vague, et finit par se perdre dans le mystère de la nuit.
III
Au petit jour, le Capellanét se présentait à la tour. Il avait tout entendu; mais son père, dont le sommeil était lourd, ne savait rien encore des événements de la nuit. Le chien pouvait japper désespérément; on pouvait bombarder la maison... quand le bon Pép se couchait, après les durs travaux de la journée, il devenait aussi insensible qu'un mort. Quant aux autres membres de la famille, ils avaient passé une nuit d'angoisses.
La mère, après avoir vainement tenté de le réveiller, n'obtenant de lui que quelques incohérentes paroles, suivies aussitôt de nouveaux ronflements, s'était, dans son épouvante, mise à prier jusqu'à l'aube, pour l'âme du señor qu'elle croyait trépassé. De sa chambre, voisine de celle de Pepét, Margalida avait appelé celui-ci d'une voix craintive, aux premiers coups de feu:
--Entends-tu, Pepét?...
La pauvre enfant, terrorisée, s'était levée et avait allumé la lampe. Pâle, tremblante, avec des regards de folle, se tordant les bras et pressant sa tête dans sa main, elle criait:
--On a tué don Jaime... on l'a tué! mon coeur me le dit...
A ce moment, l'écho lointain de nouvelles détonations l'avait rejetée sur son lit, tremblante et bouleversée.
--Ah! ah! ah! continuait le Capellanét, c'était un vrai chapelet de coups de revolver, qui répondait aux deux premiers. En les entendant, j'ai été tout de suite rassuré, car ceux-là j'étais bien sûr que c'étaient les vôtres. Pas vrai? Je l'ai dit tout de suite à Margalida: «Il n'est pas mort puisqu'il tire sur son meurtrier». Pour cette sorte de musique, moi, j'ai beaucoup d'oreille.
Et le garçon disait maintenant à Febrer comment sa soeur, désespérée, s'était vêtue en silence et avait voulu, tout d'abord, courir à la tour. «Tu m'accompagneras», avait-elle dit à Pepét, puis, subitement prise de peur, elle avait renoncé à ce projet; elle ne savait que pleurer... Ils avaient entendu le hurlement poussé près de la métairie, longtemps après les coups de feu; puis Margalida, rassurée par son frère, s'était recouchée. Mais tout le reste de la nuit, elle avait soupiré et prié.
Dès le matin, ils s'étaient tous levés, sauf Pép, qui continuait à dormir.
Les deux femmes, en proie aux plus lugubres pressentiments, s'attendaient, en ouvrant la fenêtre, à voir quelque terrifiant spectacle: la tour démolie et, dans ses ruines, le cadavre sanglant de don Jaime...
Aussi, comme le Capellanét avait ri de bon coeur, en voyant, de loin, la porte ouverte et, sur le seuil, tout comme les autres matins, don Jaime lui-même, plongeant son torse nu dans le baquet d'eau de mer qu'il lui apportait lui-même chaque soir. Il avait donc eu raison de se moquer des terreurs irraisonnées des femmes. On ne ferait pas aussi facilement passer de vie à trépas son grand ami. Et cela, il le disait... parce qu'il se connaissait en hommes.
Quand Febrer lui eut fait le récit détaillé des événements survenus au courant de la nuit, il examina très attentivement les deux trous creusés par les balles, puis il dit:
--Et votre tête se trouvait bien ici, où je place la mienne... Quelle chance!...
Dans son regard se reflétait l'admiration et une sorte d'enthousiasme pour cet homme extraordinaire que venait de sauver un véritable miracle.
Febrer, se fiant à la sagacité du jeune homme qui connaissait bien les gens du pays, lui demanda quel était, selon lui, l'agresseur. Le Capellanét sourit en prenant un air important.
--J'ai bien écouté le hurlement, fit-il. C'était tout à fait la manière du Cantó; et pourtant, ce n'était pas lui, j'en suis sûr! Si on interroge le Cantó, il répondra que c'était lui, pour se faire valoir. Mais non; l'agresseur, c'est le Ferrer. Il avait beau déguiser sa voix; Margalida et moi l'avons bien reconnue.
Ensuite, d'un air grave, le Capellanét parla de la ridicule peur des femmes, qui voulaient faire avertir les gendarmes de San José, et il ajouta:
--Vous ne ferez pas cela, don Jaime, n'est-ce pas que ce serait absurde? Les gendarmes ne sont bons qu'à défendre les lâches!
Le sourire méprisant et le haussement d'épaules de Jaime lui rendirent sa gaieté.
--Ah! j'en étais bien sûr! Ce n'est pas l'usage dans l'île... seulement, comme vous êtes étranger!... Un homme doit se défendre lui-même, et dans les cas graves, il fait appel à ses amis.
