Les morts commandent

Part 10

Chapter 103,614 wordsPublic domain

Pepét, le _bimbau_ aux lèvres, ouvrait la marche. L'instrument rythmait ses pas avec un bourdonnement de grosse mouche. De temps en temps le jeune homme s'arrêtait pour lancer une pierre aux oiseaux ou aux lézards qui montraient leur tête fine dans les interstices des pierres. Margalida marchait auprès de sa mère, muette et distraite, ses immenses yeux fixés dans le vague, des yeux superbes de ruminant qui se posaient de tous côtés sans voir et sans refléter la moindre pensée. Elle ne paraissait pas se douter que le señor, l'hôte respecté de la tour, cheminait derrière elle. Pép, également absorbé, révélait ses pensées par des mots brefs qu'il adressait à Jaime, comme s'il éprouvait la nécessité de lui faire partager ses idées.

Febrer déjeuna à Can Mallorquí afin d'éviter aux enfants de Pép l'ascension de la tour. On s'assit autour d'une petite table basse, devant une grande casserole de riz, et bientôt les convives se mirent à causer gaiement.

Le Capellanét, oubliant tout à fait sa vie de séminariste et osant affronter les regards sévères de son père, parla du bal qui aurait lieu l'après-midi. Margalida songeait aux regards langoureux du Cantó et à l'orgueilleuse attitude qu'avait prise le Ferrer quand elle était passée devant les atlóts en entrant à l'église. La mère se contentait de soupirer:

--Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...

Elle n'en disait jamais plus long, d'ailleurs, et accompagnait, de cette même exclamation, sa pensée confuse, dans la joie comme dans la douleur.

Pép avait souvent caressé la grosse jarre remplie du vin rosé, que lui fournissait sa treille. Son visage olivâtre prit de la couleur, et il s'endormit sur un banc, lança des ronflements sonores, tandis que, sans être effarouchées par le bruit, les mouches et les guêpes voltigeaient autour de sa bouche.

Febrer regagna sa tour. Margalida et son frère faisaient à peine attention à son départ. Les premiers, ils avaient quitté la table, afin de parler plus librement du bal de l'après-midi, avec cette gaieté de la jeunesse que gêne la présence d'une personne grave.

Arrivé chez lui, Jaime s'étendit sur sa paillasse et s'efforça de dormir. Il était triste; il se rendait compte de son isolement et en souffrait. Oh! l'effroyable ennui du dimanche! Où aller? que faire? Tout en s'abandonnant à ces tristes pensées, il finit par s'endormir. Il ne se réveilla que lorsque le soleil commençait à descendre lentement derrière la ligne des îlots, au milieu d'une buée d'or pâle faisant paraître l'azur de la mer plus intense et plus profond.

Quand il redescendit à Can Mallorquí, il trouva la métairie fermée. Personne! Les abois du chien familier ne saluèrent même point ses pas, comme à l'accoutumée. Le vigilant animal avait quitté la place qu'il occupait d'ordinaire sous le porche, pour accompagner la famille à la fête.

«Ils sont tous au bal, pensa Febrer. Si je descendais aussi au village?...»

Il demeura longtemps perplexe. Qu'irait-il faire, là-bas?

Ce genre de distractions ne lui plaisait guère, car sa qualité d'étranger semblait paralyser la gaieté des paysans et leur imposer une certaine contrainte.

A la fin, il se décida à gagner le village. Il avait peur de la solitude. Plutôt que de passer ainsi le reste de la soirée, tout seul, il préférait supporter la conversation lente et monotone de gens simples... une conversation _rafraîchissante_, comme il disait, qui ne le forçait pas à réfléchir et laissait sa pensée dans une quiétude presque animale.

Arrivé près de San José, il aperçut le drapeau espagnol flottant sur le toit de la mairie, et bientôt parvinrent à ses oreilles les battements secs des baguettes sur les tambourins, ainsi que le son pastoral de la flûte de roseau et le claquement sonore des castagnettes.

Le bal avait lieu en face de l'église. Jeunes filles et jeunes gens, debout, se groupaient auprès des musiciens qui étaient assis sur des sièges bas. Jaime alla se placer à côté de Pép, au milieu d'un groupe de vieux paysans.

