Les moments perdus de John Shag

Part 4

Chapter 43,966 wordsPublic domain

Je soufflai ma lampe et gagnai cette allée où, toutes les nuits, je vais écouter le chant du rossignol. Dans le parc, chaque chose m'est, à cette heure, familière jusqu'au détail. Je connais la nuance du marbre des vasques et le ton mélodieux des feuillages; les jets d'eau me font leurs confidences et je goûte les plus subtiles caresses de l'air.--Peu à peu, je sens monter de mon cœur certaine mélancolie onctueuse qui se glisse vers le bout de mes doigts, circule dans tout mon être, me vivifie et qui est, proprement, le sang de mes rêves.

Soudain, le rossignol préluda.--Il avait changé d'arbre et je me mis en quête du nouveau belvédère qu'il s'était choisi, près d'un bassin, me semblait-il, au centre duquel s'effrite une Léda, ce qui reste d'une pauvre Léda sans tête, sans pied gauche, et dont le cygne fut, par un orage, décapité.

Je me cachai derrière un buisson, et, retenant mon souffle, je m'apprêtais à jouir du merveilleux concert, quand un second chant vint doubler le trille du rossignol.--C'était la voix rustique d'une flûte, parfois assez pure, mais fort hésitante. Elle s'arrêtait, reprenait une phrase, s'arrêtait encore et, de temps à autre, chantait faux, tandis que le rossignol, enivré de lui-même, perpétuait une roulade à mille inflexions.

Je risquai un regard et vis, sous la lune qui versait des rayons bleuâtres, un spectacle bien singulier.

Un jeune faune était accroupi contre la margelle du bassin. Il se tenait penché sur sa flûte, et toute son attitude disait une passion de bien faire, comme aussi les coups d'œil éperdus et vraiment désespérés qu'il lançait au rossignol, car le rossignol s'était perché, non loin de lui, sur l'épaule de Léda.

Ah! ce fut une belle leçon de musique!--Le rossignol était patient, recommençait les phrases, détachait les roulades, s'arrêtait, ralentissait son chant, et fit même une gamme que, note à note, perle à perle, le faunillon répéta, mais, si grande que fût l'attention de l'élève, quelque ardeur qu'il mît à rivaliser et pour modeste qu'il se fût montré, il n'en comprit pas moins l'inutilité de son effort...

Alors, il brisa sa flûte, et le rossignol s'envola.

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DON DE LA GRENADE

Toi qui te penches à la fenêtre et caches d'un voile ton visage, tout ton visage, hormis ton œil droit, jettes, pour apaiser ma soif, cette grenade que tu retiens dans la corbeille de tes petites mains de singe.

Son seul aspect me désaltère. Je crois l'avoir mangée (les grains pâles comme ceux d'un beau sang), et, plus tard, je l'emporterai, savoureux viatique, partout où me méneront les foucades de mon désir.

Toutefois, quand elle sera très vieille et n'aura vraiment plus forme de grenade, quand le cuir de ma valise l'aura opprimée et les hasards de la route salie, il faudra bien que je m'en défasse.

Je la jetterai sur une route, ou vers le ciel, ou dans les flots, ou bien encore entre les seins de mon amie... mais je la jetterai, car on ne saurait garder un fruit, même cher, lorsqu'il a mauvaise figure.

Il se peut qu'alors je pense à toi, et que, me tournant vers Alger où tu traînes paresseusement tes jours, je te sourie d'une bourgade lointaine, ou d'un village que jamais des palmiers n'ombragèrent.

Aïscha! Ferida! Zobeïda! Miriem! quelle que soit l'harmonie qui te nomme, il me plairait détacher de ta vie ce seul souvenir... Et ne t'ébahis pas que ma demande soit à ce point discrète.

Comme je devine ta face entière par ce bel œil droit que tu livres au passant, je veux deviner le goût et la saveur et la senteur de tout ton corps par le parfum de cette grenade, mûre à demi.

O délicieuse! ô troublante! laisse tomber la grenade avant que tes ongles rouges n'en dépècent l'écorce et que tes dents ne s'y impriment!

Voici mes deux mains tendues... Jette le fruit!

Ah! je comprends, frivole que tu es! la raison de ta prudence! c'est qu'à l'angle de la rue, trois narcisses à la main, un jeune Arabe aux yeux louches te considère, et qu'il te paraît beau!

