Les moments perdus de John Shag
Part 6
Bientôt, tout fut conclu: l'herbe forma des lacs d'amour, le feu follet brûla comme le cœur d'un amant, la brise se chargea de parfums si subtils qu'on se pâmait à les prendre en soi, et le ruisseau polit ses ondes pour être le miroir d'une flamme couronnée.
Les bouleaux, qui sont fils de la lune, secouèrent leurs feuilles, et l'on eût dit qu'ils offraient des richesses; les saules, en leurs coffrets, gardaient des joyaux sans prix, et les pierres se couvrirent de leurs manteaux de mousse pour ne risquer plus qu'un œil pâle, un œil pâle et doux.
C'est alors que la princesse de Golconde sortit de son palais et congédia ses suivantes, car elle voulait se promener seule, ce soir-là, dans le parc où descendait une pénombre poétique.
Elle rêvait aux choses dont parlent les ballades, aux chevaliers beaux comme le jour et que des cygnes traînent, aux aventures en pays lointain, aux caresses enfin, longtemps attendues, aux caresses surtout.
Le prince de Bagdad se tenait non loin de là, sous la protection d'un orme, opulent par sa frondaison et vénérable par le nombre de ses années. Le prince était un jeune homme de haut parage, de vertu souveraine et d'une éducation tout à fait bien comprise.
Il s'en fallut de peu que son cœur se rompît lorsque, dans la lumière du soir, la princesse apparut. Le prince de Bagdad souffrait en effet d'une blessure d'amour sanglante et profonde, mais, comme il avait résolu de gagner la princesse par son seul mérite, il portait un costume qui, tout précieux qu'il fût, n'en imitait pas moins les oripeaux, guenilles et pauvres hardes d'un mendiant espagnol.
Affublé de cette défroque étrange, il se présenta.
La princesse de Golconde abaissa son regard et, au même instant, les pierres, l'herbe, les saules, les bouleaux, la brise et le feu follet tâchèrent de faire comprendre à la jeune fille la qualité singulière de ce jeune homme survenu; mais elle ne devina point la vertu sous son vêtement d'emprunt, ni l'amour sous le masque.--Elle passa, et, bien que le bouleau lui tendît une de ses feuilles, qui semblait une pièce d'argent, elle ne fit même point l'aumône à ce pauvre qui la suppliait.
Le prince mourut de désespoir, et la princesse, quand le vrai personnage du mendiant lui fut révélé, creva de dépit; ce qui prouve qu'un amant doit toujours paraître en son plus bel appareil aux yeux de celle qu'il prétend séduire, et qu'une jeune fille doit toujours agréer un hommage, quel qu'il soit, voire y répondre discrètement, de peur d'en repousser un, par aventure, inestimable.
C'était un soir de jadis.
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CLÉONICE
Cléonice n'a ni intelligence, ni cœur, ni esprit, ni bonté. Elle n'a pu être épouse, maîtresse ni mère, bien qu'elle ait fait tous les gestes de ces rôles, car elle a un mari, un amant et un fils.--Elle n'existe que devant trois ou quatre personnes. Laissée seule, elle devient une ombre, moins que cela: une valeur négative. On dirait que ses spectateurs lui insufflent de la vie. Quand ils la quittent, elle crève, comme une bulle.--Elle ne sait pas aimer; à peine sait-elle haïr: d'ailleurs, sa haine a pauvre figure et semble mal venue. Cléonice médit, mais n'accuse pas; accuser serait affirmer son personnage, or elle n'est pas un personnage, elle en joue le rôle.--Belle, un peu fardée, souriante, merveilleusement vêtue, Cléonice n'a pourtant rien d'une femme; elle n'est pas une femme...
Cléonice est une «femme du monde».
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UNE AGONIE
Elle n'en finit pas de mourir.
Voilà trois heures qu'elle agonise.
La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce que le bouvier le lui avait dit, et, comme un grillon rôdait non loin, il a fait part de la nouvelle aux papillons qui volent dans la grange, aux deux lézards du vieux mur et au crapaud qui loge sous le rosier. L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles des cheminées.--Seule, l'araignée n'a point de chagrin et répand la soie de son ventre, comme si de rien n'était.
Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir et qu'on ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses petits pieds toujours pressés, ni sa natte jaune qui voltigeait avec un nœud de ruban au bout. Déjà le curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour un moment émue redevient silencieuse.
Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respire avec difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le fauteuil, et le père, debout près de la petite, et qui la regarde mourir en avançant la lèvre d'un air de mauvaise humeur, à la façon des apôtres dans les toiles de Rembrandt.
Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées. Sur la route, des rayons de soleil sautillent pour passer le temps. Des oiseaux tournoient dans l'air, comme s'ils cherchaient leur chemin, et la rivière murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement des flûtes de ses roseaux, pour bercer la petite Lucie qui n'en finit pas de mourir.
C'est alors que la Mort apparaît.
On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit où la route fait un coude, et le coq du clocher, en l'apercevant, lui a tourné le dos. Elle a passé dans l'ombre de la grande meule, puis elle a cueilli des mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera pas de mal aux souris, aujourd'hui.
Madame la Mort entre dans la cour. Elle est assise à califourchon sur un cheval noir. Un grand manteau de cérémonie la couvre tout entière, hormis le nez camard. Trois plumes d'autruches blanches sont piquées dans sa coiffure. De temps en temps, elle tousse d'une petite voix sèche, et, aussitôt, la porte de la grange grince et la chaîne du puits gémit.
Madame la Mort est escortée de ses trois serviteurs, montés sur trois ânes.
Le premier, assis sur un âne qui n'a qu'une oreille, est le médecin; il tient à la main une girouette et des cymbales.
Le second, assis sur un âne à qui manque une patte, est le philosophe; il tient à la main une démonstration longue comme un carême et qui se tortille derrière lui.
Le troisième, assis sur un âne sans queue, est le bouffon; il tient à la main une plaisanterie toujours tintante par ses grelots et qui fait pleurer chacun.
Les trois serviteurs de Madame la Mort mettent pied à terre, en même temps que leur maîtresse, et sans plus qu'elle dire un mot.
La Mort pousse la porte.
Elle entre.
Elle ressort.
Madame la Mort a dû perpétrer de vilaines choses dans la maison. Contre les draps blancs, la petite Lucie est toute blanche. La mère s'est relevée de son fauteuil et pleure en secouant ses seins, et le père, qui fait toujours la lippe, se frotte le front avec l'index et dit:
«Il faudrait avertir Bastien pour la caisse.»
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SUR UNE PLAGE
La libellule, la guêpe et le fourmi-lion vinrent te surveiller, durant que je te faisais ma cour et te chantais des vers écrits à ta louange.
La libellule tourbillonna sur ta chevelure lustrée, la guêpe bourdonna près de ta petite oreille, et le fourmi-lion se contenta de te regarder d'un œil sévère.
J'avais à peine fini ma chanson d'amour que tu te levas, légère comme une feuille emportée et plus rapide que l'eau des torrents.--L'ombre de ton sourcil froncé prévenait d'un orage...
Et d'abord tu me dis que tu ne m'aimais plus, que tu t'envolerais ailleurs,--puis, tu bourdonnas mille reproches d'un air turbulent que je ne te connaissais pas,--enfin, tu t'enfuis, mais ton dernier regard était si cruel que j'en garde encore la blessure.
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MONOLOGUE DRAMATIQUE
Grâce! Monsieur! grâce pour cette fois! je ne le ferai plus! je vous le jure par Dieu qui vit seul dans le ciel! je vous le jure sur les petites têtes de mes sœurs dont la cadette sort à peine du berceau.
Oui! oui! je serai bien sage! mais, que voulez-vous! on est jeune! on ne sait pas!... et, quand je vous ai vu passer sur la route, vêtu de votre bel habit dont les morceaux semblent découpés dans des robes de marquises, j'ai été toute saisie! même je n'ai plus fait attention à mes vaches! Je vous regardais, puis je fermais les yeux, puis je vous regardais encore, et, à chaque regard, vous paraissiez plus joli!
