Les moments perdus de John Shag

Part 5

Chapter 53,970 wordsPublic domain

Mon ami, je vous enviais, ce soir. Vous voliez autour de cette barre fixe, vous la quittiez par un invraisemblable saut, vous la retrouviez sans effort, de façon toujours aventureuse et toujours imprévue. En vérité, vous vous jouiiez et les détentes de vos muscles avaient l'impétuosité subite qui nous étonne chez la sauterelle.--Bravo! mon ami! Soufflez un peu, reposez-vous en ayant l'air d'essayer les fils de votre barre, mettez sur vos mains un rien de colophane, et faites-moi rêver encore.

De grâce, ne perdez pas cet air d'insolence tranquille, ce sourire supérieur, cette manière d'être que je ne saurais exactement définir, mais qui nous laisse entendre que la voltige où vous vous complaisez n'est point, pour ardue qu'elle paraisse, le fin mot de votre talent et que vous feriez, à l'occasion, mieux encore.--Voler autour d'une barre flexible et qui semble devoir céder, mais ne cédera pas, culbuter périlleusement, les reins cambrés, tomber dans le vide et se raccrocher à du vide pour se trouver enfin debout devant la rampe et toujours souriant, ce serait donc là l'ordinaire divertissement d'un honnête homme?--Je le veux bien, mais il faut que ce soit vous!

Et j'aime aussi votre façon de saluer le pauvre public qui vous applaudit si fort et ne jouit pourtant pas, et n'a pas le temps de jouir de ce festin de beaux gestes.--Excusez-le! ne le méprisez pas avec trop d'amertume! Il vient d'entendre une dame charnue hurler la louange du printemps et des hirondelles, il a vu les maigres jambes d'une maigre Américaine dessiner en l'air quelques arabesques, et un homme gras, trop musclé, trop bête et trop blond, a soulevé devant lui des masses de fer d'un poids peut-être prodigieux... N'était-il pas mal préparé, ce pauvre public, à la fête où vous nous conviez?...

Dix minutes,--dix minutes à peine! si vite passées! Hélas! c'est déjà fini!--Vous venez de tourbillonner autour de votre barre, follement, fantaisistement, en poète!... La musique s'était tue. Le public se tenait coi... Dans la grande salle lumineuse et enfumée, on n'entendait que le grincement mince de vos paumes contre le bois de la barre... Puis il y eut une admirable culbute finale, la signature, le paraphe, si j'ose dire, de votre acrobatie... et le rideau se ferma.--Par son entre-bâillement, vous êtes venu reconnaître notre enthousiasme. Ce fut tout.--Bravo! mon ami! Vous êtes un parfait artiste!...

Une critique, cependant, si vous le permettez,--une seule: vous portez, sur votre maillot, des paillettes d'un trop vif éclat.

Folies-Bergère.

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NARCISSE DISSIMULÉ

Oui, je sais où tu l'as placé, le narcisse que je t'avais mis à l'oreille, mais je ne le chercherai pas.

J'ai vu, sur la route qui descend vers la mer, près de la villa mi-construite où les maçons siciliens chantent ou content des contes, une jeune femme de mon pays qui tenait un bouquet de roses.

Mieux que l'odeur musquée de ta belle peau, mieux que ta senteur de bête libre et mieux que l'encens lourd du narcisse, j'aime l'encens de ces roses que serrait une pâle main.

Et, que veux-tu! je songe au ciel natal, à ma petite fiancée qui s'éprit d'un lieutenant de hussards, et je ne chercherai pas le narcisse.

Tu me fais signe?... Tu m'appelles?

Roses d'Europe! seriez-vous donc fanées? ne respirerais-je en vous qu'une agonie de roses?

Viens t'étendre sur mon lit! Viens! Je veux perdre en ta chair mes souvenirs de jouvenceau qu'un chaste amour fit pleurer sous la lune et... et je trouverai le narcisse!

Biskra.

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UN ANCIEN REGARD

La pluie tombait comme s'il pleuvait depuis toujours. Il tombait, ce soir-là, une pluie immortelle, et c'était un juste accompagnement pour mon songe que, dans l'eau du fossé, le bruit de cette incessante pluie, grise comme mes pensées, mais obstinée comme l'est notre si grand amour.