Avec un respect silencieux, ceux-ci s'écartèrent pour laisser passer le señor de la tour, puis, après avoir tiré quelques bouffées de leurs pipes, bourrées de tabac de _póla_, ils renouèrent leur conversation interrompue et devisèrent des rigueurs probables du prochain hiver et de l'espoir que donnait la récolte des amandes.

Le tambourin, la flûte, et les castagnettes continuaient de résonner, mais nul couple ne s'aventurait au milieu de la place.

Les atlóts semblaient indécis. Ils se consultaient du regard, comme si chacun d'eux eût redouté d'ouvrir le bal. D'ailleurs, l'arrivée imprévue du Majorquin intimidait beaucoup les danseuses.

Jaime sentit qu'on lui touchait le bras. C'était le Capellanét qui lui désignait quelqu'un du doigt et qui, se penchant mystérieusement vers son oreille, lui disait:

--Celui que vous voyez là-bas... c'est Pierre, dit le Ferrer, le fameux vérro.

L'homme qu'il montrait était jeune, d'une taille au-dessous de la moyenne; cependant son attitude était arrogante et prétentieuse. Les atlóts se groupaient autour du héros.

Le Cantó lui parlait en souriant, et lui, l'écoutait avec une gravité protectrice, tout en lançant de temps en temps un jet de salive, satisfait quand ce jet parvenait à une grande distance.

Soudain le Capellanét bondit au milieu de la place en agitant son chapeau.

«Eh quoi! allait-on passer ainsi tout l'après-midi à écouter la musique sans danser?»

Il courut vers les jeunes filles, saisit par les mains la plus grande et l'entraînant:

--Toi!... lui dit-il.

C'était suffisant comme invitation. Plus le geste était rude, plus il semblait marquer de tendresse et mériter de reconnaissance.

Le hardi garçon resta, d'abord en face de sa compagne, une fille bien plantée, mais laide, aux mains rudes, aux cheveux huileux, à la peau noire, qui le dépassait de la tête; puis il alla vers les musiciens et protesta violemment:

«Non, non; pas de Longue; il voulait danser la Courte.»

La Longue et la Courte étaient les deux uniques danses du pays. Febrer n'avait jamais pu parvenir à les distinguer. La différence ne consistait que dans le rythme, mais l'air et les mouvements semblaient identiques.

La jeune fille, un bras courbé en forme d'anse et l'autre pendant le long de sa jupe, commença à tourner sur ses espadrilles. Son rôle se bornait là; elle n'avait pas autre chose à faire. Elle baissait les yeux, pinçait les lèvres, c'était de rigueur, avec un air de dédain pudique, comme si elle eût dansé contre son gré. Et elle tournait, tournait, traçant sur le sol de grands huit.

Le vrai danseur, c'était le jeune homme. Cette danse traditionnelle, probablement inventée par les premiers habitants de l'île, rudes pirates de l'époque héroïque, symbolisait et mimait l'éternelle histoire: la poursuite et la chasse de la femme. Elle, froide et insensible, tournait avec le détachement, l'indifférence asexuelle d'une vertu inébranlable, fuyant les sauts et les contorsions de l'homme et lui présentant le dos avec dédain, tandis que celui-ci devait, au contraire, se placer constamment devant les yeux de la rebelle, en se portant à sa rencontre, pour la forcer à le voir et à l'admirer. C'était une suite de mouvements frénétiques comme dans les danses guerrières des tribus africaines.

La fille ne rougissait pas, ne transpirait pas. Froidement, elle continuait son mouvement giratoire, sans jamais l'accélérer, tandis que le danseur, pris de vertige dans sa vitesse folle, la figure congestionnée, haletait et se retirait, tout tremblant de fatigue, au bout de quelques minutes. Chaque atlóta pouvait ainsi danser sans effort avec plusieurs jeunes gens de suite, et les laisser fourbus. C'était le triomphe de la passivité féminine qui sourit devant la jactance prétentieuse du sexe ennemi, sachant bien qu'il finira par s'humilier devant elle.