Le Capellanét voulut tirer quelque profit des événements en conseillant à Febrer de le prendre avec lui pour habiter la tour.
--Demandez-le à mon père, don Jaime; il n'osera vous refuser un si petit service. Il est nécessaire que je reste nuit et jour auprès de vous: ainsi nous serons deux pour recevoir les ennemis! Et faites votre demande sans retard. Vous savez que mon père est irrité contre moi, qu'il va certainement me ramener à Iviça, au début de la semaine prochaine, pour m'enfermer au séminaire. Que ferez-vous quand vous serez privé du meilleur de vos amis?
Pour démontrer l'utilité de sa présence, le malin garçon censurait les regrettables oublis de Febrer au cours de la nuit précédente:
--Quelle idée avez-vous eue, don Jaime, de mettre la tête à la porte, alors que votre ennemi vous défiait, de l'abri sûr où il se dissimulait avec une arme toute prête?
Alors, à quoi a servi la leçon que je vous avais faite? C'est par miracle que vous n'avez pas été tué. Ne vous souvient-il plus de mes conseils? Ne vous avais-je pas expressément recommandé de sortir par la fenêtre, de l'autre côté de la tour, pour surprendre le bandit?
--Tiens, c'est vrai! fit Jaime, réellement confus de son impardonnable oubli.
Le Capellanét se félicitait orgueilleusement d'avoir donné de si sages conseils, quand il sursauta soudain en regardant du côté de la porte ouverte.
--Le père!...
C'était Pép, en effet. Les yeux à terre, l'air préoccupé, il gravissait lentement la côte, les mains derrière le dos. Le Capellanét s'alarma. Evidemment le vieux était de mauvaise humeur. Il ne fallait pas qu'il trouvât là son fils.
Et, répétant une fois encore à Febrer combien il était sage qu'il le gardât auprès de lui, le gamin enjamba la fenêtre et dégringola avec l'agilité dont il avait déjà fait preuve en accomplissant ce même exercice.
Dès qu'il eut pénétré dans la pièce, le paysan parla, sans émotion apparente, des événements de la nuit, comme s'il s'agissait d'un incident ordinaire.
Les femmes les lui avaient racontés, car ayant le sommeil lourd, il n'avait rien entendu...
--En somme, rien de grave, n'est-ce pas?
Les mains jointes, les yeux baissés, il écoutait en silence le bref récit du señor. Quand il fut terminé, il se dirigea vers la porte afin d'examiner sur le mur les traces des projectiles.
--Un miracle, don Jaime, un vrai miracle! Le diable court en liberté par ici... Il fallait s'y attendre, d'ailleurs... Quand on désire l'impossible, tout se complique, s'embrouille... et adieu la paix!
Puis, levant la tête, il fixa ses yeux froids et scrutateurs sur Febrer.
--Il faudrait prévenir le maire et rapporter tout cela aux gendarmes.
Jaime fit un geste négatif.
--Non, du tout! Ceci est une affaire qui se videra entre hommes; je m'en charge!
Les yeux de Pép ne quittaient pas le visage de son interlocuteur. Sur sa face, énigmatique jusque-là, une fugitive lueur de satisfaction passa.
--Vous avez raison, finit par dire le paysan. Je sais bien que, d'ordinaire, les étrangers ne partagent pas nos idées là-dessus, mais je suis bien content que vous, du moins, vous pensiez comme nous, comme pensait aussi mon pauvre père.
Cela dit et sans consulter Jaime, Pép exposa ses projets pour l'aider à se défendre. C'était un devoir d'amitié. Il avait son vieux fusil, chez lui. Ah! voici bien longtemps qu'il ne s'en servait plus, mais en sa jeunesse, quand son vénéré père vivait encore (que Dieu l'ait en sa gloire!), il avait été aussi un bon tireur. Il viendrait donc désormais passer les nuits à la tour, auprès de don Jaime, pour que celui-ci ne demeurât pas seul, exposé à une surprise pendant son sommeil.
Le paysan ne s'étonna pas du refus très net que lui opposa Febrer, que cette proposition parut offenser.
--Je suis un homme et non un enfant auquel il faut un gardien. Chacun chez soi, advienne que pourra!
Pép marqua, par des signes d'approbation, qu'il partageait cette manière de voir. Son père disait la même chose, et avec lui tous les gens de bien, fidèles aux anciens usages. Febrer était vraiment digne d'être né dans l'île... Emu par l'admiration que lui inspirait son énergie, il lui proposa un autre arrangement. Puisque le señor ne voulait pas de compagnon, pourquoi ne viendrait-il pas coucher à Can Mallorquí?
Cette fois, Febrer fut tenté d'accepter... Voir Margalida! Mais la mollesse avec laquelle le père avait formulé son invitation et l'air inquiet dont il attendait sa réponse, le poussèrent à refuser.