Et, me prenant la main d'un geste très tendre, tu me regardas fixement... La pendule tintait des heures improbables, en manière de raillerie... Ton regard se posa au plus profond de moi et, depuis, il n'est plus sorti.

Oui! d'autres yeux m'ont souri et j'ai souri à d'autres yeux, sans doute parce qu'on est de chair et qu'aussi bien il faut vivre, mais ton regard demeure en moi, dans l'obscurité sourde qui est le for de mon être, ainsi que ces humidités tenaces qui ne cessent de hanter les caves où elles sont nées.

Et ton regard vieillit, ton regard s'améliore; il devient plus beau, plus riche et plus enivrant, comme le vin de ma folie qui se change peu à peu en vin de sagesse... sagesse un peu triste, à coup sûr, oui, et moins colorée que les raisins du coteau, mais douce et savoureuse, chaque jour davantage.

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LETTRES D'AMOUR

Oh! comme on voudrait savoir que ce sont là des lettres d'amour!

Je les ai trouvées dans une maison presque entièrement détruite. Le feu et les obus avaient fait leur devoir. Elles étaient sous une pierre, au milieu des décombres. En passant, je poussai la pierre et les aperçus. Le papier était bien un peu roussi, un peu sali, un peu taché, mais l'invention du plus lourd trésor m'eût donné moins de joie. Des lettres! des lettres dans les ruines d'une maison arabe!

Je regardais ces signes bleus que je ne comprenais point, et le cœur me battait avec violence. La belle écriture dessinée faiblissait parfois au bas des pages, comme pour un aveu... et j'imaginais tant de choses en m'aidant des _Mille et une Nuits_ «Mille et une Nuits» et du souvenir des promenades imaginaires que, si souvent, je fais sous les palmes.

Des lettres d'amour! à coup sûr! des lettres d'amour écrites dans le plus grand secret et transmises en fraude à l'amant; des lettres où l'on parlerait de fleurs et d'oiseaux, où le personnage d'Achmet répugnerait par sa fourberie, où Daïda se montrerait délicieuse, El Hadj sévère et Bou Aziz séduisant, où les gennis du mal occuperaient l'air noir de la nuit, où le voile de Doniazade se lèverait furtivement, où les baisers auraient le goût du miel, où des jasmins embaumeraient la brise!

Et, depuis lors, je n'ose demander à un arabe de me traduire ces lettres, par crainte de savoir que ce sont là des papiers d'affaires.

Casablanca.

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LE NOM

J'ai demandé votre nom aux rayons de la lune, mais ils n'ont su que frissonner.

Je l'ai demandé aux fleurs d'un cerisier, mais il a secoué ses branches.

Je l'ai demandé au ruisseau qui passait, mais il n'a pas interrompu sa chanson.

Alors j'ai demandé votre nom à l'écho de la montagne et il me l'a répété, car vous veniez de le lui dire.

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LE SERPENT BLEU

Elle s'était assise, toute nue, sur mes genoux et m'avait demandé de lui conter un conte.

Le conte en était à son quinzième jour, et, ce matin, quand elle prit sa place habituelle et me serra la jambe de ses petites cuisses, j'avais tout à fait oublié pourquoi la vieille femme s'était métamorphosée en œuf, pourquoi l'œuf avait été couvé par la cigogne querelleuse, et, particulièrement, où se rattachait la digression du jeune homme blond qui perdait toujours son œil.

Je priai donc mon amie de vouloir bien s'intéresser à une fiction nouvelle. Elle s'y résigna, me baisa la main et se prit à écouter mon histoire.

Je contai:

«Il était une fois, au temps où les bêtes ne parlaient pas encore, un puits, profond comme le trou dans lequel, chaque soir, le soleil s'enfonce, et, tout au fond du puits, vivait un serpent bleu.

«L'eau du puits était verte. Le serpent était bleu. C'était ainsi.

«Autour du puits, poussaient des cactus, des plantes épineuses et d'autres verdures piquantes, ce qui rendait toute approche malaisée. La très haute margelle de marbre lisse et blanc éblouissait un peu, car jamais on n'y avait frotté de cordes.