Il y a sur vous tant de belles choses, mon beau monsieur! Le chapeau à deux cornes, et sa plume que vous avez dû arracher à l'oiseau qui ouvre, au coucher du soleil, ses grandes ailes.
Et le masque de soie noire!... oh!... le masque!... il ressemble à une chauve-souris déployée, à une chauve-souris douce et qui ne ferait point de mal aux gens!
Et l'œillet rouge, derrière votre oreille! où l'avez-vous cueilli?
Et votre ceinture d'or! C'est une princesse qui vous l'a donnée? oui, n'est-ce pas? la princesse qui dormait tout en haut d'une tour et que vous avez réveillée par un baiser?... L'heureuse femme!
Et l'anneau que vous portez à votre main gauche! Laissez-moi le regarder! Non! non! je ne le prendrai pas! Oh! mon Dieu! il est brisé! le saviez-vous?
Et puis encore, ces souliers qui luisent! Ils luisent même à travers la poussière! Je vais les essuyer! Oui, laissez! je les essuie avec mes cheveux! Le valet de l'herboriste dit que mes cheveux sont beaux. Voilà! vos souliers brillent, maintenant! ils brillent comme deux carpes au soleil!
Et je n'avais pas vu les dessins qui sont gravés sur votre batte, votre batte en bois précieux! Quels curieux dessins!... un cœur percé d'une flèche... une étoile... et ceci? des lettres?... Je ne sais pas lire! Le maître d'école dit que je ne suis bonne qu'à garder les vaches!...
Ohé! Brunette! ne t'en va pas!
Ah! si elle allait manger l'herbe du docteur Bolonais! je serais fessée! oui, monsieur!...
Mais... ces mots qui sont écrits sur votre batte? Ils doivent vouloir dire: «Je t'aime!» Oh! bien sûr! Ça ressemble à des lettres qu'il y avait sur la cuisse d'un matelot qui a passé par ici, il y a deux ans. Il rentrait dans son pays... Elles étaient écrites en bleu sur la cuisse gauche... Il me les a montrées, et, pour le remercier, je suis restée une heure avec lui, dans un coin de la grange...
Mais il n'était pas joli! oh! Monsieur! c'est vous qui êtes joli! Vous avez l'air d'être toujours couvert de fleurs, et, quand vous marchez, on dirait que des clochettes tintent dans le ciel!
Alors, au moment où je vous ai vu, j'ai bien senti que jamais, jamais je ne vous embrasserais! que vous alliez passer! que c'était fini!... et, furieuse, (vous l'avez vu!) j'ai pris cette poignée de mûres... (on fait des choses méchantes, Monsieur, sans y penser!) et j'ai jeté les mûres sur votre bel habit! Est-il très abîmé? Oh! c'est un grand péché! mais, Monsieur, pour me punir, si vous voulez me fesser, je suis prête!
Venez de ce côté-ci de la haie!
Oui, Monsieur, je suis toute prête! je ne crierai pas! je chanterai!
Venez! fessez-moi, Monsieur!
Attendez! je vais attacher Brunette!
Ne bouge pas, ma fille!
Et, maintenant, venez, mon beau Monsieur! venez! l'herbe est chaude!
A EDMOND JALOUX
Livre Quatrième
Traitez votre âme comme un violon, et donnez-lui des motifs sur lesquels elle trouvera des airs.
H. T.
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LE PRIX DE LA JEUNESSE
La grande précaution est de ne jamais renoncer au rêve que l'on fit à vingt ans.
Si le roi de Chine t'offre ses plus beaux trésors, donne en échange ton sang, mais ne lui donne pas ce rêve-là.
Si la reine de Saba t'offre son baiser, donne en échange ta raison, mais ne lui donne pas ce rêve-là.
Malgré les orages et la boue qui les suivit, malgré nos frères les hommes, malgré l'horreur des cauchemars et l'ennui des veilles, il faut garder toujours vivant cet ancien rêve, le visiter chaque matin, le réconforter, lui parler avec douceur, lui parler encore avant de s'endormir et, quelquefois, s'interrompre de vivre pour le surprendre à l'improviste.
