Les morts commandent

Part 12

Chapter 123,830 wordsPublic domain

Puis elle se mit à courir et disparut à un détour du sentier. Jaime ne la suivit pas. Il demeura immobile dans le bois solitaire, insensible à tout ce qui l'entourait, pareil à ces héros de légende qui sont enchaînés par un charme. Bientôt, comme s'il s'éveillait, il passa la main sur son front, essayant de coordonner ses idées. Il était pris d'une sorte de remords, quand il songeait à l'audace de son langage, à l'effroi de Margalida, à la fuite affolée qui avait terminé leur entretien. Quelle conduite absurde que la sienne! C'était le résultat de sa visite à la ville. Ce retour à la vie civilisée, cette conversation des jeunes officiers, qui ne pensaient qu'à la femme, avaient bouleversé son calme de solitaire, en réveillant ses passions d'autrefois... Mais non! il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait. Ce qui importait, c'était que Margalida connût ce qu'il avait vaguement pensé dans l'isolement de sa tour, sans pouvoir jusqu'ici donner à ses désirs une forme précise.

Il continua sa route à pas lents, pour ne pas rejoindre la famille de Can Mallorquí. Margalida était allée retrouver les siens. Du haut d'une colline, Febrer les vit qui suivaient déjà la vallée dans la direction de la métairie.

Il passa devant sa tour, sans s'arrêter, et marcha vers la mer. Il alla s'asseoir à l'extrémité d'une roche gigantesque, dont la base avait été minée par l'assaut incessant des vagues, et qui, presque détachée de la côte abrupte, surplombait, menaçante, la mer et les écueils. Le fatalisme qui faisait le fond de son caractère l'avait poussé à choisir cette place. Plût à Dieu que se produisit à cet instant la catastrophe attendue, et que son corps, entraîné dans l'effroyable chute, disparût au fond de la mer, enseveli sous cette masse aussi haute que la pyramide d'un Pharaon!...

Le soleil couchant, avant de se cacher, brilla tout à coup dans une déchirure des nuages. Son disque sanglant jeta sur la mer immense des lueurs d'incendie. Les vapeurs noires de l'horizon se bordèrent d'écarlate. L'écume des vagues rougit, et, pendant quelques instants, la côte sembla envahie d'un courant de lave en fusion.

Sous la splendeur de cette lumière, qui annonçait la tempête, Jaime contemplait à ses pieds le va-et-vient des flots, qui se précipitaient avec fracas dans les cavités de la roche, et mugissaient en se tordant furieusement dans les ruelles tortueuses creusées entre les écueils. Au fond de cette masse verdâtre que l'illumination du couchant semait d'irisations opalines, on distinguait, accrochée aux rochers, toute une flore étrange. Des forêts minuscules aux frondaisons visqueuses, où s'agitaient des bêtes aux formes fantastiques, les unes rampantes et agiles, les autres engourdies et sédentaires, recouvertes de dures carapaces, grises ou rougeâtres, hérissées d'armes défensives, de tenailles, de lances ou de cornes, toutes se pourchassant, les fortes s'acharnant sur les faibles qui passaient comme de blanches vapeurs, en faisant briller dans la rapidité de leur fuite, leur transparence de cristal.

Dans cette majestueuse solitude, Febrer se sentait bien petit. Il ne croyait plus à son importance d'être humain, et il ne se jugeait pas supérieur à ces petits monstres qui s'agitaient parmi les végétaux de l'abîme sous-marin...

Le spectacle imposant de la mer, cruelle et implacable dans ses colères, accablait Jaime, éveillant tout un monde d'idées, peut-être nouvelles pour lui, mais qu'il accueillait comme de vagues réminiscences d'une vie antérieure, comme des pensées qu'il aurait eues déjà, il ne savait où ni quand.