L'initiative du premier couple parut entraîner les autres. En un instant, tout l'espace resté libre fut envahi. Sous les jupes lourdes aux plis multiples et rigides, s'agitaient les petits pieds, chaussés de blanches espadrilles ou de fins souliers jaunes.

Les hommes saisissaient rudement celles qu'ils avaient choisies. «Toi!» s'écriaient-ils et aussitôt ils les entraînaient violemment. Quelques atlóts qui s'étaient laissé devancer, demeuraient immobiles, surveillant leurs camarades. Quand ils en voyaient un donner des signes de fatigue, ils le tiraient rudement par le bras, et l'éloignaient de la danseuse, en criant: «Laisse-moi là!» Et, sans autre explication, il prenait sa place, sautant autour de la fille avec une ardeur toute fraîche, sans que celle-ci, continuant à pirouetter, les yeux baissés, la lèvre dédaigneuse, parût remarquer ce brusque changement.

Pour la première fois, Jaime vit Margalida prendre part à la danse. Jusque-là elle était restée cachée parmi ses compagnes.

La jolie Fleur-d'Amandier! Il la trouvait plus belle encore, quand il la comparait à ses amies, hâlées par le soleil et les travaux des champs. Sa peau blanche douce comme une fleur, ses yeux humides et brillants, sa sveltesse et jusqu'à la finesse satinée de ses mains, la distinguaient, comme si elle était d'une race différente. En la contemplant, Jaime pensait que, dans un autre milieu, elle eût pu devenir une adorable créature. Il devinait en elle une infinie délicatesse qu'elle-même ne soupçonnait pas; mais, hélas! lorsqu'elle serait mariée, elle cultiverait la terre comme les autres; elle finirait par être semblable à toutes les autres paysannes, noueuses et tordues comme des troncs d'olivier.

Quelque chose d'extraordinaire vint le distraire de ses pensées. La flûte, le tambourin et les castagnettes continuaient à résonner, les danseurs à bondir, les atlótas à tournoyer, mais dans les yeux de tous on lisait l'inquiétude; les vieux suspendaient leurs conversations, en regardant du côté où les femmes étaient assises. Le Capellanét courait d'un couple à l'autre, parlant à l'oreille des danseurs. Ceux-ci quittaient la danse aussitôt, disparaissaient, puis revenaient au bout de quelques secondes, reprendre leur place autour des atlótas qui n'avaient pas cessé de tournoyer.

Pép esquissa un sourire en devinant ce qui se passait, et il dit à l'oreille de Febrer:

--Ce n'est rien; l'histoire de tous les bals! il y a du danger, et les atlóts ont été mettre en sûreté leurs _petites affaires_...

Ces _petites affaires_, c'étaient les pistolets et les couteaux que portaient les jeunes gens pour bien prouver qu'ils étaient citoyens d'Iviça. Pendant quelques instants, Jaime vit apparaître des armes de dimensions extraordinaires; c'était merveille qu'elles pussent être dissimulées sur ces corps sveltes et nerveux. Les vieilles femmes les réclamaient, tendant leurs mains osseuses, désireuses de partager les risques des hommes, et leurs yeux agressifs brillaient de colère et d'ardeur héroïque: «Dans quels temps d'impiété maudite vivons-nous, se disaient-elles, pour que l'on moleste ainsi les gens et que l'on s'attaque à leurs antiques coutumes?» Et elles criaient: «Par ici! par ici!» Puis, saisissant ces joujoux meurtriers, elles les fourraient sous les plis innombrables de leur jupe et de leurs cotillons. Les jeunes femmes, de leur côté, se carraient sur leurs sièges, et écartaient les jambes pour offrir aux armes prohibées une cachette plus spacieuse. Toutes les femmes se lançaient des regards résolus et belliqueux. Qu'ils y viennent, ces bandits! Elles se laisseraient mettre en pièces plutôt que de bouger!