La jeunesse qui nous fait mourir, un sourire sur les lèvres, un immortel espoir au fond des yeux, la jeunesse que ne sauraient toucher les heures ni les larmes, la vraie jeunesse est à ce prix.
Les dieux eux-mêmes ne meurent que d'avoir renoncé à leur premier rêve.
62
APAISEMENT
Une brise parle tout bas à mon oreille. Dans l'ombre, quelques points de feu s'allument, s'éteignent, se rallument, comme des regards.
Une grande phalène veloutée tourne autour de ma tête. Le pas nu des nègres ne fait qu'un bruit mat. Cette lente respiration, là-bas, c'est la mer.
Dans ce pays, je suis tranquille. Je me sens loin des disputes de la rue, des criailleries. On ne récrimine pas. On dort.
Une voix d'homme, un chant de flûte s'enlacent, faiblissent, tremblent en se dénouant... puis je sens à mes lèvres la saveur du silence. Je songe.
Ecoutez! un chien hurle. L'âme d'un mort a dû passer.
Cotonou.
63
L'ABSENTE
La maison est peinte en rose, ses volets en vert; trois marches mènent au seuil.
Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se tiennent bien sagement épanouies et très droites.
Le ruisseau roule des morceaux d'orange.
Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil.
C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la mer, aussi bleue que dans les tableaux.
Le vent qui passe sent la saumure.
Il est six heures du soir.
A l'intérieur, une salle pleine.
Des tables, des verres, du vin.
Un rire, puis un cri, puis un juron.--Beaucoup de gestes, point de discours: le matelot s'amuse en phrases courtes; il n'a que faire des constructions malaisées.--Syntaxe simple d'une simple joie! vous dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à vivre!
Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.--On fraternise.--C'est le premier jour de franche bordée après la campagne.
«Lina est morte.
--Et Jeanne?
--Elle a quitté la maison, mais voici Carmen.
--Elle a forci!»
On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité.
«Qui est celle-là?
--Charlotte, une nouvelle.»
Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise. Jean l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse. Jean est satisfait. La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne vers le petit escalier tournant qui débouche au coin de la salle. Le couple disparaît.
C'est l'amour.
Les autres veulent rire encore et consommer toute leur joie. Et l'on discute, en paroles précises, la qualité des seins de Mireille, vraiment prodigieux.
Personne ne fait attention à Fathma, la négresse. Elle est jeune, elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée. Sa jambe gauche est tordue. Elle boite.
«Enlève ta robe!
--Montre-toi!»
Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent, puis, svelte, mince, à la fois élégante et maladroite, s'assied sur une chaise.
Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au bras un superbe tatouage qui représente deux cœurs unis, un palmier, un coq chantant, une devise sentimentale, un astre qui rayonne, un poignard, une ancre, et divers autres attributs.
Il regarde Fathma.
«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois être méchante!»
Fathma ne souffle mot.
Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique... O valses! valses larmoyantes! et vous, polkas martelées!...
La fête est complète.
On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie.
Le vin coule.
Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance, s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.--Yves le remplacera, dans un instant, à moins que Carmen n'achève de le séduire. A cette tâche, elle se voue, tout entière.
Une poussière fine monte avec les odeurs unies du tabac, du vin et de l'homme.
... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa jambe est tordue, semble regarder tout cela, mais, en vérité, je vous le dis, de ses grands yeux, où l'on peut voir passer des mirages de grèves, de flots et d'aréquiers, elle regarde _plus loin_, absente, le buste droit, les mains aux genoux, très noire, très triste, tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit se prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses doigts distraits, Fathma tourne une fleur rouge.
Toulon.
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ÉDITION EXPURGÉE
Chargés de sacs, les ânes restent en ligne, contre le mur jaune, chargé de soleil. Le soleil s'accroche à toutes les crevasses, coule contre les parois lisses, se blottit dans les trous.
Au pied du mur, un Marocain, accroupi, marmotte des prières. Ce vieillard a une tête superbe. Vraiment, il paraît, pour l'instant, occupé par sa seule oraison, et les ânes ne bougent pas plus que s'ils étaient empaillés.