Un sentiment de respect pénétrait tout son être et lui faisait oublier tout ce qui venait de se passer, en le plongeant dans une religieuse admiration devant l'éternelle beauté de la mer. «La mer! Les organismes mystérieux qui la peuplent, se disait-il, vivent aussi, comme les habitants de la terre, soumis à la tyrannie de l'ambiance, se reproduisant à travers les siècles, comme s'ils étaient éternellement une même créature. Là aussi les morts commandent. Les forts poursuivent les faibles et sont, à leur tour, dévorés par d'autres, plus puissants encore, comme le furent leurs plus anciens prédécesseurs dans les eaux encore tièdes du globe en formation. Tout est semblable, tout se répète à travers les âges. L'animal de combat cuirassé de pourpre sombre, armé de griffes recourbées et de pinces de torture, implacable guerrier des vertes cavernes sous-marines, n'a jamais pu s'unir au poisson gracieux, faible et rapide, qui agite sa somptueuse tunique d'argent irisé, au milieu des ondes transparentes. Le destin du premier est de dévorer, d'être vainqueur; mais s'il est désarmé, si ses crocs formidables sont brisés, il doit s'abandonner à l'infortune sans protester, et mourir. Mieux vaut la mort que l'obligation de renier ses origines, de ne pas accepter la lourde fatalité de la naissance. Pour les êtres vraiment forts, il ne peut y avoir de satisfaction ni de vie hors de leur milieu, pas plus sur terre qu'au fond des eaux. Ils sont esclaves de leur propre grandeur. Et il en sera toujours ainsi. Les morts seuls gouvernent l'existence...»

Tandis que Febrer songeait à ces idées troublantes, le soleil s'était couché. La mer était devenue presque noire, et le ciel prenait des teintes plombées. Sur l'horizon brumeux, les éclairs serpentaient en lignes de feu, telles des couleuvres géantes. Jaime sentit, sur son visage et sur ses mains, l'humide baiser des premières gouttes de pluie. Un orage, qui probablement durerait toute la nuit, allait éclater. Cependant le solitaire ne bougea pas. Il demeurait assis sur l'extrême pointe du rocher, pris d'une sourde colère contre la fatalité, et se révoltant, avec toute la violence de son caractère, contre la tyrannie du passé.

Et pourquoi serions-nous ainsi les sujets des ancêtres? Pourquoi les morts commanderaient-ils? Pourquoi s'obstineraient-ils à assombrir notre ciel?

Soudain l'orage se déchaîna. Un éclair teinta la mer d'une lueur livide, tandis que le tonnerre retentissait avec fracas, répercuté de grotte en grotte et de sommet en sommet. En même temps il sembla à Febrer qu'une lumière resplendissante, qu'il voyait pour la première fois, venait tout à coup de ses rayons éblouissants, dissiper les brouillards qui jusque-là lui avaient caché la vérité. Jaime, comme si un homme nouveau était en lui, se moqua des pensées où il se complaisait tout à l'heure. Sans doute ces bêtes d'une organisation rudimentaire qu'il voyait se mouvoir entre les rochers, étaient asservies à l'influence du milieu où elles s'agitaient, faisant exactement ce qu'avaient fait avant eux et ce que feraient à l'avenir les animaux de leur espèce. Mais l'homme, lui, n'était pas l'esclave de l'ambiant. Il pouvait le modifier à son gré. Il avait vaincu la nature, il l'avait soumise. Qu'importait à Jaime le milieu où il était né? Il s'en créerait un autre, s'il le voulait!

Febrer ne put poursuivre plus longtemps ses réflexions. La tempête faisait rage, maintenant, autour de lui. La pluie dégouttait à flots des bords de son chapeau et inondait son dos. La nuit s'était faite soudain. De toute la vitesse de ses jambes, il se dirigea vers la tour. Il courait maintenant avec la joie exubérante de celui qui, longtemps enfermé, sans pouvoir, faute d'espace, donner carrière à son activité, est enfin délivré! Il riait sans ralentir sa course, et, au milieu des éclairs, un doigt levé, il lançait son bras droit en avant et frappait de sa main gauche la partie saillante de son coude, geste de mépris, familier aux gens du peuple.

--Je ferai à ma tête! criait-il, se plaisant à entendre sa voix, bien qu'elle se perdit dans le fracas de la tempête. Ni les morts ni les vivants ne me commanderont à moi!... Voilà pour mes nobles ancêtres!... Voilà pour mes idées d'autrefois!... Voilà pour tous les Febrer!

Et il renouvelait son geste vulgaire, avec une gaieté de gavroche.