Alger.

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DEUX CANDEURS

La neige tombe depuis hier, plus blanche, dirait-on, qu'elle ne le fut jamais, blanche comme les lys d'un poème, blanche comme un cygne de Suède, presque aussi blanche, en vérité, que de la neige vue à travers un rêve.--Elle a couvert tout le jardin de Colombine, et Pierrot qui grelotte, caché derrière un bosquet de roses, regarde depuis une heure tomber la neige blanche.

Sous le ciel gris où transparaît un semblant de lune, Pierrot ne voit que du blanc: la maison blanche de Colombine, la terre blanche, quelques arbres en manteaux blancs, le bosquet de roses qui, plus tard (l'été viendra-t-il jamais?), portera des roses blanches, enfin lui-même, pâle et blanc.

Au crépuscule, Arlequin est entré dans la maison de Colombine. Il n'est plus ressorti. Longtemps, la fenêtre de Colombine est restée lumineuse (sans doute ces malheureux voulaient-ils voir tout leur péché), puis elle s'est obscurcie et Pierrot, dans la neige, songe que Colombine et Arlequin, fatigués de faire des choses impures, doivent dormir dans les bras l'un de l'autre et murmurer, comme font les petits enfants, des paroles vagues et chimériques où, peut-être, par ironie, se devine le nom de Pierrot.

Mais, attention! une lumière passe derrière les vitres et la porte de la maison vient de s'ouvrir. Par l'entrebâillement, Arlequin s'échappe. Il se retourne pour baiser une main, sourit, s'incline,--et voici la porte fermée.

Afin de s'habituer au froid, Arlequin danse quelques instants sous la lune: il gambade, il fait des entre-chats; on le croirait poursuivant son ombre ou, mieux, par elle poursuivi.

Sur le fond blanc de la neige, il est, en vérité, très imprévu, ce danseur losangé dont la main porte une batte et la face un masque de soie.--Il danse, souple, léger, spirituel... Il n'a point vu Pierrot... Il danse encore,--puis il s'en va.

Et Pierrot reste seul, grelottant toujours. Va-t-il heurter bravement à cette porte? dire son fait à Colombine, et lui demander, en réparation d'injures, ce qu'elle peut encore offrir de volupté?--Il hésite, il tremble, il pèse sa honte et son désir (mais la balance est fausse), il regarde le ciel où se promène une lune voilée... il se décide enfin.

Ses doigts sont sur la porte, mais, à l'instant qu'il va jouer sa vie, il aperçoit, non loin, contre le mur, une échelle dressée... Qu'aperçoit-il encore! Au bas de l'échelle, un pied sur le premier barreau, le docteur Bolonais qui, romantiquement, veut entrer par escalade, vêtu de sa plus belle robe, et, tout en haut, la fenêtre de Colombine qui, déjà, s'éclaire.

Alors Pierrot, comprenant que tout est bien fini, que les yeux de Colombine sont des miroirs où l'on ne se reflète qu'un jour, que le monde est triste et que Dieu habite loin, retourne dans la prairie livide et, là, prenant la neige à pleines mains, il façonne laborieusement un Pierrot de sa taille et de sa ressemblance, la tête penchée sur l'épaule, les bras ballants, comme lui désespéré,--blanc comme lui.

Et, quand le soleil vint éclairer ces choses, les deux Pierrots, à son premier rayon, se reconnurent si semblables par l'attitude et par la douleur, que, l'un devant l'autre, l'un et l'autre se mirent à pleurer.

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LE MIROIR

Depuis que tu es sortie, le petit univers de ma chambre m'invite à la terreur, comme de toute part. On dirait que ma chambre est morte. Cette vie que tu lui donnais en l'habitant, que, moi-même, j'avais donné à chaque objet en m'intéressant à ses aventures, en le soignant avec amour, en lui racontant des histoires, s'est éteinte. Les rideaux restent muets, les statuettes se tiennent coites. Les fleurs des vases sont fanées, et les miniatures de ma vitrine redeviennent de faux visages.--Pour allumer les lampes, qui vivent toujours un peu, il fait encore trop clair. Il est déjà trop tard pour que le soleil vienne me rendre visite. Je suis seul.

