Part 13
Le garçon éclata de rire... Il avait laissé sa mère et sa soeur à moitié chemin et, caché derrière les tamaris, il avait attendu que son père fût revenu de la tour. Il avait bien pensé que Pép voulait causer de choses sérieuses avec don Jaime et que c'était pour cela qu'il les avait éloignés tous et s'était chargé de porter le dîner. Depuis deux jours, le vieux ne parlait plus chez lui que de cette entrevue. Il avait longtemps hésité, retenu par le respect qu'il portait au _maître_ et aussi par sa timidité naturelle, mais, finalement, il s'était décidé.
«Et Fleur-d'Amandier, que disait-elle lorsque le Capellanét parlait de lui?»
Le jeune garçon se redressa, tout fier de pouvoir se poser en protecteur du señor. Sa soeur ne disait rien: tantôt elle souriait, quand on prononçait le nom de don Jaime, tantôt ses yeux s'emplissaient de larmes et, presque toujours, elle changeait brusquement de conversation, en conseillant au Capellanét de ne point se mêler de cette affaire et de donner satisfaction à leur père en retournant au séminaire.
--Tout cela s'arrangera, don Jaime, continuait le petit paysan, fier de l'importance que prenait sa personne, cela s'arrangera, c'est moi qui vous le dis. Je suis sûr que ma soeur vous aime beaucoup... seulement elle est retenue par une certaine crainte... Qui pouvait espérer que vous la remarqueriez?... A la maison nous avons tous l'air fou: le père est renfermé et parle tout seul; la mère gémit et appelle la Vierge à son secours; Margalida pleure...
Pendant que le Capellanét parlait des sentiments de Margalida, il avait une autre préoccupation.
Il songeait à ses anciens amis, les atlóts qui courtisaient Fleur-d'Amandier.
--Attention! Ouvrez l'oeil!... Je ne sais rien de précis, ils ont l'air de se méfier de moi et cessent de parler en ma présence. Mais certainement ils trament quelque chose. Il y a huit jours, ils paraissaient se détester et se fuyaient. Aujourd'hui, ils sont unis contre l'étranger. Ils ne disent rien, mais leur sombre silence est peu rassurant. Le seul qui crie et qui s'agite comme un mouton enragé, c'est le Cantó. Il redresse son pauvre corps rachitique de poitrinaire en jurant, entre deux quintes de toux, qu'il veut tuer le Majorquin.
Ils n'ont plus de respect pour votre personne, don Jaime. Quand ils vous ont vu entrer à la ferme et vous installer à côté de Margalida, ils sont d'abord demeurés hébétés de surprise. Moi aussi, je n'en ai pas cru mes yeux, et pourtant, depuis longtemps, je me doutais que ma soeur ne vous était pas indifférente... Vous me parliez trop souvent d'elle, mais maintenant les prétendants de ma soeur se sont ressaisis, et ils vont agir. Et ils n'ont pas tort! A-t-on jamais vu un étranger venir à San José pour enlever la jeune fille qu'ils courtisaient, aux plus vaillants atlóts de l'île!
Mais n'importe! Vous l'aimez, cela suffit. Pourquoi ma soeur irait-elle travailler la terre et mener une pénible existence de fatigues, quand un monsieur comme vous l'a distinguée?... En outre (et en disant ces mots, l'espiègle souriait avec malice), ce mariage me plaît à moi. Vous n'allez pas cultiver les champs, n'est-ce pas? Vous emmènerez Margalida; alors le vieux, n'ayant plus de gendre à qui laisser _Can Mallorquí_, me permettra d'être fermier, de me marier et... adieu l'état de curé!... Je vous dis, don Jaime, que vous aurez ma soeur. Je suis là, moi, le Capellanét, pour vous soutenir et me battre avec la moitié du pays, s'il le faut.
Bientôt, et non sans quelque hésitation, il prenait un air de grand homme modeste qui craint de révéler son importance, et, plongeant sa main dans la haute ceinture pourpre qui ceignait ses reins, il en tirait un couteau.
--Hein? disait-il en admirant l'acier qu'il faisait miroiter sous les yeux de Febrer.
C'était la fameuse _navaja_ que Jaime lui avait offerte peu de jours auparavant.