Tout à coup une lumière rouge l'enveloppa, tandis qu'au-dessus de sa tête le tonnerre éclatait. Ce fut comme un coup de canon; on eût dit que la côte rocheuse venait de se fendre du haut en bas dans un immense cataclysme. «La foudre doit être tombée tout près», dit Jaime. Sa pensée, absorbée par le souvenir des Febrer, se porta alors sur le fameux commandeur don Priamo. Cette explosion formidable le fit songer aux combats héroïques de ce mécréant, qui se moquait de Dieu comme du diable, et ne connaissait d'autre loi que sa volonté. Celui-là, Jaime ne le reniait pas. Il l'adorait. C'était le rebelle, son véritable aïeul, le meilleur des Febrer!

En entrant dans la tour, il alluma une bougie, puis il s'enveloppa dans le burnous de laine grossière qui lui servait pour ses excursions nocturnes, et il prit un livre, pour se distraire de ses pensées, jusqu'au moment où Pepét lui monterait son souper.

L'orage semblait s'être concentré sur l'île. La pluie s'abattait sur les champs, qu'elle transformait en bourbiers. L'eau se précipitait le long des sentiers en pente, devenus des ravins d'où elle débordait. A la lueur rapide des éclairs, on voyait, comme dans un rêve, la mer noirâtre où bouillonnait l'écume, la campagne submergée, que des poissons de feu semblaient sillonner de toutes parts, et les arbres, brillant sous le ruissellement de leur feuillage...

Ce soir-là, dans la cuisine de Can Mallorquí, une foule d'espadrilles boueuses et de vêtements fumants montraient que, malgré l'orage, les prétendants étaient à leur poste. La veillée d'amour se prolongeait. Pép, d'un air paternel, avait permis aux atlóts d'attendre la fin de l'orage, une fois la séance galante terminée. Il avait pitié de ces jeunes gens forcés de cheminer sous la pluie. Lui aussi, il avait été prétendant comme eux. Ils pouvaient attendre; peut-être l'orage finirait-il vite; sinon, ils resteraient à la métairie; ils coucheraient où ils pourraient, dans la cuisine, sous le porche... Une nuit était bien vite passée!

Les jeunes gens, enchantés de cette aubaine, contemplaient Margalida, parée de son costume de fête, assise au centre de la pièce, à côté d'une chaise vide. Tous y avaient pris place déjà, à tour de rôle. Quelques-uns, les yeux enflammés de désir, auraient bien voulu récidiver, mais ils n'osaient.

Le Ferrer, désireux d'éclipser ses rivaux, pinçait de la guitare et chantait à mi-voix, accompagné par le roulement du tonnerre. Le Cantó, blotti dans un coin, méditait un nouveau poème. Quelques jeunes gens saluaient de plaisanteries la lueur des éclairs, filtrant par les fentes de la porte. Le Capellanét souriait, assis par terre, appuyant son menton sur ses deux mains.

Pép somnolait sur sa chaise basse, vaincu par la fatigue du jour. Sa femme poussait des soupirs et des exclamations de terreur chaque fois qu'un coup de tonnerre plus violent ébranlait la maison. Elle mêlait à ses gémissements des fragments d'oraisons murmurées en castillan, pour qu'elles fussent plus efficaces. «_Santa Barbera bendita, que en el cielo estás escrita..._»

Margalida, insensible aux regards de ses prétendants, semblait près de s'endormir sur son siège.

Soudain, deux coups furent frappés à la porte. Le chien qui, peu d'instants auparavant, s'était dressé, comme s'il avait deviné la présence d'un étranger dans la cour, s'étira, mais sans aboyer et sa queue s'agita joyeusement.

Margalida et sa mère se tournèrent vers le seuil avec quelque inquiétude. Qui était-ce? A pareille heure, par un tel temps, qui pouvait venir troubler la solitude de Can Mallorquí? Pourvu que rien ne fût arrivé au señor!

Pép, réveillé par l'appel, se leva: «_Avant qui siga!_» dit-il. Il invitait ainsi l'étranger à pénétrer sous son toit, avec la majesté antique du _pater familias_, selon l'usage latin, maître absolu dans sa maison. La porte n'était que poussée. Elle s'ouvrit, laissant passer une rafale de vent et de pluie qui fit vaciller la flamme de la lampe. A la lueur d'un éclair, se détacha sur le ciel livide une silhouette encapuchonnée, une espèce de pénitent tout ruisselant, dont le visage était presque entièrement caché.