A qui parler?--Je n'ose même étendre la main. Je n'ose fumer, tant cela semblerait étrange de trop vivre dans une chambre morte... Etrange... oui... et presque sacrilège... On ne danse pas dans les cimetières.--Je n'ouvrirai pas mon piano, bien qu'il soit, à l'ordinaire, bondé de mélodies toujours prêtes à s'envoler: je crains que mon piano ne rende plus de sons, qu'il ait renoncé, lui aussi.

Mais, sur la table, derrière moi, je sais qu'il y a un petit miroir. Je ne possède point d'autre miroir, car j'ai souvent peur de ces lacs minuscules qui dorment dans leurs cadres de bois. Je vais me retourner, tout doucement, sans bruit, sans que ma chambre s'en aperçoive... (Car peut-être n'est-elle pas morte... peut-être simule-t-elle la mort, afin de m'observer!) Je regarderai dans le miroir, et, pour me distraire, pour n'être plus seul vivant, dans cette chambre, je ferai des grimaces à mon reflet!

Non! non! il ne faut pas!--Quelle épouvante si mon reflet se mettait à rire, à l'instant où je lui faisais une grimace triste! Quelle épouvante! Alors, nous serions deux, deux vivants! mais ce serait plus horrible que d'être seul!

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A LA FENÊTRE

La lune bleuit les toits. Les remparts, couleur de grisaille, dévalent vers la mer. Quelques vieux canons regardent le large, sinistrement. La rade est noire. Là-bas, les cuirassés trouent l'ombre, par des points de feu.

Ma fenêtre donne sur le toit d'un entrepôt. Un figuier pousse, on ne sait comment, au centre de ce toit. Fantoches incertains, deux gamins grapillent ses fruits.

Soudain, les feuilles du figuier se mettent à bruire, on entend la rumeur de la mer, et, venant de la khasbah, des sonneries de clairon ajoutent une aile au vent.

Tanger.

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LE FAUNE MORT

Portée par le renard qui est un bon messager, la nouvelle s'était vite répandue. Toute la forêt avait pris le deuil. Le corbeau, pour se donner l'air plus sinistre, avait ébouriffé son plumage, une source pleurait à larmes vives, et les roseaux du bord de la mare concertaient un gémissement tout à fait douloureux.

Chacun se rappelait avec tristesse le vieux faune. Il habitait une grotte assez mal entretenue et quelque peu marécageuse où du cresson verdoyait et que tapissaient des fougères.--Une famille de corneilles, qui voisinait avec le défunt, s'était chargée de la toilette.

On l'avait couché sur un lit de feuilles. Ses cornes, si vieilles qu'un soupçon de mousse les couvrait, étaient ornées d'une tiare de vigne. Les tortillons tombaient le long de ses joues, comme des boucles dans une coiffure de douairière. Des fleurs, habilement disposées, cachaient les endroits chauves du pelage.

La cérémonie commença au lever du jour.

Une perruche, évadée du chef-lieu, fit une fort belle allocution. Avec un léger accent exotique, elle célébra les vertus du faune, sa charité naturelle, son aimable commerce et la discrétion qui lui faisait taire ses nombreuses bonnes fortunes. Elle rappela brièvement la vie aventureuse du défunt, ses jeunes années dans les bois de l'Attique, son âge mûr en Sicile et les jours sereins de sa vieillesse.--Une vive émotion régnait dans l'assistance. Un pinson dit encore quelques paroles empreintes d'un grand charme et l'on procéda au défilé.

Il y eut d'abord un martin-pêcheur qui apporta les excuses des poissons du ruisseau, toujours indisponibles, et la famille des lièvres ne fit que passer, appelée au loin par des soins urgents.

Vinrent ensuite, deux par deux, les blaireaux et les lapins, puis les rossignols et les merles qui sifflèrent une lamentation. Un cerf complaisant, suivi par douze biches, avait chargé sur ses cornes une tribu de fourmis qui voulait voir le mort et ne pouvait pas courir assez vite. Les écureuils saluèrent du panache et les papillons arrivèrent en dansant.

On entrait par la droite, on sortait par la gauche; on se hâtait, car une cigogne, d'un coup de son bec pointu, éperonnait les retardataires.

Toute la forêt défila en bon ordre devant la couche du vieux faune et, en queue du cortège, on pouvait voir, marchant tout seul, un petit enfant nu.

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CIEL GRIS

Le ciel est gris; ma bien-aimée s'est éloignée brusquement. Je ne la verrai plus que demain soir. Demain soir, je pense, elle sourira; mais, aujourd'hui, ses lèvres closes ne promettaient ni la joie, ni le baiser.