--Hein? répéta-t-il en regardant Jaime comme s'il le prenait sous sa protection.
Et il passait amoureusement l'extrémité de son doigt sur le fil tranchant, ou l'appuyait sur la pointe, ne dissimulant pas la volupté qu'il éprouvait d'en sentir la piqûre. Quel bijou!
Febrer approuva de la tête. Oui, c'était une arme sûre; il l'avait soigneusement choisie à Iviça pour l'offrir à Pepét.
--Avec une telle amie, poursuivait l'aventureux garçon, nous ne craignons personne. Le Ferrer? Qu'il y vienne. Le Cantó et tous les autres?... Nous n'en avons cure. Et Dieu sait si je grille d'envie de m'en servir! Aussi, que nul ne tente quoi que ce soit contre vous: il est d'avance condamné à mort!
Avec la tristesse d'un grand homme qui voit le temps s'écouler sans qu'il lui soit permis de donner la mesure de sa valeur, Pepét ajouta:
--Quand mon grand-père avait mon âge, on raconte qu'il était déjà vérro et qu'il était redouté dans toute l'île.
Le Capellanét passa une grande partie de l'après-midi à la tour. Les ennemis supposés de don Jaime qu'il regardait comme les siens, firent l'objet principal de la conversation. Il contemplait son couteau, en rêvant de combats terribles se terminant toujours par la fuite ou la mort des adversaires, tandis que lui, Pepét, sauvait don Jaime, au prix d'héroïques efforts.
Celui-ci s'amusait beaucoup de la pétulance du jeune garçon et raillait son humeur batailleuse.
Le soir venu, Pepét se dirigea vers la ferme afin d'aller quérir le souper du señor. Il rencontra sous le porche plusieurs prétendants de sa soeur qui, venus de très loin pour le festeig, attendaient, assis sur les bancs de pierre, que l'heure d'entrer dans la maison eût sonné.
A la nuit, Febrer se disposa à descendre à Can Mallorquí. L'oeil durci, la figure renfrognée, la main agitée d'un imperceptible frémissement homicide, il allait, tel un guerrier des premiers âges, prêt à quitter son roc inaccessible pour entreprendre une importante expédition dans la vallée. Avant de jeter son burnous sur ses épaules, il tira son revolver de sa ceinture et l'examina scrupuleusement, faisant fonctionner avec soin le barillet et le garnissant de cartouches neuves. Sans l'ombre d'une hésitation, il enverrait les six balles dans la tête du premier qui lui chercherait noise. Il se sentait redevenu barbare, implacable, comme l'un de ces Febrer, lions de la mer, qui abordaient en bondissant sur les plages ennemies, tuant sans merci pour ne pas mourir.
Il dévalait la pente entre les bouquets de tamariniers qui balançaient dans l'obscurité leurs panaches ondoyants. Sous la ceinture, sa main était crispée à la crosse de son arme... Rien!... Quand il arriva devant le porche de Can Mallorquí, il y aperçut, les uns assis, les autres debout, tous les atlóts, attendant que la famille eût achevé de souper dans la cuisine.
En outre, les étincelles des cigarettes indiquaient, aux environs, la présence d'autres groupes dans l'attente.
--_Bona nit_, dit Febrer en arrivant.
Seul un grognement sourd répondit à son salut. Les conversations cessèrent; un silence hostile et pénible vint peser sur tous ces hommes.
Jaime, le front haut, l'air altier, s'appuya contre un pilier du porche. Il n'éprouvait aucune crainte et cependant une émotion insurmontable s'emparait de lui. Il oubliait presque ces ennemis qui l'entouraient, pour concentrer toute sa pensée sur Margalida. En lui passaient ces frissons qui agitent les amoureux à l'approche de la bien-aimée, quand ils ignorent encore le sort qui leur est réservé. La porte de la ferme s'ouvrit soudain, et, dans le rectangle lumineux qui se dessina, la silhouette de Pép apparut.
--En avant, les gars!
Ils entrèrent, l'un après l'autre, saluant gravement le maître de la maison et sa famille, et s'installèrent sagement sur les bancs et les chaises de la cuisine.