Febrer aperçut quelque chose de brillant sur un chemin qui menait à l'église. C'étaient des buffleteries, des fusils, et, au-dessus, les tricornes de deux gendarmes. Ils s'approchèrent lentement, convaincus sans doute qu'ils avaient été flairés de loin et arrivaient trop tard. Jaime était le seul qui les regardait; tous les autres, la tête baissée ou les yeux tournés du côté opposé, feignaient de ne pas les voir. Les musiciens faisaient de plus en plus de tapage, mais les couples un à un quittaient le bal. Les atlótas abandonnaient les jeunes gens pour aller se joindre au groupe des mamans.

--Bonsoir, messieurs!

A ce salut du plus âgé des deux gendarmes, le tambourin répondit en s'arrêtant court, tandis que la flûte lançait encore quelques notes nasillardes, comme une sorte de riposte ironique. Quant aux paysans, quelques-uns à peine répliquèrent sèchement par un mot bref.

Il y eut ensuite un long silence, qui sembla gêner les deux policiers.

--Allons, continuez à vous amuser, dit le plus vieux. Nous ne voulons pas être des trouble-fête.

Il fit un signe aux musiciens, et ceux-ci attaquèrent un air endiablé; mais pas un des jeunes gens ne bougea. Ils demeuraient tous immobiles, l'air renfrogné, songeant à l'issue que pourrait avoir l'arrivée soudaine des gendarmes. Ceux-ci, au milieu du vacarme infernal que faisaient le tambourin, la flûte et les castagnettes, se mirent à passer lentement devant les atlóts, et à les examiner:

--Toi, joli garçon, disait avec une autorité paternelle le plus âgé, haut les mains!

Et celui qu'il désignait obéissait docilement, heureux d'être ainsi distingué; il levait ses bras, avançait son ventre, et se laissait fouiller, en regardant fièrement le groupe des jeunes filles.

Jaime s'aperçut vite que les gendarmes affectaient de ne pas remarquer la présence du vérro. Pép, s'approchant de Jaime, lui dit à l'oreille: «Ces gens à tricorne sont plus malins que le diable. En ne fouillant pas le Ferrer, ils lui font presque une offense.»

La perquisition suivait son cours, au son de la musique; enfin les gendarmes se lassèrent de ces recherches inutiles. Le plus vieux regarda malicieusement le groupe des femmes. La cachette ne devait pas être loin de là; mais ces maigres et sèches moricaudes, pouvait-on les forcer à quitter leurs places? Leurs regards hostiles parlaient clairement. Il faudrait les en arracher de vive force, et après tout, c'étaient des dames.

--Messieurs, bonsoir!

Remettant leur fusil sur l'épaule, les gendarmes s'en allèrent... Dès que le danger fut loin, les instruments se turent; le Cantó s'empara du tambourin et s'assit dans l'espace libre, précédemment occupé par les danseurs. Tous les assistants formèrent un demi-cercle autour de lui. Les respectables commères avancèrent leurs tabourets de sparterie pour mieux entendre, car il allait chanter une de ces romances qu'il improvisait de toutes pièces; une relation coupée, suivant l'usage du pays, par une clameur tremblotante, une sorte de roulade douloureuse qui se prolongeait tant que le chanteur avait de l'air dans ses poumons.

De sa baguette, il frappa lentement le tambourin afin de donner une gravité mélancolique à son chant monotone et somnolent.

«Comment voulez-vous que je chante, ô mes amis, alors que j'ai le coeur déchiré?...»

La voix du _Cantó_ sanglotait doucement pour dire qu'une femme demeurait insensible à ses plaintes, et pour comparer le teint de cette femme à la transparence de la fleur d'amandier.

A ces mots, tout l'auditoire tourna les yeux vers Margalida qui demeurait impassible, sans qu'une timidité virginale fît rougir son visage. Elle était habituée à recevoir ces hommages d'une poésie fruste, qui étaient comme le prélude de toute déclaration d'amour.

Le Cantó continuait ses lamentations. Ses joues s'empourpraient sous l'effort qu'il faisait pour pousser un gloussement douloureux à la fin de chaque strophe. Son étroite poitrine se soulevait; ses pommettes s'enflammaient, son cou mince se gonflait et les veines d'azur pâle s'y dessinaient en relief.