D'un pas décidé, le nouveau venu entra sans saluer personne, et suivi du chien qui flairait ses jambes avec un grognement affectueux, alla s'asseoir à côté de Margalida, sur la chaise réservée aux prétendants et, rejetant son capuchon sur ses épaules, fixa ses yeux sur la jeune fille.

--Ah! gémit-elle en pâlissant, les yeux agrandis par la surprise.

Et son émotion fut telle, son mouvement de recul si brusque, qu'elle faillit tomber.

TROISIÈME PARTIE

I

Deux jours après, comme Jaime, revenu de la pêche, attendait dans sa tour qu'on lui apportât son repas, il vit entrer Pép qui disposa sur la table le petit panier aux provisions, avec une certaine solennité.

Le paysan tenta de s'excuser pour cette visite insolite. Sa femme et Margalida s'étaient rendues une fois encore à l'ermitage des Cubells, et le gamin les avait accompagnées.

Febrer, qui avait passé toute la matinée en mer, se mit à manger de bon appétit; mais l'air grave de Pép finit par attirer son attention.

--Pép, tu as quelque chose à me dire et tu n'oses pas.

--C'est vrai, maître.

Et Pép, comme tous les timides, qui hésitent et tergiversent avant de parler, mais qui, après s'y être risqués, vont de l'avant, poussés par leur timidité même, exposa sa pensée avec une rude franchise.

«Oui, il avait quelque chose à dire; quelque chose de très important. Il y pensait depuis deux jours... et maintenant il ne pouvait plus se taire. S'il s'était aujourd'hui chargé d'apporter lui-même le dîner du señor, c'était pour lui parler. Voyons! Que voulait don Jaime? Pourquoi se moquait-il de ceux qui l'aimaient tant?»

--Me moquer de vous? se récria Febrer.

--Hélas! c'est la vérité pourtant, affirmait Pép avec tristesse.

Avait-il fait autre chose, le soir de l'orage? Quel caprice avait poussé le señor à se présenter en plein festeig et à s'asseoir auprès de Margalida comme s'il eût été l'un de ses prétendants?

--Ah! don Jaime, les veillées d'amour sont choses sérieuses pour lesquelles des hommes s'entretuent. Je sais bien que les messieurs de la ville ridiculisent ces vieilles coutumes et considèrent presque comme des sauvages les paysans de notre île! Mais il convient de respecter les usages des humbles et de ne pas troubler les rares occasions qu'ils aient d'être joyeux!

Cette fois, ce fut Febrer qui prit un air de tristesse.

--Mais, mon bon Pép, je te jure que je n'ai jamais eu l'intention de me moquer de vos coutumes... sache-le, une fois pour toutes; je prétends à la main de ta fille, tout comme le Cantó, comme ce vérro antipathique, comme tous les jeunes gens qui accourent chez toi pour faire leur cour à Margalida... L'autre soir je me suis présenté au festeig parce que je suis las de souffrir, parce que j'ai enfin compris la cause des tristesses qui, depuis longtemps, m'accablent, parce que j'aime Margalida, enfin, et que je l'épouserai... si elle y consent.

Son accent, sincère et passionné, effaça les derniers doutes du paysan.

--Alors, c'est bien vrai? s'exclama-t-il. L'atlóta m'avait bien laissé entendre cela, au milieu de ses larmes, quand je l'interrogeai sur le but de votre visite... Je n'avais pas ajouté foi à ses paroles, tout d'abord; les filles sont si présomptueuses!... Elles s'imaginent que tous les hommes sont follement épris d'elles... Ainsi, c'est la vérité?

Cette certitude faisait sourire Pép, comme quelque chose d'inattendu et de bouffon.

--Voyons, don Jaime, nous sommes assurément très honorés, moi et les miens, de cette marque d'estime que vous donnez à Can Mallorquí. Il n'y a que la jeune fille qui en souffrira. Vous comprenez qu'elle va désormais être gonflée d'orgueil; elle s'imaginera qu'elle est digne d'un prince et ne voudra plus accepter pour mari un paysan... Non, non, cela ne peut être, señor... vous sentez bien que cela ne peut être... Vous avez déjà réfléchi, n'est-ce pas, don Jaime, et vous allez convenir avec moi que votre acte de l'autre soir était une plaisanterie... un caprice?...