Pép eut un geste de stupeur en apercevant Jaime. Comment, il était là, parmi les autres, lui, le señor! Il attendait comme un simple prétendant, sans oser pénétrer dans cette maison qui était la sienne?... Febrer, devant la douloureuse surprise du fermier, haussa les épaules. Il voulait être traité sur le même pied que les autres. Il croyait d'ailleurs mieux arriver à ses fins en agissant ainsi. Il désirait que rien ne rappelât son ancienne condition de maître respecté, de grand seigneur. Il ne voulait être qu'un prétendant au même titre que les atlóts qui l'entouraient.
Pép lui fit place à sa droite, et s'efforça de le distraire par sa conversation; mais Febrer ne détachait pas ses regards de Fleur-d'Amandier qui, selon le rite des festeigs, demeurait droite sur son siège, au centre de la pièce, accueillant avec des airs de reine timide l'admiration de ses courtisans.
L'un après l'autre, ils prenaient place auprès d'elle et lui adressaient de galants propos, auxquels elle répondait à voix basse. Les garçons, ce soir-là, se montraient taciturnes et l'on n'entendait pas, comme à l'accoutumée, la vive et joyeuse causerie par laquelle ils trompaient l'énervement de l'attente.
On eût dit qu'une pensée funèbre les contraignait au silence, maintenait leurs regards fixés au sol et scellait leurs lèvres, comme s'il y avait un mort dans la pièce voisine.
Seule, la présence de l'étranger, de l'intrus dont la race et les moeurs étaient si différentes des leurs, causait ce malaise. Ah! maudit Majorquin! Quand chacun des jeunes gens eut occupé le siège voisin de celui de Margalida, Jaime se leva à son tour, puisqu'il avait été le dernier à se présenter comme prétendant. Pép, qui ne cessait de l'entretenir pour essayer de détourner sa pensée de la jeune fille, resta bouche bée, lorsqu'il le vit s'éloigner sans attendre la fin de sa phrase.
Febrer s'assit auprès de Margalida qui ne le regarda pas, tenant obstinément ses yeux baissés. Le silence se fit plus absolu, comme si tous les assistants voulaient entendre les moindres paroles prononcées par l'étranger. Mais Pép, devinant l'intention des atlóts, se mit à causer à voix haute, avec sa femme et son fils, de travaux qu'ils devaient exécuter le jour suivant.
--Margalida! Fleur-d'Amandier!
La voix de Febrer s'était faite douce et caressante.
Il était venu, elle pouvait s'en convaincre, pour lui prouver que son amour était sincère et que ce n'était pas un caprice passager qui le poussait vers elle, ainsi qu'elle avait paru le croire. Et lui-même ne savait comment cette passion avait pris racine en son coeur. Il avait ressenti un malaise cruel en sa solitude, une aspiration vague vers une vie meilleure basée sur une affection vraie; longtemps il était demeuré hésitant, cherchant à voir clair en lui-même... mais il avait enfin compris de quel côté était pour lui le salut, le bonheur.
Le bonheur? C'était-elle, Margalida, la douce Fleur-d'Amandier. Il n'était plus très jeune... il était pauvre... mais il l'aimait si ardemment! Qu'elle prononçât un mot, un seul, pour dissiper la torturante incertitude dans laquelle il vivait...
...Margalida, en sentant tout près de son oreille les lèvres de Febrer et son souffle ardent, hocha lentement la tête.
--Non, non... dit-elle. Partez, je vous en conjure, partez... j'ai peur pour vous!
Et elle regarda les jeunes gens basanés qui semblaient vouloir les brûler tous deux de leurs yeux enflammés.
Peur!... Ce mot suffit pour faire sortir Jaime de sa timidité de suppliant. Il jeta un regard dédaigneux sur ses rivaux... Peur de qui? de quoi?
Il se sentait capable de lutter contre tous ces rustres et contre tous leurs parents et amis réunis.
--Non, Margalida, je n'ai nulle crainte, il ne faut pas avoir peur, ni pour vous, ni pour moi. Mais ce dont je vous supplie, c'est de répondre à ma question: Puis-je espérer? que comptez-vous me dire?
La craintive enfant ne sortait pas de son mutisme. Ses lèvres étaient décolorées; ses joues d'une pâleur livide; elle remuait ses paupières pour cacher, sous les longs cils, ses yeux pleins de larmes. Elle était prête à pleurer.