Le ciel est gris; je regarde, sur le toit pointu qui me fait face, deux cigognes construisant leur nid. Laborieusement, elles emménagent. Tous les jours, je les verrai; tous les jours, elles me sembleront pareilles. La teinte de leurs plumes, l'harmonie de leurs occupations, l'état de leur humeur n'auront point varié.--Je ne saurais en dire autant de ma bien-aimée.

Le ciel est gris; je fais ma tâche selon les commandements que le hasard me donne, car je n'ai pas de sujet qui vaille la peine d'être traité. Alors je parle de n'importe quoi, ou bien de la première chose venue, ou bien encore de ce très inutile petit rien qui vient de passer et de fuir.

Le ciel est gris; je loge trop bas pour que les nuages me fassent des confidences; je loge trop haut pour que les passants de la rue m'intéressent, et le vent, qui déclame parfois des odes vagues dans ma cheminée, radote un peu trop, depuis le temps qu'il souffle. Quant à mes ennuis... j'ai si souvent parlé d'eux!

Le ciel est gris; sans doute va-t-il pleuvoir, ce qui ne manquera pas de me fournir la matière d'un poème... Bonne pluie! douce pluie! j'appellerai ce poème composé en ton honneur:

«Eloge ordinaire de la bonne pluie.»

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LA DOUZAINE

Je crois que je vous aime toutes les douze: Kitty, Mary, Nelly, Dolly, Susy, Lucy, Polly, Flory, Ann, les deux Jenny, et Grace qui ne cesse de rire! oui, toutes les douze, avec vos douze perruques blondes et vos vingt-quatre pieds dansants!

Douze fleurs roses, mais qui se renversaient pour devenir soudain douze fleurs vertes... et tout cela formait des parterres, puis des gerbes, puis des bouquets mouvants,--et le cœur me battait à les voir!

Roses, vous dansiez dans des rayons roses, et vous leviez la jambe droite en vous penchant sur elle, tandis que les douze pieds droits faisaient de mystérieux petits signes aériens et que les vingt-quatre mains troussaient le bord des calices.

Et vous avez chanté d'incompréhensibles choses, dans la langue de votre pays, mais, sans doute, ces chansons parlaient-elles d'amour, car il m'a bien semblé que vos regards s'attristaient un peu, comme font les regards passionnés.

Et vous avez encore dansé avec douze parasols, puis avec douze flots de rubans, puis avec douze lanternes chinoises et vous cherchiez quelqu'un d'un air affecté, et vous ne le cherchiez bientôt plus, et, quand les cymbales de l'orchestre battirent, toutes, vous vous êtes assises dans vos jupes.

Enfin, vous êtes parties, en souriant du coin des yeux, joyeuses, charmantes, impondérables, sans savoir que vous m'aviez fait au cœur une blessure, car je vous aime toutes les douze! toutes les douze! oui! toutes les douze en même temps!

Folies-Bergère.

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VOCABLES

Connais-tu la source d'Aïn-el-Hout dont le délice est infini?

Elle sourd au fond d'une vallée. Par son épanchement, elle forme un petit lac, au bord duquel, la lyre aux doigts, je vais souvent m'asseoir.--Non point que je chante! (rêvez-vous?) mais une nymphe habite les eaux secrètes de ce lieu, et ma lyre, que je tends à la brise, donne à sa voix un accompagnement.

C'est la nuit et c'est l'automne (bien entendu), un automne roux, comme il convient, une nuit transparente.--Et la nymphe chante son chant.

Elle ne m'a guère parlé encore que des étoiles, mais elle les connaît mieux que moi et me les nomme par des noms inventés que je tâche de retenir.--L'une, que je crois être le Cygne, s'appelle, en vérité, la Prestigieuse; une autre, que le commun nomme Aldébaran, se nomme le Regard de la Fournaise, et cette autre qui brille d'un feu vert, savez-vous son vrai nom? Elle se nomme le Regard à travers l'Onde.

Maintenant, je connais beaucoup d'étoiles: le Ver-Luisant, les Prunelles de la Bergère, Daïda surprise et Daïda délaissée, le Puits, l'Œil de Nacre, la Fumée d'Argent qui traverse, route divine, le ciel entier.