Febrer secoua la tête énergiquement.

Ni plaisanterie, ni caprice! Il aimait la gentille Fleur-d'Amandier. Il avait conscience de la passion qu'il éprouvait pour elle et il irait jusqu'au bout. Il se proposait d'aller de l'avant, suivant sa volonté, en dehors de tous scrupules et préjugés. Il aimait Margalida et se déclarait un de ses prétendants, usant des mêmes droits que n'importe quel atlót d'Iviça. Il avait dit.

Pép, scandalisé par ces paroles, froissé dans son respect des traditions, leva les bras au ciel:

--_Señor Dios!... Señor Dios!..._

Il éprouvait le besoin de prendre le Seigneur à témoin de son émoi et de son étonnement. Un Febrer voulant donner son nom à une fille de Can Mallorquí!... Il semblait à Pép que toutes les lois de la nature étaient bouleversées, comme s'il voyait la mer près d'engloutir l'île; comme si les amandiers devaient fleurir au-dessus des vagues.

Tout le respect déposé dans l'âme de ce paysan durant ses longues années de servitude; la vénération religieuse que lui avaient inculquée ses parents lorsque, tout enfant, il voyait arriver, de Majorque, ceux qu'on nommait «les maîtres», se réveillaient en lui pour protester contre cet absurde projet, qui lui paraissait un défi à la hiérarchie sociale et à la volonté divine.

--Voyons, don Jaime. Je recommence à croire que tout ceci n'est qu'un jeu... mais votre air sérieux m'avait trompé. Don Horacio, se plaisait aussi à nous conter les choses les plus comiques sans perdre un instant sa gravité de juge. Non! le descendant d'une famille comme la vôtre, ne peut s'allier à de pauvres paysans!

--Mais je suis plus pauvre que toi, puisque je vis à tes dépens!... Si tu me chassais, je ne saurais où me réfugier.

--Pauvre! allons donc! Un Febrer n'est jamais pauvre! C'est impossible! Vous verrez certainement des jours meilleurs.

Jaime renonça à convaincre le fermier. Tant mieux, après tout, s'il le considérait comme riche. De cette façon, au moins, tous ces atlóts, dont il était devenu le rival, ne pourraient dire qu'il cherchait à s'allier à la famille de Pép, pour rentrer en possession de Can Mallorquí.

--Mais enfin, sais-tu si Margalida m'aime ou ne m'aime pas? Es-tu sûr que, comme toi, elle juge mon idée extravagante?

Pép demeura un instant silencieux. Il porta la main sous son feutre et se gratta la tête avec embarras, mais ne tarda pas à sourire malicieusement et, avec une expression de dédain non dissimulé, il manifesta le peu d'importance qu'il attachait à la pensée des femmes... ces êtres inférieurs, selon l'opinion des paysans.

--Les femmes! Qui peut jamais savoir ce qu'elles pensent, don Jaime?... Margalida est semblable à toutes ses pareilles; vaniteuse et toute disposée à croire aux aventures extraordinaires. A cet âge, toutes s'imaginent qu'un comte ou un marquis viendra quelque jour les enlever dans un carrosse doré, et que leurs amies en crèveront de jalousie.

Mais bientôt, cessant de plaisanter, il ajouta:

--Au fait, il est possible que la fillette vous aime sans s'en rendre bien compte elle-même. Quand on est jeune, le coeur s'enflamme plus facilement! Elle pleure quand on lui parle de ce qui est arrivé l'autre soir. Elle dit que ce fut une folie, mais elle ne prononce pas un mot de blâme contre vous... Ah! que je voudrais voir ce qui se passe au fond de son coeur!

Febrer écoutait le paysan avec un sourire de bonheur, mais celui-ci dissipa bientôt sa joie en ajoutant énergiquement:

--De toute façon, ce mariage ne peut se faire et il ne se fera pas... Qu'elle pense ce qu'elle voudra! Je m'y oppose formellement, parce que je suis son père et que je veux son bien. Voyez-vous, don Jaime, il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes; il n'en résulte rien de bon.

Tout en prononçant cet adage, Pép débarrassait la table et se préparait à partir.