Febrer éprouvait une véritable angoisse en écoutant cette voix dolente. Il lui semblait que la poitrine de l'improvisateur allait se déchirer, que sa gorge allait éclater... Mais les paysans accoutumés à ce chant, aussi exténuant que la danse qui l'avait précédé, ne prêtaient nulle attention à la fatigue du chanteur qu'ils ne se lassaient pas d'écouter.

Plusieurs atlóts, quittant la foule qui entourait le poète, parurent délibérer un instant et bientôt s'approchèrent du petit groupe composé d'hommes mûrs. Ils venaient chercher le _siño_ Pép, le maître de Can Mallorquí, pour lui parler d'une importante affaire. Ils affectaient de tourner le dos au Cantó, un pauvre diable qui n'était bon qu'à faire des chansons en l'honneur des jeunes filles.

Le plus hardi s'avança vers Pép.

--Nous voulons vous parler du festeig de Margalida. Rappelez-vous, _siño_ Pép, que vous nous avez promis d'autoriser, cette année, le festeigo de votre fille.

Le paysan les considéra un instant l'un après l'autre, comme s'il les comptait.

--Combien êtes-vous?

Celui qui avait pris la parole sourit:

--Ah! nous sommes nombreux!...

--Serez-vous vingt? demanda-t-il.

Les atlóts ne répondirent pas tout de suite. Ils calculèrent mentalement en murmurant les noms de quelques amis absents... Vingt?... Oh! plus que cela. On pouvait compter au moins sur trente.

Le paysan feignit de ressentir une grande indignation:

Trente! S'imaginaient-ils donc qu'il n'avait pas besoin de se reposer, le soir venu, et croyaient-ils qu'il allait veiller toute la nuit pour écouter leurs fadaises?

...Mais il se calma promptement, et se livra à des calculs compliqués, tandis qu'il répétait d'un air pensif: «Trente! trente!»

Sa décision fut impérieuse.

Il ne pouvait consacrer à la veillée d'amour plus d'une heure et demie. Puisqu'ils étaient trente, cela donnait droit à trois minutes par tête. Trois minutes, montre en main, pour parler à Margalida: pas une seconde de plus. Ces festeigs auraient lieu deux fois par semaine, le jeudi et le samedi.

--Et de la tenue! Je ne permettrai ni les altercations ni les querelles.

Les atlóts l'écoutaient d'un air humble que démentait certain pli ironique de la lèvre.

Le traité fut conclu. Le jeudi suivant aurait lieu la première veillée à Can Mallorquí.

Febrer, qui avait écouté cette conversation, regarda le vérro, qui se tenait à l'écart comme si sa grandeur ne lui permettait point de descendre jusqu'à discuter les détails de cet arrangement de famille.

Quand les jeunes garçons se furent éloignés pour se réunir à leurs compagnons, et discuter avec eux sur l'ordre dans lequel devraient à la veillée se succéder les prétendants, le Cantó acheva brusquement son élégiaque poésie, en lançant un dernier gloussement, d'une voix douloureuse qui sembla déchirer sa pauvre gorge. Il essuya la sueur de ses tempes, et porta les mains à sa poitrine avec une expression d'angoisse, tandis que ses joues se couvraient d'une rougeur violacée.

Les atlótas, avec la solidarité de leur sexe, félicitaient Margalida, lui pressaient les mains, la poussaient en lui demandant de chanter à son tour pour répondre à ce qu'avait imaginé le Cantó sur la fausseté des femmes.

--Non, non, je ne veux pas! je ne veux pas! protestait Fleur-d'Amandier se débattant entre les bras de ses compagnes.

Et sa résistance était si évidemment sincère qu'à la fin les mamans intervinrent et prirent sa défense.

--Laissez-la donc, cette petite! Margalida est venue pour se divertir et non pour servir d'amusement aux autres. Croyez-vous donc que ce soit si facile de tirer soudain de sa tête une réponse en vers?

Le tambourinaire avait repris son instrument des mains du Cantó et frappait dessus avec la baguette. La flûte, en des gammes rapides, imitait un rire clair de fillettes, avant d'attaquer la mélodie berceuse au rythme africain...