Je sais aussi qu'un certain nuage se nomme l'Aile en Fuite, un autre, l'Aile sur la Brise, un autre, enfin, l'Aile perdue, et celui-là est le frère du Soupir de Neige.

Pourtant, j'aime mieux les étoiles. Il me semble que je les connais toutes, et, de la plus vieille qui est la Lanterne obscure, jusqu'à la plus jeune, qui vagit encore, je pourrais vous les énumérer, mais cela serait long comme une nuit d'hiver.

Plus tard, la nymphe me parlera des plantes (elle me l'a promis), une autre fois, elle me nommera par des noms nouveaux toutes les fleurs, puis tous les oiseaux, puis toutes les ceintures défaites, puis toutes les vapeurs, puis toutes les petites filles nues; un jour, enfin, elle me nommera moi-même, et, déjà, je connais ce nom; elle me nommera: le Jeune Homme au Linceul.

Tlemcen.

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LA VISITE

«C'est par ici?

--Oui, madame, dit le faunillon, qui tenait au coin de sa bouche un coquelicot. Tout droit, et puis à gauche. La gueule de l'antre est un peu obstruée par le lierre, mais, en écartant les branches, on pénètre facilement... et, d'ailleurs, je puis, tout aussi bien, vous accompagner jusque-là.

--Merci, dit la dame d'une voix un peu hésitante. Souffrez seulement que je répare, au creux de cette source, le désordre de ma toilette. Je ne suis pas habituée à marcher en forêt. J'aurais dû mettre un voile, car la brise m'ébouriffe.»

Elle fit quelques pas sur l'herbe et se mira dans les ondes limpides qui s'épanchaient au pied d'un chêne. D'abord, elle glissa deux doigts dans ses cheveux sombres, rectifia la pose de son grand chapeau noir, autour duquel s'enroulait une très blanche plume d'autruche, mesura sa taille précise en la serrant des mains, puis cingla ses bottes d'un coup de badine. Un sourire passa dans son regard. Oui, ce costume d'amazone avait de la grâce, et l'harmonie en noir était bien concertée. Pas un bijou; rien qui brillât... un fourreau d'ombre... et l'éclatante plume touchait presque l'épaule mate.

«Cher faune! dit-elle, donnez-moi mon réticule.»

Le satyreau le lui tendit et elle aviva ses lèvres avec un bâton de rouge.

«Madame, vous semblez un peu pâle...

--Ce n'est rien...»

Et, tout aussitôt:

«Voilà... je suis prête», dit-elle.

Ils marchèrent, quelque temps encore, sous bois. La brise chantait agréablement, les oiseaux se dépensaient beaucoup et les grenouilles firent de leur mieux au passage de la belle amazone.

Soudain, montrant du doigt un monceau de roches pourprées où grimpaient du lierre et de la vigne:

«Nous sommes arrivés! déclara le satyreau.

--Ah! mon Dieu! dit la belle amazone... déjà!»

Puis, retrouvant son calme:

«Pensez-vous qu'il pourra me recevoir.

--Je le pense», dit le satyreau.

Et il courut en avant.

Il ne tarda pas à revenir, conduisit la dame vers le monceau de roches, et là, écartant le rideau du lierre, démasqua rentrée d'une vaste grotte d'où fuyait un ruisselet.

«Entrez, madame!» fit-il en saluant.

Or, dans cette grotte, habitait un centaure, un beau centaure chenu, blanc de neige par le poil et la chevelure. Il était occupé à cueillir un bouquet de misérables fleurs et l'offrit à la dame.

«Vous m'excuserez, madame, dit-il avec un bon sourire triste, de vous présenter un si pauvre sélam, mais la flore des cavernes est, comme vous le savez sans doute, à la fois malingre et tardive. De grâce, prenez un siège».

Elle s'assit, et il y eut un moment de silence. Le centaure ne savait au juste que dire à sa visiteuse et la visiteuse ne savait au juste comment s'adresser à un demi-dieu.

«Votre aimable accueil, dit enfin l'amazone, me rend assez hardie pour...

--Certainement!... oh! certainement!...» interrompit le centaure...

Et il y eut un second silence.

«Faunillon! dit la dame, attendez-moi dehors, je vous prie. Je dois avoir, avec monsieur le centaure, une conversation toute personnelle.

--Il peut même regagner ses pénates, dit le centaure. Je me ferai un plaisir, madame, de vous reconduire jusqu'à la frontière des temps modernes.