«Or, il advint que des hommes voulurent considérer ce puits et tâchèrent de l'atteindre. Il y eut des vieillards fort respectables, et des femmes fort bien habillées, et des rois dont la couronne était un plaisir pour les yeux, et des princes montés sur des chevaux couleur d'aurore. Mais, avant que de toucher à la margelle de marbre, ils eurent à se battre contre les ronces qui les déchirèrent. Leurs vêtements de pourpre tombaient en loques, les branches découronnaient leurs têtes et les beaux vieillards laissaient leur barbe aux épines, de sorte qu'ils revenaient avec l'allure déconfite et un peu niaise qu'ont parfois les petits jeunes gens. En conséquence, toutes ces personnes opulentes, dont le prestige était bien établi, s'enfuyaient, montrant leurs blessures et se plaignant d'avoir perdu leurs joyaux. On laissa chacun retourner en son pays, mais sans donner les marques du respect, et l'on rit beaucoup des vieillards imberbes. Quand ils furent tous rentrés chez eux, les pauvres gens s'étonnèrent que de si grands seigneurs, de si belles princesses, des sages de si haut renom se fussent ainsi laissé défaire, et l'on en parlait durant les veillées.

«Alors des mendiants tentèrent l'aventure. Ils allèrent plus loin que les autres, leurs robes de toile épaisse les garantissant mieux. Quelques-uns parvinrent même jusqu'à la margelle, mais ils ne purent voir l'eau verte, car la margelle, était, ainsi que je l'ai dit plus haut, fort lisse et fort élevée. Ils revinrent, pour la plupart, et ceux-là pleurèrent toujours, n'écoutant même pas les cris et les huées qui marquaient leur passage, mais il en fut qui, près de la margelle, restèrent en songerie, et, bien qu'ils n'eussent rien vu, ni rien appris de plus que les autres, ils affirmèrent, à leur retour, qu'ils connaissaient l'eau verte ainsi que le serpent bleu. Suivant leur imagination, ils décrivirent sa forme et ses coutumes, tout en se traitant, l'un l'autre, d'imposteur, de faux prophète, voire de charlatan. Le plus jeune eut même l'âme assez impudente pour dire que le serpent bleu n'était qu'un serpent rouge.

«A cause de ces récits, certains furent mis sur un trône et tout le peuple se rassembla pour assister à leur triomphe, d'autres furent mis à la torture, et le peuple se rassembla pareillement, mais cela ne différa guère au point de vue de la justice, puisque l'on n'a point encore découvert de substance assez fine pour distinguer les faux prophètes d'avec les vrais.

«Depuis lors, personne ne s'est aperçu que le puits était si profond, si profond, que, même en franchissant la margelle, on ne saurait voir le serpent bleu, et que, d'ailleurs, le serpent bleu ne sort sa merveilleuse tête qu'aux nuits sans lune, à l'instant où nul homme ne serait assez fou pour tâcher de le découvrir.... et si quelqu'un l'aperçoit jamais, ce sera, sans doute, une fillette aveugle et sentimentale.»

Mais ma petite amie, peu contente de mon histoire, avait sauté de mes genoux et touchait et considérait longuement sa poitrine, où naissait presque une espérance de seins.

Biskra.

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LA VALEUR DES MAXIMES

Ton livre de maximes et d'aphorismes moraux n'est, à tout prendre, que ta louange posthume en son résumé. Tu crois songer au bien, à la vérité, à l'avenir! Quelle erreur! Tu ne songes qu'à toi-même; tu te dépeins tel que tu voudrais être, et chaque ligne de ce petit ouvrage si bien écrit offre un conseil discret à ton apologiste. Ainsi, tu prépares sa pensée, tu lui inspires un éloge funèbre, tu règles tes funérailles.

Enseigner l'humanité, prêcher le bien, indiquer une voie nouvelle pour atteindre au bonheur, et cela en maximes strictes, profite au seul moraliste. Un tribun pourra convaincre, un prédicateur attirer les âmes, un poète enchanter... pour toi, tu ne fais que dessiner une flatteuse image de toi-même, avec des contours cernés et de riches couleurs.

Les lettres d'une maxime sont des lettres mortes, or l'homme n'écoute que les paroles vivantes. Un romancier de génie crée de beaux êtres qui chanteront sa pensée par des trompettes immortelles. Un moraliste passe sa vie à composer des épitaphes. Si tu veux toucher après ta mort le cœur des hommes, fais sortir de la terre d'autres hommes qui leur parleront toujours. Il vaut mieux modeler une statue que de graver une inscription, fût-ce en lettres d'or.

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HYMNE

Je vais t'abattre d'une gifle si tu pointes ainsi tes ongles, si tu montres ainsi tes dents.