--Restons-en là, don Jaime, continua-t-il, avec son obstination de rustre, convenons que tout ceci ne fut qu'une plaisanterie et que, désormais, vous ne tourmenterez plus l'atlóta par vos fantaisies...

--Non, Pép. J'aime Margalida, et j'irai lui faire ma cour du même droit que n'importe quel jeune homme de l'île.

Pép hocha la tête en signe de protestation. Non! Il répétait encore que cela était impossible. Les autres filles du village allaient se gausser de Margalida, amusées par cet étrange prétendant; les méchants iraient peut-être jusqu'à calomnier la famille de Can Mallorquí, dont le passé d'honneur était un des plus respectés, dans le pays. Et ses amis, à lui, Pép, comment prendraient-ils la chose quand il irait à la messe à San José et qu'il se joindrait à eux dans le cloître de l'église? N'allaient-ils pas le qualifier d'ambitieux et dire qu'il voulait faire de sa fille une demoiselle?... Et il n'y avait pas que cela à redouter. Il fallait penser aussi à la colère des rivaux, à la jalousie qui allait s'allumer chez ces atlóts que la surprise avait paralysés, l'autre soir, quand, au milieu de la tempête, il était entré pour s'asseoir à côté de Margalida. Certainement, ils étaient, maintenant, revenus de leur stupeur; ils parlaient de don Jaime et se concertaient pour lutter contre l'étranger. Les Ivicins ont une forte tête; il faut les prendre comme ils sont. Ils se battent, s'entre-tuent sans mêler à leurs différends les gens du dehors, parce qu'ils les savent étrangers à leur vie, indifférents à leurs passions. Mais si l'étranger s'immisce dans leurs affaires, surtout s'il est un Majorquin, que va-t-il se passer?

--Don Jaime, au nom de votre père, au nom de votre noble aïeul, je vous en supplie, moi qui vous connais depuis votre petite enfance, renoncez à cet extravagant projet. Vous êtes chez vous à Can Mallorquí, disposez de la maison, des terres et de tous les habitants, qui seront heureux de vous servir... mais ne persistez pas dans ce caprice. Il ne peut vous attirer que des malheurs!

Febrer qui, tout d'abord, avait écouté Pép avec déférence, se révolta avec toute la violence de son caractère, quand le paysan exprima ces craintes. Vouloir lui faire peur? Il se sentait capable de se battre avec tous les atlóts de l'île. Il n'existait pas, dans tout Iviça, un seul garçon capable de le faire reculer. A sa passion d'amant se joignait toute la superbe de sa race, et aussi la haine qui, de temps immémorial, divise les deux îles. Certes, il irait au festeig. Il avait d'ailleurs deux bons compagnons pour le défendre au besoin.

Et il regardait tour à tour sa ceinture où était caché son revolver, et le fusil accroché au mur.

Devant cette attitude résolue, Pép baissa la tête avec une expression de découragement profond. Ah! les fougueux jeunes gens! Lui-même avait été ainsi autrefois. C'étaient toujours les femmes qui faisaient commettre les plus grandes folies!... Inutile d'essayer de convaincre le señor. Il était têtu et orgueilleux comme tous les siens!

--Que Votre Seigneurie fasse ce qu'elle voudra, don Jaime. Mais souvenez-vous de ce que je vous dis: un malheur, un grand malheur nous attend!...

Le paysan sortit de la tour, et Jaime le vit descendre la côte et se diriger vers la ferme d'un pas alourdi, puis disparaître derrière les buissons de Can Mallorquí.

Febrer allait quitter le seuil où il s'était attardé à le suivre de l'oeil, quand il aperçut, entre les arbustes, un jeune homme qui, après avoir prudemment regardé de tous côtés si nul ne pouvait l'apercevoir, accourut vers lui. C'était le Capellanét. Il grimpa quatre à quatre l'escalier de la tour et, en se trouvant en présence de Febrer, il se mit à rire de tout son coeur. Depuis le soir où le señor s'était inopinément présenté à la ferme, le Capellanét était plus familier avec lui. Ce n'était pas lui qui protestait! Il trouvait tout naturel que Margalida plût au _señor_ et que celui-ci désirât en faire sa femme...

--Tu n'étais donc pas aux Cubells! demanda Febrer.