--Vous êtes très aimable, monsieur le centaure», fit la dame en rougissant quelque peu.

Le faune sortit à regret, et comme le centaure ni la dame ne disaient mot, il se lassa vite d'écouter au rideau de lierre et s'en retourna chez lui.

«Je crois que nous sommes seuls, dit enfin le centaure. Si vous vous intéressez, madame, aux gravures en taille douce, j'ai, là, dans mon arrière-grotte, quelques petits livres qui sauront, je pense, vous divertir.

--Je... je veux bien», dit la dame.

Et ils disparurent tous deux.

38

L'INCONSTANT

Je demandais au rossignol de m'enseigner une chanson.

Quand il me répondit, déjà, je parlais à la rose.

Je demandais à la rose de me confier ses parfums du soir.

Quand elle me répondit, déjà, je parlais au nuage.

Je demandais au nuage de me présenter à une étoile.

Quand il me répondit, déjà je vous parlais, mon amie...

Mais vous m'avez répondu tout aussitôt, et vous m'avez tendu vos lèvres, pour que je n'eusse pas le temps de parler au papillon.

39

LA TRAGÉDIENNE

Pierrot travaille dans sa mansarde. Il est seul. La lune même s'est cachée derrière un toit. Je gage qu'elle se prostitue, près d'une cheminée, à l'un des chats qui menait grand train de miaulements, tout à l'heure.

Colombine ne viendra pas, ce soir. Pierrot pense qu'elle est allée joindre Arlequin, ce qui prête tout de suite à des suppositions inconvenantes, et Pierrot, gêné par les images qui se déplacent devant ses yeux et ne trouvant rien qui l'en éloigne, est plus triste qu'un poète à qui échappe l'envoi de sa ballade. Il mordille le bout de cette plume qu'il dit avoir enlevée, au passage, à l'aile d'un cygne, mais qui, jadis, faisait partie intégrante d'une oie de Toulouse.

Soudain, la porte de la mansarde s'entr'ouvre et une femme entre, admirablement belle et mieux parée qu'un soleil d'automne qui se couche. Elle pose sa main, où il y a des tas de bagues, sur l'épaule de Pierrot, et, d'une voix un peu théâtrale, mais qui semble bien sincère, murmure:

«Monsieur Pierrot, je vous aime de tout mon cœur.»

Et Pierrot, se retournant, voit Lucrèce, la tragédienne, pour qui, avant d'aimer Colombine, il brûla de si beaux feux.

Il est ému, mais tâche de ne point le laisser paraître, et répond, d'une voix posée:

«Madame, vous êtes fort aimable. Viendriez-vous me consoler? J'aime Colombine qui, à cette heure même, doit aimer Arlequin, et je suis très malheureux. Je vous sais gré d'avoir pensé à moi. Asseyez-vous sur mon lit de sangle, car il n'y a ici qu'une chaise, et je l'occupe en ce moment.»

Alors la tragédienne, qui était bonne fille, s'assit sur le lit de sangle, et, jusqu'aux petites heures du matin, dit à Pierrot de belles histoires enflammées. Elle allait en commencer une nouvelle quand le docteur Bolonais, qui sortait du lit de sa maîtresse, monta chez Pierrot, ayant vu de la lumière à sa lucarne, et, comme Pierrot le priait de s'en aller, il s'en fut, mais emmena Lucrèce, la tragédienne...

Et je ne sais plus du tout ce qui advint ensuite.

40

UN PETIT MONDE

Il y avait là trois brins d'herbe, un champignon, une escouade de fourmis, la trace d'une patte de gerboise, quelques graines tombées, un narcisse neuf et bien verni.

Alentour, un papillon vint faire des coquetteries japonaises, puis de sa trompe, il toucha la fleur.

Les fourmis se livrèrent un terrible combat.

Une coccinelle, qui méditait depuis quelque temps sans bouger, voulut atteindre les pétales du narcisse. Elle fit l'ascension de la haute tige, dépassa le champignon, les trois brins d'herbe, et se trouva dans le vent du matin.--Elle lui ouvrit ses ailes...

Il chut une goutte de rosée, et, soudain, tout le grand ciel se mit à sourire.

Biskra.

A PAUL FOUQUIAU

Livre Troisième

Les cygnes et les poètes déçoivent de près.

A. S

41

A UN BARRISTE