On devinait ses efforts pour contenir les sanglots qui montaient à sa gorge. Sa respiration devenait oppressée. Margalida comprenait que ses larmes pouvaient, dans ce milieu hostile, donner le signal du combat en provoquant l'explosion de toutes les colères sourdes amassées autour d'elle; mais la contrainte qu'elle s'imposait ne faisait qu'accroître son angoisse; elle baissait obstinément la tête, comme les animaux, doux et timides, qui croient échapper au danger en cachant leur tête pour ne le point voir.
La mère qui, auprès de l'âtre, tressait des corbeilles silencieusement, devina, avec son instinct de femme, ce que souffrait la jeune fille. Pép, de son côté, ému de l'inquiétude qui se lisait dans ses yeux, intervint à propos.
--Neuf heures et demie! cria-t-il.
Il y eut un mouvement de surprise et de protestation parmi les atlóts. Voyons, il était tôt encore; l'heure n'avait pas sonné, il s'en fallait de plusieurs minutes... les conventions faisaient loi. Mais Pép, avec son entêtement d'homme des champs, fit la sourde oreille et, se levant, il se dirigea vers la porte qu'il ouvrit toute grande. «Neuf heures et demie!» Chacun est maître chez soi et il faisait ce que bon lui semblait. D'ailleurs, il devait se lever de bon matin le jour suivant. «_Bona nit!..._»
Il salua ainsi chacun des prétendants à mesure qu'ils sortaient. Comme Jaime, sombre et dépité, passait devant lui, il tenta de le retenir par le bras en lui disant qu'il devrait attendre un instant et que lui-même, Pép, l'accompagnerait jusqu'à la tour. Il regardait avec inquiétude le Ferrer qui était resté derrière les autres, retardant intentionnellement son départ.
Mais, d'un brusque mouvement, Jaime s'était dégagé, et, sans répondre, il quitta la maison. Qu'avait-il besoin qu'on l'accompagnât? Il était exaspéré par le silence de Margalida qu'il interprétait comme une défaite; par l'attitude hostile des atlóts; enfin par la façon étrange dont la veillée avait pris fin.
Les jeunes gens se dispersèrent, ce soir-là, sans les cris, les chansons et les joyeux hennissements coutumiers. Ils allaient, mornes, comme s'ils revenaient d'un enterrement. Quelque chose de tragique semblait flotter dans les ténèbres.
Sans retourner la tête, Febrer continua son chemin. Il avait comme un vague espoir d'être suivi par quelqu'un et prenait pour les pas d'un ennemi acharné à sa poursuite les légers froissements des branches de tamaris agitées par la brise nocturne.
En arrivant au pied de la colline, à l'endroit où les buissons étaient plus épais, il se retourna. Immobile au milieu du sentier seulement éclairé par le rayonnement des étoiles, sa silhouette se détachait nettement. Sa main se crispait sur son revolver dont il caressait nerveusement la crosse, posant inconsciemment son doigt fébrile sur la détente, comme impatient de faire feu. Aucun ennemi ne l'avait donc suivi? le fameux vérro n'apparaîtrait-il pas, ou n'importe quel autre de ses rivaux?
Les minutes s'écoulèrent et nul adversaire ne survint.
Autour de lui, la végétation sauvage, agrandie par l'ombre et le mystère, semblait railler sa colère; la sérénité de la nature endormie le gagnait enfin. Il haussa les épaules avec mépris et, toujours le revolver au poing, continua sa route jusqu'à la tour, où il s'enferma.
Il passa toute la journée suivante en mer, en compagnie de Ventolera. De retour chez lui, il trouva son souper déjà froid sur la table. Des croix et son nom: Febrer, gravés au couteau sur la muraille, lui révélèrent la visite du Capellanét. Le séminariste ne pouvait laisser passer une occasion de se servir de son arme, ne fût-ce que pour gratter la pierre.
Le lendemain, Pepét arriva à la tour avec un air mystérieux. Il avait des choses de la plus haute importance à communiquer à don Jaime. L'après-midi précédent, comme il poursuivait un oiseau dans le bois de pins qui avoisine la maison du Ferrer, il avait aperçu, de loin, sous le hangar de la forge, le vérro, en grande conversation avec le Cantó.
--Et après? demanda Febrer.