Chienne! Tu fus élevée dans une masure puante où des odeurs de kief, de friture et de tabac se combattaient toute la nuit. Je sais qu'un vieil Arabe te viola sur le sable, derrière ta maison... et tu riais déjà!

Depuis lors, tu t'es ouverte au passant comme un bouge; tu t'es accouplée avec des matelots, des portefaix, des nègres, des mendiants ivres, et les gens de ta tribu ne veulent plus de toi.

Rien qu'à t'entendre, je connais ta naissance basse; rien qu'aux éclats de ta voix, je comprends d'où tu es sortie.

Tu n'as même pas attendu que ta mère ou quelque vieille te prostituât, car, dès ta petite enfance, tu faisais signe à chacun, et tu regardais, en égratignant tes cuisses maigres, les garçons nus, durant la baignade.

La nuit, tu courais comme une bête, dans le petit bois de palmiers, en jappant ton amour, et l'arbre devenait ton amant, et la plante, et la terre.

Je te déteste, car ton âme est une ordure, ton corps est un fléau!

Te souviens-tu de ce Kabyle qui se pendit devant ta fenêtre parce qu'il t'aimait trop, et se balançait au matin, marchant sur l'air?

Tu pleuras tout un jour; le remords ne te quittait plus! mais comme tu sus bien le chasser, en attirant sur ton lit le fils de cet homme, un bel enfant qui lui ressemblait!

Et c'est pour toutes ces choses que je te jette hors de moi! que je te crache! et que je cherche une fontaine assez fraîche pour me laver de tes impuretés.

Tu souris!... Oh! pardon! pardon!... Vois, je t'embrasse, je te caresse... Déjà ton ventre s'émeut et, dans ta gorge, se gonfle un soupir qui est aussi un roucoulement.

Viens! viens! la lune est presque éteinte, je sais un bosquet sombre, de moi seul connu, où je te pénétrerai.

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DANS LA RIVIÈRE

Ma seule amie est la rivière. Je la chéris comme une personne. Je me suis livré à elle, aujourd'hui. Elle m'entraînait ainsi qu'une paille dans le vent, et je me sentais moi-même, je veux dire que je sentais avec précision mes frontières individuelles, car elle m'enveloppait et me caressait tout entier.

Il y avait des branches penchées qui fuyaient au-dessus de mes yeux, et de grandes libellules vertes me suivaient en faisant des cercles, brisés soudain, à la façon, mais plus vive, de l'essor des chauves-souris. Pour me servir d'escorte, il y avait aussi un peuple de choses floconneuses, et chacune transportait un germe, comme dans les poèmes philosophiques.

Je me trouvais donc tout nu dans la rivière, dans la rivière toute nue, elle aussi, et cela ressemblait un peu à l'amour, un amour sans lutte et qui ne finissait point par un spasme, mais permettait qu'on l'espérât toujours.

Mon corps tiède se glaçait par un frôlement. J'avais, le long de la moelle, un sillage de fraîcheur, et je regardais l'air avec satisfaction.

Alentour, la campagne était vide,--le ciel aussi. J'étais seul avec la rivière qui m'entourait en riant, car elle riait de toutes ses petites bouches fleuries en trois secondes. Des bouches parfaites, c'est-à-dire créées uniquement pour le rire et le baiser, puis closes... et pourtant, elles s'ouvraient aussi (comme des bouches humaines) pour se nourrir... pour se nourrir de papillons sur elle posés... engloutis bientôt.

Hier, je trouvai la rivière calme et lasse. J'entrai en elle sans l'émouvoir et, dans sa froide chair, je cachai ma figure. Longtemps, nous fûmes indifférents l'un à l'autre, ainsi que deux amants qui se connaissent trop. Tout à coup, un frisson me fit souvenir de sa perfidie et j'allai rejoindre le soleil. Il me frappa de ses rayons, et j'étais tout stupéfait de voir l'autre, en qui j'avais eu confiance, paraître si mauvaise et de teint si plombé. Je la touchai du pied pour briser son fard, mais, déjà, elle m'avait mordu l'orteil et je dus le tendre à la lumière afin qu'il fût guéri.

L'onde est perfide comme une femme, pourtant, l'onde qui passe est ma seule amie.

Mussidan.