Soudain, un souvenir me revient à l'esprit, un de ces brusques souvenirs qui jaillissent hors du passé, ridicules et bouffons: je me souviens de la manière dont fut corrigée, récemment, la grammaire Noël et Chapsal.
Les anciennes éditions portaient, comme exemple du verbe _être_:
«Dieu _est_ grand.--L'âme _est_ immortelle.»
Maintenant on lit:
«Paris _est_ grand.--L'âne _est_ patient.»
Mais l'un des ânes vient de se ranimer et se promène le long du quai. Sans doute a-t-il voulu contempler la mer et les bateaux... Et le Marocain pieux, interrompant son oraison, court aussitôt après la bête, en vociférant.
Casablanca.
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SPLEEN AU CAFÉ
Sans doute suis-je venu ici pour m'ennuyer.
J'ai travaillé jusqu'à une heure du matin, puis, sentant les murs de ma chambre se refermer sur moi, j'ai gagné la rue.
Ici, l'on s'amuse. Chacun le dit. Il faut le croire. Moi-même, en ce lieu qui est presque un mauvais lieu, j'ai parfois trouvé de l'agrément.
Sur les banquettes, ces dames sont éparpillées comme, sur une litière de paille, des nèfles véreuses. Elles achèvent de pourrir afin d'être tout à fait comestibles.
Des jeunes gens les regardent et pensent à autre chose.--Ils sont glabres et rubiconds, ou bien pâles, avec une moustache malheureuse, mais tous portent, en place de tunique bien drapée, un vêtement strict, frotté de suie et dont le plastron, les manchettes et le col sont crayeux.--Ils ne s'amusent pas plus que moi, je pense.--En vérité, ils s'ennuient. Ils s'ennuient honteusement et cachent cette honte dans de grands verres où leur nez s'abîme.--Une odeur fade s'exhale des tables servies; poudre de riz, sauces, vieilles dentelles.--C'est l'encens de cette pauvre idole que l'on nomme: l'apparence du plaisir.
Autour de moi, les glaces reflètent, suivant leur coutume, les objets qui les confrontent.--Cela est cruel, car je ne puis m'échapper de ce spectacle, et, partout, partout, je vois, accoudés sur les nappes, ces pierrots blancs et noirs, en compagnie de ces femmes véreuses, qui s'abreuvent et tourmentent avec des fourchettes leur pâtée de la nuit.
Si cela continue, je vais m'enivrer.
Dans un coin, des tziganes célèbrent avec frénésie la déchéance de leur race, par des airs lugubres où le violon piaille, le cymbalum résonne, puis ils saluent, d'un air domestique et bas, afin de recueillir un encouragement, un encouragement monnayé, puis ils recommencent.
... Et moi, me sentant de plus en plus triste, je murmure, caché derrière une bouteille de champagne, ces vers de Heine où un sapin des forêts du Hartz songe à une palme d'Orient.
Maxim.
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INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN CHÊNE
Je n'ose vous dire la couleur de mon amour... le ciel est d'un bleu trop pur.
Je n'ose vous dire le parfum de mon amour... cet iris a de trop fines senteurs.
Je n'ose vous dire l'ardeur de mon amour... les feux des étoiles brûlent trop clair...
Mais vous poserez votre petite main sur ma poitrine, et, dans le grand silence, vous serez émue par ses battements.
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A PROPOS DE PIERROT
Pierrot aimait jeter des cailloux dans la mare pour y faire des ronds, et rien, alors, ne pouvait le distraire de son jeu.--Parfois, il suivait, du coin de l'œil, un vol de ramiers, mais, vite, il ramenait son regard à la contemplation des eaux dormantes qu'il éveillait en y créant des cercles éphémères.
Cette mare, vous la connaissez. Elle se trouve près du palais de Climène; le Nécromant arabe loge non loin de là; tout contre, il y a le champ de l'Herboriste, et, sur le bord même, la grotte d'Ariane, princesse très répandue.
Pierrot chérissait beaucoup de choses que d'autres méprisent: les insectes en équilibre sur les brins d'herbe, les plantes médicinales, la poudre de riz des papillons et, surtout, d'un ardent amour, les lunules qu'un rais de lumière, filtré par le feuillage, pose sur les gazons.