--Comment! cela ne vous fait rien soupçonner? repartit le malicieux garçon, mais c'est très clair. Le Cantó n'aime pas à gravir les côtes, car la montée l'essouffle et le fait tousser. Il se promène toujours dans les vallées où il s'assied sous les amandiers et les figuiers, pour y composer ses chansons. S'il est monté aujourd'hui jusqu'à la forge, c'est assurément parce que le Ferrer l'y a convoqué. D'ailleurs ils s'entretenaient avec la plus grande animation. Le vérro semblait donner des conseils que l'autre écoutait avec des gestes approbateurs.
--Et après?... répéta Febrer.
Le Capellanét sembla prendre en pitié la naïveté du señor...
--Il faut ouvrir l'oeil, don Jaime, vous ne connaissez pas les gens d'ici. Cette conversation à la forge ne me dit rien qui vaille. C'est aujourd'hui samedi, jour de festeig. On tramé sûrement quelque chose contre vous, pour le cas où vous vous présenteriez ce soir à Can Mallorquí.
Febrer prit un air méprisant. Il descendrait à la ferme malgré tout...
Toute la journée, il fut dans un état de surexcitation nerveuse et ne rêva que combats. Il avait hâte de voir arriver la nuit. Dans ses promenades, il évita de s'approcher de Can Mallorquí, se contentant de contempler de loin la paisible demeure, avec l'espérance d'apercevoir par moments la gracieuse silhouette de Margalida, toute menue sous le porche. Il n'osait pas venir rôder tout près de l'aimée, tant que brillait la lumière du soleil. Maintenant qu'il était prétendant, il ne devait plus fréquenter la maison de Pép comme ami. Sa présence pouvait gêner ces gens simples... il craignait aussi que la jeune fille ne se cachât, si elle le voyait venir.
Dès que le crépuscule vint envelopper la terre et que les premières étoiles eurent fait leur apparition, Febrer quitta la tour et s'achemina vers la ferme.
En arrivant sous le porche il trouva, réunis, tous les prétendants, qui semblaient discuter à mi-voix. A sa vue, ils se turent aussitôt.
--_Bona nit!_ jeta-t-il d'une voix assurée.
Personne ne répondit. On ne l'accueillit même point par le grognement qui avait salué son arrivée, lors du précédent festeig.
Dès que Pép eût ouvert la porte et que les galants eurent pris place dans la cuisine, Febrer put constater que le Cantó portait le tambourin pendu à son bras gauche, tandis que sa main droite était armée de la légère baguette destinée à frapper le parchemin.
Ce serait donc une veillée en musique. Certains atlóts souriaient, non sans malice, en allant occuper leur place. Ils semblaient se réjouir à l'avance d'un événement extraordinaire qui ne pouvait manquer de survenir.
D'autres, avaient l'air ennuyé d'honnêtes gens qui redoutent d'assister à une mauvaise action qu'ils ne peuvent empêcher. Quant au Ferrer, il demeurait impassible, dans le coin le plus écarté, comme s'il cherchait à passer inaperçu.
Quelques-uns des jeunes gens s'étaient déjà entretenus avec Margalida, quand le Cantó profitant d'un instant où la chaise du prétendant était inoccupée, s'en empara vivement. Puis il assujettit le tambourin entre son genou et son coude gauches, et appuya le front sur sa main ouverte.
De sa baguette, il frappa lentement la peau de l'instrument, pendant que dans la salle des _chut!_ impératifs réclamaient le silence. Chaque samedi, il apportait des vers qu'il avait composés en l'honneur de la belle atlóta. Ce soir-là c'était un poème nouveau qu'il allait faire entendre. Cette musique barbare et monotone qu'ils admiraient dès leur enfance, tint tous les auditeurs silencieux. L'émoi sacré de la poésie s'emparait de ces âmes simples.
Le poète phtisique commença à chanter, scandant chaque fin de vers d'un gloussement douloureux qui secouait sa poitrine et rougissait ses joues. Mais il semblait plus fort que d'habitude; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.
Dès la première stance, un rire général retentit dans la vaste cuisine, accueillant la spirituelle ironie du rustique poème. Febrer ne comprenait pas grand'chose.