50

VOIX QUI MONTENT

«Et, maintenant, vous me parlerez des alouettes... Pourquoi s'élèvent-elles si brusquement? Pourquoi vont-elles chanter si haut?

--Je vais vous le dire... Les alouettes ont de petites âmes vives qui les quittent à tout instant. Elles prennent l'essor afin de les rejoindre; elles les poursuivent dans l'air; elles chantent pour les rappeler; elles montent, elles montent, elles montent toujours plus haut; elles les atteignent enfin. Elles chantent encore quelque temps pour témoigner de leur allégresse, puis elles se jettent vers la terre... mais les petites âmes s'échappent de nouveau, et voilà les alouettes reparties.

--Elles sont donc très malheureuses?

--Oh! non! point du tout! car les alouettes savent qu'un jour leurs âmes monteront si haut que, pour les atteindre, il leur faudra toucher ces lieux supérieurs où toutes les joies sont rassemblées. Là, baignées par les ruisseaux des brises, elles pourront lancer leur tirelis mélodieux et grisoller jusqu'à l'heure où s'ouvrira la Grande Nuit.

--Ah!...»

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BOHÉMIENNE

Je m'en vais, clopin-clopant, le long de la route clopinant... Je mange les baies des buissons, je bois l'air qui passe, et, quand un couple d'amoureux se promène dans un pré, je lui dis: «Salut!» car il faut être courtois.

J'ai marché depuis si longtemps que je ne sais d'où je suis partie, et voilà belle lurette que je ne sais plus où je vais; mais les oiseaux me le diront! n'est-ce pas, bouvreuil?... et les insectes aussi! n'est-ce pas, grillon?

Je fais de grands festins, au bord des ruisseaux, sur un tapis de mousse fraîche. Assise en face d'un plant de muguet, je goûte à des friandises, et les poissons viennent me regarder d'un air un peu bête, mais plein de bonne volonté.

Je sais l'art de guérir les filles avec des herbes que l'on cueille, la nuit, sous un chêne, quand la lune est ronde, et je sais délivrer les garçons des liens si doux qui désespèrent leurs parents.

Pour trois sous, je donne le bonheur facile, pour quinze sous, le bonheur durable, et, pour vingt-cinq sous... pour vingt-cinq sous... écoutez bien! je rends l'espoir!

Je m'en vais, clopin-clopant....

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LE PASSÉ

Grasse, pâteuse, déformée, elle entre en scène avec assurance et, tout aussitôt, le bruit des cuivres annonciateurs est noyé dans le plus grand fracas des mains qui battent.

Elle est vêtue de soie rose; elle montre des bras excessifs, des seins qui tremblent. On dirait la caissière d'un café de province, en robe de bal.

Jamais elle n'a su chanter, jamais un geste spirituel n'excusa les défaillances de sa voix. Elle chante sottement, sans grâce, sans vigueur. Elle chante ainsi depuis vingt-cinq ans.

A la fin de chaque couplet, elle sourit avec une bouche détruite et le public applaudit toujours. Il ne se lasse pas de l'entendre, de la voir. Il ne veut pas qu'elle s'en aille.

Elle vient saluer, une dernière fois, et, des fauteuils aux galeries, chacun l'acclame d'assourdissante façon.

Pourquoi ce délire?--Pourquoi?

Elle a été belle!

Eden-Concert.

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LES GRANDS SERMENTS

Les nègres musulmans ont fini de marmotter leurs prières. Après un crépuscule bref, l'ombre est venue. Au centre de la place, le hangar où, ce matin, pendaient les quartiers de viande pourpre, a l'air désolé d'une halle. Dans un coin, le gardien dort, roulé dans de la toile bleue. Chacun est rentré chez soi. A l'activité, au bruit, au va-et-vient, aux disputes, succèdent les rumeurs paisibles de la nuit, et l'on n'entendrait bientôt plus que le susurrement de la brise concertant avec la mer au doux murmure, n'était que, soudain, des cris affreux déchirent l'air, l'occupent, s'y entrecroisent et semblent se le disputer, tandis que s'affirment au ciel de nouveaux feux d'étoiles.

C'est l'heure du phonographe.--De toutes les fenêtres, des cornets vociférants déversent un flot de musique, et l'on dirait que ces voix dures, agressives et cependant mal assurées, sortent de gosiers trop étroits. Ce sont des clameurs étriquées, des beuglements que l'on étrangle.--C'est, vous dis-je, l'heure du phonographe.