Allons, que le bal continue!

Les musiciens jouèrent l'air qui leur parut le plus de circonstance. La foule des curieux recula, et de nouveau, au centre de la place, on vit bondir les blanches espadrilles et tournoyer les plis raides des jupes bleues ou vertes.

Poussé par cette irrésistible attraction que provoque une antipathie spontanée, Jaime ne cessait de regarder le Ferrer. Le vérro demeurait silencieux et distrait parmi ses admirateurs qui faisaient cercle autour de lui. Ses yeux durs, fixés sur Margalida, ne semblaient voir qu'elle, comme s'il voulait la fasciner de ce regard qui effrayait les hommes.

Jaime sentit se réveiller en lui l'humeur batailleuse du camorriste qu'il avait été dans sa jeunesse. Il haïssait le vérro; il regardait comme une vague offense personnelle la terreur respectueuse que ce fanfaron inspirait à tous. Ne se trouvait-il donc pas un homme capable de gifler ce repris de justice?

Le Ferrer, pour la première fois de la journée, prenait part à la danse.

Tout de suite ses bonds furent salués par un murmure flatteur. Chacun lui témoignait son admiration avec cette lâcheté collective de la foule qui a peur.

Le vérro, se voyant applaudi, exagérait les attitudes imprévues, les contorsions bizarres. Il poursuivait Margalida, l'enveloppant dans le réseau compliqué de ses mouvements, tandis qu'elle virait, légère et rapide, les yeux baissés pour éviter de rencontrer le regard de ce redoutable galant.

L'heure passait et l'étrange danseur ne semblait point se lasser. Plusieurs couples avaient déjà quitté le bal. Chacune des danseuses avait plusieurs fois changé de cavalier, et le Ferrer continuait son violent exercice sans quitter son air impassible et dédaigneux.

Non sans l'envier, Jaime reconnaissait l'étonnante vigueur du terrible forgeron.

Soudain il l'aperçut occupé à chercher quelque chose dans sa ceinture et, sans arrêter ses évolutions, pencher une main vers la terre.

Un nuage de fumée se répandit autour de lui. Entre les blancs flocons on vit briller deux éclairs pâlis par la lumière du soleil, puis retentirent deux fortes détonations.

Les femmes, prises de peur, se précipitèrent les unes contre les autres en poussant des cris aigus. Les hommes, un instant surpris et indécis, applaudirent bientôt violemment et firent entendre d'enthousiastes clameurs d'approbation.

--Bravo!

Le Ferrer avait déchargé son pistolet aux pieds de sa danseuse: suprême galanterie des hommes forts et vaillants; hommage dont toute atlóta de l'île devait se montrer fière.

Et Margalida, bien femme déjà, continua son joli pas fuyant et provocant, sans se montrer le moins du monde effrayée par le bruit de la poudre, en digne fille d'Iviça. Elle fixa sur le Ferrer un regard de gratitude pour le récompenser de sa bravoure. Il venait, en effet, de lancer un défi à l'autorité, car les gendarmes ne devaient pas être loin.

Jaime était le seul que ne parût point avoir enthousiasmé cette prouesse galante du vérro.

Maudit forçat!... Jaime ne savait pas au juste pourquoi il était furieux; mais il y avait quelque chose d'inévitable. Ce drôle, c'était lui qui le frapperait!

VI

L'hiver était arrivé. La mer battait avec fureur la chaîne d'îlots et de récifs qui, entre Iviça et Formentera, forme une sorte de muraille coupée par des brèches, où s'engagent des chénaux étroits. Les vagues s'y précipitaient avec de furieux remous, sous le ciel, généralement chargé de nuages.

Le Vedrá semblait plus énorme, plus imposant, comme si, dans l'air assombri par la tempête, la pointe de sa cime conique se dressait plus haut. Les flots s'engouffraient dans ses grottes avec un terrible fracas de canonnade. Les chèvres sauvages qui d'ordinaire bondissaient sur ses hauts plateaux, poussaient des bêlements de terreur, quand grondait le tonnerre, et elles couraient se réfugier dans les cavernes, masquées par les branches de genévrier.