Quand cette musique discordante et sauvage--souvenir des naïves cantilènes des premiers marins sémites qui parcoururent la Méditerranée--arrivait à ses oreilles, il s'abandonnait au caprice de sa pensée vagabonde pour essayer d'attendre patiemment qu'eut prit fin l'interminable romance.
Mais les rires bruyants des atlóts attirèrent son attention. Il pressentit en tout ceci une attaque dirigée contre sa personne. Que disait donc ce mouton enragé de Cantó?
La voix du chanteur, sa prononciation campagnarde et les continuels gloussements dont il ponctuait les vers, étaient peu intelligibles pour Jaime. Cependant il parvint, peu à peu, à comprendre que la romance s'adressait aux jeunes atlótas tentées d'abandonner la vie des champs et d'épouser des messieurs de la ville, pour être vêtues comme des dames et porter de luxueuses parures. Le chanteur ridiculisait, en les décrivant à sa façon, les modes féminines, et ce, pour la plus grande joie de son auditoire.
L'honnête Pép riait aussi de tout son coeur à ces brocards qui flattaient à la fois sa vanité de paysan et son orgueil d'homme habitué à ne voir dans la femme qu'une compagne de fatigue.
--Très bien! très exact! criait-il. Est-il drôle, ce Cantó!
Après les premières strophes, l'improvisateur affecta de ne plus adresser son chant aux atlótas en générât, mais bien à une seule dont l'ambition avait étouffé le coeur.
Instinctivement, Febrer regarda Margalida.
Celle-ci conservait une immobilité de statue. Les yeux baissés, les joues pâles, elle semblait effrayée, non de ce qu'elle entendait, mais de ce qui, certainement, allait suivre.
Jaime commença de s'agiter sur son siège avec une visible impatience. Il était un peu fort, vraiment, que ce rustre vînt ainsi molester la jeune fille... en sa présence! Un nouvel éclat de rire plus strident, plus insolent, attira de nouveau son attention sur les vers du Cantó. Celui-ci se gaussait de l'atlóta qui, pour devenir une dame, voulait se marier avec un sans-le-sou, ne possédant ni maison, ni famille; un étranger qui n'avait même pas de terre à cultiver...
L'effet de ce couplet se produisit instantanément.
Si épaisse que fût son intelligence, Pép comprit. Il se leva brusquement, étendit les bras d'un geste impérieux et s'écria:
--Assez! assez!
Mais cette intervention avait trop tardé. Entre le fermier et la lumière, Febrer venait de bondir sur le Cantó. D'un mouvement brusque, il lui arracha son tambourin et lui en coiffa la tête avec une telle impétuosité que les deux peaux de l'instrument crevèrent, et que la caisse bosselée resta comme un bonnet tordu sur le front ensanglanté du chanteur.
Sans se rendre un compte exact de ce qu'ils allaient faire, les atlóts quittèrent tous ensemble leurs sièges et portèrent vivement la main à leurs ceintures, où étaient dissimulés leurs couteaux. En gémissant, Margalida alla se réfugier auprès de sa mère et le Capellanét crut enfin le moment venu de sortir son arme. Avec l'autorité que lui donnait son âge, le père intervint:
--Hors d'ici! hors d'ici, cria-t-il.
Les jeunes gens obéirent. Ils quittèrent la ferme et allèrent tenir conseil en pleins champs. Febrer sortit à son tour, malgré la résistance de Pép.
Les atlóts semblaient en désaccord. Ils discutaient âprement, quelques-uns protestant contre l'acte de Febrer... Attaquer ainsi le pauvre Cantó, un malade incapable de se défendre... D'autres hochaient la tête: cela devait arriver. On ne peut impunément insulter un homme. Pour eux, ils s'étaient opposés à ce que le Cantó chantât ces couplets agressifs; ils étaient partisans de ceci: quand on a quelque chose à reprocher à un individu, on le lui dit en face.
Chacun soutenant sa manière de voir, ils allaient en venir aux mains, quand le Cantó vint les distraire de leur querelle.
Il s'était délivré du tambourin incrusté sur son crâne, et, tout en essuyant son front sanglant, il pleurait avec cette rage des faibles qui rêvent les pires vengeances, tout en se sentant esclaves de leur impuissance.
--M'avoir traité ainsi, moi! moi! gémissait-il, stupéfait de cette attaque.