Et l'on se jure d'effarantes choses! L'amour et la haine sont à leur paroxysme. Chacun se dévoue à son rêve, à la France, à la bien-aimée. On parle de répandre son sang, de s'immoler, d'immoler autrui. On se déclare prêt à subir mille tourments. On appelle la main du bourreau. Samson se plaint de Dalila; Faust évoque les divinités infernales; la passion de Fernand pour Léonore «brave l'Univers et Dieu»; Carmen affirme que «l'amour est enfant de Bohème» et don José, à vingt mètres de là, lui dit qu'«il en est temps encore»; Marguerite rit «de se voir si belle»; des Grieux demande à Manon si ce n'est plus sa main qu'il presse, et Lucie de Lamermoor devient folle à grands cris.--L'histoire sainte et l'histoire profane, la légende, la fantaisie expriment ce qu'elles ont de plus vif à dire. C'est Babel, une Babel mécanique, peuplée de héros....

Et les quelques noirs qui se promènent dans l'ombre, en égrenant leurs chapelets, attendent, avec une indifférence profonde, que les blancs aient fini de faire les enfants.

Dakar.

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CONSEIL

Ma chère amie, je vous en conjure, ne dites plus d'obscénités! Vous ne savez pas!

Vous êtes charmante, vous me plaisez, vous avez un sourire rêveur qui séduit par sa mélancolie de fin d'automne, mais vous ne savez pas être obscène! Vous ne savez pas!

Vos amies peuvent évoquer les images les plus singulières sans me choquer le moins du monde; elles ont la tradition, elles sourient au bon moment, quand il faut et tout juste ce qu'il faut; leurs gestes rapides décrivent d'autres gestes et sous-entendent d'autres gestes encore, au lieu que vous, mon amie, vous vous attardez ou bien vous coupez court, imprudemment.

Dites tristement des choses tristes, puisque c'est là votre rôle, parlez de la mélancolie, ressentez-la, communiquez-la, perpétuez-la. Décrivez-nous, avec des larmes dans la voix, de tristes choses, mais ne vous prostituez plus en paroles, si tristement!

Vous savez pleurer, vous savez rire, parfois, vous savez aimer, vous saurez mourir, je pense, mais être obscène n'est pas de votre fait,--non, ma chère amie, pas du tout.

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FEHL YASMÎN

Pétale du soleil! âme des palmes! grain d'ombre musquée! délice de mon œil! pourquoi tordre tes bras et pourquoi verser tant de pleurs?

Oui, je te quitte, mais puis-je croire que tes regrets dureront plus d'un jour? Demain matin, je gage que tu te réveilleras en riant!

N'imite pas les dames françaises qui font des manières pour célébrer un amour qui naît, qui meurt ou qui s'interrompt! «Baise m'encor, rebaise-moi et baise», comme disait Louize Labé, lionnoise... (ne te soucie pas d'elle: je ne l'ai point connue)... et, maintenant, quittons-nous!

Tout là-bas, je sais une autre face dont la pâleur m'inquiète. Pour elle, je renonce à voir les fêtes du soleil, et le mouvement des palmes, et tes danses, ma brune amie! La rose amoureuse, lointaine et délaissée, dont je chéris le doux éclat, risquerait de mourir, au lieu qu'un jasmin refleurit toujours.

Ne sois point jalouse, maîtresse des siestes chaudes et des trop courtes nuits!... auprès de celle que j'invoque et vais rejoindre, tu paraîtrais, petite, un peu noiraude!

«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»

Un marchand de jasmins passe près de nous.

«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»

Voici le dernier jasmin que je te donnerai... Adieu!... La nef du jour a chaviré sur l'horizon et toutes ses fleurs se sont répandues... Adieu! Il faut partir... mais... mais, crois-moi, chère, je t'ai beaucoup aimée!

Biskra.

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VIEILLE HISTOIRE

C'était un soir de jadis où la nature conspirait. Les bouleaux, qui sont fils de la lune, et les saules, qui sont des coffrets d'ombre, et les pierres, dont j'entends bien les murmures, tramaient de secrètes choses.

Leurs petites paroles couraient avec le ruisseau, volaient sur la brise, sautaient de ci, de là, suivant les sauts d'un feu follet, tandis que certaines passaient dans l'herbe, en tapinois.