Cependant, il revenait toujours à cette mare, témoin de ses premiers jeux. Du fond verdâtre de l'eau, montait parfois une bulle qui crevait à la surface... et Pierrot retenait son souffle, car il lui semblait toujours que la mare allait parler.
Grand ami des nuages, il déplorait ne pouvoir se mêler à leurs entretiens et, quand l'un d'eux l'appelait par son nom, il répondait d'une voix triste, pour expliquer sa présence sur terre:
«Mes frères faits de flocons! je m'en veux d'être enchaîné ici-bas! mais, un jour, mes manches trop larges s'élargiront encore jusqu'à former de grandes ailes, et, comme un cygne, vers vous je m'envolerai!»
La chronique rapporte que plusieurs femmes l'aimèrent: il y eut Suzanne et Clorinde et Fanchon, dont le rire avait un son de clochette, et Lucrèce, la tragédienne, et Clélie et l'admirable Eléonore, mais, durant qu'elles l'aimaient, il songeait à Colombine.
Il s'habillait de blanc, comme l'avait fait son père, de blanc pur! et, si son cœur saignait, c'était spirituellement, sans jamais tacher la belle toile, de sorte qu'à toute heure, il semblait endimanché.
Il advint que, réduit à gagner sa vie, il s'engagea dans un cirque forain qui visitait les cours d'Europe. Toujours de blanc vêtu, toujours de blanc poudré, toujours d'âme aussi blanche, il savait balancer sur sa tête une plume flexible, jongler avec divers objets: une fleur, un poignard, une mèche de cheveux; souffler enfin, mieux que personne, des bulles de savon.
Il ne fit point fortune, et, un soir de gala qu'il traversait les cercles de papier, mourut d'avoir trouvé, derrière ce mur fragile et rose, un monde qu'il connaissait déjà.
Aux jours de sa jeunesse, il avait coutume de créer des ondes concentriques dans les mares dormantes.
Tout le monde sait qu'il aima Colombine.
C'était Pierrot.
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EN ATTENDANT L'AMOUR
Ah! si l'amour nous visitait, ce soir, comme nous l'accueillerions avec de bonnes paroles, pour le persuader de rester entre nous!
La place est libre. Viendra-t-il?
Nous l'attendons depuis si longtemps! Depuis si longtemps tu restes assise sur ta chaise, les mains sagement occupées par un travail de tapisserie! Parfois, tu me regardes avec affection. De ce regard, je te remercie par un battement des paupières. Alors, tranquilles et presque heureux, nous soupirons, l'un et l'autre, en attendant l'amour.
Tu fus très douce, durant tout ce temps que j'écrivais mon gros livre. Je m'interrompais, au milieu d'un paragraphe, pour te contempler, avec cette expression quémandeuse que l'on trouve sur la face des chiens battus et de certains pauvres qui ont vraiment très faim. Souvent, tu me récompensais de ma prière par un baiser, et c'est ainsi que nous avons traversé une partie de notre vie, en attendant l'amour.
Ce soir, ce sera comme chaque soir. Au dehors, il y a la neige tombée, peu d'étoiles, mais une belle lune ronde. Sans le dire, nous envierons les amants qui regardent cet astre pâle avec une exaltation qui les secoue tout entiers. Nous soupirerons encore un peu. Nous nous témoignerons une amicale tendresse en nous serrant les mains.
Puis, quand la pendule sonnera une heure tardive, nous nous lèverons et nous échangerons un baiser avant d'aller dormir.
Oui, ce sera ainsi, comme hier, comme avant-hier, comme depuis le jour déjà lointain où nous avons commencé d'attendre l'amour.
Et, demain, ce sera de même, et...
Chut!... Qui frappe à la porte? Nous n'attendons personne!...
Ouvre vite, mon amie! Ouvre vite!...
C'est Lui!
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BAIGNEUSE
Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu les remues doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse, dans la vasque, une onde évasive, circulaire, lumineuse, qui s'agrandit et va s'éteindre, enfin, contre le bord obscur. Alors, par un frémissement de l'orteil, tu en propages une autre, car ce jeu te plaît.